‹ Jacques OrtisChapitre 4 sur 12 · I.OaBNZO AU LECTEUR · texte numérisé non relu

I.OaBNZO AU LECTEUR

Peut-être, lecteur, f es-tu fait Fami d'Ortie, et désires-tu savoir l'histoire de son amour : j'irai donc au-devant de tes désirs, et j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.

La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire encore par le retour d'Odouard. 11 fit des visites moins fréquentes à la villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il allait, enveloppé de son manteau, la tète nue, et les cheveux sur le visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.

Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie

d*im jeune peintre qui retournait à Roine, sa pairie. Le même jour, ils rencontrèrent OrtiSo Odouard alla à lui pour Tembrasser, et Ortis ss recula comme épouvanté. Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il Tinterrompit :

— Moii moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître en moi.

Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, pour toute réponse, s'enveionpa de son manteau, s'élança dans les arbres et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.

Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa mère, sans conseils, sans

consolations, épouvantée de Tavenir, toute à la vertu, toute à Tamour, elle devint pensive et solitaire^ parlant rarement,, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères comme son àme.

Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes ;

Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes du changement d'Ortis.

Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait chaque jour plus somhre et plus farouche ; il avait cessé d'écrire à sa famille, et ne repondait plus à mes lettres; souvent les paysans le virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de Saûl. Alors, il parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte :

Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort, Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort, Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...

Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, puis tout à coup se rejeter en arrière avec efifroi en s'écriant :

— 0 ma mère 1 ma mère 1 . . .

Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de faire de la musique et lui pré-

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senta sa harpe ; mais à peine commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se tourne vers Thérèse.

— 0 ma fille I lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous perdre tous?

A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras de son père et lui avoua tout.

Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens ces détails de la bouche même de Thérèse.

Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre ; mais, en passant près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée :

— Mon père sait tout.

11 ne répondit rien ; mais, après avoir fait dans la chambre quelques tours en long et en large, il

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sortit, et^ de toute cette journée, ne fiit aperçu par àme qui vive. Michel, qui Tattendait à diuer,. le chercha en vain le soir : il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé son domestique, se jeta tout habillé sur son ht :

Peu de temps après, il se leva et écrivît.

Minuit.

Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes vœux; mais je ne la craignais pas,.. AajoTird'hui que la main du malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.

Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la langueur de la mort...

Oui, e*est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer, et ne boiront pas Teau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa, et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortimés ceux-là qui, pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.

Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur ' la route d' Arqua, parce que je sentais que la maia de Dieu pesait sur mon cœur...

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Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église I...

Deux heures du matin.

Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses lividss rayons...

Au point du jour.

Tu ne .m'entends pa5, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami t*appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour parait enfin, peut-être pour réensanglanter mes blessures... — Dieu ne me hait pas, il me condamne cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun erime?

Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et la quatrième génération *, puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les flammes infernales! qui doivent brûler des millions de peuples auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître I

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