Épictèie
mais le consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure, et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle nous étions assis ; et, toi tu te levais, et, fappuyant sur mon bras, tu t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup :
» — Oh I que me reste-t-il? t*écriais-tu ; la guerre a éloigné mes frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de tous... de tousl...
» 0 beauté, génie bienfaisant de la nature I partout où tu montres ton doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connsdt pas, qui ne te sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu te rend plus chère ; lorsque le malhem*, t'enlevant ta sérénité, t'expose aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur guirlande joyeuse... ahl quel est celui qui
peut passer devant toi et ne f offrir qu'un inutile regard de compassion ?
)) Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où tu aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe, et où tu te serais endormie sur mon sein ; tout ce que je possédais enfin : et peut-être près de moi ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et tranquille. L'àme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple et solitaire nature.
» Un soir d'automne, — où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les étoiles, — nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle fit quelques pas en l'appelant ; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle sembla me dire :
» — Et toi aussi, tu m'abandonneras?
» Et alors, elle appela son chien.
» Moi f ... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée
dût être la dernière que j'eusse à passer avec elle ?... Elle était vêtue de blanc, un niban bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir,, me remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains :
» — Je le lui rendrai demain, me dis-je.
» Ses maux commençaient à s'adoucir, et peutêtre... Il est vrai que je ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux, de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même le emier adieu.
D T/orsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le connaître ; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des gondoUers... Pensif, je m'appnie contre un arbre et je me dis :
— » Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.
» Je tire son mouchoir !
» — Malheureux qui aime par ambition I mais ton cœur, ô Laurette, avait été formé par la seule nature...
ï — J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma demeure.
» Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras comme bat mon cœur de mille passions différentes ; et, lorsque parfois tes douleurs se réveillerontj lorsque l'esprit sera vaincu par la passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin, pour te guider et te ramener vers ma maison ; mais je viendrai derrière toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu pouvais voir mon cœurl... Une larme tombe sur mon papier et efface ce que je viens d'écrire.
T> Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et, depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse superstition, s' agenouillant devant sa mère pour la suppUer
d'éloigner d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée sur la tête de sa fille I — 0 Laurette, tu as laissé dans mon âme le souvenir éternel de tes douleurs I héritage précieux que je voudrais partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point; mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas les hommes heureux, fuyez-les... »
4 mai.
As-tu VU quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil percer les nuages de l'orient et ranimer la terre ?... Tel est l'effet que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix est celle de son père ! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais I... et puis tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et te perd dans la contemplation de sa beauté.
8 mal
« Elle ne t'aime pas^ et, quand même elle vcracl rail Vaimer, elle ne le pourrait encore. » C'est vrai, Lorenzo ; mais, si je consentais à m' arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les fermer du sommeil éternel, puisque sans cette migélique lumière la vie ne serait plus pour moi (fue terreur... le monde que chaos... et la nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins l'illusion... « Mais l'illusion te sera fatale, » me dis-tu.
Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?.,* J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait, pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir, les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la faim dont les menace le prochain hiver.
Il mai.
Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race tracassière qui l'habite; car,
pour assurer la conserration de tous, et Jes retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de Tunivers pour vivre plus certain de sa propre existence, et dememer le maitre solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix ; la guerre fut toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles : ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable ennemi de l'humanité . En veillant à sa conservation par tous les moyens, il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous, et les descendants de Gain et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.
Or, écoute :
J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de leurs connaissances qui est venue passer Fêté à la campagne. Je croyais rester avec elles ; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée, promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié. Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi ; mais, écrasé de chaleur, je me suis, à moitié route, couche sous un olivier. Au vent d'hier, qui était hors
ICO JACQUES ORTIS
de saison, a succédé aujourd'hui une insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si j'avais déjà diné, lorsqu'en tournant la tête, j'aperçus un paysan qui me regardait avec colère.
— Que faites-vous là ? me dit-il.
— Vous le voyez, je me repose.
— Avez-vous des propriétés? continna-t-il en frappant la terre de la crosse de son fusil.
— Et pourquoi?
— Pourquoi ?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles, et ne venez pas fouler l'herbe des autres.
Et, s'en allant :
— Faites qu'à mon retoiur je vous y trouve !...
Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord, je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant, — si vous en rtvez/... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe. Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du dîner
En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la matinée.
— Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant
lÂCQUES ORTIS lOi
Si jamais... Vous vous serez peut-être coiuroucé contre moi ; je vous demande pardon.
— Remettez votre chapeau^ répondis-je ; vous ne m'avez point oflfensé.
Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et tantôt tempête?...
Un voyageur disait : « Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute ma vie. » Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus grand que l'insulte ; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme Tamourpropre, par cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une action qui dérive peut-être de... — que sais-je? — en pareille circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération : il est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché ; mais la raison est revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les passions et toutes les misères de mon espèce.
Cependant, le paysan poursuivait :
— J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous connaissais pas, et des laboureurs
Î02 .UCQUES ORTIS
qui fauchaient du foin dans le pré voisin m'ont averti de ma méprise.
— n n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année ?
— Nous souffrirons delà cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez m*excuser ; plût à Dieu que je vous eusse connu 1
— Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'oflensez désormais personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.
— Voas avez raison, monsieur; Dieu vous récompense 1
Et il s'en alla. — Demain, il sera peut-être pis ; il y a un je n« sais quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables, quand ilâ sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour tous ceux qui ont affaire à eux.
Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie deviennent plus nombreuses ; combien de mes malheureux compatriotes exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?... Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où paissent tranquiilemenx les troupeaux 1...
iâ mai.
Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé I... Je pouvais Tembras^er^, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai tronvée endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs ; mais les roses de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqii'au fond de mon cœur les accents de sa voix et !es sons de sa harpe : je l'adorais alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue : ses vêtements légers me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases et toutes les furems de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main devenue sacrée, je sentai? battre son cœur, je respirais l'haleine qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!.., j'étais prêt à boire toute la
volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser. .. et j'eusse béni les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors !... alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme retenu par une main divine. . .
— C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les larmes ; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...
A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à la vie ; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en pensant à sa mère... ah I Lorenzo, le Ciel nous Teût-il accordée, si elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel, existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants ?... Lorsque tu envoyas sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans jamais oser me
JACQDES ORTIS 105
pLiindre ni pleurer ; mais, maintenant^ oh ! pourquoi me laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?... Pour jamais? On! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as accordée, 6 mon Dieu ! lorsque tu me créas un cœur capable de l'aimer.. . éternellement... immensément !...
i4 mai.
Si j*étais peintre, qu'elle riche matière pour mes pinceaux I l'artiste, plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes ses autres passions... Ah I si j'étais peintre !... j*ai trouvé parfois dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poètes, la nature simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais. Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon cœur ; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière, et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je n'oserais, fiissé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur
une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me consoler I...
Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et la vigne s'enlacer eu riches guirlandes à l'entour des oliviers et des ormeaux, Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes pieds, la terre est coupée en précipices, où Ton- volt s'épaissir insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante semble Touverinre d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, oh paissent les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils plaignaient le jour qui s*éteint, les vaches mugissentçf^tle vent semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles ; mais, du côté du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans une plaine immense, où Ton distingue les bœufs rejoignant leur étable et le laboureur qui les suit appuyé
sur son bâton, tandis que sa mère et son épouse prépaient le souper qui rendra des forces à la famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où towt se confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu ; les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs, la plaine s'obscurcit, Tombre se répand sur la surface de la terre^ et, de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.
Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée dn mois de mai, je descendais pas à pas la montagne sohtaire, le monde était confié à la nuit ; je n'entendais plus le chant de la villageoise, je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tète, mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait comme s'il aspirait à quel-
que région plus sublime que la terre. Je me trouvai» alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le cimetière, où, dans leurs lombes couvertes d'herbes, dorment les antique» pères du village. — Dormez en paix, froides reliques 1 la poussière est retournée à la poussière : rien ne diminue, rien ne s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit. Destinée humaine I moins malheureux est que les autres hommes, l'homme qui ne la craint pas I...
J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon esprit ; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des sanglots, j'invoquais Thérèse I...
14 mai.
Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse ; — quand tout à
coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus Thérèse et sa sœur. A la vue d'un Homme, elles s'éloignèrent effrayées. Je les appelai ; et la petite Isabelle, me reconnaissant, accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois... Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes, taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes poiu* considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.
— Oh I me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé contre un arbre, enseveU dans ses pensées, et tournant vers les deux, pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de tristesse et de larmes I... Je ne sais comment cette âme, qui avait en elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères mortelles. — Oh I qauid OA. aime vi aiment I...
110 JACQUES Ol.TIS
Et il me semblait qu*elle me pressait la main, et il me semblait que mon cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. « Oui, tu étais créée pour moi, née pour moi 1... » Et moi,... je ne sais comment je pus étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres 1...
Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait agitées se calmait peu à peu.
— Tout est amour, dis-je : Tunivérs n'est qu'amour; mais qui jamais le sentit e1. l'exprima mieux que Pétrarque ? Ces quelques hommes qui, par leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...
Thérèse soupira et sourit tout ensemble^ La montée l'avait fatiguée.
— Reposons-nous, me dit-elle.
L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrîeT peu éloigné, le mûrier le plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ahije roudrds pouvoir, sous l'ombre de ce mûrier, élever un autel.
JACQUES GRTIS ilf
La petite nous avait quittés, et courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux lucioles qui Tenaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier; j*étais assis près d'elle, la tète appuyée contre le tronc de l'arbre. Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...
Ohl pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force? Heureuse soirée I...
14 mai, onze heures.
Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible ; écoute : ma bouche est encore humide de son baiser ; mes joues sont encore inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime I... Laissemoi, Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis I
14 mai, au soir
Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer I... Mais je me sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier renfermé dans ces deux mots : « Je t'aime î... » A ces paroles, tout ce que je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux de la Teconnaissance le ciel, et il me paraissait s'en-
112 JACQUES OllTIS
tr'ouvrir pour nous recevoir. Ah I pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable mf.ment? Je Tai invoquée 1... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute resplendissante de la lumière infinie de la Divinité ; les éléments et les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et son cœur palpitait sur mon cœur ; elle me regardait de ses grands yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et entr'ouvert^s murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je sentais et je sens un remords de Tavoir fait naître dans son cœur innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ahl mon cœur est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant. — Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.
Et ces mots furent prouoncés avec un accent du eœur et un regard de reproche et de compassion... Je raccompagnai, et, pendant le chemin qui nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant :
— Adieu, me dit-elle.
Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore :
— Adieu!.,.
J'étais resté immobile ; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle s'éloignait les bras pendants, et ses :heveux, brillant aux rayons de la lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui blanchissait dans le lointain ; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre sa voix.
En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.
15 mai.
Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus élevées, mon visage est plus
gai et mon cœur plus compatissant; il me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais dans ma propre imagination. 0 Amour I les beauxarts sont tes fils ; le premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les hautes entreprises ; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du malheureux ; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah I si tu nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons, j'oublie mes malheurs, je me ris de Finfortune, et Tavenir cesse de m'épouvanter.
Lorenzo^ souvent je passe dei heures entières couché sur la rive du lac des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi rherbe agitée, caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois voh' folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs; j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes aimables de ces fontaines. Illusion I crie le philosophe. Eh I tout n'est- il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en caressant des idoles de leur fantaisie. Illusion I mais, sans illusion, je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui m'efî'raye encore plus) que par une rigide et monotone indolence. Lorenzo> si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains je l'arracherais de ma poilriue, et je le chasserais comme un serviteur infidèle.
il6 JACQUES 0RTI8
2imai.
Hélas ! hélas ! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses. Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil ; alors, je cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole... La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et l'obscurité.
25 mai.
Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces I tu lui as donc retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes ; tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la toiibe au moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir ; la terre qui te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la bénédiction
de ta mère et par la mienne. Lorsque lu vivais, tu espérais toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour I... oui, nous nous reverrous I
0 Lorenzo I lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente, certains pressentiments me criaient au fond de Tâme : « Elle est morte I » Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement; car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu lorsqu'elle est pauvre et malheureuse ? Souvent j*ai voulu lui écrire, la plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les vibrations n'eussent point cessé de sitôt... [1 est donc vrai que nous craignons le récit des maux de nos amisl... Leur misère nous est lourde, et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole, qui fait tant de bien aux , malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le saitl... Dieu qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus
longtemps, a tempéré la fureur des vents zn faveur de l'agneau nouvellement tondu, et tonda jusqu'au vif...
Te rappelles-tu comme, un jour, ello revint à la maison, portant enfermée dans sa corbeille de travail une tète de mo&*t? Elle soulevait le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de roses.
— Ohl vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disedt-elle. J'en ai arraché toutes les épines : demain, elles seront fanées ; mais, demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort en prend.
— Mais que veux tu faire de ces roses, Laurette ? lui répondais-je.
— J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une couronne nouvelle.
Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse ; et^ dans ces paroles, et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des roses I... Ahl...tut'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'i jeune fille folle I...
JACQUES OaTlS 119
Jq te quitte, Loreuzo; il faut que je sorte; mon cœui' se gonfle et gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitiine. Sur la cime d'une montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre... j'étouffe comme en nn tombeau.
J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée ; la vallée frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des rochers que je dominais... — Au miUeu de la terrible majesté de la nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.
Je voudrais te dire de grandes choses!.,, elles me traversent l'esprit... Je m'arrête en y songeant ; elle se pressent dans mon cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et inépuisable création I... mes regards et mes pensées se perdent à l'horizon lointain ; je monte, je m'arrête, je reste debout, et, haletant, je regarde au-dessous de moi. Ohl le gouffre I... le gouffre I... Je détourne
alors mes yeux efl'fayés de ces abîmes sans fond!.., je redescends précipitamment au pied de la montagne ; la vallée est plus fraîche ; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches babillent, un rosignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour enlever du nid ses petits. — La désolation, les plaintes, la mort de ces pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre : aussi, val... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?... Ohl ma raison malade ne trouve plus de repos que dans sonafifaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme si... comme si... Pauvre Laurettel tu m'appelles peutêtre; et peut-être dans peu de temps nous re verrons* nous. — Tout, oui, tout ce que l'homme croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé affreuse au milieu de ces rochers escarpés ; et, sous les ombres paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se multiplibiit et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont, tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ahl lorsque je me rappelle le doux
JACQUES ORTIS l«t
songe de noire jeunesse, comme je courais avec toi par ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du passé, insouciant àur le présent, tressaillant de joie à l'idée des plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la mémoire, au bout d'une lieure, avait déjà cessé d'exister, concentrant toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...
Mais ce rêve est évanoui... Ehl qui m'assure que, dans ce moment, je ne rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu I toi seul qui connais ce cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les larmes et la mort...
Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille ; et maintenant. . . Ah I . . .
Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah ! qui voudrait donc céder à un éternel oubU cette existence
si touriû entée, qui dit adieu au mouae pour toujours, qui abandonne ses crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes ; nos yeux mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret ; notre cœur se complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qiù léguer son dernier soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements triompheent encore du silence et de Tobscurité de la mort.
Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui, diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon ; et, dans les ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards vers ce massif de plus plantés par mon frère sur la colline, en face de l'éghsc;» et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent, la pierre blanchissante gui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je te vois y eouduii^e ma mère, qui viendra bénir et pardonacr, et je me dis, com jae une espérance ;
— Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi un dernier adieu, et s'at>trister doucement au souvenir du doux songe de nos amours.
Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo ; réponds seulement : « Il était homme et malhemeux. p
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11 revient, Lorenzo, il revient.
Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de jours... Sa lettre est datée du 18 mai : ainsi dans quelques semaines au plus...
27 iDAi.
Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de quelque idole créée par ma fantaisie.
Ah î qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon
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malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle espérance ? Peut-être même lui suis-je indififérent; peut-être ne lui ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; peut-être ne m*î»3me-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une trahisC-... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et qui domine toutes mes pensées, et ces larmes I... Depuis ce moment, elle n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuitl... Séducteur... moil... Ahl lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence : « Je ne puis jamais être à vous, » je passe de fureurs en fureurs... et je comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable I... moi seul ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...
0 Thérèse I un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et sachant que je te laisse innocente. — Malheureux ensemble,... si tu ne peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la tombe... Ohl non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô Thérèse I que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps malheureuse... Et ce-
pendant je t*ai perdue, tu me fuis... Ahl si tu m'aimais comme je t'aime I
Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me console en me répondant : « Tu n*es pas immortel... » Eh bien, souffrons donc. . . souffrons jusqu'à la fin I ... J e sortirai I . . . oh ! oui, je sortirai de l'enfer de cette vie... 11 suffit de ma volonté pour cela... et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et presque delà toute-puissance de Dieu.
28 mai.
Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore I... j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.
29 mai, an matin.
0 illusion I pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis^ lorsque Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments n'auraient jamais dû naître, — ou n'au-
raient jamais dû s'éloigner... Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. U me semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes lai'mes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et muette obscurité, tout me criait : « Malheureux I tu délires... » Épouvanté, abattu, je me roulais sur mon Ut en pressant mon oreiller entre mes bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux tourments.
Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, la priant, et répondant moi-même à ma voix I Brûlé par le soleil, je me cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœiu*... Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela finisse...
29 mai, au soir.
Fuir, — oui, fuir, — mais où? — Crois-moi, je soufi're bien; à peine ai-je la force de me traîner jusque la ville, pour aller boire dans ses yeux un autre breuvage de vie, peut-être le dernier... — Sans
elle voudraîs-je de cet enfer? — AujourdTnii, je la saluais pour m*en aller : elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n*ai pu m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié :
— Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu poin* vues?
Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas :
— Pourquoi te tais-tu toujours?...
Je ne sais si Thérèse me vit ; mais elle s'enfontja dans une allée et disparut : une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un regard qui semblait me dire : «C'est toi qui m'as faite ainsi. »
2 juin.
Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ahl je ne croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle, — me dévore, — m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuerl... Où est donc celte grande et belle nature?... où est cette
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chaîne pittoresque de collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevaut sur les ailes de l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me semblent nues, et je ne vois que des abîmes ; les croupes couvertes d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable philosophie : miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les coups de la hache : les bûcherons abattaient des chênes de deux cents ans; tout tombe ici-bas.
Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser; — je m'arrête devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la poussière enlevée par le vent. — Que l'univers gémisse avec moi.
Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme orageuse ; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante : le vent de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui coulait sur mes joues. Oh ! depuis cette heure, je me sens par les membres un frisson ; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les yeux noyés dans les ténèbres de la mort.
Ohl si elle ne me poursuivait pas du moins avec bOn image — partout où je vaisl... si elle ne venait
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pas se dresser là, face à face ! — Pourquoi elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond d'un désert; loin de la toute-puissance des hommes. .. Oh ! malheureux que je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!.,.