‹ Jacques OrtisChapitre 7 sur 12 · Auteur de quelques poésies champêtres. (U Éditeur · texte numérisé non relu

Auteur de quelques poésies champêtres. (U Éditeur

tement tranquille... Adieu, Lorenzo; la seule chose que je regrette est mon voyage de Rome.

D'après les fragments suivants, il paraîtrait que ce fut de ce jour même qu'Ortis s'assura dans la résolution de mourir; plusieurs autres fragments, recueillis dans ses papiers, paraissent contenir les diverses pensées qui le raffermirent encore dans son dessein ; je les mettrai sous les yeux du hcteur selon leur date :

... Le terme est arrivé : j'ai déjà;, depuis longtemps, décidé quels seraient la manière et le Meu... Le jour approche ; que peut m'ofîrir maintenant la vie? Le temps a dévoré mes moments heureux, et je ne la connais que par le sentiment de la douleur. Voilà que l'illusion m'abandonne. Je médite sur le passé, j'interroge l'avenir, je n'y vois que le vide. Les années qui ont suivi mon enfance se sont écoulées lentes, dans les craintes, les désirs, les illusions et l'ennui 1 et, si je redemande à la nature ma portion de l'héritage commun, je n'y trouve que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et une immensité de malheurs qui abattent d'autant plus mon co«f •

rage, qu'ils m'en font craindre de plus grands encore. Si cette vie n'offre qu'une loBfgue continuité de peines, que pouvons-nous espérer? Le néant, ou un autre monde différent de celui-ci... Je suis décidé... Je ne me hais point, je ne hais point les hommes... Je cherche seulement le repos, et la raison, que j'interroge, me répond qu'il n'existe que dans la tombe. Oh ! combien de fois, plongé dans mes méditations et abattu par mes malheurs, ne fus-je pas au moment de m'abandonner au désespoir I L'idée de la mort adoucissait seule alors ma tristesse, et je souriais à l'espérance de ne plus exister.

Je suis tranquille..., parfaitement tranquille ; mes illusions sont évanouies, mes désirs sont morts, l'espérance et la crainte m'ont laissé l'esprit libre ; mon imagination n'est plus, comme autrefois, le jouet de fantômes tantôt gais, tantôt tristes ; ma raison ne se laisse plus surprendre par de vains arguments... Tout est calme... Remords du passé, dégoût du présent, crainte de l'avenir, voilà la vie. La mort seule, à qui est confiée le changement sacré des choses, donne le repos et la paix...

II ne m'écrivit point d^ Ravenne; lùais, par ce fragment, je vis qu'il y avait été la même semaine :

... Ce n'est point un dessein prémédité, maïs ré- 0échi et nécessaire. Quels orages n'a point éprouvés mon cœur, avant que la mort raisonnât aussi tran« quillement avec lui et lui avec elle!

Sur ton urne, ô Dante! en la serrant entre mes bras, je me suis encore affermi dans mon dessein. M'as-tu vu? — Est-ce toi, père, qui m'as inspiré tant de force de raison et de cœur, tandis qu'agenouillé et le front appuyé à tes marbres, je méditais et ton àme élevée, et ton amour, et ton ingrate patrie, et l'exil et l'indigence, et ton esprit divin? Si bien que je nae suis éloigné de ton ombye plus libre «t plus tranquille...

Le 13 mars, au point du jour, Ortis revint aux collines Euganéennes, et, après s'être jeté tout habillé sur son lit, expédia Michel à Venise. J'étais auprès de sa mère lorsque le messager arriva ; elle l'aperçut avant moi et s'écria, avec l'accent de la ci'ainte :

— Et mon fils?

La lettre d'Alexandrie n'était point encore arrivée, et Ortis avait fait une telle diUgence, qu'il avait prévenu celle de Rimini; nous le croyions déjà en France, et voilà pourquoi l'arrivée subite et inat-

tendue de son domestique fut le pressentiment dt terribles nouvelles.

— Mon maître, nous dit-il, est à la campagne et n'a pu vous écrire, parce que, ayant voyagé toute la nuit, il dormait au moment où je montais à cheval. Je viens vous avertir que nous repartirons bientôt, je crois lui avoir entendu dire pour Rome..., oui, si je me le rappelle bien^ pour Rome, puis pour Ancône, où nous devons nous embarquer. Du reste, mon maître se porte bien, et, depuis une semaine surtout, paraît beaucoup plus calme; il m'envoie vous avertir qu'il arrivera demain ou après-demain.

Michel paraissait content; mais son récit sans suite accrut encore nos soupçons, qui ne cessèrent que lorsque Ortis nous écrivit qu'étant sur le point de partir pour les îles qui appartenaient autrefois à Venise, il voulait, avant de s'éloigner peut-être pour toujours, nous embrasser encore et recevoir la bénédiction de sa mère. Ce billet s'est égaré

Cependant, le jour de son arrivée, il se réveilla sur les quatre heures, et alla se promener du côté de l'église. 11 revint bientôt et s'habilla pour se rendre chez M. T***; un domestique lui dit que, depuis six jours, ils étaisnt tous à Padoue, et qu'on les attendait d*un moment à l'autre. Il était presque nuit lorsqu'en revenant chez lui, il rencontra Thérèse, qui tenait par la main la petite Isabelle, et, der-

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rière les jeunes filles, M. T*** et Odouard. Ortîs frémit en les apercevant, et s'approcha d'elles avec un tremblement convulsif ; à peine Thérèse Teutelle reconnu, qu'elle s'écria :

— Dieu éternel I

Et, se rejetant en arrière, elle s'appuya sur son père.

Pendant ce temps, Ortis les joignit. M. T*** lui serra à peine la main, et Odouard le salua froidement. Isabelle seule courut à lui, se jeta à son cou et le cou\Tit de baisers, l'appelant son cher Ortis; il la prit dans ses bras et les accompagna en causant à voix basse avec la petite fille. Personne autre n'ouvrit la bouche. Odouard seul lui parla pour lui demander s'il partait bientôt pour Venise.

— Dans peu de jours, répondit-il.

Au même instant, ils arrivèrent à la porte, et il prit congé d'eux.

Michel, qui n'avait point voulu s'arrêter à Venise afin de ne pas laisser son maître seul, revint à une heure du matin, et le trouva assis devant son secrétaire, occupé à mettre de l'ordre dans ses papiers ; il en brûla beaucoup et en jeta d'autres sous sa table. Le jeune homme, fatigué, se coucha en recommandant au jardinier de ne point s'éloigner, attendu que, son maître n'ayant point encore diné, il

pourrait avoir besoin de lui. Le jardinier lui apporta

quelque nourriture, qu'il prit sans cesser cependant l'exameii de ses papiers; il ne l'aclieva point, et, se levant bientôt, il se promena longtemps dans sa chambre, se mit à lire ; puis, ouvrant sa fenêtre, il s*y appuya quelques instants. Il paraît qu'aussitôt après il écrivit les fragments suivants, en différentes pages, mais sur le même feuillet :

... AUons, courage ! -r- Tj'iens, vois ce brasier ardent... mets-y la mai^i, laisse-l'y brûler... Pi^ends garde, un géifldsseDaent t'avilirait... Ehl pourqu,oi affecterais-je un héroïsme qui ne peut être d,' aucune utiUté?

La nuit est obscijre et ava^cé^ pourquoi veillaije donc ipjmobile sgjr ces livres? -^ que m'ont-ils appris?... A affecter la sagesse tant que les passions n'ont point maîtrisé mon âme... Les préceptes sont, comme la, médecine, inutiles lorsqu,e^^ le i»al surpasse les forces, die l,a nature... Quelques sa»ges se vai;it,ei^t d'avoir vaincu les passions qu'ils n'ont jamais eu la peine de combattre, ne l.es ayant jaiçia^is ressenties...

Aimable étoile du matgi), tu brilles à l'orient I et tu envoies à mes yeux ton, rayoBi, le dei^nier..,, Qui l'eût dit, il y a six mois, lorsque, rayonnante au Hiilieu des autres planètes, tu égayais la tristesse de

la nuit et que nous ^adressions nos saluts et nos vœux I

Enfin Taurore paraît... Peut-être, en ce moment, Thérèse pense-t-elle à moi... Pensée consolatrice; oh ! combien la certitude d'être aimé n*adoucit-elle point quelque douleur que ce soit.

Éloigne-toi , délire funeste I voudrais-tu essayer de me séduire encore?... Éloigne-toi, il n*est plus temps... et je me suis désillusionné moi-même, un seul parti me reste...

Pendant la journée, Ortis fit demander une Bible à Odouard; celui-ci n'en avait point; il envoya alors chez le curé, et, lorsqu'on la lui eut remise, il s'enferma. Un peu après midi^ il sortit pour faire partir la lettre suivante et revint se renfermer encore :

tA mara.

Lorenzo, j*ai un secret qui, depuis un mois, me pèse sur le cœur... Mais l'heure du départ va sonner pour moi... et il est temps que je le dépose dans le tien.

Ton ami a continuellement un cadavre devant les yeux... J'ai fait ce que je devais... Cette famille est

depuis ce jour moins pauvre, mais je n'ai pu faire revivre leur père.

Il y a dix mois à peu près que, dans un de ces moments de douleur forcenée, je m'éloignai à cheval jusqu'à la distance de dix milles. La nuit approchait, le temps était noir et promettait une tempête, mon cheval dévorait le chemin; cependant, mes éperons l'ensanglantaient encore, et je lui laissais flotter la bride sur le cou^ en souhaitant intérieurement qu'il m*abimât avec lui dans les précipices qui nous entouraient. — En entrant dans une route étroite, sombre et bordée d'arbres, je crus distinguer quelqu'un ; je repris la bride ; mon cheval s'en irrita davantage et s'emporta plus vite encore.

— Rangez-vous à gauche I m'écriai-je, rangezvous à gauche î

Le malheureux y courut ; mais, entendant à chaque instant se rapprocher les pas de mon cheval, il voulut essayer de passer à droite, espérant y trouver le sentier moins étroit... Dans ce moment, mon cheval l'atteignit, le renversa, et, de ses pieds de devant lui fracassant la tête, s'abattit et me jeta à dix pas delà...

Pourquoi restai-je vivant et sans blessures?... Je courus aussitôt où j'entendais des gémissements, et je trouvai ce malheureux baigné dans une mare de sang... Je voulus le relever, il avait perdu le senti-.

ment et la voix. Quelques minutes après, il expira !... Je revins chez moi... Cette nuit fut fatale à toute la nature ; la grêle ruina les moissons, la foudre brûla plusieurs arbres et fracassa une petite chapelle qui renfermait un crucifix. Je repartis bientôt et je passai la nuit errant dans ces montagnes, Tâme et les habits ensanglantés, espérant qu'au milieu de la destruction générale, je trouverais le châtiment de mon crime... Quelle nuit, Lorenzo! crois-tu que ce terrible spectre me pardonne jamais ?

Le lendemain, — et cette aventure fît beaucoup de bruit, — on trouva le corps de cet infortuné un demimille environ plus loin, presque recouvert par un monceau de pierres qu'avait arrêtées en cet endroit un châtaignier déraciné, et qui y avaient été amenées avec lui par les torrents de pluie qui étaient tombés le matin ; il avait la tête et les membres brisés ; cependant, il fut reconnu par sa femme, qui le cherchait en pleurant... On n'accusa personne; mais quel mal m'ont fait les bénédictions que croyait me donner cette veuve, parce que je plaçai sa fille auprès du régisseur G..., et que j'assurai une bomse à son fils, qui voulait se faire prêtre. Hier encore, elle vint me remercier de nouveau en me disant que je l'avais sauvée, elle et ses enfants, de la misère qui pesait sur eux depuis longtemps... Ahl sans doute il y a bien des malheureux comme eux ; mais, du

moins, il leur reste un père, un époux qui les aousole par son amour et qu'ils ne changeraieut pas pour toutes les richesses de la terre. — Tandis qu'eux î...

C'est donc ainsi que les hommes sont destinés à se détruire mutuellement I

Les villageois, depuis ce jour, s'écartent de ce fatal sentier, et les laboureurs, au retour des travaux, préfèrent, pour ne point y passer, traverser la prairie... On dit que, la nuit, on y entend des plaintes; que l'oiseau de mauvais augure, s'arrêtant sur les arbres qui l'entourent, hurle trois fois à minuit, et que, l'autre soir, on y a vu un fantôme... Je n'ai pas le courage de les détromper ni de rire de tels prestiges... Mais je révélerai tout à ma mort... Le voyage est terrible et mon salut incertain; je ne veux pas partir avec ce remords... Que cette veuve et ces deux enfants soient sacrés dans ma maison... Adieu.

Quelques jours après, on trouva entre les feuillets de la Bible une traduction pleine de ratures et presque illisible de quelques versets du livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste, et de tout un cantique d'Ézéchiel.

Sur les quatre heures de l'après-midi, Ortis alla

chez T***. On avait déjà fini de dîner, et Thérèse était descendue au jardin : son père le reçut avec affabilité ; Odouard alla s'asseoir près du balcon, et se mit à lire; quelque temps après, il posa le livre qu*il tenait, en ouvrit un autre, et sortit en lisant. Alors, Ortis prit le premier livre qu'avait laissé Odouard : c'était le quatrième volume des tragédies d'Alfîeri ; il retourna quelques feuillets, puis tout à coup lut d'une voix forte les vers suivants :

Qui m'ose ici parler, et d'air pur et tranquille?... Quels ténèbres, grands dieux! environnent mes pas!... C'est la nuit du tombeau, c'est l'ombre du trépas ! Voyez-vous du soleil s'obscurcir la lumière? Un nuage sanglant le de'robe à la terre; Entendez-vous les cris des sinistres oiseaux Se mêler aux accents des esprits infernaux ? Tout vient frapper mes sens d'un funeste présage. Des larmes, malgré moi, coulent sur mon visage... Mais quoi! mais vous aussi, vous répandez des pleurs!

Le père de Thérèse le regarda en murmurant ces mots :

— 0 mon fils î

Ortis continua à lire bas, ouvrit le même volume au hasard ; puis, le posant bientôt, s'écria :

Vous n*avez point encore éprouvé mon courage» Vous ne connaissez pas ce que peut ma fureur... Elle doit égaler mes maux et ma douleur.

Odouard, qui rentrait en ce moment, entendit ces vers, et, étonné de Taccent avec lequel ils avaient été prononcés, s'arrêta tout pensif sur le seuil de la porte. M. T*** me disait, depuis^ qu*à ce moment il avait cru lire la mort sur le visage de notre malheureux ami, et que, pendant le reste de la journée, ses moindres paroles lui avaient inspiré la pitié et un sentiment de respect religieux. Bientôt la conversation tomba sur son voyage ; Odouard lui demanda s'il devait être bien long.

— Oh I oui, répondit Ortis avec un sourire amer; si long^ que je suis certain que nous ne nous reverrons jamais.

— Nous ne nous reverrons plus I dit M. T*** d'une voix triste.

Alors, Ortis, pour le rassurer, le regarda d*un visage riant et tranquille; il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque :

Je ne sais, mais je croi

Que vous devez rester bien longtemps après moi.

Il revint sur le soir chez lui, se renferma, et resta dans sa chambre jusqu'au lendemain, assez tard. — Voici quelques fragments que je crois de cette nuit, quoique je ne puisse dire à quelle heure ils ont été écrits :

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•.. Bassesse!... et toi, qui m'accuses de bassesse, n'es-tu pas un de ces mortels apathiques qui regardent leurs chaînes sans oser pleurer sur elles, et qui baisent en rampant la main qui les fouette ? Qu'est rhomme?... La force n'a-t-elle pas toujours été la dominatrice de l'univers, parce que tout, dans l'univers, est faiblesse et lâcheté ?

Tu m'accuses de bassesse I... et tu vends ta conscience et ton bonheur.

Viens me voir luttant contre la mort et baigné daus mon sang; tu trembles ! — Qui de nous deux est lâche? Arrache ce poignard de mon cœur, et dis, en le plongeant dans le tien : « Dois-je vivre éternellement malheureux? » Dernière doulem*, forte,' courte et généreuse... Qui sait si le destin ne te prépare pas une mort plus douloureuse et plus infâme ! Avoue donc maintenant que, lorsque tu tiens la pointe de cette arme sur ta poitrine, tu te crois capable des plus grandes entreprises, et tu te sens le maître de tes tyrans...

Minait.

Je contemple la campagne... La nuit est sereine et tranquille, et la lune se lève derrière la montagne. 0 lune ! lune amie I peut-être, en ce moment, laisses-tu tomber sur le visage de Thérèse un de ces

rayons sympathiques semblable à celui cfue tu répands dans mon àme. J*ai toujours salué tes pre^ miers feux lorsque tu venais consoler la muette solitude de la terre. Souvent^ en sortant de la demeure de Thérèse, je te confiai mes espérances^ et tu vis mon délire... Que de fois mes yeux, mouillés de larmesj t'ont suivie au sein des nuages qui te cachaient 1 que de fois ils t'ont cherchée pendant les nuits veuves de ta clarté I... Tu reparaîtras, tu reparaîtras toujours plus belle... Mais le corps de ton ami, solitaire et mutilé, tombera bientôt pour ne se relever jamais... Exauce, je t'en supplie, ma dernière prière ; lorsque Thérèse me cherchera parmi les pins et les 3yprès de la colline, jette un dernier rayon sur la pierre qui recouvrira mon tombeau.

Bcille aubel il y a longtemps que je n'avais dormi d'un sommeil aussi tranquille, et qu'en m'éveillant je ne t'avais vue aussi sereine... Mais, alors, mes yeux étaient plongés dans les larmes, mes sentiments dans l'obscurité, et mon âme dans la douleur.

Tu brilles^, tu brilles, ô nature I et tu consoles les chagrins morisls... Hélas I tu ne brilleras plus pour moi. Je t'ai admirée dans ta splendeur; je me suis nourri de ta joie, parce qu'alors tu me paraissais belle et bienfaisante, et qu'avec une voix divine tu me disais : « Vis I » Mais, depuis, dans mon désespoir, je t'ai revue les mains ensanglantées I... les

fleurs de ta couronne se sont changées pour moi en plantes vénéneuses... tes fruits m*ont semblé amers... et tu m'as apparu dévoratrice de tes enfants^ que tu trompais p£ir tes promesses et ta beauté, pour les mieux conduire ensuite vers l'infortune et la douleur.

Serai-je ingrat envéts toi? Vivrai-je pour te voir chaque jour plus terrible et te blasphémer encore? Non... non, en renonçant à la lumière, je ne fais que prévenir tes lois... Je né t'abandonne pas, et tu ne me quittes point. Maintenant, je te regardé et je soupire^ mais seulement au souvenir de mon bonheur passé, à la certitude de ne plus te craindre, et parce que je suis au moment de te perdre pour toujours.

Je ne crois pas être rebelle à tes lois en fuyant la vie. L'existence et la mort sont deux de tes lois : un seul chemin conduit à la vie, mille à la mort... Je ne puis t'accuser de mes maux, il est vrai; mais j'en accuse mes passions, qui ont les mêmes effets et la même source, parce qu'elles dérivent de toi, et qu'elles n'auraient pu m*abattre, si tu ne leur en avais donné la force... Tu n*as point fixé la durée de l'âge des hommes; tous doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois; que t'importe le temps et la manière I...

Ma mort ne te dérobera rien de ce que tu m'as

donné... Mon corps, cette infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous une autre forme... Mon âme, ou mourra avec moi... et se modifiera alors dans la masse immense des choses... ou sera immortelle, et son essence divine restera intacte... Ma raison ne se laisse plus séduire par des sophismes ; n'entends-je pas la voix sacrée de la nature, qui me dit : « Je t'ai créé afin que, par ton bonheur, tu concourusses au bonheur universel, et, pour y parvenir plus sûrement, je t'ai donné l'amour de la vie et l'horreur de la mort; mais, si la somme des peines surpasse en toi celle de la félicité, si les chemins que je t'ai ouverts pour finir tes maux ne doivent, au contraire, te conduire qu'à de nouvelles douleurs, qui t'oblige alors à la reconnaissance, puisque la vie, que je t'aurai donnée comme un bienfait, se sera pour toi convertie en douleurs?

Insensé I Quelle présomption!... je me crois nécessaire... Mes années sont un atome imperceptible dans l'espace incirconscrit des temps... Les fleuves de l'Italie roulent au milieu de leurs flots ensanglantés et fumants des millieis de cadavres sacrifiés à mille perches de terrain et à un demi-siècle de renommée, que deux conquérants se disputent au prix de l'existence des peuples... et je craindrais de consacrer à moi seul le peu de jours qui me restent, et qui peut-être bientôt me seront arrachés par

JACQUES ORTIS 22f

les persécutions des hommes ou souillés par le crime I...

J'ai cherché avec un soin religieux tout ce qu'avait écrit mon ami dans les derniers temps de sa vie, et je dirai avec la même exactitude tout ce que j*ai pu savoir de ses actions. Cependant, je ne puis faire connaître au lecteur que ce qui a été vu par moi ou par des personnes auxquelles je pouvais ajouter foi ; c'est pourquoi je ne sais ce qu'il devint pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs fois chez M. T***, mais sans s'y arrêter jamais. Il sortait tous les jours avant le soleil, rentrait tard, soupait sans dire un mot, et Michel m'assura qu'il dormait d'un sommeil assez tranquille.

La lettre suivante n'a point de date, mais fut écrite dans la journée du 19 :

Tout me délaisse, tout me fuit; Thérèse elle-même m'abandonne, et Odouard ne la quitte pas un seul instant. Que je la voie une fois encore, et je pars... Je l'aurais même déjà fait si j'avais pu baigner ime dernière fois sa main de; mes larmes. Quelle tristesse règne dans cette malheureuse familier... Quand je

'^dU JACQUES ORTIS

moute> je crains de rencontrer Odouard. Lorsqu'il me parle, il ne me nomme jamais Thérèse... Pourquoi n'est-il pas toujours aussi discret? pourquoi ne cesse-t-il de me demander quand et comment je partirai?... Tout à l'heure encore, il me répétait cette question... Je me suis éloigné tout à coup de lui, et je l'ai fui en frémissant : jf? l'avais vu sourire...

Je suis donc obligé de revenir à cette alTreuse vérité, dont Tidée seule me faisait frissonner autrefois, et que depuis je me suis habitué à méditer et à entendre avec tranquillité : « Tous les hommes sont ennemis. » Ahl si tu pouvais faire le procès des cœurs de ceux qui passent devant toi, tu les verrais continuellement occupés à faire autour d'eux le moulinet avec une épée pour éloigner les autres de leurs biens... et pour s'emparer du bien des autres.

P.-S. — Je reviens de chez cette vieille femme de laquelle je t'ai déjà parlé dans une de mes lettres. La malheureuse vit encore, mais seule, mais oubUée quelquefois pendant des journées entières par ceux qui se lassent de la secourir ; la malheureuse vit encore ; mais, depuis plusiellrfe mois, s€s facultés luttent continuellement contre les horreurs et l'agonie de la mort.

JACÛUES ORTIS 231

Les fragments suivants sont peut-être écrits dans la même nuit, et semblent les derniers :

Arrachons le masque au fantôme qui voudrait nous effrayer... N*ai-je pas vu des enfants frémir et se cacher à l'aspect inattendu de leur nourrice?... 0 morti je te regarde... et je t'interroge... Ce ne sont point les choses, ce sont les apparences qui nous épouvantent*.. Une infinité d'hommes, qui n'oseraient t'appeler, t'affrontent cependant avec courage... Tu es un élément nécessaire de la nature, tu ne m'inspires plus d'horreur... et je ne vois en toi que le repos du soir... que le sommeil qui suit les travaux...

Voyez cette roche stérile et escarpée, qui intercepte à la vallée qu'elle domine les rayons fécondateurs du soleil... elle est comme moi... Si la nature me créa pour concourir à la félicité d'autrui, loin de remplir son but, je le trouble. .. Si je dois d'un autre côté épuiser la part de calamités réservée à tout homme, j'ai, en vingt-quatre ans, vidé une coupe d'infortunes qui aurait pu suffire à la vie la plus longue... Et l'espéraucel suis-je assez - certain de l'avenir pour lui confier mes jours ?. . . L'espérance 1 eh ! n'est-ce pas elle qui, en caressant nos passions, éternise les malheurs des hommes!

Le temps s'envole, et avec lui j*ai perdu dans la douleur cette partie de mon existence, que deux mois auparavant, mon imagination me représentait parée des couleurs les plus riantes... Cette plaie invétérée est maintenant devenue de mon essence : je la sens dans mon cœur, dans ma tête, dans tout moi, et le sang en découle goutte à goutte, comme si elle venait de se rouvrir de nouveau... Oh! assez, assez, Thérèse ! Ne te semble-t-il pas voir en moi un malheureux que le destin entraine à pas lents vers la tombe, au milieu des tourments et du désespoir, et qui n'a point le courage de prévenir par un seul coup son misérable destin ?

J'essaye la pointe de ce poignard : je le serre, je le regarde... et je souris. — Là, là, dans ce cœur qui palpite, je l'enfoncerai tout entier... Ce fer est toujours devant mes yeux. Qui ose f aimer? qui ose t'enlever à moi? — Fuis-moi donc, et qu*Odouard surtout ne m'approche point I

A chaque instant, et par un mouvement d'effroi involontaire, je frotte mes mains pour en effacer la tache de l'homicide, et je les flaire comme si elles étaient rouges et fumantes encore... Il est temps que je me sauve du danger de vivre un jour de plus... un seul jour — un seul moment... Malheureux, tu n'as déjà que trop vécut

26 mars an soir.

Lorenzo, ce dernier coup m'a presque ravi ma fermeté... Néanmoins, ce qui est décidé est décidé... Dieu, qui voit au plus profond de mon cœur, peut seul voir que c*est aujourd'hui plus qu*un sacrifice de sang...

Thérèse était avec sa sœur, et, en m'apercevant, avait essayé de me fuir. Bientôt elle s'arrêta, et Isabelle, tout affligée, s'assit sur ses genoux...

— Thérèse, lui dis-je en m'approchant d'elle et en lui prenant la main.

Elle me regarda, et Isabelle, se jetant à son cou, lui dit tout bas :

— Ortis ne m*aime plus...

Je l'entendis.

— Oh ! si, je t'aime, lui répondis-je en me baissant vers elle et en l'embrassant. Je t'aime bien tendrement; mais je ne crois plus te revoir...

0 mon frère ! Thérèse me regardait épouvantée, en pleurant, serrait Isabelle contre son sein, et tenait ses yeux fixés sur moi.

— Tu vas nous quitter, me dit-elle; mais cette enfant sera la compagne de mes jours et la consolation de mes douleurs ; je lui parlerai de son ami, de mon ami, et elle apprendra de moi à te pleurer et à te bénir...

Î34 JACOUËS omis

Et^ à ces dernières paroles, son âme me paraissait raffermie par quelque espérance; des ruisseaux de larmes s'échappaient de ses yeux^ et je t'écris, les mains chaudes encore de ses pleurs.

— Adieu, continua-t-elle, mais non éternellement, noni Adieu, mais non pas pour toujours, n'est-ce pas? non pas pour toujours. Le moment de tenir ma promesse est arrivé, et je l'accomplis : prends ce portrait encore mouillé de mes larmes et de celles de ma mère; éloigne-toi, et n'oublie jamais l'infortunée Thérèse...

Et ses mains l'attachaient à mon cou et le cachaient sur mon cœur...

Je lui pris le bras, je l'attirai vers moi... Ses soupirs rafraîchissaient mes lèvres enflammées, et déjà ma bouche... Tout à coup, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, sa main devmt froide et tremblante...

— Aie pitié de moi \ ïne dit^elle d'une voix entfe* coupée.

Et elle se laissa tomber sur un sofa en pressant sur son cœur la petite Isabelle, qui pleurait avec nous. Dans ce moment, son père rentra, et peut-être que notre état afî'reux éveilla ses remords.

Ortis revint ce soir-là tellement consterné, que Michel soupçonna qu'il lui était arrivé quelque aventure fâcheuse. Il reprit l'examen de ses papiers, qu'il faisait brûler sans les lire. Quelque temps avant la Révolution, il avait écrit, dans un style mâle et antique, des commentaires sur le gouvernement vénitien, avec cette épigraphe empruntée à Lucain : Jmque datum sceleri. Un soir de l'année précédente, il avait lu à Thérèse V Histoire de Laurette, et elle me dit que les fragments qu'il m'avait envoyés dans la lettre du 29 avril n'étaient pas le commencement de cette histoire, mais des pensées éparses dans tout l'ouvrage qu'il avait achevé depuis, n le brûla alors avec beaucoup d'autres de ses papiers. Ortis lisait très-peu de livres, pensait beaucoup, et, se rejetant quelquefois tout à coup du fracas du monde dans le calme de la solitude, ressentait vivement alors le besoin d'écrire. Il ne me reste de lui qu'un Plutarque rempli de notes, différents cahiers où sont quelques discours, et, entre autres, un assez long sur la mort de Nicias, et un Tacite, dont il avait traduit beaucoup de fragments, parmi lesquels se trouvaient en entier le deuxième hvre des Annales, ainsi qu'une grande partie du second de l'Histoire^ recopiés dans les marges, en trèspetits caractères, et dont la traduction était faite avec le plus grand soin. Ceux que je rapporte ici ont

été trouvés parmi les papiers qu'il avait jetés sous sa table.*

Quant au passage suivant, je ne sais s'il est de lui ou de quelque autre quant aux idées ; pour le style, il est tout à lui : il avait été écrit sur la couverture du livre des Maximes de Marc-Aurèle, sous la date du 3 mars 1794, puis recopié par lui sur la marge du Tacite,* sous la date du 1" janvier 1797, et près de celle-ci la date du 20 mars 1799, cinq jours avant qu'il mourût. Le voici :

« Je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce qu'est le monde, ni ce que je suis moi-même; et, si je cours pour le savoir, je reviens confus d'une ignorance toujours plus effrayante. — Je ne sais ce qu'est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu'est mon âme. — Je ne sais quelle partie de moi pense ce que j'écris, et médite sur tout et sur moi-môme sans pouvoir se connaître jamais. — Enfln je tente de mesurer avec la pensée les immenses étendues de l'univers qui m'environne. Je me trouve comme attaché à l'angle d'un espace incompréhensible, sans savoir pourquoi je suis attaché là plutôt qu'ailleurs; et pourquoi ce court moment de mon existence appartient -il plutôt à cette heure de l'éternité qu'à celle qui l'a précédée ou qui doit la suivre? — Enfin je ne vois de tout côté que l'infini, qui m'absorbe comme un atome. »

A onze heures, il renvoya Michel et le jardinier. Il paraît probable qu*il veilla toute la nuit et écrivit la lettre précédente ; car^ au point du jour, il alla tout habillé réveiller le jeune homme, en lui ordonnant de chercher im messager pour Venise. Bientôt il se jeta sur son lit, mais y resta peu de temps, puisque, sur les huit heures du matin, il fut rencontré par un villageois sur le chemin d' Arqua.

A midi, Michel entra pour l'avertir que le messager était prêt, et il le trouva assis, immobile, et enseveli dans les réflexions les plus profondes. Au bruit qu'il fit en entrant, son maître se leva, s'approcha de la table, et écrivit sans s'asseoir, au-dessous de la même lettre, et en caractères à peine lisibles :

« Mes lèvres sont brûlantes, ma poitrine est oppressée. . . J'éprouve une amertume. . . un serrement. . . Je puis à peine respirer... Je ne sais quelle main s'appesantit sur mon cœur.

» Que puis-je te dire, Lorenzo ? je suis homme.

» 0 mon Dieu! mon Dieu! accorde-moi le secours des larmes. »

n cacheta cette lettre, qu'il envoya sans adresse ; regarda longtemps le ciel, s'assit, croisa les bras sur son secrétaire, et y posa le front. Plusieurs fois, son domestique lui demanda s'il avait besoin d'autre chose ; mais, sans se déranger, il lui fit signe que

non, et, le même jour, il commença la lettre suivante pour Thérèse :

Mercredi, cinq heures.

Résigne-toi aux volontés du ciel, et cherche ton bonheur dans la paix domestique et dans la concorde, avec répoux que t'a choisi le destin. Tu as un père infortuné et généreux ; tu dois le réunir à ta mère, qui, solitaire et affligée, attend de toi la fin de ses maux. . . Tu dois ta vie à ta réputation ; moi seul, en mourant, trouverai le repos et rassurerai à ta famille. — Mais toi, pauvre infortunée 1...

Ohl que de lettres j'ai commencées pour toi sans pouvoir les finir... Grand Dieul tu ne m'abandonnes pas dans mes derniers moments, et cette constance est le plus grand de tes bienfaits... Oui, Thérèse, je mourrai, lorsque j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers embrassements de mon ami... C'est lui qui remettra à ton père les lettres que tu m*as écrites ; tu lui donneras aussi les miennes, elles lui prouveront ta vertu et la pureté de notre amour. Non, mon amie, non, tu n'es point la cause de ma mort. Toutes mes espérances trompées... les infortunes des personnes les plus chères à mon cœur... les crimes des hommes, la certitude

de notre perpétuel esclavage, l'opprobre de ma patrie vendue, — tout cela était écrit depuis longtemps ; et toi, cœur d'ange, tu pouvais adoucir mou sort, mais le désarmer... jamais... J'ai vu un instant en toi un dédommagement des maux de cette vie, j'ai osé espérer... Bientôt, entraînée par une force irrésistible, tu m'as aimé, — tu m'as aimé et tu m'aimes... et aujourd'hui je te perds I... voilà que j'appelle la mort à mon aide... Prie ton père de se souvenir quelquefois de moi, non pour s'affliger, mais afin qu'en sa compassion il adoucisse ta dou^ leur, et qu'il se rappelle toujours qu'il lui reste une seconde fille.

Mais, toi, Thérèse, loi, ma seule amie, aurais-tu le courage de m'oubher? Relis toujours ces dernier res paroles, que je f écris pour ainsi dire avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera peutêtre des malheurs du vice; ta beaiHé, ta jeunesse, la splendeur de ta fortune, t'exposeront à chaque instant à souiller cette innocence à laquelle tu as sacrifié ta première et ta plus chère passion, -^ cette innocence qui, dans tous les temps, adoucit tes in-fortunes. Toutes les séductions du monde t'environ-r neront pour te perdre, pour te ravir ta propre es^ time> et te confondre dans la foule de ces femmes qui, dépouillant toute pudeur, trafiquent de l'amour et de l'amitié, et traînent comme en triomphe les

victimes de leur perfidie... Mais non, Thérèse, la vertu brille sui* ton visage... et tu sais, ô mon amie, que je t'ai toujours adorée et respectée comme une chose sainte, ô divine image de mon amie, précieux et dernier don de l'amour. Oh I je puise dans ta vue une nouvelle force, et tu me racontes l'histoire de notre bonheur. . . Lorsque je te vis pour la première fois, tu faisais ce portrait, Thérèse; ces jours, les plus beaux de ma vie, se représentent à mon esprit et repassent un à un devant ma mémoire... Tu l'as sanctifié en l'attachant, baigné de tes pleurs, sur mon sein, et, ainsi attaché, il descendra avec moi dans la tombe... Te rappelles-tu les larmes avec lesquelles je l'ai reçu? J'en verse encore, et elles soulagent mon cœur oppressé... Oui, Thérèse, si notre àme nous survit après le moment suprême, je te la garderai à toi seule, et mon amour vivra éternel comme elle I Daigne écouter seulement ma dernière, mon unique, ma plus sainte prière, je t'en conjure au nom de notre amour, par les larmes que nous avons répandues, par ta religion pour ceux qui font mise au monde, et à qui tu te sacrifies, victime volontaire... Ne laisse pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra pleurer avec toi dans cette solitude, et y cherchei* un asile contre les tempêtes de la vie. . . Toi seule es digne de la consoler et de la plaindre. Qui lui restera si tu Tabandonnes?

et, dans sa douleur, ses peines de vieillesse, rappelle toi toujours qu elle m'a donné la vie.

A minuit et demi, Ortis partit par la poste des col lines Euganéennes, et arriva sur les bords de la mer à huit heures du matin ; il prit alors une gondole qui le conduisit jusqu'à Venise.

En arrivant chez lui, je le trouvai endormi sur un sofa; lorsqu'il fut réveillé^ il me chargea de plusieurs affaires, qu'il me pria d'expédier le plus tôt possible, ainsi que de payer à un libraire quelque argent qu*il lui devait depuis longtemps.

— Je ne puis, me dit-il, m'arrêter ici que pendant la joiunée.

Quoique je ne l'eusse point vu depuis deux ans, il ne me parut pas d'abord aussi changé que je m'y attendais; mais bientôt je m'aperçus qu'il marchait avec peine, et que sa voix, autrefois mâle et élevée, paraissait maintenant oppressée et faible. Il s'efiforçait cependant de parler et de répondre à sa mère, qui l'interrogeait sur son voyage, et souvent un sourire mélancolique, qui n'appaitenait qu'à lui, venait errer sur ses lèvres; mais je remarquai qu'il avait un air réservé que jamais je ne lui avais vu jusqu'alors. Comme je lui disais que quelques-uns de ses

amis avaient rinteution de venir le voir, il me répondit qu'il ne voulait être dérangé par personne et, alla lui-même ordonner à la porte de dire qu'il n*était point arrivé.

J'avais envie, continua-t-il en rentrant, de t*épargner, ainsi qu'à ma mère, la douleur des derniers adieux , mais j'avais besoin de vous revoir , et , crois-moi, cette épreuve est la plus forte à laquelle le sort ait encore soumis mon courage.

Quelques heures avant la nuit, il se leva comme s'il voulait partir, mais sans avoir la force de nous adresser un seul mot. Sa mère alors s*approclia de lui.

— - Mon cher enfant, lui dit -elle, c'est donc résolu?

— Oui, répondit-il en retenant à peine ses pleurs et en la serrant dans ses bras.

— Qui sait si je te reverrai? reprit-elle. Je suis malade et âgée.

— Console-toi, ma mère; oui, nous nous reverrons... et pour ne plus nous quitter jamais. Mais, maintenant, demande à Lorenzo si je puis rester plus longtemps ici...

Elle se tourna vers moi, ses yeux m'interrogeaient avec inquiétude.

— Ce n'est que trop vrai, lui dis-je.

Et je lui rappelai les persécutions que la guerre

rendait de jour en jour plus terribles, le péril que je courais moi-même depuis que mes lettres avaient été interceptées (et mes soupçons ii*étaient que trop fondés, puisque, deux mois après, je fus forcé de m'expatrier) .

Alors, elle s*écria :

— Vis, mon fils, vis, quoique loin de moi. Depuis la mert de ton père, je n'ai point goûté un seul instant de bonheur; j'espérais du moins passer auprès de toi ma vieillesse... Mais la volonté de Dieu soit faite!... éloigne-toi. J'aime mieux pleurer ton absence que ta prison ou ta mort...

Ses sanglots l'interrompirent.

Ortis lui serra la main, la regarda quelque temps avec tendresse, comme s'il voulait lui confier un secret; mais bientôt il se remit, et, se jetant à ses genoux, lui demanda sa* bénédiction. Alors, elle leva les mains au ciel; puis, les abaissant sur sa tète :

— Je te bénis, lui dit-elle, ô mon fils! je te bénis, et que le Tout-Puissant te bénisse de même

Us s'approchèrent alors de l'escalier, s'embrassèrent encore, et cette mère infortunée appuya longtemps sa tète sur le sein de son fils.

Ils descendirent ainsi dans les bras l'un de l'autre. Je les suivis. Ortis posa encore une fois ses lèrvres sur la main de sa mère, qui le bénit de nouveau. En

se relevant, il se rejeta dans ses bras ; je le pressai longtemps dans les miens; il me promit de m'ccrire, et me quitta en me disant :

— Lorenzo, souviens-toi toujours de notre ancienne amitié.

Se retournant ensuite vers sa mère, il la regarda sans pouvoir lui parler, s'éloigna, après quelques pas, se retourna encore, et nous jeta un regard triste et douloureux, comme pour nous dire que nous le voyions pour la dernière fois.

Sa mère s'arrêta sur le seuil de la porte, espérant qu'il reviendrait l'embrasser encore; mais bientôt, tournant ses yeux mouillés de larmes vers la place où nous avions reçu ses adieux, elle s'appuya sur mon bras et rentra en me disant :

— Lorenzo, si j'en crois mon cœur, nous ne devons plus le revoir.

Un vieux prêtre, qui, chaque jour, venait chez Ortis et qui, autrefois, avait été son maître de grec, nous dit, le même soir, qu'en nous quittant, notre ami avait dirigé ses pas vers l'église où était enterrée Laurette. La porte en était fermée; il voulut se la faire ouvrir par le sonneur; et, comme celui-ci n'en avait pas les clefs, il envoya un jeune garçon les chercher chez le sacristain. En i'attendant, il s'assit, se leva presque aussitôt, alla appuyer sa tète contre la porte de l'église ; mais, ayant entendu les

pas et la voix de plusieurs personnes, il s'éloigna.

Le vieux prêtre tenait ces détails de la bouche même du sonneur. Nous sûmes, quelque temps après, qu'il avait été le même soir chez la mère de Laiirette.

— II était très-triste, me dit-elle ; mais il ne me parla poiiit de ma fille. De mon côté, j'évitai de prononcer son nom pour ne point accroître ses peines. En descendant l'escalier, il s'arrêta : « Allez, me dit-il, aussitôt que vous le pourrez, chez ma mère... Elle aura bientôt besoin de consolations. » Et, en efifet, sa mère fut, pendant toute cette soirée, atteinte du plus terrible pressentiment.

Me trouvant le dernier automne aux monts Euganéens, j'avais lu chez M. T*** quelques fragments d'une lettre où Ortis tournait toutes ses pensées vers sa solitude paternelle. Thérèse alors faisait à la chambre obscure la perspective des Cinq-Fontaines, et elle avait mis dans un coin notre ami, couché sur l'herbe et regardant le coucher du soleil. Elle demanda un vers pour lui servir d'épigraphe, et, alors, son père lui donna celui-ci :

Libéria ya cercando, cb'e si cara.

Elle fit ensuite don de ce petit tableau à la mère d'Ortis, lui recommandant de ne pas dire d'où il

venait ; il ne l'avait donc jamais su ; mais, le jour qu'il passa à Venise, il revit le tableau, et se douta qui l'avait fait ; il n'en ouvrit pas la bouche, mais, resté aeul dans la chambre, il prit le dessin, et, au-dessous du vers servant d'épigraphe, écrivit celui qui vient après :

Corne sa cbi pu lei vita rifiuta.

Et, sous le cristal, dans la cannelure intérieure du cadre, il trouva une longue tresse de cheveux que Thérèse, quelques jours avant son mariage, s'était coupée sans que personne le sût, et avait mise dans cette cannelure, de manière à la cacher à tous les yeux. Alors, à ces cheveux, Ortis joignit une boucle des siens, les noua ensemble avec uu ruban noir qu'il portait attaché à sa montre, et remit le cadre à sa place; quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté, s'aperçut de la tresse double et du nœud noir, qu'il n'avait pu, à cause de son volume, cacher aussi bien que l'avait fait Thérèse; le jour suivant, elle m'en parla, et je vis combien cet accident avait abattu le courage avec lequel elle avait soutenu le départ de son fils.

Cependant, pour la tranquilliser, je résolus de l'accompagner jusqu'à Ancône, lui promettant de lui écrire chaque jour. Pendant ce temps, il était

JACftUES ORTIS 247

arrivé à Padoue, et s'était rendu chez M. G**% où il passa la nuit; le lendemain, celui-ci lui offrit des lettres de recommandation pour quelques gentilshommes qui autrefois avaient été ses écoliers. Ortis partit sans avoir rien accepté ni refusé, revint à pied aux collines Euganéennes et se mit aussitôt à écrire :

Vendredi, une heure.

Et toi, mon cher Lorenzo, toi, mon unique et fidèle ami, me pardonneras-tu? Je te recommande ma mère, je sais qu'elle trouvera en toi un second fils... Mais, ô ma mère, tu n'auras plus celui sur le sein duquel tu espérais reposer tes cheveux blancs 1 tu ne pourras réchauffer mes lèvres mourantes par tes baisers!... et peut-être même me suivras-tu!... Je balançais, Lorenzo...

— Voilà donc, me disais-je, la récompense de vingt-quatre années d'espérances et de soins!...

Mais le sort en est jeté ; Dieu qui l'ordonne ainsi ne l'abandonnera point... ni toi non plus...

Lorenzo, tant que je n'ai désiré qu'un ami sincère, j'ai vécu heureux. Dieu t'en récompense! mais tu ne t'attendais pas que je te payerais... avec des larmes... Tu ne proféreras pas sur ma tombe ce cruel blasphème, que celui gui veut mourir n'aime per-

sonne. Que ii*ai-je point tenté ? que n'ai-je point fait ? que n'ai-je point dit à Dieu? Ahl ma vie est tout entière dans mes passions... Console-toi donc, ma vie désormais serait plus pénible pour toi que ma mort...

Mais adieu; rassemble mes livres et conserve-les en mémoire de ton ami; recueille Michel, à qui je laisse ma montre, le peu de gages qui lui sont dus, et tout l'argent qu'il y aura dans le tiroir de mon secrétaire : viens l'ouvrir seul, tu y trouveras une lettre pour Thérèse; je compte sur toi pour la lai remettre secrètement... Adieu, mon ami, adieu I

Ortis alors continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse :

... Je reviens à toi, ma bien -aimée; si, pendant que je vivais, c'était une faute pour toi que de m'entendre, maintenant écoute-moi pendant ce peu d'heures qui me séparent de la tombe; je les ai réservées pour toi et je les consacre à toi seule. Lorsque cette lettre te parviendra, je serai mort, et, de ce moment, tous peut-être commenceront à m'oublier, jusqu'à ce que personne ne se rappelle plus même mon nom... Écoute-moi donc ainsi qu'une

voix qui vient du sépulcre... Tu pleureras sur mes jours évanouis comme une visiou nocturne, tu pleureras sur notre amour, qui fut inutile et triste comme les lampes qui éclairent la bière des morts ; oui, Thérèse, mes peines devaient tinir ainsi, et ma main a cessé de trembler en touchant le fer libérateur. J'abandoQue la vie tandis que tu m'aimes, tandis que je suis encore digne de toi, digne de tes larmes, tandis que je puis encore me sacrifier à moi seul et à ta vertu. Alors, ton amour cessera d'être coupable, et j'ose te le demander, l'exiger même en récompense de mes malheurs, de mon amour et de mon terrible sacrifice. Oh 1 malheureux! malheureux que je serais si tu passais un jour près du tombeau où je dormirai sans y jeter un coup d'œil; oh! malheiu'eux ! si je laissais derrière moi l'éternel oubli, même dans ton cœurl...

Tu crois que je m'éloigne, moi! tu crois que je pourrais t' abandonner à des combats toujours renaissants et à un désespoir éternel, et que, tandis que tu m'aimes, que je t'aimerai, que je sens que je t'aimerai toujours, je pourrais me laisser séduire par l'espérance frivole que notre passion peut s'éteindre avant nos jours?... Non, la mort seule, la mort!... depuis longtemps, je creuse mon tombeau... et ja me suis habitué à le regarder froidement et à le mesurer avec tranquilhté ; toi-même, tu me fuyais, je

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n'ai pu mêler mes larmes aux tiennes... et tu ne t'es pas aperçue que, dans mon calme sombre, je venais te voir pour la dernière fois, et te demander un éternel adieu...

Si le père des hommes m'appelle devant lui pour me demander compte de mes actions, je lui montrerai mes mains pures de sang et mon cœur exempt de crime... Je lui dirai :

— Je n'ai jamais ravi le pain des veuves et des orphelins; je n*ai point persécuté le malheureux; je n'ai point trahi ni abandonné mon ami, je n'ai point troublé la félicité des amants; je n'ai point souillé l'innocence; je n'ai point semé l'inimitié entre les frères; je n'ai point prostitué mon âme aux richesses; j'ai partagé mon pain avec l'indigent; j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai toujours pleuré 'eur les malheurs de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie, j'aurais consacré mon esprit à l'illustrer et mon sang à la défendre... Et tu le sais, cependant, ma faible voix a toujours courageusement crié la vérité. Corrompu presque par le monde après avoir expérimenté tous ses vices... mais non, ses vices n'ont fait que m'effleurer, mais ne m'ont jamais vaincu! — j'ai cherché la vertu dans la retraite et la solitude... J'ai aimé! Mais, toimême, ne m'avais-tu pas fait entrevoir le bonheur? ne l'avais-tu pas embelli des rayons de la lumière

infinie? ne m 'avais-tu pas créé un cœnr tout d'amour et de tendresse?... Puis, après mille espérances, j'ai tout perdu, je suis devenu inutile aux autres et à charge à moi-même... Je me suis délivré par le trépas d'une infortune éternelle... Pourrais-tu te réjouir, ô mon père I des gémissements de l'humanité? prétends-tu que les hommes doivent soutenir leurs malheurs , lorsqu'ils surpassent les forces que tu leur as accordées, et qu'ils n'ont plus en avenir que le crime ou la mort?.,.

Console-toi, Thérèse! console-toi I ce Dieu que tu implores avec tant de piété, ce Dieu, s'il daigne s'inquiéter de l'existence ou de la mort de ses créatures, ne détournera point son regard de moi; il Ut au fond de mon âme, il sait que je ne pouvais résister plus longtemps, il a vu les combats que j'ai soutenus avant que de succomber, il a entendu avec quelle prière je l'ai supplié d'éloigner de ma bouche ce calice amer... Adieu donc!... adieu à l'univers! 0 mon amie, la source de mes larmes n'est point épidséel... j'en reviens à pleurer et à craindre, mais bientôt tout sera fini. Oh! mes passions, elles me brûlent, elles me déchirent, elles me possèdent encore, et ce n'est que lorsque la nuit étemelle voilera le monde à mes yeux que j'ensevelirai avec moi mes désirs et mes larmes. Mais, avant de se fermer pour toujours, mes yeux te chercheront encore, je te verrai, je te

verrai pour la dernière fois. Je prendrai de toi un dernier adieu, et je recueillerai tes pleurs, unique fruit de tant d'amour.

J'arrivais à cinq heures de Venise lorsque je le rencontrai à quelques pas de chez lui, allant faire ses adieux à Thérèse; ma présence inattendue le consterna, et bien plus encore ma résolution de Tac compagner jusqu'à Ancône. Cependant, il m'en remercia tendrement, mais en tâchant toujours de me détourner de ce projet ; lorsqu'il vit que ses instances étaient inutiles, il me proposa de l'accompagner chez M. T***; il garda le silence pendant tout le chemin ; il marchait lentement, et son visage offrait l'empreinte d'une tristesse tranquille. Comment ne m*aperçus-je pas qu'il roulait alors dans son âme ses dernières pensée 1 Nous entrâmes par la porte du jardin; il s'arrêta sur le seuil; puis, se retournant tout à coup vers moi :

— Ne te semble-t-il pas, me dit-il, que la nature est aujourd'hui plus belle que jamais?...

Lorsque nous approchâmes de la chambre de Thérèse, j'entendis la voix de celle-ci :

— Non, le cœur ne peut se changer, disait-elle. Je ne sais si Ortis avait entendu ces paroles, mais

il ne m'en parla point.

Nous trouvâmes Odouard qui se promenait ; M. T*** était assis au fond de la chambre, les coudes posés sur une petite table et la tête appuyée sur ses mains ; nous restâmes longtemps sans parler. Ortis enfin rompit le silence.

— Demain, dit-il, je ne serai plus avec vous.

Il se leva, prit la main de Thérèse, y posa ses lèvres, et je vis des larmes mouiller la paupière de celle-ci. Ortis, sans quitter sa main, la pria de faire appeler la petite Isabelle ; les cris et les sanglots de cette pauvre enfant furent si prompts et si violents, qu'aucun de nous ne put retenir ses pleurs. A peine eut-elle appris qu'il partait, qu'elle se jeta à son cou en répétant plusieurs fois :

— 0 mon Ortis, pourquoi nous quittes-tu? Surtout reviens bien vite I

Ne pouvant supporter une scène aussi touchante, il la remit entre les bras de Thérèse, et sortit en répétant plusieurs fois adieu. M. T*** l'accompagna, l'embrassa en pleurant à différentes reprises, et le quitta sans pouvoir dire un mot. Odouard, qui était à son côté, nous serra la main en nous souhaitant un bon voyage.

Il était nuit lorsque nous rentrâmes ; il ordonna, aussitôt à Michel de préparer sa malle, et me pria de retourner à Padoue, afin de prendre les lettres que

lui avait offertes M. C***. Je partis au même instant.

Alors, au bas de la lettre qu'il avait colûmencée pour moi le matin, il ajouta ce post-scriptum :

« Puisque je n'ai pu t'épargner la douleur de me rendre les derniers devoirs, et qu'avant que tu vinsses, j'avais l'intention d'écrire au curé, ajoute ce dernier bienfait à ceux dont tu m'as déjà comblé. Que je sois enseveli comme on me trouvera, dans un site abandonné... pendant la nuit, sans pompe... sans tombeau... sous les pins de la colline en face de l'église... Le portrait de Thérèse sera enterré avec moi.

» Ton ami, Jacques Ortis. »

Il sortit de nouveau, et, sur les onze heures, frappa à la porte d'un paysan à deux milles de chez lui, lui demaqida de l'eau, et en but une grande quantité.

Il rentra un peu après minuit, sortit bientôt de sa chambre pour donner au jeune homme une lettre à mon adresse, qu'il lui recommanda de ne remettre qu'à moi seul, et lui dit en lui serrant la main et en le regardant tendrement :

— Adieu, Michel; aime-moi!

Puis, le quittant, il rentra tout à coup, et, fermant

la porte derrière lui, continua la lettre qu'il avait commeûcée pour Thérèse.

Une heure.

J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai salué pour la dernière fois les forêts, les champs et les cieux. 0 mes solitudes ! ô ruisseau qui, le premier, par ton cours m'enseignas la demeure de cette femme céleste!... combien de fois j'effeuillai des fleurs sur tes ondes, qui bientôt devaient passer sous ses fenêtres ! combien de fois j'accompagnai Thérèse sur ton rivage, lorsque, enivré du bonheur de l'adorer, j'épuisais à longs traits le caHce de la mort I

Mûrier sacré, je t'ai adoré, je t'ai laissé mes derniers remerciments et mes derniers soupirs. Je me suis prosterné devant toi comme devant un autel, et j'ai baigné l'herbe que tu ombrages des plus douces larmes que j'aie jamais versées; elle me semblait encore chaude de sa présence. Heureuse soirée, comme tu es gravée en mon cœurl... J'étais assis près de toi, Thérèse, et les rayons de la lune, pénétrant à travers les rameaux, éclairaient ton visage angélique; ur^e larme roulait sur tes joues, je la recueillis avec mes lèvres, nos bouches se rencontré-

rent, mes soupirs et mon âme passèrent dans ta poitrine. C'était le soir du 13 mai, c'était la journée du jeudi... Depuis cette époque, il ne s'écoula pas un seul instant sans que cette soirée se représentât à mon souvenir. Depuis ce temps, je me suis regardé comme sanctifié, et j'ai dédaigné les autres femmes comme indignes de moi, de moi qui avais senti toute la volupté d'un baiser de ta bouche.

Je t'aimais donc, je t'aimais, et je t'aime encore d'un amour que moi seul peux comprendre... 0 mon ange 1 la mort est-elle à craindre pour l'homme qui t'a entendue dire que tu l'aimais, qui a senti courir dans ses veines toute la flamme qu'allume un de tes baisers, qui a mêlé ses larmes aux tiennes?... Et maintenant encore que j'ai un pied dans la tombe,... je crois te voir, et mes yeux s'arrêtent sur ton visage resplendissant d'une flamme céleste!... et bientôt... Tout est préparé... La nuit n'est déjà que trop avancée... Adieu!... Dans quelques instants, nous serons séparés par le néant et l'incompréhensible éternité... Le néant!... oh I oui, mon Dieu! je t'en supplie du fond de Tâme,... si tu n'as pas quelque lieu où nous réunir un jour pour ne nous quitter jamais, à cette heure solennelle dr la mort, je te conjure de m'abandonner au néant.

Adieu, Thérèse!... Je meurs exempt de crimes; je meurs madtre de moi-même, je meurs tout à toi

certain de tes larmes... Adieu I... pardonne-moi I... adieu I... — Oh! console-toi, et vis pour consoler nos malheureux parents... Ta mort ferait maudire mes cendres. Si quelqu'un osait t'accuser de mes malheurs, confonds-le avec le dernier serment que je prononce en me précipitant dans la nuit du tombeau . . . Thérèse est innocente.

Maintenant reçois, mon âme I...

Michel, qui couchait dans la chambre voisine de celle d'Ortis, fut réveillé par un gémissement sourd et prolongé : il prêta Foreille, pour écouter si on ne rappelait pas, et ouvrit la fenêtre, soupçonnant que j'étais revenu et que je Tavais appelé. Mais, s'étant assuré que tout était tranquille, et la nuit encore obscure, il se remit au lit et ne tarda point à se rendormir. Il m'a dit, depuis, que ce gémissement l'avait efifrayé d'abord, mais qu'ensuite il avait réfléchi que son maître avait l'habitude de s'agiter ainsi pendant son sommeil.

Le matin, Michel, après avoir frappé en vain à la porte, força la serrure, appela dans la piemière chambre, et, ne s'entendant point répondre, s'avança en tremblant. Bientôt, à la lumière de la lampe qui brûlait encore, il aperçut son maitre baigné dans des

flots de sang. 11 ouvrit les fenêtres pour appeler du secours; mais, voyant que personne ne rentendait, il courut chez le médecin et le curé : tous deux étaient sortis pour assister un malade. Alors, il entra en pburant dans le jardin de M. T***; et, comme Thérèse sortait avec son père et son mari, lequel justement lui annonçait qu'il avait appris qu'Ortis n'était point parti dans la nuit, ainsi qu'il le devait faire, cette nouvelle lui avait rendu l'espoir de lui dire adieu une dernière fois. Elle aperçut Michel qui accourait : elle se retourna alors de son côté, soulevant le voile qui couvrait son visage, sur lequel il ^tait facile de lire une douloureuse impatience.

Michel les joignit, criant au secours, disant que son maître s'était frappé, mais qu'il ne le croyait pas encore mort. Thérèse l'écouta, immobile et les yeux fixes ; puis, sans verser une larme, sans pousser un cri, elle s'évanouit entre les bras d'Odouard. M. T*** accourut, espérant qu'il pourrait peut-être sauver la vie à notre malheureux ami. Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée dans les coussins, immobile, mais respirant encore. Il, s'était enfoncé un stylet sous la monelle gauche; mais ce stylet, tombé près de lui, faisait présumer qu'il l'avait ensuite arraché de la blessure. Son habit noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il n'avait conservé qu'un gilet, son pantalon, ses

bottes et une écharpe de soie très-large qui faisait plusieurs fois le tour de son corps, et dont un des bouts pendait ensanglanté, parce que, dans ses douleurs, il avait saus doute essayé de s'en débarrasser. M. T*** souleva doucement la chemise, qui, toute souillée de sang, s'était attachée à la blessure. Ortis alors tourna vers lui ses regards mourants, étendit un bras comme pour s'y opposer, et, de l'autre, lui serra la main. Mais aussitôt, laissant retomber sa tête sur les coussins, il leva les ypux au ciel et expira. La blessure était large et profonde, et, quoique n'attaquant pas le cœur, était devenue mortelle par la quantité de sang qu'il avait répandu, et qui coulait par torrents dans la chambre. Le portrait de Thérèse, noir de sang caillé, à l'exception du milieu, pendait à son cou, et les lèvres ensanglantées d'Ortis faisaient présumer que, dans son agonie, il avait plusieurs fois pressé contre sa bouche l'image de son amie. Sur le secrétaire était une Bible ouverte, sa montre, et quelques feuillets de papier, sur l'un desquels était écrit : 0 ma mère! Ensuite, au milieu de quelques lignes raturées, on distinguait ce mot : Expiation; puis, un peu plus bas, ceux-ci : De pleurs éternels. Sur un autre, on lisait seulement l'adresse de sa mère ; comme si, se repentant de sa première lettre, il en eût commencé une autre qu'il n'avait pas eu le courage d'achever.

A peine fus-je arrivé de Padoue, où j*étais resté plus longtemps que je n'eusse voulu, que je fus effrayé de la foule de villageois qui pleuraient dans la cour. Quelques-uns d'entre eux me regardaient avec étonnement, et me conjuraient de ne pas monter. Je me précipitai en tremblant dans la chambre : j'aperçus alors M. T*** étendu avec désespoir sur le corps de mon ami, et Michel à genoux près de lui, la figure contre terre. Je ne sais comment j'eus la force de m'approcher et de lui poser la main sur le cœur auprès de la blessure... Il était mort, et déjà froid. Les pleurs et la voix me manquèrent ensemble : muet et immobile, je fixais des regards stupides sur ce sang, lorsque le prêtre et le chirurgien arrivèrent enfin. Aidés de quelques domestiques, ils nous arrachèrent à ce spectacle terrible. Thérèse passa tout ce jour au milieu du deuil de sa famille et dans un mortel silence ; puis, quand la nuit fut venue, je me traînai derrière le corps de mon ami, qui fut enterré sur la montagne des pins par les laboureurs du village.

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