‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 22 sur 39 · LE VA-IE-TOUT · texte numérisé non relu

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souffle d'un vent mauvais, ses yeux, secs à la surface, laissaient deviner les larmes qui les gonflaient en dedans. Jacques fut vivement ému à ce spectacle : dans une femme conmie madame de Vas Goncellos, l'abattement avait quelque cbose d'effrayant. On peut voir sans surprise et presque en souriant les êtres faibles abtmés dans leur douleur ; mais quand une créature fière et forte, ploie le cou sous la nécessité qui l'écrase, et essaye encore par un dernier effort de résister, ou au moins de tomber dignement, alors on se sent touché au fond de ses entrailles, on s'étonne et on souffre, un pareil spectacle nous émeut comme les catastrophes de la tragédie : les malheurs du vulgaire nous touchent peu, les infortunes d'un roi nous accablent.

Jacques éprouvait ce que nous venons de dire, il regarda quelque temps madame de Vas Goncellos en silence, puis lui prenant la main :

— Emilie, lui dit-il, qu'avez-vous?

— Rien, dit celle-ci en relevant la tète, je n'ai rien, continuez.

— Emilie, pourquoi me tromper? vous souffrez, je le vois ; ne voulez-vous pas m'avouer la cause de votre souffrance ?

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Jacques s'était levé en disant ces mots ; il était si sérieusement compatissant, si tendrement curieux qu'Emilie ne résista pas plus longtemps ; par une sorte de mouvement nerveux plein de grâce et d'effroi, elle se jeta dans les bras de Jacques, comme un enfant frileux qui s'abrite dans le sein de sa mère, en prononçant d'une voix basse et troublée ce mot seul :

— La misère !...

Jacques la sentait trembler, il lui prit la tète entre ses deux mains et la souleva lentement ; elle était pâle, épouvantée, allongeant son index, comme pour montrer le fantôme qu'elle apercevait devant elle.

— La misère, répéta-t-elle, voyez! Oh!

j'ai peur de la misère !

Jacques répondit comme toujours :

— Je travaillerai.

Le fait est qu'il travailla plus assidûment que jamais ; ces fragments épars qu'il avait livrés jour par jour aux touches de son piano, il les relia et en forma un tout qu'il appela symphonie, ne pouvant pas l'appeler d'un autre nom ; c'était un incroyable pèle-mèle d'impressions heureuses ou touchantes, tan-

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tôt joyeuses comme la chanson d'un enfant qui fait recelé buîssonnîère, tantôt tristes et plaintives comme les soupirs d'un prisonnier. La symphonie achevée, qu'en faire? Il en est de certaines œuvres musicales de même que de certaines denrées coloniales qui n'ont plus cours sur la place; on ne demande pas de la bonne musique seulement, mais de la musique étiquetée d'une certaine manière; on accepte un chant parce que c'est M. Rubini qui le représente, ou tel autre, un honmie enfin ; mais allez dire à un public, et surtout à un public français, que c'est un violon qui parle et un violoncelle qui répond, que la clarinette dialogue avec la flûte, ou le hautbois avec le cor anglais , et le public haussera les épaules ; on lie comprend pas le chant sans la grimace qui l'accompagne ; pour que la symphonie pût s'implanter définitivement en France, il faudrait que le violon ouvrit une bouche comme Lablache, que le violoncelle mit sa main sur sa poitrine comme M. ChoUet, que le hautbois tortillât ses yeux et gonflât sa gorge à la manière de made^ moiselle Jenny Colon. Nous ne sommes pas musiciens^ voyez-vous^ on l'a dit et je le â. 2

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répète, nous ne goûterons jamais la musique les yeux fermés.

Jacques resta donc avec sa symphonie; il alla comme tous les artistes frapper à la porte des théâtres lyriques et demanda un libretto : mais d'un côté il n'avait ni la souplesse qui convient, ni l'opiniâtreté qui finit par triompher ; il était roide dans son attitude, dans ses manières, dans son langage ; il ne s'insinuait pas, il s'imposait. Toutes les portes lui furent fermées. Lorsque Jacques rentrait le soir chez lui après des courses et des sollicitations inutiles, il avait l'air abattu, accablé, sa mauvaise humeur se trahissait même par des exclamations violentes, des apostrophes amères dont Emilie supportait le contre-coup avec une douceur angélique.

Quand il déclamait contre l'injustice des hommes, contre les difficultés qui hérissent le chemin des artistes, elle s'abattait doucement sur ses genoux ainsi qu'une colombe en son nid , elle l'embrassait en lui glissant les plus douces paroles. Jacques alors se déridait et prenait le change , mais parfois aussi ces caresses ne faisaient que tourner son découragement en mélancolie , et il di-

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sait tristement à madame de Vas Concellos :

— Et toi aussi, tu es malheureuse !

Froissé dans son orgueil, blessé dans ses

illusions, Jacques se consumait en efforts impuissants et en déclamations stériles. Pour expliquer sa destinée, il retrouvait ces reproches justes ou injustes qu'on adresse de* puis longtemps à la nation française ; il niait le sentiment musical en France, il prétendait que pour comprendre la musique, nous avons trop d'esprit et pas assez de cœur, et qu'avec notre manie de tout soumettre à des règles d'appréciation invariable, à des procédés d'analyse rigoureusement logiques, nous avons glacé toute inspiration indépendante, enchaîné toute spontanéité, étouffé tout génie libre. Les feuilletonistes, disait-il, tuent les musiciens. Un soir qu'il s'était emporté plus violemment que de coutume contre ce qu'il appelait l'incrédulité musicale, madame de Vas Concellos lui dit en l'embrassant :

— Tu as raison, Jacques, ces gens-là ne te comprennent pas, laisse-les, quittons Paris.

— Où irons-nous? demanda Jacques.

Madame de Vas Concellos haussa légèrement les épaules comme pour signifier :

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Qu'importe où nous irons? et ^e ajouta :

-~ Nous partirons demain.

Le lendemain ils partirent en effet, et madame de Vas Goncellos écrivit seulement ce billet d'adieu au docteur :

«c Jacques et moi nous partons pour Saint- Pétersbourg ce soir. Si Ton vous demande de mes nouvelles, dites que vous n'en avez pas ; si l'on vous parle de Jacques, dites qu'il est mort : nous voulons être oubliés de tous, excepté de vous. Adieu pour Jacques et pour moi. »

Il y avait un mois environ que Jacques et Emilie étaient à Saint-Pétersbourg, lorsqu'Alfred de r£st(Nrade et le comte de Terny y arrivèrent. Le lendemain du jour de leur arrivée, en se promenant enveloppés dans d'énormes fourrures, ils passèrent devant le théâtre et s'approchèrent pour lire l'affiche du spectacle ; on annonçait pour le soir une symphonie d'un artiste français; cette annonce piqua leur curiosité, ils prirent deux billets et se rendirent au spectacle. La salle était pleine, à toutes les places brillaient les diamants et les fleurs. Dans une petite loge, assis à côté d'une femme modestement mise, Alfred de

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