‹ Jacques Marquette et la découverte de la vallée du MississipiChapitre 3 sur 4 · LA PRIORITÉ DE LA DECOUVERTE DU MISSISSIPI · texte numérisé non relu

LA PRIORITÉ DE LA DECOUVERTE DU MISSISSIPI

La Salle est -il arrivé au Mississipi avant Jolliet et Marquette, c'est-à-dire antérieurement au mois de juin 1673 ? Nous devons dire que l'affirmative a été soutenue bien avant M. Gravier par M. Pierre Margry, dans le Journal général de Vinstruclion publique (août 1862). Une polémique courtoise s'engagea sur ce sujet, il y a une quinzaine d'années, entre ce savant et notre confrère, le P. Tailhan, éditeur des curieux Mémoires de Nicolas Perrot sur les mœurs, coustumes elrelligion des sauvages de V Amérique septentrionale 1 . Cette controverse a ensuite occupé aussi M. Francis Parkmau, dans son brillant ouvrage La découverte du grand Ouest 2 , consacré presque tout entier à La Salle, et Mi Harrisse,dans ses savantes Notes pdûr servir à l'histoire, à ta bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle-France. L'un et l'autre ont conclu en faveur de Marquette 3 . De nouvelles études sur les pièces du procès parais-

* Paris, 1804. Voir la note sur le cb. xvm, p. 278-28?.

* Cet ouvrage forme la 3« partie (et le 3 e volume) de son France and England in Nortk Americj, a séries of historical narratives. Les découvertes de La Salle remplissent à peu près tout le volume; l re édition en 1*69.

3 Parkman, p. 22-25 (7 é édit. 1874; l*e édit. en 1869) ; Harrisse, p. 121143. La question est résolue dans le môme sens par l'abbé Ferland, Cours d'histoire du Canada (« la meilleure histoire du Canada, » dit M. Harrisse), t. II, p. 78.

sent avoir amené M. Margry au même sentiment. Dans le premier volume des Mémoires et documents sur les découvertes et établissements des Français dans V Ouest et dans le Sud de l'Amérique septentrionale, le chapitre xi, renfermant les documents sur le voyage de Joliiet et de Marquette, en 1673, a pour titre : Découverte du Mississipi par Louis Jolliet } accompagné du Père Marquette.

' M. Gravier, qui reste le seul patron de la prioritéde La Salie, n'a pas donné d'autres preuves que celles qu'il a trouvées dans MM. Margry et Parkman. Or toutes ces preuves se réduisent, en somme, aux assertions d'un mémoire anonyme rédigé en 1678, cinq années après le voyage de Joiliet et de Marquette. Ce mémoire est publié pour la première fois en entier par M. Margry. dans ses Documents*; mais ce savant nous apprend qu'il l'avait trouvé et copié dès 1845 ; il en a fait usage en 1862, dans ses articles en faveur de la priorité de La Salle. M. Parkman en a aussi donné de longs extraits, et c'est d'après Phistorien américain que M. Gravier cite la pièce dans sa seconde publication 8 . L'auteur ne s'est fait connaître que comme un ami de l'abbé de Gallinée, diacre de la Société de Saint-SuU pice, qui accompagna La Salle durant neuf semaines, dans son voyage de 1669. La suite de son récit montre qu'il était également lié avec Arnaud, le célèbre chef des jansénistes. Ce n'était pas un ami des jésuites, comme on peut bien penser, et on s'en aperçoit de reste. Suivant qu'il assure, son mémoire n'est que là reproduction fidèle de ce qu'il a entendu de la bouche même de Gavelier de la Salle, dans « dix ou douze conférences » qu'il a eues avec lui en 1678. La partie qui nous intéresse actuellement est intitulée Histoire de M. de La Salle } et est censée CDntenir le résumé des voyages et découvertes du héros durant ses onze premières années au Canada (1666-1678). Nous en reproduisons deux passages sur lesquels s'appuie toute la démonstration de M. Gravier.

* M. Gravier ne dit rien des réserves que fait M. Parkman en citant ce factum. Du reste^ il laisse aussi complètement ignorer a ses lecteurs que l'historien américain conclut autrement que lui-même. Gela n'est-il pas un peu contraire à certaines bienséances littéraires f

Cavelier vient de se séparer de l'abbé de Gallinée, avec lequel il était arrivé de Montréal, parle fleuve Saint-Laurent et le lac Ontario, sur la rive méridionale de ce lac. L'anonyme poursuit ainsi son récit :

Cependant M. de la Salle continua son chemin sur une rivière qui va de Test à l'ouest et passe à Onontagué, puis à six ou sept lieues audessous du lac Erié, et estant parvenu jusqu'au 280 ou 83 e degré de longitude, et jusqu'au 41 e degré de latitude, trouva un sault qui tombe vers l'ouest dans un pays bas, marécageux, tout couvert de vieilles souches dont il y en a quelques-unes qui sont encore sur pied. Il fut donc contraint de prendre terre, et suivant une hauteur qui le pouvait mener loin, il trouva quelques sauvages qui lui dirent que, fort loin de là, le mesme fleuve qui se perdoit dans cette terre basse et vaste se réunissoit en un seul lit. Il continua donc son chemin, mais comme la fatigue es toit grande, 23 ou 24 hommes qu'il a voit menez jusques là le quittèrent tous en une nuit, regagnèrent le fleuve et se sauvèrent les uns à la Nouvelle-Hollande (New York), les autres à la Nouvelle-Angleterre. Il se vit donc seul à 400 lieues de chez luy, où il ne laissa pas de revenir remontant la rivière et vivant de chasse, d'herbes et ce que luy donnèrent les sauvages qu'il rencontra en son chemin 1 .

Il est à peine besoin de faire remarquer, avec M. Parkman, combien cette relation est «confuse et vague. » Aussi, pour en tirer quelque chose, M. Gravier est-il obligé de la commenter à l'aide d'un autre récit, qui se rapporte, suivant lui, au même voyage. « Dans une dépêche de 1677, » écrit-il, « adressée au comte de Frontenac, Cavelier de la Salle, parlait de lui à la troisième personne, rappelle en ces termes les résultats de ce voyage... » Avant [d'aller plus loin, faisons observer que le témoignage que M. Gravier va citsr n'est pas une dépêche adressée à Frontenac, mais un fragment du mémoire présenté par La Salle au roi, en 1678, pour obtenir le privilège de « découvrir la partie occidentale de l'Amérique septentrionale entre la Nouvelle-Frange, la Floride et le Mexique. » Ce privilège, La Salle l'obtint, comme nous avons vu, sur la recommandation de Frontenac et du prince de Gonti, par lettres patentes du 12 mai 1678. Gftla dit, voici les paroles du voyageur :

a L'aînée 1667 et le3 saivaites, il (La S ail a) fit divers voyages avec

i Margry, op. t., t. I, p» 377-378.

beaucoup de despenses, dans lesquels il descouvrit le premier beaucoup de pays, au sud des grands lacs, entr'autres la grande rivière d'Ohio. Il la suivit jusques à un endroit où elle tombe de fort haut dans de vastes marais, à la hauteur de 37 degrés, après avoir esté grossie par une autre rivière fort large qui vient du nord ; et toutes cas eaux se deschargent selon toutes les apparences dans le golphe de Mexique.

En combinant ce récit avec celui de « l'ami de M. de Gallinée », M. Gravier trouve que La Salle a du arriver dès 1669 au Mississipi 1 . 11 n'y a sur l'Ohio qu'un saut ou rapide, celui de Louisville, qui est par 38° et quelques minutes de latitude nord, et à 390 milles (627 kilomètres) du Mississipi. Mais le champion de La Salle ne pense pas qu'il soit permis de placer le terme de son excursion à Louisville. Car, dit-il, dans cette hypothèse, « quelle serait cette rivière fwl large dont il place le confluent sur le 37° de latifude nord, à la limite de son voyage? La relation (M. Gravier revient ici au récit de l'anonyme) dit qu'après avoir quitté les rapides», il suivit des hauteurs; qu'il apprit de sauvages que, « fort loin de là », l'Ohio se réunissait en un «lit », et qu'à « la hauteur du 37 e degré », à l'endroit où le .fleuve reçoit une « rivière fort large », il s'arrêta. Or, tandis que les rapides sont par 38° 15', le confluent de l'Ohio et du Mississipi se trouve par 37°10'. Est-ce par hasard que La Salle indiquerait pour la position du confluent de (la rivière venant du nord) et de l'Ohio la position de l'Ohio et du

Mississipi? Serait-ce aussi par hasard qu'il aurait pu

croire et dire que l'Ohio, grossi de (cette rivière), coulait droit au golfe du Mexique? Non, vraiment; il rCa pu désigner comme venant du nord et s' unissant à COhio % sur le 37 e parallèle pour couler au golfe du Mexique, que le Mississipi 2 . »

Cette argumentation pèche par plusieurs côtés. D'abord, La Salle ne dit point qu'il trouva le confluent de l'Ohio et de l'autre rivière à la limite de son voyage, et par le 37 e degré. Ce qu'il indique expressément comme le point où il s'arrêta, et où il releva la hauteur de 37°, c est le saut de l'Ohio. Quant à la rivière venant du nord, il l'avait rencontrée auparavant ; il nedit

* Découvertes. . de La Salle, j>. 59; La route du Mississipi, p. 32-33.

* La route..., p. 3?.

pas à quel moment, mais ses expressions (il la suivit [la rivière d'Ohio] jusqu'à un endroit où elle tombe de fort haut, à la hauteur du 37 e degré, après avoir été grossie par une autre rivière...) laissent assez de large pour placer le confluent à quelque distance au nord-est du saut de Louisville. Rien n'empêche donc que l'affluent dont La Salle a voulu parler ne soit comme le pense M. Parkman, le Miami ou le Scioto. D'ailleurs, si, comme le veut M. Gravier, cette rivière qui venait du nord était le Mississipi, le voyageur aurait-il pu en parler comme d'un simple affluent de l'Ohio ? L'Ohio «grossi » par le Mississipi, ce serait aussi étrange que la Durance « grossie » par le Rhône ou la Marne « grossie » par la Seine. Ensuite, que deviendrait le saut, que La Salle a rencontré au delà du confluent ? En effet, le Mississipi n'a aucun saut ou rapide au-dessous de l'embouchure de l'Ohio.

A ces objections il faut en ajouter une autre, qui suffirait à elle seule pour rendre la conclusion de M. Gravier invraisemblable. Si La Salle avait réellement atteint, durant ce voyage de 1669, le grand fleuve dont la découverte était le rêve de tout le monde dans la Nouvelle-France, comment ne l'aurait-il pas dit dans le Mémoire que nous venons de citer? Est- il probable, demanderons-nous avec M. Harrisse, que si La Salle eût découvert « ce fleuve tant désiré, cette route du nouveau Pactole », il eût omis ce glorieux exploit dans l'énumération qu'il fait de ses titres pour obtenir la faculté de continuer ses découvertes et « qu'il se fut contenté de cette piètre expression « entre autres », pour s'étendre avec complaisance sur la découverte " del'Ohio, dont le principal mérite était justement d'être un des affluents supposés de ce fleuve fameux 1 ».

En résumé, une seule chose ressort de ces premiers documents, c'est, si nous en croyons La Salie lui-même, qu'il a découvert l'Ohio et l'a suivi, dès 1669, jusqu'à environ 130 lieues du Mississipi, sans toutefois s'être assuré s'il rejoignait legrand fleuve. Quant au Mississipi, il n'en parle point, et de son silence on est en droit de conclure qu'il ne l'a point vu dans ce voyage.

A-t-il du moins été plus heureux dans les années suivan-

i Notes...,?. 130.

tes avant 1673? Gela serait, si Ton devait ajouter foi à « l'ami de Gallinée »; car voici comment il poursuit le récit déjà cité :

A quelque temps de là il (La Salie) fit une seconde tentative sur la mesme rivière, qu'il quitta au dessous du lac Erié, faisant un portage de six ou sept lieues pour s'embarquer sur ce lac, qu'il traversa vers le Nord, remonta la rivière qui produit ce lac, passa le lac d'Eau Salée, entra dans la Mer Douce, doubla la pointe de terre qui sépare cette mer en deux, et, descendant du nord au sud. laissant à l'ouest la baye des Puants, reconnut une baye incomparablement plus large, au fond de laquelle, vers l'ouest, il trouva un très beau havre, et au fond de ce havre un fleuve qui va de l'est à l'ouest. Il suivit ce fleuve, et estant parvenu jusqu'environ le 280 e degré de longitude et le 39 e de latitude, trouva un autre fleuve qui, se joignant au premier, couloitdu nord-ouest au sud-est. Il suivit ce fleuve jusqu'au 36 e degré de latitude, où il trouva à propos de s'arrester, se contentant de l'espérance presque certaine de pouvoir passer un jour, en suivant le cours de ce fleuve, jusqu'au golfe de Mexique, et n'osant pas, avec le peu de monde qu'il avoit, hasarder une entreprise dans le cours de laquelle il auroit pu rencontrer quelque obstacle invincible aux forces qu'il avoit.

Ce passage, dont M. Gravier ne donne qu'une petite partie, méritait d'être reproduit en entier. Encore plus que le précédent, où nous avons vu placer le saut de l'Ohio par 41 ° de latitude, au lieu de 38°, il montre combien les notions de l'auteur sur la géographie de la région des grands lacs, alors bien connue cependant, étaient peu nettes, et en beaucoup de points inexactes. Sans nous arrêter à cette observation, déjà faite par M. Parkman, remarquons encore, dans ce passage comme dans le précédent, l'absence de tout nom propre, en parlant de ces rivières et fleuves, qui avaient pourtant reçu leur baptême depuis longtemps. N'est-ce pas là un artifice d'un homme peu sûr de la vérité de ses assertions, qui veut se ménager une échappatoire contre une accusation de mensonge ?

Quoi qu'il en soit, le récit de l'anonyme tend à faire croire que, peu après 1670, La Salle serait monté par les lacs Érié et Huron dans le lac Michigan, et de ce lac serait allé (non point directement par eau, ce qui était impossible, mais en faisant une partie du chemin par terre) joindre la rivière des Illinois; il aurait ensuite descendu l'Illinois jusqu'à son embouchure dans le Mississipi; enfin, il aurait suivi le courant du grand fleuve

jusque dans le voisinage des Arkansas, à moins de 70 lieues en deçà du point qu'atteignirent Jolliet et Marquette en juillet 1673. Ajoutons tout de suite, pour terminer la série des témoignages que « l'ami de Gallinée » fournit en faveur de la priorité de La Salle,un troisième passage où il va jusqu'à contester la réalité du voyage de Jolliet. Après avoir parlé du retour de La Salle en France (1678), il continue :

Les jéfcuites avaient envoyé en France, il y a plus d'un an, un de leurs frères donnez, nommé Joliet, avec une antre carte faite par ouydire, et ce frère donné se donnoit à luy mesme l'honneur de cette descouverte. Cette imposture ne réussit pa3 à l'honneur de ce frère donné, qui, selon toutes les apparences, ne satisfit pas aux questions que Ton a coustume de faire en pareilles occasions, et M. Gallinée fit entendre à un de mes amis qu'il ne connoissoit que M. de La Salle capable d'avoir fait cette descouverte*.

Ni Jolliet ni les jésuites, ses protecteurs, n'ont plus besoin d'être défendus du reproche d'imposture quant à l'exploration de 1673. Mais que faut-il penser de la revendication de priorité formulée par La Salle, en 1678, au témoignage de l'anonyme ? « Si cette revendication émanait réellement de La Salle, écrit M. Parkman, qui est très sympathique à ce voyageur, elle aurait du poids même in propria causa ; mais elle ne nous vient que par un intermédiaire très partial 2 .

En effet, la partialité de ce témoin anonyme est telle qu'elle rend tous ses récits suspects au plus haut degré. Ennemi passionné des jésuites,il ne paraît avoir pensé, dans ses conversations avec La Salle, qu'à ramasser des accusations, des insinuations malveillantes contre les objets de son antipathie. Il est impossible de voir dans son récit, où Ton sent tout le fiel et l'habileté jan sénistes, antre chose qu'une machine de guerre destinée à battre en brèche la Compagnie détestée. C'est un pamphlet qui devait prendre place parmi tant d'autres, où les jésuites sont

* Margry, op. J., p. 398-399. Rien ne prouve que Jolliet fût un « frère donné » des Jésuites, et nous ne le croirons pas sur la parole de l'anonyme. Les donnés, qui n'étaient pas des « frères », puisqu'ils n'étaient pas religieux, s'engageaient, par contrat et pour la vie, mais sans vœux, à servir la mission dans des emplois de domestiques, la mission se chargeant seulement de leur entretien. (Le R. P. Isaac Jogues, par le P. F. Martin, S. J., 1873, p. 63-64.)

* The discovery of the great West, p. 23. Ajouter p. 101-102 (7e édit.).

invariablement présentés comme les plus scélérats des hommes. Pour établir cette thèse, l'auteur anonyme a fait comme ses pareils, comme font encore aujourd'hui beaucoup de leurs imitateurs : à quelques faits grossis et dénaturés, il a mêlé une quantité d'insinuations outrageantes et de racontars calomnieux qu'il place sous l'autorité de témoins insaisissables.On peut constater ce procédé à toutes les pages de son Mémoire. Déjà le titre qu'il se donne en est un exemple; car au moment où ; 1 écrit, ce M. Gallinée, dont il se targue d'être l'ami, était mort. Aussi nous ne saurions nous persuader que cette pièce soit de l'abbé Eusèbe Renaudot, comme M. Margry incline à le penser. Si lié qu'il fût avec quelques adversaires déclarés de3 jésuites, nous répugnons à croire que le savant historien des Églises orientales ait pu commettre, contre ses anciens maîtres, un factum d'un si triste caractère. De toute manière, nous n'en aurions de peine que pour le tort qu'en souffrirait son honneur. M. Parkman conjecture que l'anonyme cache un des princes de Gonti, protecteur zélé de La Salle qui a donné le nom de fort de Conti à un de ses établissements formé près de la chute de Niagara.

M. Gravier, se fondant sur la connaissance que M. Margry croyait avoir acquise, en 1868, du nom de notre anonyme, qui serait « parmi les plus honorés de son temps », écrit aussitôt : « Si l'auteur est honnête homme, son amitié pour La Salle et son peu de sympathie pour les jésuites, n'ont pu lui faire dire le contraire de la vérité â .» Mais nous savons trop que la passion contre les jésuites peut entraîner des hommes, pour le reste fort honnêtes, à prendre d'étranges libertés avec la vérité. Pour faire juger, sinon de l'honnêteté, du moins de l'impartialité du champion anonyme de La Salle, il suffira de dire qu'il reproduit avec une volupté visible les accusations les plus ineptes et les plus indignes contre ces héroïques missionnaires du Canada, dont M. Parkman a dit : « Les plus violents ennemis des jésuites, employant les termes les moins mesurés à leur sujet, parlent néanmoins des missionnaires canadiens avec des éloges sans restriction » 2 . Ces hommes qui, après avoir dit un éternel

* La route du Alississipi, p. 36.

* Les pionniers français dans V Amérique du Nord (1" pat tie de France and

JACQUES MARQUETTE Zi

adieu aux jouissances, aux honneurs, que leur naissance et leurs talents leur assuraient dans la patrie, ont encore renoncé aux derniers avantages delà société civilisée, pour se consacrer corps et âme à l'instruction des sauvages, qui se sont volontairement condamnés à passer leurs jours et leurs nuits avec des êtres grossiers, au milieu des bois ou dans de misérables buttes, en danger continuel de périr de faim ou par la hache d'un barbare, ce ne sont, d'après l'anonyme janséniste, que des trafiquants, des spéculateurs. Il insulte même aux martyrs, nommément à l'admirable P. de Brébeuf et au P. Garnier, que les Iroquois auraient tués suivant toutes les lois de la guerre *.

Il serait injuste peut-être de faire remonter la responsabilité de ces récits jusqu'à La Salle. Après cela, faut-il croire qu'il ait inspiré au moins les passages qui affirment la priorité de ses découvertes sur le Mississipi ? Nous répondons non, avec MM. Harrisseet Parkman; l'ensemble de la Relation anonyme donne tout droit de penser que le rédacteur, encore ici, a prêté au voyageur ses propres inventions, pour ravir aux jésuites et à Jolliet, leur protégé, l'honneur d'une des plus belles découvertes que la France ait faites en Amérique, lle^t possible que La Salle ait donné prise au faussaire par quelques paroles peu mesurées échappées dans l'intimité ; en effet, on ne saurait guère doute, qu'un certain chagrin d'avoir été devancé par Jolliet ne l'ait porté quelquefois à diminuer le mérite de son rival. Mais, quant à une revendication formelle de la première découverte du Mississipi, comme celle que lui attribue l'anonyme en 1678, elle serait en contradiction flagrante avec sa conduite jusqu'à

England in North America), traduction française de M me de Germon t-Tonnerre, Paris, 1874, p. 417, note 1. Comparer The Jesuits in North America (t e partie de France and England, etc.). Cependant M. Parkman n'est pas moins indépendant que M. Gravier, au point de vue religieux, et il doit être étonné de se voir rangé parmi « les partisans des jésuites. » (La route du Mississipi, p. 39).

* Récit, dans Margry, I, p. 365. M. Gravier reproduit ces tristes reproches. Les missionnaires jésuites « furent, dit-il, les vraies causes des martyres qu'ils subirent chez les Iroquois » En effet, qui les obligeait de se dévouer à la mort la plus terrible, en essayant de civiliser parleur prédication ces barbares féroces, ennemis aussi redoutables pour la colonie française que pour les nouveaux chrétiens ? Toutefois, il avoue que, « franchement, il serait puéril de donner pour mobile à leur conduite le trafic du castor et de l'eau-de-vie. » C'est bien généreux. Le P. de Brébeuf, pour sa part, semble inspirer à M. Gravier une véritable sympathie : est-ce parce qu'il était Normand?

cette époque, aussi bien qu'avec les documents les plus sûrs qui aient conservé le souvenir de ses diffère a (es expéditions. « Sept années, dit encore M. Parkman, ont passé depuis la découverte prétendue, et La Salle ne l'a point revendiquée jusque-là, bien qu'il fût de notoriété publique que, durant cinq années, elle avait été revendiquée par Joli i et et que cette revendication était généralement admise. La correspondance du gouverneur (de la Nouvelle -France, M. de Frontenac) et de l'intendant (Talon) est muette sur le fait que La Salle serait arrivé au Mississipi, quoique la tentative eût eu lieu sous les auspices du second (de Talon), comme il le déclare lui-même dans ses lettres *, tandis que tous deux avaient sérieusement à cœur la découverte de la grande rivière. Le gouverneur Frontenac, l'ardent protecteur et l'allié de La Salle, croyait en 1672, comme le prouvent ses lettres, que le Mississipi se déchargeait dans le golfe de Californie, et deux années plus tard, il annonce au ministre Golbertla découverte de Jolliet. »

Ces pièces montrent avec évidence que le voyage, qu'aurait fait La Salle sur le Missisipi avant Jolliet, était [absolument inconnu aux personnages qui auraient été les premiers informés, si la découverte avait eu lieu. Elles prouvent aussi que la prétention de Jolliet d'avoir découvert le Mississipi et de l'avoir, le premier, suivi jusque très près de son embouchure, était publique au Canada, dès le printemps de 1674. La Salle a même dû être un des premiers à en avoir la nouvelle ; car Jolliet, à son retour, passa par le lac Ontario et s'arrêta quelques temps au fort Frontenac où La Salle commandait. Est-il admissible que La Salle fût resté muet devant cette prétention jus qu'en 1678, et qu'il n'eût pas aussitôt énergiquemement revendiqué sa priorité, si cette priorité avait été réelle? *

* II s'agit du voyage à l'Ohio. Dans une lettre à Colbert, datée de Québec, 10 novembre 1670, Talon écrit : « Ce pays est disposé de manière que par le fleuve (de Saint* Laurent) on peut remonter partout à la faveur des lacs, qui portent à la source vers l'ouest, et des rivières qui dégorgent dans luy par ses costez. Ouvrant le chemin au Nord et au Sud, c'est par ce mesme fleuve qu'on peut espérer de trouver quelque jour l'ouverture au Mexique, et c'est aux premières de ces découvertes que nous avons envoyé, M de Cou réelles et moy, M. de la Salie, qui a bien de la chaleur pour ces entreprises. » (Margry, J, p. 87). Le 2 novembre 1671, Talon écrit au roi : « Le sieur de La Salle n'est pas en- core de retour de son voyage fait au costé du Sud de ce pays. » (Ibid., p. 92.)

M. Gravier a senti la force de cet argument et il essaye d'y répondre 4 . D'abord, dit-il, au Canada, La Salle avait trop d'ennemis pour que sa protestation pût s'y produire verbalement avec chance d'être recueillie et conservée. Parmi ces ennemis, M. Gravier en nomm3 cinq, dont trois au moins, supposé qu'ils fussent réellement hostiles à notre voyageur, étaient sans influence dans la colonie; mais il y ajoute « la masse des trafiquants », ce qui est vague , et surtout « les PP. jésuites qui, ayant un pied dans toutes les familles, une oreille sur toutes les consciences, régnaient despotiquement sur la colonie. » Sans nous émouvoir de cette phrase à effet, et des accusations toutes gratuites qui la suivent, nous demandons au champion passionné de La Salle, pourquoi celui-ci n'a pas, du moins, protesté auprès du gouverneur du Canada, de Frontenac, qui n'était certes pas dans la « coterie » hostile à La Salle, de Frontenac qui fut toujours, au contraire, le protecteur déclaré de La Salle, en même temps qu'il était fort peu sympathique aux jésuites? Il ne l'avait point fait en novembre 1674, alors que Frontenac annonçait à Colbert la découverte de Jolliet. Cependant le temps ne lui avait pas manqué pour cela. Ajoutons qu'il se trouvait probablement avec son protecteur au moment même où celui-ci expédiait sa dépêche relative à la découverte du Mississipi ; c'est ce qu'on peut conclure d'une lettre datée du même jour que cette dépêche, par laquelle Frontenac recommande La Salle à Colbert. Il faut citer encore cette lettre, pour bien montrer les rapports qui existaient entre La Salle et le gouverneur général.

Je ne puis, Monseigneur, que je ne vous recommande le sieur de La Salle qui passe en France et qui est un homme d'esprit et d'intelligence, et le plus capable que je connoisse icy pour toutes les entreprises et descouvertes qu'on voudra lui confier, ayant une connaissance très parfaite de Testât de ce pajs, ainsy qu'il vous paroistra, si vous avez agréable de luy donner quelques moments d'audience 8 .

Mais M. Gravier a une autre dépêche de Frontenac à nous poser. Trois années après avoir constaté, comme nous Ta-

4 La routé du Mississipi, p. 39-42 ; cf. 37-38.

* Margry, I, p. 277.

vons vu, la découverte de Jolliet, le gouverneur écrit à Golbert une lettre où, après diverses accusations contre le clergé de la Nouvelle - France, et en particulier contre les jésuites, il écrit :

Sur cet avis du dessein de M. de la Salle (de demander la concession du lac Ërié et de celui des Illinois), ils (les jésuites) ont résolu de faire demander eux-mesmes cette concession pour les sieurs Jolliet etLebert, gens qui leur sont entièrement acquis et le premier desquels ils ont tant vanté par avance, quoiqu'il vCayt voyage qu'après le sieur de la Salle, lequel mesme vous tesmoigoera que la relation du sieur Jolliet est fausse en beaucoup de choses 1 .

Des derniers mots, M. Gravier conclut qu'au sentiment de Frontenac, La Salle a précédé Jolliet sur le Mississipi. Mais c'est là une conclusion que le texte ne justifie en aucune façon. Sans doute, La Salie « a voyagé » avant Jolliet ; cela ne veut pas dire qu'il soit arrivé au Mississipi avant lui. De même, la relation de Jolliet sur sa découverte pouvait être incorrecte dans quelques détails, bien que le voyage fût réel et l'ensemble de la relation exact. Enfin, de ce que La Salle, en 1677, était ou se croyait en mesure de redresser Jolliet sur ces détails, il ne résulte nullement qu'il ait été plus loin que lui avant 1673. En résumé, dans cette pièce, suivant la remarque de M. Parkman, Frontenac n'affirme pas plus la priorité de La Salle qu'il ne nie celle de Jolliet.

M. Gravier a encore une autre réponse : si l'on ne trouve pas de preuves authentiques des protestations de La Salle en faveur de sa priorité, c'est que les pièces ont été perdues, ou peut-être (insinue-t-il) détruites par ses puissants adversaires. Malheureusement, cet argument, dernier refuge des avocats de revendications désespérées, n'a ici aucune valeur. D'abord la plupart des pièces dont M. Gravier regrette la perte existent encore et ont même été publiées. Ainsi en est-il de la Relation des découvertes et des voyages du sieur de La Salle, seigneur et gouverneur du fort de Frontenac, au delà des grands lacs de la Nouvelle-France, faits

* Ibid., p. 324. Frontenac s'est exprimé en termes plus flatteurs pour Jolliet, dans sa dépêche, déjà citée, de 1674, où il constate que Jolliet « s'est très bien acquitté » de la découverte du Mississipi. (Margry, I, p. 258.) De même, plus tard, dans une lettre de 1695, citée par M. Harrisse, Note», p. 133, note 1.

par Tordre de monseigneur Colbert. 1679-80-81 . « C'était, écrit M. Gravier, Tune des pièces les plus importantes du dossier de Gavelier de La Salle. » Gela n'est pas douteux, si Ton admet ce qu'en dit M. Margry, le meilleur juge dans la question: ce Ce mémoire des événements de l'entreprise d'exploration depuis 1678 est assurément la pièce officielle qui a été présentée an ministre de la marine, en attendant le grand résultat de 1682 (c'est-à-dire le voyage sur le Mississipi jusqu'à son embouchure).» Quoi qu'il en soit, ce document, que M. Margry vient de publier en entier 1 , est loin de favoriser la revendication de M. Gravier. Les voyages de La Salle avant 1678 y sont relatés, maispasun seul mot n'indique qu'il ait eu la prétention d'être arrivé au Mississipi avant cette date. Par contre,nous y trouvons la priorité de Jolliet reconnue, en des termes d'autant plus significatifs, qu'ils respirent peu de bienveillance et sont même injustes pour le rival. Voici, en effet, ce qu'écrit La Salle ou celui qui tient pour lui la plume :

Pendant que le sieur de la Salle travaillent à la construction de son fort (de Frontenac, sur le lac Érié), les envieux, jugeant par de si beaux commencements de ce qu'il pourroit faire dans la suite, suscitèrent le sieur Joliet à le prévenir dans ses descouvertes. Il alla par la baye des Puants (aujourd'hui Oreen Bay, baie Verte, dans le lac Michigan) à la rivière de Mississipi, sur laquelle il descendit jusqu'aux Illinois, et revint par le lac des Illinois en Canada, sans avoir essayé pour lors nj depuis d'y faire aucun establissement *.

Un autre mémoire plus court, mais vraisemblablement de la même main que celui-ci, et présenté au ministre Seignelay, est, s'il se peut, encore plus explicite. L'avocat de La Salle s'y pose cette objection : « On dit qu'il n'a pas, le premier, découvert fia rivière Colbert (le Mississipi). » La réponse aurait été bien simple, si la thèse de M. Gravier était vraie. La voici :

1° Il a esté le premier à former le dessein de ces descouvertes, qu'il communiqua, il y a plus de quinze ans (le mémoire est de 1682 au plus

i Op. t., t. I, 435-54). M. Margry pense que ce mémoire a été rédigé par l'abbé Bernou.

* Ibid.y p. 438-439. Il sera facile Je rectifier les 'rreurs de ce passage d'après ce que nous ayons dit jusqu'ici,

tôt), à M. de Gonrcelles, gouverneur, et à M. Talon, intendant du Canada, qui l'approuvèrent. Il a fait ensuite plusieurs voyages de ce costé-là et un entre autres en 1669 avec MM.Dolier et Galinée, prestres du séminaire de Saint-Sulpice. Il est vray que le sieur Jolliet, pour le prévenir, fit un voyage en 1673 à la rivière Colbert, mais ce fut uniquement pour y faire commerce, sans y avoir fait aucune despense, etc*.

Gomme on le voit, la réponse n'est rien moins que catégorique, ou plutôt l'aveu de la priorité d 3 Jalliet est clair, quoique donné de mauvaise grâce.

M. Gravier est excusable de n'avoir pas connu ces documents en 1870 ni même en 1877. Ce dont on peut l'excuser difficilement, c'est de ne pas voir l'objection insurmontable qu'élèvent contre sa thèse les documents existants et depuis longtemps connus. Cette objection, l'absence de quelques pièces du dossier de La Salle ne l'infirme point, et elle ne sera pas ébranlée par la découverte de pièces nouvelles. Nous l'avons déjà indiquée après M. Shea, le P. Tailhan, MM. Harrisseet Parkman; résumonsla encore une fois brièvement pour conclure.

A diverses époques, notamment en 1675, 1Ô78 et 1682, Gavelier de La Salle a fait présenter des mémoires assez étendus au gouvernement royal, à l'effet d'obtenir des concessions et des privilèges pour la découverte et l'exploitation des régions à l'ouest de la Nouvelle-France. Dans ces mémoires qu'appuyait constamment la chaude recommandation du gouverneur général du Canada, M. de Frontenac, et d'autres amis puissants, l'occasion était donnée tout naturellement au voyageur de faire valoir les prétentions qu'on lui prête. Bien plus il est impossible de comprendre qu'il ne l'ait pas fait, s'il le3 avait réellement, ces prétentions, et s'il était à même d'en démontrer le bien fondé. Quand il demandait le droit exclusif de fonder des établissements, de poursuivre les explorations, en un mot, d'exploiter à son profit cette riche vallée du Mississipi que d'autres se vantaient d'avoir ouverte à la France, pouvait-il négliger, parmi les titres qui lui permettaient de briguer cette faveur, celui qui aurait été le plus important de tous, c'est-à-dire la prio •

1 Margry, t. If, p. 285,

rite prétendue de ses explorations sur le grand fleuve? De fait, il n'a pas manqué, dans toutes ces pièces, de rappeler ses voyages, ses découvertes. Mais toujours pas un mot d'où il résulte qu'il fût lui-même arrivéau Mississipi en 1675. Ce silence n'estil pas décisif?

Ajoutons encore la Relation officielle que nous citions, il y a un instant. Joignons-y, comme confirmation, cette note de M. Parkman : « Après la mort de La Salle, son frère, son neveu et sa nièce adressèrent un mémoire au roi, pour demander certaines concessions en considération des découvertes de leur parent, découvertes qu'ils spécifient avec quelque détail; mais ils ne prétendent point qu'il fût arrivé au Mississipi avant son expédition de 1679 à 1682. Ge silence est d'autant plus significatif, que la nièce dont il s'agit est celle-là même qui était en possession des papiers où La Salle raconte les voyages dont les résultats sont en question. Si ces voyages l'avaient conduit au Mississipi, il est moralement certain qu'elle aurait fait connaître cela dans son mémoire 1 . »

Terminons cette longue discussion par la conclusion de i'hisorien américain de La Salle, qui exprime, sans nul doute, le minimum des conséquences que nous avons le droit d'en tirer : Que La Salle ait découvert le Mississipi , cela n'a pas été prouvé, et y à la lumière des documents que nous avons, cela n'est point vraisemblable.

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