Scène lyrique en un acte
C'était Persio qui, après avoir joué le rôle principal dans le drame, devait encore jouer le Tasse dans la seconde pièce, qui n'est réellement qu'un monologue.
Mais Persio avait tellement pris son rôle au sérieux, que, se regardant comme tué, et bien tué par Luizzi-Asmodée, il répondit au régisseur, qui venait l'avertir qu'il n'avait plus que cinq minutes pour rentrer en scène :
— Comment voulez-vous que je rentre en scène dans cinq minutes, quand je suis mort depuis dix à peine ?
Et, quelque chose qu'on pût lui dire, quelque promesse qu'on pût lui faire, il répondit qu'à Jésus- Cluist seul avait été donné le privilège de ressusciter, et encore après trois jours.
Le régisseur vint annoncer, non pas que M. Persio était indisposé, non pas que M. Persio se trouvait mal, non pas que M. Persio, s'étant donné une entorse, ne pouvait jouer le Tasse, mais que, M. Persio étant mort, il ne voulait pas donner ce démenti au bon sens de paraître dans un autre rôle ; et le public, enchanté de trouver tant de raison dans un fou, se retira applaudissant de toutes ses forces.
J'ai dit la tentative que j'avais faite dès le soir même pour pénétrer sur le théâtre, féliciter les artistes et interroger M. Miraglia, et comment il me
fut répondu que M. Miraglia, étant en train de calmer l'exaltation de ses artistes, me recevrait le lendemain, à l'établissement même d'Aversa.
Il faut une heure et demie pmir aller de Naples à Aversa. Le lendemain, à dix liciires, je montai en voilure,, et, avant midi, j*étais chez M. Miraglia.
Il m'attendait, en effet, pour me faire les honneurs de sa maison. Le premier de nos acteurs que nous rencontrâmes fut Luigi Gagliozzi, qui avait joué la veille don Luis, marquis de las Navas. 11 se chauffait au soleil, assis dans la première cour ; en nous voyant nous approcher de lui, il se leva. Je voulus l'interroger, lui faire des compliments : il ne se souvenait plus de rien. Il me répondit d'une voix douce et mélancolique des paroles sans suite.
Pendant que nous causions avec lui, le fou qui croit avoir dans le corps le diable Asmodée s'approcha de nous : c'était Vincenzo Luizzi, c'est-à-dire celui qui avait joué la veille le rôle de Gidolfe, qui, pendant l'émeute, tue le comte de Vargas. Je voulus aussi lui faire mes compliments sur la façon dont il avait concouru à l'ensemble de la représentation; mais il m'interrompit en me disant :
— Monsieur, vous savez que tout homme a un diable dans le cerveau.
Et il m'exposa son système, auquel, contre mon
LfcS FOUS DU DOCTEUR .MIRAGLIA 305
habitude, ennemi que je suis de tout système, je parus me ranger entièrement.
Mais celui que j'avais hâte de voir, c'était Persio. Je demandai donc Persio.
Par malheur, on l'avait prévenu de mon arrivée; par malheur encore, il me connaissait de nom. Il prétendit que M. Dumas, étant à Paris, ne pouvait être à Naples; que, par conséquent, on voulait se moquer de lui en lui faisant faire des compliments par un faux Dumas.
Sur ce, il se renferma dans sa cellule, et, par le vasistas, on put le voir se déshabiller et se coucher pour ne recevoir personne.
Je voulus me rabattre sur le prince d'Orange; mais, par malheur, lui aussi était prévenu de mon arrivée. Il avait alors demandé ses habits de prince; mais, comme ils étaient restés à Naples et qu'on ne pouvait les lui donner, il avait, comme Persio, absolument refusé de me recevoir dans le costume modeste qu'il portait.
Restait le duc d'Albe, Antonio Rossi; celui-là fut très-poli et très-gracieux : il me parla, comme eût pu faire un vrai vice-roi, de mes ouvrages, qu'il connaissait d'autant mieux que, parlant français, il avait pu les lire dans Toriginai. La conversation dura dix minutes; elle eût pu se prolonger une demi-heure sans que je m'aperçusse,
n'étant pas prévenu, que j'avais affaire à un fou.
Quant au courrier espagnol, c'était une espèce d'idiot dont il n'y avait absolument rien à tirer
Voilà, cher docteur, la relation que j'ai voulu vous faire. Je la crois curieuse, pour vous surtout qui vous occupez avec tant de succès de cette grande science phrénologique, qui est, j'en ai bein peur, la science de la vie, — mais aussi la science de la mortl
fis