MON BON AMI LE DOCTEUR CASTLE
Permettez-moi de vous rendre compte d'un des spectacles les plus extraordinaires que j'aie jamais vus, et je puis même dire que l'on ait jamais vus :
Une représentation dramatique jouée par des fous.
Et remarquez-le bien, c'est la troisième fois que ces mêmes fous, sous la direction du docteur Miraglia, donnent à Naples des représentations, et avec un succès tel, qu'à Naples, où les comédiens, même ceux qui ont du talent, ne font pas un sou, nos fous, toutes les fois qu'ils jouent, font salle comble.
Une fois, — la première, — ils ont joué le Brutut
d'Alfieri; les deux autres fois, ils ont joué le Bour' geois de Gand * .
Le Bourgeois de Gandt entendez-vous, mon cher Romand,, vous que je n'ai pas vu depuis vingt-cinq ans peut-être ? votre Bourgeois de Gand, oublié à Paris par des acteurs qui se croient sages, des fous le jouent ici, et le font applaudir avec frénésie I
C'est qu'en vérité je ne conseillerais pas à de vrais acteurs de lutter avec eux.
Maintenant, comment vous raconter cette représentation? J'ai bien envie de commencer par la fin, c'est-à dire de vous parler de M. Miraglia d'abord, de son admirable établissement ensuite, et enfin de la représentation du Bourgeois de Gand,
J'ai été voir le Bourgeois de Gand, sans connaître M. Miiaglia, et encore moins ses fous. Après la représentation, émerveillé de ce que j'avais vu, j'ai couru après M. Miraglia ; mais on m'a dit qu'on ne pouvait pas lui parler, attendu qu'il était en train de calmer l'exaltation de ses artistes, avec lesquels il partait le même soir pour Aversa. Si je voulais l'aller voir à Aversa, il m'attendrait le lendemain toute la journée, et je pourrais tout à mon aise faire mes compliments aux artistes que j'avais applaudis la veille et à leur babile directeur.
1. Deux autres représentations de Brutut furent donnés aa théâtre royal de Gaserte.
M. Miraglia m'attendait et m'exposa son système ayec la plus complète bienveillance. Vous faire connaître toutes les observations de M. Miraglia n'est pas chose possible.
Je me bornerai donc à vous dire que M. Miraglia, après avoir douté du système de Gall et de Spurzheim, l'étudia et, après l'avoir étudié, en devint fanatique. Dès lors, se sentant entraîné par une vocation irrésistible vers le traitement des fous, il comprit que la phrénologie devait être surtout appliquée à la folie. Et, en effet, du développement des organes dépend le développement des facultés de l'esprit; de l'excitation de ces mêmes organes naissent l'exaitatiôïi et le désordre de ces facultés, et de leur dépression, au contraire, nait l'abolition de ces facultés. La manie, la folie et la démence sont les trois degrés du dérangement de la raison. On passe de la manie à la folie, de la folie à la démence; au delà, rien; car la démence, c'est l'atrophie du cerveau, et, dans ce cas, les cavités du cerveau sont diminuées â14 profit de la partie osseuse, qui est insensible et inintelligente.
La plupart des fous que contient l'établissement de M. Miraglia, sont devenus fous par religiosité, U est remarquable combien chez eux est développé
jusqu'à l'exagération, c'est-à-dire jusqu'à la manie, l'organe de la vénération.
La religiosité exagérée est un des organes qui mènent le plus facilement aux crimes les plus impies.
En 1860, on eut un terrible exemple d'aberration religieuse, à Tratta-Maggiore, petit pays situé à cinq milles au-dessus de Naples. Dans la nuit du 25 mai, un fils tua sa mère, âgée de quatre-vingts ans, taudis qu'elle dormait.
Il se nommait Raphaël Del Prête ; il était âgé de trente-six à trente-huit ans, de tempérament bilieux, mélancolique^ d'intelligence limitée ; il était dominé par des sentiments ascétiques, passait pour avoir un bon caractère, était respectueux pour sa vieille mère qu'il paraissait adorer.
Jamais on n'avait remarqué en lui le moindre trouble cérébral.
Il tomba malade,, fit vœu, s'il guérissait, de quêter pour faire dire des messes, et recueillit de quoi en faire dire quatre ou cinq cents.
Dans le procès, Del Prête dit que le conseil de faire des quêtes lui avait été donné par son confesseur, — qui espérait être chargé de dire ces messes, et, par conséquent, en toucher l'argent.
Mais, au heu de donner cet argent au prêtre, raconte toujours Del Prête, il le donne à un ermite ;
ce que, apprenant le prêtre, il lui dit avec emportement qu'il était damné.
Après cette menace, Del Prête devint pensif, il ne quitta plus la maison, et, se regardant d'avance comme damné, il ne baisa plus les images saintes pour lesquelles il avait une si grande dévotion autrefois.
Sa mère l'invitait à sortir, et, comme son oisiveté amenait la gène dans la maison, elle le poussait à reprendre son métier, qu'il avait complètement abandonné. Cette insistance de la pauvre femme l'irritait ; il répondait qu'il avait des dettes partout, et que personne ne lui voulait plus faire crédit.
Enfin, une nuit, son frère, qui couchait dans le même lit que lui, se réveilla et ne le sentit plus à se» côtés. En même temps, il entendit un bruit de coups sourds dans la chambre voisine : il se leva, alluma une chandelle, entra dans la chambre où il entendait ce singulier bruit, et il trouva son frère écrasant à coups de masse la tète de sa mère.
— Que fais-tu, malheureux? lui demanda-t-il.
— J'ai entendu, répondit l'assîissin, ma mère qui était tombée à bas du lit, je suis accouru pour l'y remettre.
Le frère sortit pour appeler du secours, rentra, accompagné de plusieurs personnes, et trouva le meurtrier en extase près du corps de sa mère.
Incarcéré et interrogé, le malheureux répondit que c'était le démon qui, pendant toute la journée précédente, lui avait soufflé à l'oreille de tuer sa mère. Sou frère s'étant endormi, et la voix du démon ayant continué à le pousser au meurtre, il avait cédé à la tentation.
Les juges ayant peine à croire à ce matricide, pendant un état de libre arbitre de l'assassin, appelèrent en consultation M. Miraglia et le docteur Barbarisi.
M. Miraglia examina la tête du prévenu et déclara qu'il était atteint de ce genre de folie que l'on appelle lypémanie ascétique, laquelle peut, par des hallucinations fantasques, entraîner aux actes les plus désespérés celui qui est sous son empire. Il déclara donc que le coupable avait agi, non pas dans l'exercice de son libre arbitre, mais sous la pression d'une terreur religieuse à laquelle il n'avait pas pu résister.
— Inutile de le tuer, dit M. Miraglia aux juges : dans un an, il sera mort.
Le coupable, en effet, fut sauvé de la guillotine, mais non de la mort. Dieu l'avait déjà condamné quandles hommes s'occupaient de rendre son jugement.
Un an après, comme l'avait prédit M. Miraglia, Del Prête mourut; l'autopsie du cerveau présenxa
un crâne double d'épaisseur, comparé à un autre crâne, et transparent au sinciput antérieur; les méninges étaient engorgés de sang; le sectum falciforme était devenu plus volumineux et avait fait adhésion avec les circonvolutions immédiates; ces circonvolutions présentaient des suppurations gélatineuses dans la substance grise; les lobes médiaux comme les méninges, étaient engorgés de sang et ramollis; le reste de la substance cérébrale était dans l'état ordinaire.
Parmi les viscères, le foie était très- volumineux et présentait des traces inflammatoires.
Maintenant, voici les raisons que, dans la conviction de la culpabilité matérielle, mais de l'innocence morale de Del Prête, M. Miraglia fit valoir près des juges.
Les actes antérieurs au crime de Del Prête, ou du moins ceux qui le précédèrent de quelques jours, démontraient clairement la lypémanie ascétique, presque toujours accompagnée d'hallucinations qui font croire au patient qu'il est possédé. C'est sous l'empire de cet état morbide que le crime fut consommé; mais Del Prête n'était pas fou seulement du jour où il commença à donner des signes de folie; l'infir-
mité, quoique n'étant pas extérieurement reconnue, avait une date bien antérieure dans le cerveau. La folie, nous l'avons dit, est un trouble moral qui a sa cause dans les désordres fonctionnels des organes cérébraux par des modifications physiques. C'est un fait incontestable que tous les aliénés, et particulièrement ceux qui sont atteints de lypémanie ascétique avec hullucinations, sont sujets à des visions qui, suscitées par des motifs extérieurs, vrais ou imaginaires, les poussent à Thomicide ou au suicide, surtout lorsqu'ils sont contrariés, attendu que la monomanie homicide est causée par l'exaltation indomptable de l'organe destructeur, excité par un autre sens intérieur, malade, comme ill' était, par exemple, dans Del Prête, où le sentiment ascétique était profondément attaqué ; et c'est pour cela que l'on put constater en lui un certain sens moral, suffisamment développé. Cette lutte intérieure qui, tout à la fois, le poussait au crime quoique le crime lui fît horreur, c'est ce que les phrénologues appellent la double conscience^ phénomène morbide qui, nous l'avons dit, conduit inévitablement les aliénés au désespoir, et, du désespoir, aux actes les plus insensés et les plus féroces.
Je vais, maintenant, vous raconter l'histoire de quatre crânes séparés du tronc depuis soixantedeux ans, et qui viennent de me raconter à moi, par
LES FOUS DU DOCTEUU MIKAGLIA 269
l'organe de M. Miraglia, leur interprète, un des plus terribles drames que j'aie jamais entendus.
Voyons d'abord où étaient ces crânes, et comment ils tombèrent au pouvoir du docteur Miraglia.
En 1835, au moment où Ton eut Tassez triste idée de restaurer le Castel-Capouano, — magnifique forteresse dont, selon Thomas de Gatane, Roger fut le fondateur, tandis que d'autres attribuent cette fondation à Guillaume le Mauvais, — le docteur Miraglia soignait la fille du préfet de Naples, et, tout en la soignant, poursuivait ses études phrénologiques. Il demanda au père de la jeune malade de lui faire cadeau de quelques crânes de malfaiteurs exposés dans des cages clouées aux murailles du Castel-Capouano. Il s'appuyait sur ce que cette exposition était un reste de barbarie qui devait disparaître avec les autres. Le préfet fit quelques difficultés, disant que ce reste de barbarie, deux gouvernements français, celui de Joseph et celui de Murât, l'avaient laissé subsister ; mais enfin, séduit par l'idée de faire mieux que n'avaient fait Joseph et Murât, il donna l'ordre de faire disparaître des murailles du Castel- Capouano les cages et les têtes qu'elles renfermaient. L'architecte hérita des cages, le docteur Miraglia des têtes.
Heureux de posséder enfin le trésor qu'il ambi-
tionnait depuis si longtemps, M. Miraglia s'enferma avec ses crânes, les tria et les divisa en catégories.
Quatre cages rapprochées les unes des autres, portant la même date, annonçaient que les quatre tètes, séparées du tronc le même jour, appartenaient aux fauteurs et aux complices du même crime.
M. Miraglia étudia les quatre crânes.
Il reconnut que le premier était celui d'une femme de trente-deux à trente-quatre ans ;
Le second, celui d'un vieillard de soixante à soixante et dix ans ;
Le troisième, celui d'un homme de vingt-huit à trente ans;
Le quatrième^ celui d*un jeune homme de vingtdeux à vingt-quatre ans.
Cette première étude n'était pas sans difficulté. Ces têtes, exposées depuis cinquante-cinq ans au soleil, à la pluie, à la poussière, présentaient une croûte qu'il fallut enlever; la couleur des os avait foncé; les uns étaient gris, les autres presque noirs.
Voici les caractères différents que présentaient ces quatre crânes :