CRANE DU JEUNE UOMME
Ce crâne était monstrueusement défectueux. L'énorme extension de la région animale et la petitesse et la dépression de celle des sentiments des
facultés intellectuelles dénotaient un esprit brutalement féroce.
Les conditions matérielles de ce crâne indiquaient que c'était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, quoique les os en fussent épais et pesants.
Les dimensions du crâne étaient presque semblables à celles du crâne de la femme ; même Tétroitesse encore plus grande du front et l'extension encore plus grande de la région rétro-auriculaire indiquaient la lourdeur d'esprit et la témérité. Quant aux instincts, la comhatiivité était très-développée, ainsi que la destructivité ; la sécréiivité venait ensuite. Quant aux sentiments, Vapprobativité était grande, la circonspection grande, la fermeté enfin pkis développée encore que ces deux derniers organes.
Ces différents crânes étudiés, le sexe, l'âge et les instincts de ceux à qui ils appartenaient reconnus, restait à savoir si M. Miraglia avait deviné juste. On ne pouvait avoir de certitude sur ce point qu'en exhumant le crime commis par les quatre justiciés, dont on ignorait encore les noms et même le crime, et le plus ou moins d'action ou de complicité dans la perpétration du crime.
A force de chercher, M. MiragUa trouva dans les Archives criminelles de la Vicaria, sous le n° 6154, cahier 340, à la date correspondant à celle
de rexposition des têtes, le procès d'une femme et de trois hommes accusés de meurtre.
L<îs détails du procès, trouvé par M. Miraglia dans les Archives criminelles de la Vicaria, ne laissaient pas de doute sur l'identité des quatre prévenus avec les quatre justiciés dont M. Miraglia possédait les crânes.
Ces quatre prévenus étaient :
Giuditta Guastamacchia, âgée de 1î ente-trois ans ;
Nicolas Guastamacchia, son père, âgé de soixantesix ans ;
Pietro de Sandoli,, médecin, âgé de vingt-neuf ans;
Michel Sorbo, sbire, âgé de vingt ans.
De l'acte d'accusation ressortaient les faits suivants.
Une jeune fille, née à Terlizzi dans les Fouilles, s'était fait remarquer dès sa première jeunesse par la férocité de son caractère. Sa constante occupation, son plus grand plaisir étaient de mettre en mor-
LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLrA 277
ceaux de jeunes chats, de déchirer vivants de petits oiseaux, de faire mal enfin à tout être plus faible qu'elle; de sorte que ses douze premières années s'étaient passées sans que Ton pût lui apprendre aucun des travaux de son sexe et sans qu'on eût pu lui faire entrer dans la tête même l'ombre d'une idée religieuse.
Néanmoins, au fur et à mesure qu'elle grandissait, Judith devenait belle, les lignes de sa physionomie étaient gracieuses, ses yeux beaux et brillants; mais leur regard altier et présomptueux révélait une âme disposée à suivre la tendance effrénée des sens.
L'amour, qui est un sentiment noble chez les personnes heureusement douées, devient une impulsion purement bestiale dans les cœurs pervertis. Jeune, elle s'abandonna donc à la débauche, et, parmi ses nombreux amants, en revint toujours de préférence à un certain Stefano Daniello, son parent à un degré éloigné, jeune homme de mœurs complètement dissolues.
Elle se nommait Judith Guastamacchia.
Son père, Nicolas Guastamacchia, chercha vainement à ïéprimer les tendances vicieuses de sa fille, et, dans l'espoir que le mariage serait un frein à ses passions, il la maria à un pauvre diable de notaire, nommé Francesco Hubino, qui, perdu luimême de vices, consentait aux débauches de sa
femme avec son amant de cœm*. Le malheureux père voulut s'interposer; mais les deux amants se moquèrent de lui et continuèrent le même genre de vie, jusqu'à ce que le mari, ayant commis un faux, s'enfuît à Rome , où il mourut dans Thôpital du Saint-Esprit. Judith^ redevenue libre, retombait sous l'autorité de son père. Pour échapper à cette autorité, elle s'enfuit à Naples, où, quelques mois après, son amant vînt la rejoindre.
Nicolas Gustamacchia Ty poursuivit, bien résolu à mettre fin à cette vie de débauche, qu'il regardait pour lui comme un déshonneur. Il retrouva sa trace avec grande peine^, et l'accusa devant le juge, lequel la fit venir en présence de son père et commença à lui faire des reproches. Mais Tétonnement du magistrat fut grand, lorsque Judith déclara que Guastamacchia n'était pas son père, mais un homme qu'elle savait être partisan enragé des Français et de la Révolution. Une pareille accusation, en 1796, c'est-à-dire au milieu des plus horribles réactions bourboniennes, c'était la mort. Par bonheur, et par hasard, le juge était un honnête homme qu'une pareille accusation, de la part d'une fille, frit frissonner. Au lieu de faire arrêter Nicolas Guastamacchia, il fit arrêter Judith, et l'enferma d'abord à la prison de Santa-Maria, ensuite à la Vicaria.
Les deux amants, furieux d'être séparés, imagi-
nèrent un plan qui devait leur rendre, avec la liberté de Judith , la faculté de leurs premières amours.
Daniello avait im neveu nommé Dominique-Léonard Altamura. Il avait seize ans ; il était beau de sa personne, mais^ par malheur, dissipé et abhorrant le travail. Celui-ci, séduit par la dot promise par son oncle, épousa Judith, et, pour la seconde fois» celle-ci eut le voile du mariage pour couvrir ses désordres.
Cependant, Altamura s'aperçut bientôt lui-même du piège où il était tombé ; la beauté de sa femme le rendit jaloux. II se lassa de voir son oncle sans cesse à ses côtés : il lui reprocha sa conduite. Judith, irritée, en vint aux querelles, et, fatiguée de ce joug auquel elle ne s'attendait pas, elle arrêta dans sa pensée la mort de son mari. Elle en pai'la sérieusement à Daniello ; mais celui-ci, d*instinct moins féroce qu'elle, s'efifraya d*un pareil projet; il proposa des moyens moins cruels. Il voulait pousser son neveu à quelque délit qui le fît condamner à la prison ou à l'exil ; mais ce moyen terme ne satisfaisait pas la haine de Judith. — Femme de toutes les luxures, elle avait aussi celle du sang. Elle continua donc de proposer à son amant de se débarrasser de sou mari, soit par le poison, soit en le précipitant d'une grande hauteur, soit en l'étranglant elle-même
au moment où il accomplirait avec elle l'acte conjugal.
Dans ces incertitudes, et au milieu de ces projets toujours repoussés par Daniello, on atteignit l'année 1800, sans qu'il arrivât malheur à Altamura, non point parce que Judith s'était relâchée de sa haine contre lui, mais parce que, s'étant relâché de sa jalousie contre elle, il avait fermé les yeux sur ses amours avec son oncle.
Cependant, un autre ennemi allait se réunir aux deux premiers contre le pauvre Altamura. Cet ennemi, c'était le père de Judith, emprisonné pour dettes, et qui, tiré de prison par Daniello, habitait maintenant dans la maison de sa fille, en compagnie du mari et de Famant. Là, cette nature variable se laissa influencer. Judith arriva à rejeter touteslses fautes sur Altamura, et, par ses plaintes continuel» les, finit par exaspérer son père contre lui.
Tous nos acteurs faisaient une espèce de halte au milieu des doutes et de Tincertitude : Judith, entraînait son père au crime, et essayait d'y entraîner son amant, lorsque, pour ieur malheur,' un cinquième personnae, gentrant dans leur intimité, reu" dit, vers le crime, leur mouvement plus rapide. Ce personnage se .nommait Pierre de Sandoli ; il était âgé de vingt-six à vingt-sept ans; il était chirurgine, partageait les faveurs de Judith, et était à lai,fois
Tobjet de la jalousie du mari et de Tamant. Judith s*inquiéta peu du mari, mit tous ses soins à réconcilier les amants, y parvint, introduisit Pierre ae Sandoli dans la maison, et trouva en lui une facilité à conspirer la mort du mari qu'elle n'aurait pas trouvée dans Daniello. Sandoli était un de ces hommes qui naissent pour être un outrage à la nature et un procès au bourreau.
La mort d'Altamura fut donc décidée. Les coupables, ayant arrêté le crime, cherchèrent les moyens de Texécuter.
La confession des prévenus eux-mêmes révèle les discussions qui eurent lieu avant d'en arriver à l'un ou à l'autre de ces moyens, qui tous avaient pour but la mort du malheureux Altamura. On flottait d*un expédient à l'autre, non que cette mort ne fût pas résolue, mais pour chercher celle qui paraîtrait la moins compromettante ; Judith seule, méprisant la faiblesse de ses deux complices, SandoU et Guastamacchia, — Daniello avait refusé de prendre part au meurtre, tout en le laissant s'accomplir; — Judith seule décida que l'on chercherait un sbire, et que, le sbire trouvé, on s'unirait à lui pour exécuter en commun le crime.
Le chirurgien se chargea de ce soin; un sbire n'est pas difficile à trouver à Naples; d'ailleurs, il n'eut qu'à passer en revue ses anciennes connaissan-
ces, et son choix s'arrêta sur un certain Michèle Sorbo, de Cirignola, jeune homme de vingt-deux ans, expert dans le crime, et qui, même sans espoir de récompense, avait plus d'une fois taché ses mains de sang.
On expédia le vieux Guastamacchia vers Cirignola, d*où il devait ramener \fichele Sorbo, lorsque le hasard fit qu'il le rencontra aux environs de Naples. Il lui raconta la chose dont il était question ; Sorbo accepta la proposition comme il eût accepté une partie de plaisir. Il fut conduit à la maison, accueilli et caressé par Judith, et reçu avec indifférence par le stupide mari. L'avis du sbire fut pour la strangulation : Sandoli et Guastamacchia se rangèrent à cet avis, et Judith en devint presque folle de joie.
Les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat indiquent sur quelles bases irréfragables repose le système phrénologique du docteur Miraglia, en montrant avec quelle froide et impitoyable férocité procéda, pour sa part, Judith.
Le crime devait être exécuté par Judith, son père et le sbire, la présence de Sandoli étant inutile et Daniello ayant déclaré qu'il ne voulait point y prendre ^^part.
Pendant la soirée où l'assassinat devait avoir Heu, Judith envoya son mari chercher plusieurs
choses pour le souper. On voulait, en son absence, prendre les dispositions nécessaires à la perpétration du meurtre.
On plaça quatre sièges devant le feu. Seulement, on scia aux trois quarts le pied d'un de ces sièges, afin que celui qui s'assoirait dessus tombât à la renverse.
Ce siège fut réservé pour Altamura.
Le sbire reçut des mains de Judith une cordelette, et, pour rendre la strangulation plus prompte et plus facile, il l'enduisit de suif et y prépara un nœud coulant.
De retour vers les neuf heures du soir, Altamura s'assit, sans aucun soupçon, sur le siège qu'il trouva vide. Judith et le sbire échangèrent alors un regard. Judith, pour occuper Altamura, vint lui jeter les bras autour du cou. Pendant ce temps, Michèle Sorbo se leva, passa derrière lui, lui glissa le lacet et le renversa, en essayant de l'étrangler.
Altamura était jeune, il était vigoureux, il comprenait le dessein de ses adversaires, il aimait la vie : il lutta avec toute l'énergie du désespoir ; mais Judith se cramponna à lui comme une goule, lui appuyant ses genoux sur la poitrine et fixant au sol ses pieds convulsifs et ses mains crispées. Le père concourut au meurtre en appuyant le pied sur la
gorge du patient, qui, étranglé, du reste, par Michèle Sorbe, rendit bientôt le dernier soupir.
Le meurtre accompli, Daniello entra et désapprouva complètement ce qui venait de se passer. Après lui vint le chirurgien, qui, au contraire, manifesta une satisfaction stupide; mais, de tous, Judith était la plus joyeuse et la plus intrépide, comme elle fut la plus acharnée à Thorrible boucherie qui allait suivre.
Le cadavre fut posé dans un pétrin de bois ; le chirurgien prit alors un bistouri, détacha du tronc les bras, les jambes, les cuisses et la tête; il lui ouvrit le ventre, en tira les viscères et les mit dans im vase de grès.
Judith repue, mais non pas fatiguée de ce spectacle, s*empara de la tète coupée, alluma le feu, mit la tête dans une marmite et la fit bouillir, et, cela, plutôt par une insatiable luxure de sang que pour la rendre méconnaissable, Il avait été convenu d'avance que les membres coupés seraient dispersés dans la ville. En conséquence, Guastamacchia et Michèle Sorbo prirent d*abord les jambes et les cuisses, les cachèrent sous leurs habits et allèrent les jeter dans les cloaques de Sant'Angelo à Nilo. Revenus sans avoir été inquiétés dans leurs opérations, Guastamacchia resta à la maison, et le sbire sortit de nouveau, emportant dans un sac ensanglanté les bras.
que Judith avait préparés en son absence et qu'il devait aller jeter dans un autre endroit.
Pendant ce temps, Judith continuait de faire bouillir la tète de son mari, dont la chair se détacha peu à peu. Alors, elle la tira de la chaudière et s'amusa à la regarder avec la même indifférence qu'elle eût fait d'une tète de veau. Elle attendait ainsi, et dans cette étrange distraction, le retour du sbire; mais le sbire se faisait attendre, Guastamacchia et Saudoli tremblèrent qu'il ne fût arrivé quelque chose. Judith seule resta gaie, impassible et rassurant les autres.
Et, en efifet, le sbire avait rencontré, dans la rue de Sainte-Catherine-de-la-Couronne-d'Épines , une patrouille de police; en se sauvant, il avait laissé tomber le sac qui contenait les bras coupés : la patrouille le poursuivit, le vit tout couvert de sang et Tarrèta.
La nuit s'écoulait, et à chaque minute s'envolait une chance du retour de Michèle Sorbo. La crainte de quelque dénonciation commença à entrer dans l'âme des coupables, qui s'occupèrent de faire disparaître les traces du crime. Le père et le chirurgien firent deux paquets du reste du corps, entrailles comprises, et allèrent les jeter vers la Pignasecca. Ils revinrent aussi vite que possible, et, alors, ce fut Judith qui sortit avec son père, emportant la tête
cachée sous son châle et qui alla la jeter sur la place de Monte-Cal vario.
Le jour venu, on vit à la Pignasecca un chien qui rongeait un crâne d'homme ; le bruit se répandit en même temps que l'on avait trouvé des membres mutilés aux environs et particulièrement aux cloaques de Sant'Angelo à Nilo.
La ville se soulevait tumultueusement. On ne savait pas si c'était un seul cadavre ou beaucoup de cadavres qui avaient été retrouvés mutilés. On était au jour des assassinats sombres et secrets ; chacun craignait pour sa vie ; les crimes du jour étant à la politique.
Mais bientôt le bruit se répandit que c'était un simple crime, et que la politique n'était pour rien dans cet effroyable meurtre. On ajoutait, ce qui rassura tout à fait les citoyens, que les coupables avaient été arrêtés et avaient avoué spontanément qu'ils étaient les auteurs de cet assassinat.
Les aveux des prévenus, et particulièrement ceux de Judith, donnèrent complètement raison à l'étude faite par M. Miraglia, sur son crâne, cinquante-six ans après que ces aveux avaient été faits et sans qu'il connût la femme à laquelle ce crâne appartenait,
La sentence fut rendue le 16 avril 1800 : elle condamna les coupables à mourir par le gibet, et,
après leur mort, à avoir la tête tranchée et exposée dans des cages de fer à la Vicaria.
Daniello seul échappa à la peine de mort et fut condamné à une prison étemelle dans la fosse de Favignana.
Les coupables furent exécutés sur la place deUe Pigne, et subirent la sentence avec une impassible résignation.
J'allais dire : Dieu fasse paix à leurs âmest — mais le docteur Miraglia m'arrête la main : il ne croit pas que Judith Guastamacchia ait eu une âme.
Et, à mon avis, croire à la matière en pareille circonstance, c'est honorer Dieu.
Nous en avons fini avec la partie dramatique et sanglante de notre récit. Nous allons passer, si vous le voulez bien, à ce spectacle qui m'a si fort émerveillé, de voir un drame entier, en cinq actes, représenté par des fous.
Je dis des fous et non pas des folles, parce que M. MiragUa supprime la femme dans ses représentations dramatiques, par trois raisons : la première, parce qu'il n*a dans son établissement, séparé des hommes, que des femmes d'une classe inférieure;
qu'il regarde comme une chose plus délicate de faire monter des femmes sur le théâtre que d*y faire monter des hommes ; enfin qu'il n'a pas la même puissance pour enchaîner le bavardage insensé des femmes que pour régir la parole des hommes, presque toujours silencieux, tandis que les femmes s'abandonnent à une éternelle loquacité.
Comme je vous l'ai dit en commençant, je ne voulus pas examiner la représentation des fous d'A versa au seul point de vue de la curiosité et de l'étonnement produit par elle sur le public, et je résolus de savoir de M. MiragHa lui-même les causes qui l'avaient porté à faire de quelques-uns de ses fous des tragédiens et des comédiens, et de lui demander à l'aide de quel procédé il avait obtenu un résultat si complet. M. Miraglia me répondit :
— D'abord, j'ai voulu prouver au public que les fous ne doivent pas être traités comme des bêtes féroces et chassés entièrement de la famille humaine : attendu que l'observateur assez patient pour reconnaître celles des forces mentales qui sont lésées, peut dès lors reconnaître aussi celles qui sont demeurées saines, et tirer une large clarté de celles-ci en les mettant en exercice ; de sorte que la folie sera seulement une tache sombre sur l'esprit, un point noir sur la lumière. Or, rien de plus naturel que ce fait,
qui paraît merveilleux au premier abord. Les facultés demeurées dans leur état normal une fois reconnues, il faut les exciter en enlevant aux facultés malades tout motif extérieur d'entrer elles-mêmes eu excitation. Patience, persévérance, bienveillance et volonté, telles sont les moyens d'oDtenir la confiance de ces malheureux et de les conduire à Texercice des parties saines de leur cerveau, en endormant les parties malades, et de mettre un fou en relation avec un ou plusieurs autres fous, ce à quoi on réussit en dirigeant vers un même but les qualités saines de plusieurs cerveaux malades partiellement.
Cette explication deviendra plus facile à saisir, en étudiant les individus qui ont concouru à la représentation, et en faisant connaître au lecteur la monomanie de chacun d*eux.
Je ne puis parler que du Bourgeois de Gand, n'ayant vu représenter que le Bourgeois de Gand; ce que je dirai de la représentation de Brutus sera accidentel.
Les principaux personnages du drame étaient ainsi représentés :
Le boargeoiâ de Gand.... MM. Felice Persio. Le marquis de las Navas.. Ldigi Gagliozzi.
Le duc d'Albe „ . . . Antonio Rossi.
Le prince d'Orange Gicseppe Forcignaxo.
Gidolfe Vincenzo Luizzi.
Le coorrier d'Espagne.. •• Michèle Pentrella.
Les rôles du comte de Lowendeghem et du valet de cliambre du duc furent remplis par deux employés de rétablissement, les deux aliénés qui devaient remplir ces rôles ayant été^ pendant les répétitions, saisis de délire aigu. Procédons par ordre et étudions successivement chacun de ces artistes.
Felice Persio. — Le bourgeois de Gand.
Felice Persio est de Penne, dans la première Abruzze ultérieure ; il est âgé de quarante-cinq ans, et est fils de père mort fou; jeune, il fit'le comédien vagabond, jouant la comédie, chantaTit et dansant. Il entra dans l'établissement le 24 (décembre 1858; il est affecté de manie , c'est-à-dire de désordre étrange et permanent dans les instincts, mais avec intégrité de quelques facultés supérieures. En effet, le sens de la mimique, de Vastuce, de Vidéalité et de quelques autres forces intellectuelles se montrent en lui complètement saines. Excitez et dominez ces facultés saines, et vous ferez taire celles qui sont malades. Ce fut ce que fit M. Miraglia. Mais il s'aperçut que, dès qu'il suspendait l'action exercée par ces facultés, celles qui étaient perverties reprenaient aussitôt le dessus. G*est ainsi que, tant que Persio demeure sur la scène, il est tout entier à son rôle ;
mais que, aussitôt la toile baissée, il retombe dans sa folie. En outre, il est poëte, improvise avec facilité des vers pleins de sentiments généreux et de pensées élevées. Mais, dans ses heures d'aliénation, il ne peut lier deux phrases ensemble et ne dit absolument rien qui ressemble à un discours sensé.
LuiGi Gagliozzi. — Le marquis de las Navas.
Luigi Gagliozzi est de Naples; il a trente -deux ans. Il était concierge de l'administration de la loterie. Il entra à rétablissement de M. Miraglia le 7 mars 1861, affecté delypémanie ascétique, ce qui, en langage ordinaire, se traduit par ces mots : a Exagération et désordre de quelques sentiments, et particulièrement de celui du sens religieux et de celui de la circonspection. » La bienveillance, la mimique chez lui sont restées saines. Il fut donc facile à guider dans les deux rôles qu'il a joués : celui de Collatin, dans le Brutus, et celui du marquis de las Navas dans le Bourgeois de Gand. Il est plus docile que Persio, par cette raison qu'il est plus facile de domin'^r les émotions des pontiments pervertis que les impulsions, presque toujours incurables, des instincts exagérés par La maladie.
Antonio Rossi. — Le duc d'Albe.
Antonio Rossi est né à Naples, de bonne famille ; il a cinquante et un ans ; il entra pour la première fois dans rétablissement le 25 mai 1842, et en sortit, sans être guéri, le 15 juin de la même année. Alors, il voyagea beaucoup, mais finit par entrer dans une maison de fous anglaise, et revint à celle d'Aversa le 9 octobre 1862, afifecté de pervertissement et d'exagération dans le sens de Vestime de soi-même, et d'hallucinations intérieures qui amènent son esprit à éprouver des souffrances cérébrales dans les mêmes organes de la vie physique qui sont en relation avec le cerveau. Les perceptions, les tendances , et quelques sentiments d'Antonio Rossi s'exercent régulièrement. Il croit que c'est la reine d'Angleterre qui, préoccupée de bons sentiments pour lui, l'a recommandé à M. Miraglia, et qui paye sa pension dans l'établissement. Malgré cette exagération de l'estime de soi-même, il est très-docile, très-affable, accepte facilement tout rôle où la puissance et l'orgueil peuvent s'exercer ; c'est pourquoi il fut facile de lui faire représenter, dans le Bourgeois àe Gand, le rôle du duc d*Albe; mais il refusa complètement "loute relation avec le souffleur, disant
qu'il était un homme d'éducation; qu'il savait ce qu'il avait à dire, et, par conséquent, n'avait pas besoin qu'on lui dictât ses réponses. C'est un bel exemple donné par un fou aux artistes italiens qui ne savent jamais leurs rôles et qui tirent, en général, chaque phrase l'une après l'autre de la bouche du souffleur.
Antonio Rossi parle très-bien l'anglais et le français.
GiuSEPPE FORCiGNANo. — Le prince d'Orange.
Giuseppe Forcignatio est de la province de Lecce; il a trente -trois ans et était employé dans un hôpital militaire. Il entra dans l'établissement d' A versa le 5 janvier 1861 . Il est atteint de mongmanie vaine et orgueilleuse : les sens de V estime de soi et du besoin d'approbation sont en lui tellement exagérés, que son orgueil et sa vanité atteignent souvent le plus haut degré d'exaltation. 11 croit avoir toutes les qualités physiques et morales. Il se croit puissant, beau, savant ; il marche la tète renversée en arrière et regarde l'humanité de haut en bas; il méprise tout et s'épanouit à la louange. Au reste, complètement sourd, les perceptions saines n'arrivcD* ^'avec la plus grande difficulté à prendre le dessus sur les
sentiments troublés, qui sont, comme nous Tavons dit, l'estime de soi et la vanité. Dans la tragédie do Brutus, il représentait un des fils de Brutus. Plein d'orgueil d'être le fils d'un consul romain, il écouta dédaigneusement tous les reproches que la douleur arrachait à son père, qu'il ne voulut jamais embrasser; et, quand les licteurs s'approchèrent de lui pour le conduire à la mort, il les écarta d'un geste de mépris en disant : u II n'est point besoin de licteurs pour mener à la mort le fils de Brutus. » Dans le Bourgeois de Gand^ où il représentait le prince d'Orange, forcé de fuir au quatrième acte, il se refusa obstinément à se déguiser en paysan, malgré les indications de la mise en scène, en disant :
— Je n'avilirai point la majesté d'un prince d'Orange en la couvrant de grossiers habits.
ViNCENZO Luizzi. — Gidolfe,
Vincenzo Luizzi, âgé de quarante-sept ans, est de Martina, dans la terre d'Otrante. 11 entra à l'hospice le 6 février 1853, affecté de violente lypémanie ascétique, La religiosité et la circonspection sont chez lui dans un état complet de pervertissement et d'exaltation. Il est, en outre, atteint d'hallucinations intérieures qui lui font percevoir d*une étrange ma-
Dîère les sensations externes, ce qui a produit dans son esprit un singulier désordre de la conscience. C'est un possédé d'une espèce rare. Il dit que tous les hommes ont un diable dans le cerveau, lequel cherche incessamment à troubler et à subjuguer l'esprit; Tesprit subjugué, le démon lui succède et devient maître du corps. C*est ainsi que la chose est arrivée en lui. Il n'est plus Vincenzo Luizzi, il est le démou Asmodée. Son corps n'est plus qu'une machine appartenant entièrement à celui qui s'en est emparé et qui parle, agit et opère en son lieu et place ; malgré cette possession, qui rappelle celle du moyen âge, il n'est point inhabile à toute occupation; il y a plus : il grave au burin, il tourne l'os et l'ivoire, toutes choses qu'il ne savait pas faire lorsqu'il était dans son bon sens ; — ce qu'il donne lui-même comme une preuve qu'il est possédé par un esprit infernal. Deux fois, il y a quelques années, il tenta de se suicider : une fois, en se précipitant du haut en bas d'un escalier, et il se blessa grièvement à la tête; — une autre fois, en se pendant. Dans une de ses leçons à l'Université, M. MiragHa le conduisit avec lui, et, avec les plus subtils raisonnements, il expliqua son système de transmutation. De temps à autre, le délire chronico-démonomaniaque devient aigu, et alors le pauvre garçon fait pitié. C'est bien véritablement le démon Asmodée qui lutte avec l'esprit
de Liiizzi; et le corps, champ de bataille où s*opère la lutte, demeure martyrisé par le combat.
Asmodée-Luizzi a fait, dans Brutus, le comparse représentant le peuple, et, dans le Bourgeois de Gandy a rempli le rôle de Gidolfe, qui^ dans l'émeute, a tué d*un coup d'épée le comte de Vargas-Persio. Confier des armes à des fous, et surtout à un démonomaniaque, avait paru d'abord chose téméraire au docteur Miraglia, surtout quand ce démonomaniaque avait tenté deux fois de se tuer. Mais il réfléchit que Luizzi n'était point ce qu'on appelle, en matière de phrénologie, un fou à double conscience, mais simplement un fou croyant avoir un diable dans le corps; puis, à son avis, ce diable n'était pas venu pour combattre le corps, mais seulement l'esprit. Il ne tenterait donc rien contre le corps, puisque ce n'était point au corps qu'il en voulait, et, sur ce raisonnement, le docteur Miraglia lui mit hardiment une épée à la main, et n'eut point à s'en repentir.
Luizzi est libre, travaille, sort seul de l'étabUssement, et ne manque jamais d'y rentrer à l'heure réglementaire.
Sa sœur est morte folle, de folie semblable à la 5ienne,
Michèle Pentrella. — Le courrier espagnol,
Michèle Pentrella^ né à Barletta,, a soixante-treize ans. 11 fut reçu à l'établissement le 27 mars 1822. Il était atteint de monomanie orgueilleuse; il portait toute sorte de décorations inventées par lui : il était orné de franges et de broderies de papier doré. Avec le temps, sa folie a tourné à l'imbécillité. Dans Brutus, il fit le second comparse du peuple, et, dans le Bourgeois de Gand, le courrier espagnol (Jeronimo). 11 demande toujours : « Jouera-t-on encore la comédie? » ayant remarqué que, les jours où l'on jouait la comédie, on mangeait mieux, on buvait davantage, et qu'on était, en outre, applaudi par le public.
Tels étaient, cher docteur, les artistes qui représentaient le Bourgeois de Gand, le soir où, comme je vous le disais, la salle du Fondo était comble dans l'attente de ce curieux spectacle.
Maintenant que vous avez fait connaissance avec nos acteurs, vous allez les voir entrer en scène, puis je vous les montrerai de retour à leur établissement; et, après cet instant d'apparente sagesse, redevenus fous comme auparavant.
Le plus diCdcile à manier de tous est Persio,
298 LES FOUS DU DOCTEUR MIBAGLIà
parce que c'est celui qui est le plus complètement fou : aussi M. Miraglia ne le quitta- t-il point, c'est-àdire qu'il vint dans la même voiture que lui, et le conduisit à l'auberge des Florentins^ lui faisant donner une chambre à part.
Avant de partir de l'hospice, Persio s'était fait servir à diner à deux heures de l'après-midi, disant que c'était son habitude de dîner de bonne heure, les jours où il jouait.
Arrivé à l'auberge des Florentins^ il se mit tout nu et se savonna des pieds à la tête ; puis, couvert de savon, il alluma son cigare et se promena par la chambre. M. MiragUa lui fit observer que l'heure s'avançait, et qu'il serait mis à l'amende s'il manquait son entrée. Il reconnut la justesse de l'observation, et s'habilla; puis, sans difficulté, il monta en voiture, arriva au théâtre et entra dans sa loge, où son costume était tout prêt.
n l'examina pièce à pièce ; puis, se ravisant :
— Vous savez que je n'entre pas en scène, dit-il, que je ne sois payé d'avance.
- C'est trop juste, répondit M. Miraglia; combien voulez-vous?
— Je veux soixante et dix napoléons en thalers de Prusse.
On dis€uta et sur la somme et sur la monnaie dans laquelle elle était exigée ; on lui fit comprendre
qu'on ne trouverait pas assez de thalers chez tous les changeurs de Naples pour lui payer quatorze cents francs ; d'ailleurs, si on le payait en thalers, ce ne serait plus soixante et dix napoléons qu'il toucherait.
11 parut compendre la justesse du raisonnement et se borna à être payé en napoléons : ses prétentions s'abaissèrent même de soixante et dix à vingtcinq. On lui compta vingt-cinq napoléons qu'il recompta avec le plus grand soin et qu'il enferma dans son porte-monnaie, lequel il ne perdit pas de vue tout en s'habillant et qu'il mit sur sa poitrine avant de descendre sur le théâtre,
11 est vrai que la première chose qu'il fit le lendemain en montant dans sa cellule, ce fut de jeter son porte-monnaie dans le jardin, à travers les barreaux de sa fenêtre. On put ainsi reprendre les vingtcinq louis qu'on lui avait donnés. Quant à lui, il ne s'en inquiéta plus, et ne les a pas redemandés, non plus que le porte-monnaie où ils étaient renfermés.
Les autres ne firent point toutes ces difficultés; il est vrai que c'étaient des sujets inférieurs en mérite à Persio ; ils demandèrent seulement, les uns des glaces, les autres des sorbets.
Jusqu'au moment d'entrer en scène, Persio divagua, et M. Miraglia fut obligé de le tenir par le Dras ; mais^ au moment où l'on frappa les trois coup?,
il se redressa, toussa, arrangea ses cheveux, fit enfin tout ce que fait un comédien sur le point d'entrer en scène, et, quand la toile se leva, il parut reprendre toute sa raison.
Vargas entre, et, en entrant, trouve don Luis endormi dans un fauteuil.
Quelqu'un qui n'eût point été prévenu n'eût certes pas pu se douter qu'il avait devant lui un fou n'ayant de sain dans le cerveau que les organes qu'il exerçait en ce moment, mais eût, au contraire, parié qu'il avait affaire à un comédien exercé. Persio fat excellent dans ce premier acte, et très-bien secondé par le duc d'Albe, qui, en effet, n'eut pas recours une seule fois au souffleur. Disons, en passant, que le souffleur était le fils de M. Miraglia, qui, au risque de devenir fou lui-même, avait fait faire à la troupe douze ou quinze répétitions.
La grande scène du premier acte, entre Vargas et le duc d'Albe, fut très-bien jouée et fort applaudie. Gomme des artistes qui en eussent fait leur état, nos fous paraissaient énormément sensibles aux applaudissements, et, chaque fois que ceux-ci se faisaient entendre, saluaient le public avec reconnaissance.
Au commencement du deuxième acte, au moment où Vargas-Persio ouvre la prison du duc d'Orange-Forcignano, celui-ci, qui, nous l'avons dit, est fou d'orgueil et complètement sourd, blessé du
ton dont Vargas lui parlait, n'entendant point ses paroles, et ne voyant que l'expression de son visage, jugea sans doute que ce n'était point avec une physionomie pareille qu'on parlait à un stalhouder de Hollande, de Zélande et d'Utrecht; il regarda dédaigneusement son interlocuteur, lui tourna le dos et sortit de scène. Persio ne perdit point la tête; il s'avança jusqu'au trou du souffleur, en s'écriant : « Orgueil inflexible, qui ne saura jamais supporter les contradictions! » Puis, tout bas, au souffleur : « Coupez toute la scène, dit-il, je le connais, il ne rentrera pas. ]» M. Mirag* a fils sauta la scène, passa à la scène suivante. Luigi Cagliozzi fît son entrée, et personne ne s'aperçut de l'attaque d'orgueil que venait d'avoir le prince d'Orange.
Mais Persio s'était trompé en disant qu'il ne rentrerait pas. Au moment où la toile allait tomber à la fin du deuxième acte, le prince d'Orange-Forcignano s'élança sur la scène, et, s'emparant du théâtre : c Messieurs et mesdames, dit-il, permettez que je vous dise des vers de ma jeunesse. »
Et il commença un sonnet, qui fut chaudement applaudi. Il salua, se retira à reculons, et la toile tomba, non pas sur la mort de Lowendeghem, mais sur le sonnet de Forcignano.
Persio avait été énormément contrarié de cet incident, qui lui faisait manquer son effet de la fin du
deuxième acte ; mais il avait pris la chose plus philosophiquement qu'on ne s'y attendait, et s'était contenté de dire :
— Voilà ce que c'est que de jouer la comédie avec des fous !
A partir du troisième acte, tout alla à merveille. M. Miraglia voyait arriver avec une certaine appréhension le moment où Luizzi-Asmodée devait tuer le comte de Vargas; mais, comme il l'avait prévu, Asmodée, démon implacable à propos des esprits, était bon diable à l'endroit des corps. Il passa adroitement son épée sous le bras du secrétaire du duc d'Albe, au lieu de la lui passer à travers la poitrine, et le comte de Vargas tomba mort.
Ne vous effrayez pas, cher docteur; vous allez voir ce que nous voulons dire en disant tomba mort, et non pas comme s'il était mort.
L'affiche portait :