‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 23 sur 39 · LE VA-LE-TOCT · texte numérisé non relu

LE VA-LE-TOCT

l'Ëstorade remarqua un homme en frac noir vers lequel se dirigeaient tous les regards ; un de ses voisins lui dit : Cet homme est Tempereur. Sur un geste de celui^i la toile se leva, et au milieu d'une centaine de musiciens les deux jeunes gens virent un autre homme, maigre, pâle, les yeux hagards, les cheveux hérissés, qui balançait en sa main le bâton de chef d'orchestre, et Alfred de l'Ëstorade reconnut Jacques Patru. £n le voyant il se mit à scruter du regard l/)utes les parties de la salle, et à la lin, dans renfoncement d'une baignoire obscure, il aperçut madame de Vas Goncellos le cou tendu, immobile, la figure fatiguée et horriblement agitée. Malgré la petitesse ordinaire de ses idées, Alfred comprit qu'en ce moment cet homme et cette femme, le grand artiste et la reine déchue, jouaient leur destinée sur un coup de dés, et il prêta attention.

La symphonie commença doucement, simplement, puis peu à peu l'intérêt vint, puis l'attendrissement , puis le délire. Quand le dernier coup d'archet, eut cessé, l'empereur api^audit, et les applaudissements éclatèrent de toutes parts avec frénésie.

— Ils ont gagné! pensa Alfred.

Une heure après Alfred et le comte de Temy étaient accoudés à une table au café du théâtre, lorsqu'ils virent avancer vers eux Jacques Patru donnant le bras à madame de Vas Goncellos ; leurs deux figures étaient rayonnantes.

— Mon cher, dit Jacques à Alfred, j'ai rhonneur de te présenter ma femme.

— Je te félicite deux fois, dit Alfred, mais en vérité je ne t'aurais jamais cru un aussi grand artiste.

— Je te l'avais dît, répondit Jacques en indiquant de l'œil avec une expression d'enivrement sa belle compagne : sans elle rien ! avec elle tout ! quand on est aimé on a du génie.

— Nous verrons cela à Paris.

L'envieuse prédiction contenue dans cette

dernière phrase d'Alfred de rastorade ne s'est heureusement pas réalisée. Jacques Patru a eu encore, il est vrai, longtemps à lutter ; il lui a fallu plusieurs succès à l'étranger pour être apprécié par ses compatriotes, il lui a fallu, comme à tant d'autres génies français, pour rentrer dans sa patrie, y revenir sur un

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