‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 1 sur 39 · TOMB PREMIER · texte numérisé non relu

TOMB PREMIER

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Dans le salon de réception du plus confortable hôtel de Strasbourg, l'automne dernier, vers dix heures du soir , un jeune homme était assis au coin d'une large chendnée , la tète penchée en arrière , et les pieds allongés à tel point que son corps formait presque une ligne horizontale. Le siège sur lequel il s'étendait de la sorte était un de ces fauteuils à plan incliné , que la fashion s'était d'abord

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exclusivement réservés, et qui maintenant forment un des points essentiels de la vie bourgeoise. Ce jeune homme n'était ni beau ni laid , ni grand ni petit , ni brun ni blond ; sa personne était un mezzo termine entre tous les extrêmes ; seulement , sa mise et sa coiffure lui prêtaient un aspect quelque peu spécial. On le reconnaissait déprime abord pour un dandy parisien. Lorsque la maîtresse de rhôtel entrait par hasard dans le salon , notre insouciant voyageur passait la main dans les touffes frisées de ses cheveux, en homme qui, dans telle occasion et à tel moment que ce soit , ne renonce jamais à ses prétentions et à sa fatuité native. Sans doute , ce geste n'était pas le symptôme d'une attention trèsarrétée, car à peine tournait-il la tête vers rhôtelière ; mais il y a certains hommes qui ressemblent aux femmes en ceci , que jamais leur esprit ne perd complètement de* vue le parti pris de plaire , et qu'au besoin ils minauderaient tout seuls dans leur chambre, devant une glace, rien que pour entretenir leurs bonnes dispositions.

Le costume de notre fashionable faisait ressortir aussi bien que possible les avantages ,

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négatifs du reste , de son individu. Une sorte d'habit de chasse prenait exactement sa taille; son pantalon, rigoureusement tendu, emboîtait avec précision la saillie du genou , et un gilet blanc faisait ressortir la fraîcheur déjà un peu avariée de son teint. Une femme pouvait trouver tout cet ensemble gracieux et joli , un homme devait le juger stupide ; tant la médiocrité avait imprimé son cachet sur ce visage mou et aux contours mal arrêtés , dans ces yeux petits et pour ainsi dire sans regard, sur ce front blanc et poli , mais qu'aucune pensée n'avait jamais ridé. Bien que de temps en temps notre dandy essayât de prendre certaines attitudes mélancoliques et pensives, le sceau de la vulgarité lui demeurait toujours ; il avait l'air fat , ennuyé et vide comme une gravure d'un journal de modes.

— M. le comte veut-il qu'on lui apporte du bois? demanda l'hôtesse en s'arrétant derrière lui , et en s'inclinant d'un air d'humilité respectueuse.

— Merci , dit le jeune homme en détournant légèrement la tête, faites-moi monter un verre de madère, et préparer une chambre.

Par contenance ou passe-temps, il tira d'un

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étui empaillé une espèce de cigarette à Tespagnole , et se mit à aspirer les vapeurs du tabac en posant les pieds sur les chenets.

L'hôtel était silencieux; quoique Strasbourg soit une ville grande et populeuse , à dix heures du soir tout mouvement cesse , tout bruit s'éteint. Les habitants du Nord n'éprouvent pas, comme ceux du Midi , le besoin de prolonger leurs soirées et de vivre longtemps : on dirait que , parmi eux , les habitudes calmes et r^ulières de leurs ancêtres se sont pei*pétuées jusqu'à notre époque. Les départements de la Moselle et du Bas-Rhin sont encore soumis à cette rigidité de coutumes qui distinguent les peuples septentrionaux. A Strasbourg même, on se couche à neuf heures , comme au temps du couvre-feu ; on dine à midi ; on dévore de grosses viandes arrosées de grosse bière ; aussi quand on rencontre dans la rue quelques-unes de ces bonnes physionomies bourgeoises toutes pleines d'insouciance et d'embonpoint, on se prend malgré soi à les coiffer d'une perruque d'échevin. Tous les fumeurs et les buveurs de bière dorment plus , parlent moins , et sont plus gras que les hommes qui boivent du vin,

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