LES DEUX FATS
vivent d*amour et se promènent au soleil. Il est possible que notre personnage fit en ce moment les réflexions que nous venons de reproduire ; pourtant nous craindrions de le supposer .^ n paraissait peu se soucier de ces observations générales sur la physionomie des différents peuples , et il avait un égoïsme trop étroit , trop exclusif , empreint dans toutes ses manières, pour s'occuper d'autre chose que de sa personne , de ses projets, de ses espérances, s'il en avait. A Strasbourg comme à Paris , dans la salle commune d'une hôtellerie comme sur le perron du café Tor* toni , il faisait de son individualité le centre de tout ^ quand on ne l'admirait pas , il se trouvait désœuvré , et , pour se distraire , il s'occupait à s'admirer lui-même. Il y a des jeunes gens qui passent leur vie à se murmurer perpétudlement aux oreilles ce refrain banal : Je suis bien ! sans attacher jamais à ce mot une préoccupation d'avenir , un plan arrêté. Leur orgueil ressemble à celui des paons et des chevaux , qui sont fiers quand on les flatte , et se gonflent quand on les trouve beaux. C'est la coquetterie des femmes , moins la grâce , moins la finesse et le
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délié des formes , c'est quelque chose de bâtard , qui n*a de nom ni en Allemagne , ni en Asie, nichez aucun peuple sérieux et grave.
Celui que Thôtelière avait appelé si respectueusement M. le comte , continuait à lancer au plafond les bouffées de fumée qui s'exhalaient de sa cigarette. Quand il eut fini , il prit avec la même affectation qui caractérisait tous ses mouvements, le verre de vin de Madère qu'on avait mis devant lui sur une petite table en acajou, et le huma lentement, goutte à goutte , comme s'il eût voulu, par un gargarisme prolongé, faire disparaître jusqu'à la dernière trace l'odeur du tabac dont ses lèvres étaient imprégnées. Cela fait, il ferma les yeux, croisa l'une sur l'autre ses deux mains , et se mit à murmurer trois ou quatre mots d'un air italien : la mia félicita.
En ce moment , l'hôtelière entra , et vint l'avertir que la chambre de monsieur était prête.
— Savez-vous, dit le jeune homme en secouant la tête, comme un cheval qui s'éveille, que votre belle et patriotique ville de Strasbourg est tant soit peu bien ennuyeuse ? Com<
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ment, à dix heures du soir, toute vie est arrêtée, tout mouvement eesse ; dans votre hôtel même , pas une bouillotte à faire, pas une femme à qui causer, rien que du pâté de foie gras et la cathédrale pour toute distraction ! Un long bâillement accompagna ces paroles prononcées d'un accent grasseyant, et avec l'intention formelle d'imiter le ton dégagé et persifleur de» grands seigneurs d'autrefois. L'hôtelière ne répondit pas, soit que toute justification lui parût impossible , soit que son hôte lui semblât un trop grand personnage pour n'avoir pas toujours raison.
— Que sont devenues , reprit le jeune honune , ces trois magnifiques tètes de conseillers auliques qui ont englouti à dîner un si énorme plat de choucroute ?
— Couchés, dit l'hôtelière.
— Et ces deux énormes matrones à visage rubicond et qui ressemblaient à des forteresses garnies de leurs bastions et de leurs demilunes?
— Couchées.
— Et vous n'avez pas quelque petite nièce avenante et blonde, bonne à faire la couversation aux voyageurs qui s'ennuient?
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Pour la première fois, la physionomie de rhôteiière s'éclaira d'un mouvement de vanité blessée.
— Monsieur le comté, dit-elle gravement, je n'ai aucune petite nièce avenante et blonde ; mais si j'en avais une, je ne la prêterais pas aux voyageurs; vous n'avez pas vu cela sur la carte , je crois.
— Magnifique, dit le comte, en sifflant entre ses dents, et d'un petit air d'ironie tout à fait remarquable ; je suis sûr, madame , que votre mari, quand il vivait, devait être conseiller municipal en cette bonne ville de Strasbourg : vous avez des manières d'une dignité tout à fait mirifique ; donnez-moi donc un second verre de madère.
Avant que l'hôtelière n'eût le temps de répondre ou d'exécuter l'ordre qu'elle venait de recevoir, les claquements réitérés d'un fouet et un bruit de grelots retentirent dans la rue ; en même temps , la voix enrouée et criarde d'un postillon se mit à héler les gens de l'hôtel. L'hôtelière s'empressa de sortir, pendant que M. le comte, par un mouvement instinctif qui lui était habituel , passait encore une fois la main dans ses cheveux pour rassurer