‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 25 sur 39 · LE VA-LE-TOUT · texte numérisé non relu

LE VA-LE-TOUT

comprend pas qu'on puisse avoir les grandes sans avoir les petites. De là il tire cette conséquence qu'aucun génie ne meurt inconnu, qu'il est impossible que Dieu puisse douer un homme de facultés grandes et dominatrices, sans lui accorder en même temps lepou* voir de triompher des envieux, de faire agir les indifférents, d'exciter les sympathies de la foule. Le docteur le contredit toujours, mais jamais il ne le convainc.

Un jour, cependant , qu'ils étaient entrés très-avant dans la question qui les occupait le plus habituellement, le docteur , sans avoir l'espoir de le persuader, voulut au moins lui donner une preuve récente et palpable de la rectitude de son opinion. Il s'assit donc gravement sur un fauteuil , en face de Jacques Patru, et lui demandant pour quelque temps la parole, il lui raconta l'histoire suivante :

LA COnSCRIPTlOn.

Parmi les nouveaux soldats que la conscription de 18... jeta dans les rangs du 8' régiment d'infanterie légère , se trouvait un jeune homme dont les manières timides et la complexion délicate ne permettaient pas de supposer en lui un goût bien prononcé pour la carrière des armes. Le caractère efféminé de ses traits , la blancheur de son teint, la mollesse de ses mouvements , contrastaient

â4 MCQCES PàTRC.

péniblement avec la capote disgracieuse dont on l'avait couvert. Son front se courbait en cédant à la douloureuse pression du shako ; ses bras avaient peine à soulever le fusil de munition qui leur avait été confié , et tout son corps fléchissait sous le poids des armes et du bagage. Peut-être avec un autre costume sa jolie figure aurait-elle fait des envieux ; mais lorsque la beauté ne présente pas avec eJle les apparences de la force , le peuple ne Taccueille presque jamais qu'avec un mélange de mépris et de pitié. Aussi notre conscrit fut-il tout d'abord honteux et embarrassé de lui-même au milieu de ses rudes camarades de chambrée. Parfois il cherchait à grossir sa voix , à donner à ses habitudes de corps un peu de ce mouvement et de cette brusquerie qui sied aux militaires ; puis tout à coup il renonçait à ses efforts et retombait dans son apathie et son silence.

Dès le premier jour de son arrivée au régiment, le pauvrejeune homme avait commencé à porter la peine de sa mauvaise mine ; je n'insisterai pas sur les épreuves humiliantes que lui firent subir, suivant l'usage, lechi-' nirgien major et les aides majors ; je ne vou»

LA coKscBirrioïi. 2*$

décrirai par la sollicitude barbare avec laquelle ils expérimentèrent la sonorité des c^tes de leur patient , au moyen de l'auscultation et de quelques autres cérémonies ; je ne reproduirai pas le feu roulant de saillies grossières et de lourdes plaisanteries auxquelles le conscrit servit de point de mire, tant que les loustics de la chambrée purent lui consacrer leurs joyeux loisirs. En définitive personne ne songea à révoquer en doute son aptitude à l'art de manier un fusil de trente livres , et ses camarades ne virent dans sa gaucherie et dans sa faiblesse qu'une occasion d'égayer de temps en temps leurs corvées. * Cependant il est juste de dire que pendant les premiers jours les misères du nouveau soldat furent allégées autant que possible par le lieutenant de sa compagnie , brave homme qui n'aimait pas à voir pleurer les jeunes recrues, attendu que le désespoir pouvait bien les conduire au suicide ou à la désertion ; mais l'efifet de cette louable intervention dura peu de temps, et peut-être les craintes du lieutenant se fussent-elles réalisées si le hasard n'avait opéré dans la position de notre héros un changement notable.

26 JACQUES PATHU.

Lorsque le colonel passa en revue pour la première fois les hommes de la nouvelle levée, il ne parut pas très-satisfait de son contingent. On l'entendait grommeler à demivoix une série de plaintes contre le ministre de la guerre , qui , disait-il , avait résolu de déshonorer le 8** régiment léger , en lui envoyant , pour compléter ses cadres, le rebut de toutes les classes ; puis il accusait le sort d'exempter tout exprès des gaillards de cinq pieds six pouces pour tomber sur les êtres les plus chétifs et les plus misérables de la génération. Enfin ne sachant plus à qui s'en pren* dre, il attaquait jusqu'aux pauvres conscrits, tout honteux et tremblants, qui osaient à* peine balbutier un mot de réponse à ses rudes questions. Arrivé devant notre jeune homme , il ne put retenir un mouvement de colère.

u C'est se moquer du monde ! » s'écria-t-il avec beaucoup plus d'énergie qu'il n'est permis d'en mettre sous presse, n C'est une infamie d'envoyer au huitième léger un pareil gibier d'hôpital ! Dis-moi, drôle, que crois-tu donc que je puisse faire de toi?

— « Si vous voulez faire pour le mieux , »

LA CONSCaiPTIOll. S7

dit le soldat sans trop s'émouvoir , « vous pouvez me réformer, par exemple.

— « Oui-da ! Si c'est là ton compte, ce n'est pas celui du ministre de la guerre , apparemment. Au fait, je commence à croire que les conseils de révision font comme les femmes à la mode et qu'ils prennent goût aux poitrinaires : c'est sentimental ! »

n était bien évident que la mauvaise humeur du colonel prenait une autre direction : aussi l'état-major commença-t-il à se dérider un peu ; le capitaine d'habillement alla même jusqu'à rire aux éclats de la plaisanterie de son supérieur.

Mais celui-ci, reprenant sa première idée , saisit le jeune soldat par le bouton supérieur de son habit , et lui dit presque aussi durement que la première fois :

» Je veux que tu me dises à quoi tu es bon.

— « Puisque vous ne voulez pas me faire réformer, il faut croire que je suis bon à servir de gabion aux hommes du second rang.

— « Pour cela non, mon brave ; je ne veux pas faire aux balles autrichiennes l'injure de les amollir. Il faut pourtant que je te trouve un emploi. Sais-tu lire?

90 JAC.QVE8 PATaU.

— H Oui, niomieur.

— « Gomment t'appelles-tu ?

— « Julien Gérard.

— t( Eh bien ! Julien Gérard, jsors des rangs ; donne ton fusil au serre-file. Bien. Maintenant va-t'en trouver de ma part le chef de musique du régiment, et dis-lui de te confier un trian> gle ou des cymbales , ce qu'il voudra enfin ; les clarinettes de cinq pieds ne sont pas faites pour toi. »

£t après un nouveau rire du capitaine d'habillement, le colonel termina sa revue sans trop de mauvaise humeur.

Voilà donc la vocation de Julien Gérard immuablement fixée. Désormais il est musicien. Fût-ce l'être le plus mal organisé de la création, n'eùt-il ni la faculté d'apprécier un son ni celle de marquer une mesure , fùt-il complètement privé de ce sentiment qui enchaîne l'un à l'autre les éléments fugilifis de la mélodie, fût-il même dénué de cette passiveté nerveuse qui obéit machinalement à la cadence rhythmique, il est musicien pour huit ans, musicien le jour, musicien la nuit, musicien à toute heure, musicien en tous lieux ; depuis le moment où Ton aura posé ses doigts sur

LA uonscMrnon. 99

Jes trous d'un basson ou sur les clefs d'une darinette, jusqu'au jour où il obtiendra s<m congé, Julien Gérard est tenu de jouer juste et en mesure, sous peine de garder la salle de police. Que la pluie tombe à torrents, que la neige s'amoncelle sur les gaules et sur le shako du pauvre artiste , que la brise l'aveugle, que le froid roidisse les articulations de ses doigts, il n'importe! k grosse caisse a donné le signal, et déjà le ckef de musique prélude; il va falloir suivre, sur un chiffon de papier sans cesse tounnenlé par le vent , une partie concertante criblée de renvois, hérissée de bémols et de bécarres , étourdissante d'arpèges compliqués , éblouissante de triples croches ; ces doigté engourdis et douloureux vont attaquer avec vigueur ou délicatesse (glorieux effets de la discipline) les trilles, lesmartdés et les apogiatures; cette poitrine oppressée par la brise , haletante des fatigues de la marche, va maîtriser son souffle et moduler quelque suave cantilène, ou quelque doux accompagnement.

Encore n'est-«e que demi-mal quand la pluie et la neige, le froid et la fatigue sont les seuls ennemis de notre musicien en uniforme;

30 JACQDS8 PATRO.

mais quelquefois aussi c'est au milieu de la fusillade qu'il se trouve appelé à déployer sou talent; et alors, si autour de lui les boulets et les obus tombent à contre-temps, l'inflexible discipline est là qui lui défend de perdre la mesure et de se troubler devant un trait difficile. Entre le canon qui gronde sa pédale obstinée , le tambour qui roule la basse continue, et les balles qui sifflent à l'aigu, le rôle de notre musicien est de faire entendre l'har^ monie intermédiaire, afin que dans ce bizarre concert, les cris mêmes des blessés, ces erreurs de la partie vocale , se trouvent enveloppés d'accords, et utilisés au profit de l'eflet général.

On voit aisément que dans la position d'un musicien de régiment il y a quelque chose d'étrange et d'exceptionnel ; mais je ne sache pas qu'aucun observateur en ait encore tiré , parti ; il est donc convenable de vous rappe^ 1er qu'entre l'art terrible de tuer les gens et celui de les émouvoir, l'artiste en uniforme a pris sa place à l'extrême limite , c'est-à-dire aussi loin de Mozart que d'Alexandre. En sa qualité de soldat, il souffle dans son instru-* juenl comme ses camarades du centre préseD-

tk coNScmmo!!. 31

tent les armes et font la charge en douze temps ; en sa qualité d'artiste, il est paresseux, insouciant et passablement infatué de son mérite ; comme soldat, il fait le désespoir de ses chefs par son indocilité, son indiscipline et sa mauvaise tenue sous les armes ; comme artiste, il trouve dans les nécessités du service trop d'excuses à l'irrégularité de son talent pour travailler d'une manière sérieuse à devenir véritablement musicien.

Peut-être encore se prendra-t-il de goûts belliqueux ; alors, sa force en matière d'escrime et sa position de non combattant en feront une sorte de parodie du célèbre Benvenuto Gellini; mais enfin, quand les années de service se seront écoulées pour lui dans la salle de police et dans la salle d'armes ; quand il aura gagné quelques chevrons à remplacer des conscrits ; en un mot, quand une dernière feuille de route et un congé en bonne forme l'auront rendu à la liberté de la vie civile , nous le retrouverons d'abord, avec ses allures militaires et son pantalon d'uniforme , dans les orchestres de barrière et dans les guinguettes nomades de la banlieue ; puis, vieillissant sur les tréteaux de Bobèche et de Pail-

3S JAGQIIKS PATAD.

lasse, et enfia, usant son dernier souffle dans une mauvaise clarinette, à exploiter leô oreiUes et la pitié des passants.

Tel eût été probablement l'avenir réservé à mon béros si, par un hasard que son coio> nel n'avait calainement pas prévu, Julien Gérard ne s'était trouvé doué d'une organisation musicale à peu près complète, et ne s'était bientôt épris d'une véritable passion pour son art. Il avait tout à la fois le sentiment le plus sûr de la mesure, l'appréciation la plus exquise de la justesse , l'intuition des accords et de leur enchalfiement, et la faculté native de reconnaître la tonalité. A la vérité, ces qualités lui causèrent, pendant le cours de sa carrière musicale, plus de peines et de douleurs que de jouissance. Les musiques de régiment ne brillent pas toujours, en général, par la justesse et la précision, et à l'époque où Julien Gérard servait dans les armées françaises, on avait bien d'autres choses en tête que de réformer des abus d'harmonie.

Aussi je laisse à penser tout ce que le pauvre jeune homme, trop bien organisé pour son malheur, dut souffrir au milieu des intréf>ides routiniers qu'il avait pour camara-

LA COIfSCRIPTIOH. 35

des. £n fait de musique, eeux*ci ne connaissaient guère que la MarseiUaise et deux ou trois airs impériaux en pas redoublé ; encore fout-il leur rendre cette justice qu*ils les jouaient ayec beaucoup plus de patriotisme que d'ensemble. Pour ocnnble de malbeur, il se trouya que le chef de musique du 8" léger avait la prétention de composer des marches nouvelles et la cruauté de les faire répéter tous les jours aux artistes placés sous ses ordres, sans parvenir toutefois à les faire exécuter d'une façon à peu près intelligible , soit que la partition ne le fiât pas, soit que le talent des exécutants ne pût s'élever à la hauteur de ces oeuvres. Chacune de ces répéti* tiens était, comme on peut bien le croire, un supi^ice horrible pour Julien Gérard. Les secondes clarinettes jouaient trop bas^ la petite flûte jouait trop haut, les instruments en cuivre n'avaient jamais été d'accord, et la trompette surtout dépassait les limites connues de toute fausseté. Julien Gérard tressaillait alors malgré lui, et ses nerls, incapables de supporter de pareils tiraillements, trahissaient toujours par une grimace terrible les souffrances qu'il éprouvait. Souvent même,

emporté par la douleur, 11 se laissait aller à des mouvements de colère et d'impatience qui lui valurent plus d'un coup d'épée de la main de ses camarades. Cependant il était incorrigible, et on se lassa de lui chercher querelle, avant que la raison ou l'habitude ne l'eussent endurci contre les fausses notes.

Mais si son organisation musicale était complète sous le rapport des perceptions ; il faut avouer, pour être juste, que ses facultés mécaniques n'étaient pas portées à un si haut degré. Il jouait de tous les instruments, mais il n'était habile sur aucun, et ne possédait même pas cette adresse à escamoter la note, cet aplomb de mal faire qui tient lieu de talent au régiment, et ailleurs aussi. Bref, il jouait timidement, et semblait avoir peur de lui-même. Cependant, lorsque la chose musicale était en péril, notre homme devenait un héros et puisait dans la situation une force et une énergie incroyables. Dans ces moments d'hésitation où les concertants perdent à la fois le ton et la mesure, où chacun tire à soi quelque lambeau de mélodie, où les basses guettent au passage quelque transition hai^ monique, où les parties intermédiaires s'ar-

LA CONSCMPtlOn. 35

rètent de désespoir, en s'évertuant à reconnaître dans les portées voisines quelque bienheureux signe de ralliement ; dans ces cruels moments, dis-je, on entendit toujours Julien Gérard dominer de son soufQe devenu puissant, le discordant tutti d'erreurs qui tourbillonnaient à son oreille, et rétablir Tordre symphonique si vivement menacé.

C'est ainsi qu'au milieu d'un escadron ramené, un soldat intrépide rappelle à lui ses camarades , les rassemble , les rallie , rassure les plus timides, excite les plus courageux ; puis, quand il a rétabli la ligne de bataille, rentre lui-même dans les rangs et retourne à la charge avec ceux qu'ils a sauvés de la honte. Pendant les premières années de sa carrière militaire, mon héros dut se contenter d'exploits purement symphoniques. Le régiment dont il faisait partie revenait d'Espagne et avait besoin de se refaire. En conséquence on ne l'employait plus, jusqu'à nouvel ordre, qu'à un service de garnison. Julien Gérard utilisa ses loisirs en apprenant la composition, en lisant les partitions de Haydn et de Mozart, et celles des opéras nouveaux de Lesueur et de Chérubîni, heureux s'il se fut

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contenté de jouir en paix des chefs-d'œuvre de ces grands maîtres, si le démon de Fart ne Feût poussé sur leurs traces et n'en eût fait un compositeur 1 Mais un jour, il se sentit au cerveau je ne sais quelle surexcitation nerveuse, Thorizon s'était agrandi à ses yeux, les objets s'étaient colorés pour lui de reflets roses et dorés ; il lui semblait bon de vivre, et le bien-être inouï qu'il ressentait lui permettait de se livrer sans arrière-pensée à une sorte d'admiratipn naïve de son chétif individu. Pour la première fois, peut-être, Julien Gérard s'aimait et se laissait aller aux douces illusions de l'orgueil : personne au monde ne lui faisait plus envie; il laissait sans regret au colonel ses épaulettes d'or, au tambour-major sa taille herculéenne, aux moins habiles de ses compagnons leurs doigts hardis et leurs Inrillants tour de force , lui seul était puissant , lui seul était grand et fort , lui seul était habile, il venait d'enfanter un chefd'œuvre.

Au moins demeura-t^il tout un jour dans cette heureuse croyance , et Dieu sait avec quel amour il fredonna sans relâche le motif favori du morceau qu'il méditait? avec quel

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soin il le nota, de peur qu'un caprice de mémoire ne lui fit perdre son trésor mélodique! Restait une question embarrassante, celle de savoir comment il taillerait ce diamant brut, comment il Fenchàsserait, comment il le produirait au monde. Que faire de cette délicieuse cantilène ? La scandera-t-il à trois temps, à deux temps, à six huit? Serace une valse, une marche, une polacca? Le bloc de marbre sera-tril dieu, table ou cuvette? Question cent fois agitée, cent fois résolue, cent fols remise en discussion; question complexe et délicate , question terrible, qui fit passer à notre héros une journée i»en pleine et une bien mauvaise nuit. Hélas ! le lendemain, Julien Gérard , complètement dégrisé, reconnut avec douleur que sa délicieuse cantilène n'était qu'une plate réminiscence et ne valait pas la peine qu'il avait prise de la noter au crayon.

Cependant ce premier échec ne découragea pas absolument notre compositeur ; son premier essai fut suivi d'autres essais moins malheureux, et je ne vous étonnerai pas sans doute en disant qu'au bout de quelques mois d'études il avait déjà fourni à l'armée

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ses meilleures fanfares et ses pas redoublés les plus entraînants, enfin qu'il avait conquis le grade de chef de musique. Quelques valses habilement dédiées à ceux de ses supérieurs qui se piquaient d'être connaisseurs en matière musicale, avaient suffi pour le mettre en faveur, et le colonel lui-même, revenu de ses premières préventions, n'était pas insensible à la petite gloriole de posséder à la tête de son régiment le meilleur corps de musique de l'armée.

C'est qu'en effet, depuis qu'il était devenu le chef de ses camarades, iulien Gérard avait opéré dans l'organisation du corps de notables améliorations. Une attention continuelle, une expérience de tous les jours, et plus encore un goût sûr et un tact exquis l'avaient bientôt mis à même de connaître et d'apprécier les ressources instrumentales dont il pouvait disposer. Quoique ces ressources fussent assez bornées, il parvenait, par une grande habileté de détails, à tirer un certain parti de son orchestre incomplet. Il faut dire aussi que le caractère âpre et mélancolique de ses compositions s'accommodait volontiers de ces moyens d'exécution , et que l'énergique sim-

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plicité de sa mosique conyenait merveilleusement aux timbres cuivrés et souvent un peu rauques des instruments militaires.

Or, en somme, les résultats étaient satisfaisants, et le colonel paraissait très-glorieux d'avoir créé d'un mot un pareil artiste. Il semblait donc qu'une ère de bonheur et de prospérité s'ouvrit devant notre héros, désormais connu et admiré. Il ne lui manquait plus qu'un libretto et un théâtre pour prendre place au rang des musiciens célèbres de l'époque, et, en attendant que la fortune lui envoyât l'occasion de devenir un grand homme, il se préparait par des études sérieuses et ardentes à profiter de cette occasion. Son esprit actif et pénétrant n'avait pas reculé devant les parties les plus arides de la science ni devant la dissection technique de l'art : la fugue la plus compliquée, le contre-point le plus sévère, n'étaient plus qu'un jeu d'enfant pour lui. £n un mot, il possédait parfaitement ce qu'on appelle le métier, et dominait de toute sa hauteur les difficultés mystérieuses qui défendent aux profanes les abords de la science. Dès lors il pouvait, sans trop de présomption, demanderau ciel ou à

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la terre quelque poëme d'opéra. Vous verrez comment Faccomplissement de ce désir, bien excusable sans doute, entraîna bientôt la perte du jeune artiste.

lîNE PRIMA DONNA.

La petite ville de Béfort , où le 8"* léger tenait garnison , possédait une salle de spectacle assez enfumée et une collection fort curieuse de comédiens amateurs. Le receveur des contributions, le pharmacien de Tendroit, un ancien chef de ballets, et quelques autres personnages non moins importants ne dédaignaient pas de gratifier leurs amis de la représentation des pièces les plus à la mode :

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les r61es de femmes étaient remplis par les dames les plus huppées de la ville, et la citadelle fournissait toujours un honnête contingent de jeunes premiers. On avait commencé par jouer des proverbes, puis on avait joué des vaudevilles, puis des opéras-comiques, et enfin , comme l'influence de FAllemagne se faisait déjà sentir de ce côté de la France, on avait résolu de jouer quelque grand opéra de Mozart. A ceux qui blâmaient tant d'audace chez une troupe d'amateurs , Julien Gérard , qui remplissait les fonctions de chef d'orchestre, répondait par des arguments au moins spécieux. Les amateurs , disait-il , ne doutent de rien , et c'est déjà une garantie de succès ; ajoutons que les amateurs ont moins besoin que les artistes d'études préalables et de répétitions , attendu qu'après vingt essais la chose musicale ne va pas mieux qu'après le quatrième ; quatre répétitions doivent donc suffire , et au delà. Il y a donc économie de temps et de peines. C'est ainsi que Julien Gérard encourageait ses chanteurs et leur dissimulait les difficultés de l'entreprise , en attendant l'occasion de la réaliser.

Cette occasion ne tarda pas à se présenter,

LIf£ PBIHA DONNA. 45

une éclatante victoire vint mettre à Tordre du jour les réjouissances de toute espèce , et les officiers du 8"* léger durent se consoler, en célébrant le triomphe de nos armes , de ne pas avoir pris part à la bataille. Les talents bourgeois et militaires se réunirent donc et se mirent à Tœu vre pour donner une représentation brillante de Don Juan, qu'on apprenait patiemment depuis trois mois. On rafraîchit les décorations nécessaires , on se mit en frais de costumes , on repassa les rôles avec ardeur , et chacun. chercha à figurer convenablement dans . cette solennité musicale. Grâce aux soins de Julien Gérard, la troupe chantante était devenue fort passable. Le personnage de Zerline et celui et dona Ëlvire devaient être remplis par de très-jolies personnes , ce qui ne les empêchait pas d'être assez bonnes musiciennes ; un certain major de cavalerie , joyeux garçon et grand croque-note de garnison , s'était chargé du rôle de Leporello. L'organiste de l'endroit devait représenter don Juan , et, à l'exception de don Octave , qui était peut-être un peu éassé pour servir de cavalier et de vengeur à la fière doua Anna , jamais troupe d'amateurs moins indi-

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gnes de Mozart n'entreprit la noble tâche de mettre à la scène la terrible partition de Don Juan, En somme , tout le monde était musi^ eieriy chacun était plein de bonne volonté , et le chef d'orchestre voyait arriver sans trop d'effroi le moment fatal.

Enfin ce moment était arrivé. La ville entière de Béfort, inquiète, émue comme à l'approche d'un grand événement , attendait l'heure du spectacle avec impatience. Les envieux et les malveillants (et Dieu sait s'il en manque dans une ville de province pour tout ce qui met en évidence quelques personnes de la société ! ) employaient de leur mieux la journée qui leur restait en médisances et en fâcheuses prédictions. D'un autre côté, la faction amie se préparait au triomphe des siens, et affirmait , non sans quelque crainte mal déguisée , que tout était pour le mieux et que le succès ne serait pas douteux un seul instant. Tout à coup un bruit alarmant courut par la ville de porte en porte , de maison en maison , de café en café ; l'hôtel de la mairie s'en émut, et la citadelle elle-même parut s'en ressentir.

Tout cela parce que dona Anna , ou pour

vus FBIMA DORlfA. 45

mieux dire , la belle dame qui devait en rem* plir le personnage , se trouvait prise de Tenrouement le plus absolu et condamnée par tous les docteurs de Béfort à garder la chambre. La stupéfaction et le désappointement succédèrent dans tous les esprits à cette fièvre de curiosité qui agitait les commères et les merveilleux de Béfort. Quant aux personnes les plus intéressées , je veux dire le reste de la troupe , acteurs , directeur , régisseur , souffleur et musiciens, chacun se plaignit à sa guise et querella le destin selon sa fantaisie. Ëlvire oubliait sa longanimité , sa douceur et sa patience inépuisable, pour frapper du pied en jetant un regard sur sa toilette inutile ; Leporello jurait à faire trembler un régiment de dragons ; don Octave soupirait sa déconvenue dans tous les tons et dans les modes les plus inouïs ; mais rien ne pouvait changer l'état des choses , ni rendre la voix à la prima donna. On n*avaît pas , comme dans un théâtre monté, la triste, mais précieuse ressource d'une doublure ; il fallait donc ajourner indéfiniment la représentation, attendre une autre victoire à célébrer , et , pour aviser au plus pressé , contremander les invitations. A

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cet effet, le régisseur du théâtre, jeune avocat de la plus belle espérance , rédigea en fort bons termes la désolante circulaire , et Ton chargea Julien Gérard de la faire imprimer au plus vite.

Je n*ai pas besoin de vous dire combien celui-ci souffrait de ce fâcheux contre-temps. Si les acteurs et les musiciens de Forchestre avaient perdu leur peine , Julien Gérard se trouvait , lui , avoir perdu la peine de tout le monde. Ce fut sans doute Tinfluence de ces tristes pensées qui conduisit le malheureux chef d'orchestre dans le premier café qu'il rencontra sur la route de Timprlmerie , et qui lui fit demander un bol de punch en manière de consolation. Les circulaires pouvaient bien attendre un peu, les mauvaises nouvelles parviennent toujours assez tôt. Julien Gérard s'établit donc dans un coin , alluma sa pipe avec mélancolie , et, après avoir vidé un premier verre , appuya dans ses deux mains son front chargé de soucis. Bientôt un nuage de fumée s'épaissit entre lui et le monde des indifférents, et à l'abri de cette barrière vaporeuse , il se livra pendant un quart d'heure aux plus sombres méditations.

Clfl FUMA DOlfllA. 47

En ce moment un grand brait de chevaux, de voiture^ et de postillons se fit entendre à la porte du café , qui n'était qu'une dépendance du principal hAtel de Béfort. Les habitués se mirent curieusement aux fenêtres , et Julien Gérard , trop heureux de rencontrer une distraction , fit comme tout le monde et s'avança sur le seuil pour voir ce dont il s'agissait. Deux élégantes calèches de voyage , surchargées de malles et de cartons , venaient d'entrer dans la cour avec ce fracas maçonnique par lequel les postillons s'avertissent mutuellement que les guides sont bien et richement payés. Le maître et la maîtresse de l'hôtel s'étaient précipités aux portières et recevaient avec courtoisie deux dames , vêtues avec tout le comfort imaginable , qui descendaient de la première voiture. L'autre calèche paraissait occupée par les femmes de chambre et complétait , au dire des curieux , un train digne d'une princesse ou de la fenune d'un munitionnaire général. Lorsque les fumeurs et les buveurs de bière qui se tenaient dans le café purent distinguer les traits de ces deux dam es, il y eut un murmure général de surprise et d'admiration

bien flatteur pour celle qui en était l'objet. A la vérité. Tune des étrangères ;a'était plus d'âge à exciter une telle émotion dans une troupe de désœuvrés; mais l'autre était si légère et si gracieuse dans ses habits de voyage , elle avait tant de vivacité dans le regard , tant de douceur dans la voix ; ses traits jQns et délicats se détachaient d'une façon si harmonieuse dans le nuage de gaze verte qui se jouait autour d'un élégant chapeau de paille ; elle était si jolie , en un mot , que les curieux négligèrent un instant le billard et la partie de piquet, et que Julien Gérard oublia , en la regardant , sa déconvenue dramatique. Mais lorsque les deux voyageuses furent descendues de leur voiture , il y eut parmi les serviteurs empressés de l'hôtel un mouvement d'hésitation et de reflux qui ne pouvait échapper à Julien Gérard. L'hôte et l'hôtesse paraissaient embarrassés , les garçons les plus alertes demeuraient frappés de stupéfaction. On entendait un concert confus de mots allemands, français et anglais qui semblaient résonner dans le vide : c'était un feu croisé de questions qui retombaient sans réponses , de phrases qui ne pouvaient trouver un écho,

Olfl MUHA DORHA. 40

de mots sans suite jetés au hasard, et qui eussent figuré fort convenablement dans un chœur d'ouvriers de la tour de Babel. Tout cela fut terminé par un éclat de rire de la jolie voyageuse au voile vert , laquelle paraissait prendre plaisir à l'étrangeté de sa po* sition.

Le fait est que pas une seule de ses compagnes, non plus qu'elle-même , ne savait un seul mot de français ni d'allemand , et que , de leur côté , les habitants de l'hôtel ayant récemment renvoyé le seul garçon qui pût répondre dans leur langue aux voyageurs anglais , se trouvaient dans l'impossibilité de communiquer avec les étrangers autrement que par signes. Enfin , la dame au voile vert voulut tenter une dernière épreuve , .et demanda si quelqu'un des assistants entendait l'italien. Personne ne répondait, et déjà les deux dames se dirigeaient avec découragement vers l'escalier que l'hôte leur désignait de son mieux , lorsque Julien Gérard , qui avait pris le temps d'éteindre sa pipe , s'avança vers le groupe interdit , et se présenta comme interprète. La belle dame accueillit ses services avec la plus gracieuse reconnaissance, et,

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par cet intermédiaire, donna ses ordres eomme il lui plat.

Cependant Julien Gérard , tout fier d'être utile à une si charmante personne , oubliait les fatales circulaires dont il était chargé. Comment aurait-il pu y songer lorsque les paroles si douces de la jeune femme étaient toutes pour lui seul, et ses sourires tous pour lui seul , et ses regards toujours pour lui seul? Pas une volonté dont iLne fût l'interprète , pas un désif dont il ne fut le confident; c'était une continuelle communauté de sentiments et d'actions , d'idées et de paroles, semblable à celle qui existe entre l'àme et le corps. Gérard était heureux de voir qu'on ne pouvait se passer de lui. Peu à peu la causerie était devenue plus animée , et après avoir fait le service de cavalier servant , Gérard en exerçait le privilège , en assistant aux préparatifs de séjour que faisaient les étrangères. Bref , il ne songeait pas plus à se retirer que s'il eût été le compagnon de voyage de ces aimables dames, lesquelles, à vrai dire, ne pensaient nullement à le renvoyer. Outre qu'il leur était utile comme interprète , Gérard causait bien et n'interrogeait qu'avec

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discrétion. Son uniforme laissait deviner un oi&cier, et son langage dénotait un homme bien élevé.

On lui fit les questions d'usage sur la ville, sur les habitants , sur les moyens de distraction qu'on pourrait y employer. Le développement de ce dernier chapitre amenait tout naturellement notre musicien à raconter comme quoi tout le monde à Béfort allait être fort désappointé à l'occasion d'un enrouement intempestif et d'une représentation manquée. Gomme la dame au voile vert paraissait prendre grand intérêt à cette mésaventure, Gérard entra dans les détails les plus circonstanciés et les plus douloureux, dépeignit le désespoir des acteurs et des actrices , la désolation de toutes les mères de famille qui avaient préparé pour leurs filles les fins charmantes toilettes , le chagrin des autorités réduites , pour célébrer une victoire , au programme le plus mesquin ; enfin il exprima ses propres regrets en se faisant connaître pour ce qu'il était et en déclinant ses qualités de chef de musique du régiment en garnison , et de chef d'orchestre du théâtre de la ville.

53 JAGQVB8 PATRC.

Julien Gérard avait tout dit, et songeait enfin à se retirer lorsque la dame au voile vert Tarrèta , et , après quelques paroles échangées en anglais avec sa compagne de voyage , lui dit avec simplicité que la ville de Béfort pouvait être tranquille ; que les auto* rites pouvaient calmer leurs douleurs et les jeunes filles préparer leurs toilettes; que> pour lui, Julien Gérard, et pour le remercier de sa complaisance , elle se chargerait du rôle de dona Anna, et ferait de son mieux. L'étonnement de notre chef de musique ne saurait se décrire : il chancela , balbutia , rougit , pâlit , et finit par s'écrier :

— Vous êtes donc un ange !

— Non , vraiment , dit la jeune dame ; mais je connais assez bien la partition de Don Juan pour espérer que mon rôle ne sera pas le plus mal rempli.

Et à ces mots , elle tira d'une de ses malles un volume magnifiquement relié , qu'dle présenta à Julien Gérard.

— Si vous doutez de moi , dit*elle , faitesmoi répéter à votre guise.

Crérard prit la partition ; mais aussitôt , se courbant d'une façon toute chevaleresque de-

cm PRIMA DONRA. 53

vant la belle étrangère , il lui rendit le yo* lume. C'est que , parmi les riches arabesques* qui en décoraient la couverture, Thumble musicien de régiment venait de lire, imprimé en lettres d'or, un nom bien connu alors dans le monde musical , celui de Garlina B*^*. A ce nom , que ceux de Sontag et de Malibran n'ont pu faire oublier , Gérard se sentit pénétré de respect ; une fois en sa vie il avait parlé à Napoléon sans éprouver la moindre émotion , mais le pauvre homme ne savait plus comment se conduire en présence de cette femme, qui était regardée comme la plus parfaite cantatrice et la plus glorieuse artiste de ce temps-là. Peut-être aussi le maestro tremblait-il devant la nouvelle responsabilité dont il allait se trouver chargé. Son orchestre serait-il assez docile , assez sûr de l'exécution? Les chanteurs sauraient-ils leurs rôles? Ne seraient-ils pas écrasés par la comparaison ? Crérard faillit devenir fou de bonheur et d'inquiétude. Cependant, lorsqu'il fut un peu remis, il prit congé tant bien que mal de la célèbre voyageuse , et s'empressa d'apprendre au reste de ta troupe qu'il avait trouvé une doublure pour remplir le

54 JâCQvu PAno.

rôle de dona Anna , car, suivant le désir de Carlina , il garda pour elle Fincognito.

A l'heure dite, chacun fut à son poste, et la représentation commença. Les premiers accords de l'introduction furent écoutés avec une attention un peu hostile chez quelques- * uns, religieuse chez les autres; mais bientôt la puissance de la musique domina tous les sentiments qui pouvaient distraire rassemblée ,.et le génie de Mozart éclata de manière à faire oublier les exécutants. L'orchestre, habilement soutenu par son chef, animé par ce génie dont il reproduisait les accents, surmonta avec bonheur les difficultés de l'ouverture. Puis vint Leporello, qui recueillit sa part d'applaudissements ; mais lorsque dona Anna parut , furieuse , échevelée , et que la petite ville de Béfort rententit de ses cris de désespoir , les spectateurs frissonnèrent, Julien Gérard pâlit, et l'orchestre hésita un moment : bientôt cependant, comme un cheval généreux qui sent l'éperon, l'accompagnement se releva plus net, plus précis que jamais , et tous les exécutants, entraînés par l'admirable cantatrice, la suivirent dans une région musicale dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.

UNE PEIMA BOIfllA. 55

Il fallait que Fémotion fût bien grande, car personne ne s'aperçut que dona Anna chantait en italien, pendant que Leporello et don Jiian parlaient allemand. Mais quand on fut revenu de la première surprise, nul ne songea à se plaindre de cette bizarrerie. On se demandait vainement quelle était cette cantatrice inconnue, cette actrice si belle, si passionnée. Dans l'orchestre, dans la salle, dans les coulisses , c'était un enthousiasme inouï, cottune si ce peuple, moitié allemand, moitié français, eût éprouvé tout à coup un accès de cette frénésie italienne qui envahit tout, comme les laves du Vésuve.

Quant à Julien Gérard , il essayait de reprendre son sang-froid et de dompter les battements de son cœur ; mais ses yeux rencontraient trop souvent ceux de la cantatrice pour qu'il lui fût possible de redevenir maître de lui-même. Tant que dona Anna fut en scène , le maestro ne fut jamais que l'instrument passif d'une volonté plus forte que la sienne , il conduisait l'orchestre, mais il était lui-même entraîné par ces accents si énergiques et si puissants ; jamais Garlina n'avait rencontré un chef d'orchestre aussi docile ,

56 l/kCQUU PATBC.

aussi habile à deviner ses intentions, à saisir ses caprices. Que dire maintenant du reste de la représentation? Ce fut un enehantement continuel. Les dames jetaient leurs bouquets aux pieds de Finconnue, les hommes s'y fussent volontiers jetés eux-mêmes. Enfin la pièce finit au milieu du plus grand enthousiasme, et chacun s'en alla bien décidé à savoir le véritable nom de cette mystérieuse dona Anna.

Mais, le lendemain, Garlina avait quitté la ville au grand désappointement de ses admirateurs les plus passionnés. Il ne restait plus d'elle à Béfort que la partition de Don Juan, dont elle faisait hommage à Julien Gérard, et un petit billet à l'adresse du maestro, pour lui faire accepter ce souvenir et lui apprendre qu'elle s'était engagée pour deux ans au théâtre de Dresde.

Alors seulement Gérard reconnut qu'il aimait Garlina.

Soumis à l'influence de ce sentiment qu'il ne connaissait pas encore, Gérard devait considérer le monde sous un aspect nouveau. Mais cette phase de la vie, si belle et si brillante pour quelques-uns, se présentait à lui avec des circonstances funestes , et ce qu'on appelle le prisme de l'amour ne faisait rayonner à ses yeux que des teintes mélancoliques et sombres. C'est que les destinées de l'artiste

s^avançaient , et que le dernier âge de son cœur était arrivé. Jamais , du reste, passion plus désintéressée n'avait fait battre le cœur d'un homme. Gérard aimait sans espoir et sans égoïsme ; seul il connaissait le secret de son amour. C'était une sorte d'admiration mystique , un souvenir triste, un dévouement absolu et muet. Chacune de ses pensées évoquait l'image gracieuse de Carlina ; mais ce léger fantôme n'était plus la riante voyageuse au voile vert , ni la sublime dona Anna : c'était une pâle et douce figure que semblait animer un sourire de compassion.

Depuis le jour où il avait entrevu la brillante cantatrice , le chef de musique avait pris en singulière aversion le genre de vie auquel il était astreint par la discipline militaire. Son âme était à Dresde, son cœur était auprès de Carlina. Sa pensée la suivait partout, et cependant il lui fallait chaque jour retomber prosaïquement dans les nécessités du service , et quitter pour une ennuyeuse parade ou une répétition péniUe les tristes et douces rêveries auxquelles il aimait à s'abandonner. La musique du régiment commençait à se ressentir des distractions de son chef.

LA DtSBKTlOlf. 5tf

Pea àpeu les anciennes habitudes reprenaient le dessus, l'exécution devenait molle et indécise, les instruments semblaient se désaccorder comme un vieux piano, et Julien Gérard ne disait rien ; autour de lui la mesure manquait, et il restait impassible ; le cuivre sonnait faux, et rien ne trahissait en lui la moindre émotion ; les clarinettes escamotaient les notes , et Julien Gérard laissait faire : il se souciait bien, vraiment, de marches et de pas redoublés ! à peine savaiMl ce qu'on jouait à ses oreilles, à peine daignait-il donner le signal à ses subordonnés : la chose musicale allait comme elle pouvait, tant bien que mal , sans que personne s'en inquiétât le moins du monde.

Un changement si notable dans les habitudes et le caractère de Gérard ne pouvait pas échapper longtemps à la perspicacité de ses camarades. A le voir, toujours triste et morose, rechercher la solitude et le silence, les malins du régiment devinèrent tout de suite qu'il composait un opéra. Il faut bien vous avouer, à la honte ou à la gloire de mon héros , que la supposition de ces messieurs était juste. Je laisse à de plus habiles le soin

66 JA<]QIJS8 PATBO.

d'expliquer comment, chez un grand nombre d'individus, la passion comprimée tend à s'échapper sous une forme artistique ou littéraire; comment Famour a inspiré quelques chefs-d'œuvre et une innombrable quantité de niaiseries ; comment les vers, la prose, la statuaire, la peinture, la musique, sont autant d'éruptions de l'intelligence humaine causées par une passion comprimée. Toujours est-il vrai que Gérard avait subi, comme tant d'autres, cette fatale influence ; comme tant d'autres, il faisait son chef-d'œuvre faute de pouvoir mieux employer son temps. Je m'en rapporte à Fimagination de tous les amoureux pour le soin de fixer la dose de mélancolie, de grâce, d'énergie, de passion, qui dut entrer dans la composition de cet opéra. Je ne l'ai jamais entendu : mais vous verrez plus tard ce que pouvait être la musique de Gérard, en la jugeant d'après le seul morceau qui nous en reste , et en procédant, suivant un usage fort respectable, par induction du connu à l'inconnu.

Chargé du double fardeau d'un opéra inédit et d'une passion secrète, Gérard pâlissait et maigrissait à vue d'œil; et déjà ceux de se*

LA DiSSRTlON. 01

camarades qui lui portaieot intérêt s'inquiétaient de sa santé, lorsque tout à coup les couleurs reparurent sur ses joues et la gaieté dans ses yeux. Ce ne fut qu'un éclair; mais quelle maladie invétérée n'aurait pas cédé un instant au bonheur qui arrivait à notre héros? n avait osé écrire à Garlina, et elle venait de lui répondre. U avait réclamé son avis sur quelques fragments de son opéra, et elle les trouvait bien. Il demandait humblement la permission de lui dédier son œuvre, et nonseulement elle acceptait, mais elle voulait la faire jouer à Dresde et y chanter le principal r^e. Gérard se sentit renaître ; il se mit à travailler avec une ardeur inouïe , et ne négligea pas, comme on le pense bien, de continuer sa correspondance ; Garlina était toujours bonne et aimable, Gérard plus épris que jamais, et ce bonheur épistolaire dura deux mois.

Mais, au bout de ce temps, les choses changèrent de face. La guerre continentale, un moment interrompue , venait d'éclater avec plus de fureur que jamais, et le ministre, peu soucieux de déranger l'existence artistique du pauvre Gérard, envoyait en campagne le

69 JACQUES PATRC.

régiment dont il faisait partie. Un beau matin, tout le monde se mit en route , avec armes , bagage et musique, aux cris de : Vive l'empereur ! et au bruit du canon des forts. Le 8* léger était embrigadé dans Favant-garde de cette grande armée qui devait aller jusqu'à Moscou et s'y briser. Mais dans le moment du départ, le soldat ne prévoit jamais que des chances favorables , et croit sentir dans sa giberne le poids du fameux bâton de maréchal. Gérard fut seul peut-être à regretter la vie paisible de garnison, le seul qui ne fit pas, en quittant Béfort, quelque rêve ambitieux de gloire et d'épaulettes. Décidément c'était un mauvais soldat. Il ne prévit qu'une chose, c'est que les marches et contre-marches sont très-fatigantes, et qu'une fois en campagne il lui serait bien difficile de terminer son opéra, et impossible de continuer sa correspondance avec Garlina. Toutefois, au milieu de ces fâcheuses considérations , une douce pensée soutenait son courage : il espérait que, l'armée française allant en Allemagne, les hasards de la guerre pourraient le pousser jusqu'à Dresde.

Il serait inutile de suivre pas â pas la for-

LA OtoEBTIOR. 65

tune de notre héros pendant le cours de cette campagne. Comme il ne professait aucun enthousiasme pour le métier de soldat, on conçoit que les peines de la guerre n'avaient pour lui aucune compensation. Il n*est pas gai, après tout, de faire quatre ou cinq cents lieues à travers les balles et les obus , avec une clarinette à la main. Le soldat du centre court les mêmes dangers, il est vrai ; souvent même, livré en pâture aux batteries dévorantes, sacrifié, conune un rempart de chair et d'os, pour amortir Teffet d'une charge de cavalerie, placé comme un plastron entre les coups de l'ennemi et le cœur de l'armée, il se dévoue passivement à la mort et l'attend sans espoir de salut; mais au moins est-il armé d'un fusil, au moins peut-il, en tombant, se venger par un dernier coup de feu ; ou, si la balle du mourant se perd inutile , rien ne lui défend cette pensée, peu chrétienne sans doute, mais assez naturelle, qu'avant d'avoir été descendu lui-même il en a descendu bien d'autres.

Quant au musicien, s'il n'est pas considéré absolument comme chair à canon , son rùle n'en est pas moins passif que celui de ces vjc-

64 JACQUBS PAT&II.

Urnes de Part stratégique , et sa seule arme , son seul instrument de vengeance est une mauvaise épée sur laquelle on ne peut même pas s'appuyer pour mourir. Le plus brave refusera peut-être d'aller se faire tuer à la bouche d'un canon s'il n'a pas quelque crosse de fusO, quelque poignée de sabre à serrer dans sa main au moment de son agonie ; mais confiez une arme au premier venu , il y a dix contre un à parier que vous en ferez un héros. On pardonnera donc à Julien Gérard de n'avoir illustré sa carrière par aucun exploit militaire.

Une seule fois , pourtant , il lui arriva de ramasser le fusil d'un soldat blessé et de casser la tête à un pauvre diable de lancier prussien ; mais , bien qu'il se soit reproché depuis cet acte belliqueux , je vous dirai , pour l'en justifier , qu'il faut écarter de lui tout soupçon de préméditation et admettre en sa faveur un grand nombre de circonstances atténuantes. C'était vers la fin d'une marche longue et pénible ; le régiment étant un peu en désordre, les voitures et les bagages, faiblement escortés , gravissaient lentement un chemin défoncé par l'artillerie. Gérard

LA D£SBRT10If. C5

était resté en arriére avec quelques traînards, et fumait tranquillement sa pipe en songeant à Garlina. Tout à coup , un cliquetis d*armes et un grand bruit de chevaux se font entendre : deux ou trois fantassins roulent sur le pavé, le reste se jette dans une sorte de ravin qui bordait l'un des côtés de la route , et Julien Gérard se range à l'abri d'une charrette pour laisser passer l'orage de coups de lances qui tourbillonnait autour de lui. Bien lui prît d'être prudent : il y avait là sur la route une trentaine de fourrageurs , courant d'une voiture à l'autre , galopant à fond de train sur les fantassins isolés et surpris, coupant à coups de sabre les traits des chevaux et pillant tout ce qu'ils croyaient pouvoir emporter. Pendant que les vivandières criaient, que les charretiers demandaient grâce en esquivant de leur mieux les coups de hampe ; pendant que deux ou trois grognards faisaient le coup de fusil en attendant du renfort, Gérard restait impassible près de sa charrette. Tant qu'on voulut bien s'occuper des autres voitures , il n'eut pas une pensée hostile , pas une idée de meurtre. Mais bientôt, après avoir ravagé toute la ligne du convoi , la troupe

06 JACQUES PATRV.

des fourrageurs se rapprocha de Gérard , et , malgré le danger qu'il pouvait y avoir à conserver son poste , celui-ci ne voulut pas l'abandonner. N'avez-vous pas déjà deviné que parmi les bagages entassés dans cette charrette se trouvait la malle de l'artiste avec la partition de son opéra et les lettres de sa bien-aimée? En défendant un pareil trésor, Gérard défendait plus que sa vie ; je n'hésite donc point à regarder comme légitime le meurtre qu'il commit en cette occasion ; d'ailleurs , la fatalité le poussait ; un fusil tout chargé gisait à ses pieds ; il n'eut que la peine de le prendre et de l'armer. Les cavaliers prussiens avaient mis pied à terre pour fouiller à leur aise dans les malles ; l'un d'eux , pour son malheur, s'approcha de Julien Gérard ; celui-ci abaissa d'une certaine façon le canon de son fusil , posa le doigt sur la gâchette , et le coup partit.

Au même instant , une grêle de balles siffla aux oreilles de notre héros , et une épaisse fumée l'environna. Quand il put distinguer quelque chose , les lanciers étaient l^ien loin dans la plaine, un peloton de voltigeurs du régiment se reformait sur la route.

et quatre ou cinq chevaux prussiens mangeaient tranquillement la paille qui s'échappait des voitures , en attendant qu'on les fit prisonniers de guerre.

Ce bel exploit ne mit pas Gérard en goût d'aventures militaires , mais ne laissa pas que de lui faire honneur auprès de ses chefs. D'ailleurs le sang-froid avec lequel il remplissait ses fonctions de musicien dans les circonstances les plus périlleuses , le mépris de la vie , l'abnégation qu''il montrait en toute occasion , lui avaient donné une haute réputation de courage passif, et lui avaient gagné l'estime de son colonel. L'heure approchait où cette estime allait s'évanouir , où Julien Gérard , jusque-là vainqueur de sa mauvaise fortune , allait enfin lui céder. £n effet , au grand scandale du régiment , au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient Julien Gérard , on répandit un beau matin les bruits les plus injurieux sur le compte de notre héros. Ce ne fut d'abord qu'un murmure de médisance , un douté calomnieux , un soupçon plus ou moins malveillant ; mais peu à peu ce murmure devint une clameur, ce doute une certitude , ce soupçon une accusation en

68 JjkCQUSS PATaU.

forme. Julien Gérard, dit-on, venait de passer à Fenneuii avec armes et bagages.

Que répondre à une telle imputation ? Pour moi , historien fidèle , ce n'est pas une douleur médiocre que d'être réduit à l'aveu du crime de Gérard. J'aimerais bien mieux, sans doute, chercher un dénoûment glorieux à ses aventures dans une échauffourée comme celle dont je viens de parler ; mais c'est désormais l'histoire d'un déserteur que je dois xous achever.

Oui , Gérard avait déserté : ses effets , ses papiers , sa musique ne se retrouvaient plus ; il fallait bien se rendre à l'évidence et convenir que la disparition de ces objets condamnait leur propriétaire absent. On fit bien quelques recherches , pour la forme, mais au bout de quelques jours le chef de musique était remplacé. Or , au régiment , et en campagne, on vit trop vite, et les émotions se succèdent trop rapidement pour que le souvenir d'un épisode entre tant d'autres puisse durer longtemps. Julien Gérard fut donc bien vite oublié , excepté par la justice militaire , qui ne perd jamais de vue ses vengeances légales , et qui , pour être patiente quand elle ne peut

LA DÉSERTIOn. 69

pas faire mieux , ne s'en montre pas moins expéditive dans l'occasion.

Quel motif si impérieux avait pu jeter Julien Gérard à travers les champs ennemis , loin de ce drapeau qui est encore la patrie ? Gomment avait-il été amené à forfaire à l'honneur ? Comment avait-il oublié son devoir de Français et de clarinette , et bravé la peine terrible qui attend le transfuge ? C'est qu'il n'y avait plus pour lui ni drapeau ni patrie , et que son âme était absorbée par un sentiment plus fort que le soin de son honneur. L'honneur [militaire avait toujours été pour Gérard un mot vide de sens : il voulait être artiste et rien de plus ; la gloire de son nom ne le touchait pas le moins du monde sous le point de vue guerrier, et pourvu que Carlina, la belle cantatrice , voulût bien se laisser aimer de lui , pourvu qu'elle chantât la musique qu'il avait composée à son intention, pourvu que son opéra fut joué et applaudi , pourvu qu'on le considérât un jour comme un digne élève de Mozart et de Haydn, il se souciait fort peu de l'opinion de son colonel et de passer pour un traître aux yeux du ministre de la guerre. Il avait déserté sans honte

70 JACQUES FATBC.

comme sans peur , au moment où l'armée s'était*assez approchée de Dresde pour que le pouvoir d'attraction renfermé dans cette ville agît comme un aimant sur l'organisme du musicien et de l'amoureux. Garlina était là , qui l'appelait de toute la puissance de ses charmes , et sans plus d'hésitation il se décida à la rejoindre et à lui porter sa partition, qu'elle connaissait déjà en partie et qu'elle lui promettait toujours de faire jouer.

Gérard partit donc un soir pour Dresde avec son précieux opéra et sans prendre d'autres précautions que celle de changer son uniforme contre un costume de paysan. Il avait environ dix lieues à faire et ce furent dix lieues d'espérances platoniques et d'extases musicales. L'air était pur et frais, la campagne belle et souriante , la route était facile et conduisait au bonheur. Gérard parcourut ces dix lieues sans regretter un seul instant le bivouac français , sans songer aux dangers que pouvait cacher la tranquillité de la nuit , sans penser à autre chose qu'à son opéra et à son amour. A la pointe du jour il était aux portes de Dresde , lorsqu'un vigoureux wer da ? lancé à travers les brouillards du

LA DtSERTIOll. 71

matin par quelque grenadier saxon, vint rappeler notre héros aux réalités de la vie positive , et le forcer à réfléchir sur sa position. Dresde était là , sous ses yeux , et pourtant il ne pouvait en approcher sans répondre préalablement à cette impérieuse interrogation du qui vive, ou sans se résigner à recevoir deux onces de plomb dans la tête.

Encore ne fallait>il pas perdre le temps en délibérations , car un second wer da? accompagné d*un petit craquement sec et menaçant, vint lui apprendre que le grenadier tenait beaucoup à obtenir une réponse, et qu'il avait armé la batterie de son fusil. Gérard ouvrait déjà la bouche pour avouer sa qualité de déserteur et se mettre à la disposition de l'ennemi , lorsqu'une voix vibrante, partie d'auprès de lui , prononça quelques paroles sacramentelles , dont le premier effet fut d'apaiser subitement la curiosité fâcheuse du factionnaire. Gérard se retourna pour remercier le protecteur officieux qui avait si bien répondu pour lui et se rapprocha de ce personnage. C'était un jeune homme de petite taille, de figure douce et maladive, qui tenait sous le hras4in rouleau de musique, ot

73 JAGQVM PâTBU.

à la main une botte à violon. Gérard se sentit rassuré en songeant aux liens de confraternité qui devaient exister entre lui et cet inconnu. Ce dernier se chai^ea d'entamer la conversation.

— Les portes sont encore fermées, dit-il, et nous n'entrerons pas avant une heure.

— Tant pis l dit Gérard , car la matinée est humide et le brouillard malsain : voulez-vous fumer une pipe comme préservatif?

— Volontiers, reprit l'autre, quoique le remède ne vaille guère mieux que le mal.

— Je ne sais pas trop s'il me sied de vous plaindre ; cependant , peuton vous demander ce qui vous oblige à humer l'air froid du matin !

— Bah! il faut bien se divertir un peu. J'ai obtenu du gouvernement militaire un laissez-passer pour Radeberg , un petit bourg à trois lieues d'ici , où j'avais une cousine à .marier et à faire danser. On a bu , on a valsé, comme si les Français étaient à cent lieues , et me voilà de retour avec une seule corde à mon violon.

— Je vous en fais mon compliment , dit Gérard ; cela prouve que la fête était joyeuse :

LA BtSSlTIOll. 73

maintenant, permettez-moi de répondre à votre confidence par une autre et de réclamer de vous , en votre qualité d'artiste , un service signalé ; je suis musicien coAune vous et je n'ai pas de laissez passer. Vous m'avez déjà sauvé du coup de fusil de cet enragé factionnaire ; il faut que vous me sauviez maintenant des rondes et des patrouilles.

£t alors , sur les bienveillantes paroles du musicien allemand , Gérard lui conta l'histoire de sa désertion , sans lui rien cacher des motifs qui l'avaient jeté dans cette voie périlleuse ; il lui parla de ses projets , de ses espérances, de ses travaux, de ses œuvres, et enfin au bout d'une heure les deux artistes s'entendaient si bien que le Français consultait l'Allemand sur le mérite de sa partition et que celui-ci en feuilletait les pages en connaisseur et souvent en admirateur étonné. Bref, lorsque l'heure de l'ouverture des portes eut sonné , ce ne fut pas l'Allemand qui parla le premier de pénétrer dans la ville. Quelques heures après , Gérard était aux pieds de Carlina , dont son nouvel ami lui avait sans peine indiqué la demeure.

Carlina reçut son adorateur en femme que

JACQtTS PATRU. S^.. 7

74 JACQUES FATRV.

n'étonne aucune aventure bizarre; elle trouva tout simple que Gérard eût joué sa tète contre le plaisir de la voir et payé de son honneur la gloire de faire représenter un opéra. D'ailleurs elle n'était pas habituée à réfléchir longtemps sur les positions difficiles, en sorte qu'elle ne songea qu'à faire recevoir l'opéra de son protégé , sans s'inquiéter autrement des suites. Au bout de quelques mois de démarches et de sollicitations , le directeur du théâtre cédait à ce qu'il appelait le caprice de sa prima donna , et mettait en répétition l'œuvre de Julien Gérard. Mais le destin n'avait favorisé le pauvre sergent de musique pendant ce peu de temps quepour le frapper d'une manière plus terrible au moment du triomphe. Le jour même de la répétition générale , la grande voix du canon vint troubler les acteurs dans leurs études et l'auteur dans sa joie. Que dire maintenant pour reculer le dénoûment fatal de cette histoire? Faut-il décrire les opérations du siège , peindre l'inquiétude des habitants , la frayeur de Garlina, l'insouciance de Julien? Ce sont là des épisodes auxquels vous ne voudriez peut-être pas vous arrêter. Vous savez comment Dresde

fut pris. Quant à Julien , trahi par les afiîches du théâtre , il fut bientôt retrouvé par ses compatriotes.

Hélas ! on agit avec ce pauvre musicien comme avec un soldat : on lui fit l'honneur d'assembler , tout exprès pour lui , un conseil de guerre; le capitaine rapporteur groupa contre lui, dans son réquisitoire , toute sorte dé circonstances aggravantes , et malgré le talent oratoire que déploya pour la défense un avocat nommé d'office , Julien Gérard fut condamné à mort.

Le docteur fit une pause de quelques mi* nutes ; Emilie était émue ; mais Jacques Patru , quoique ayant montré quelque intérêt pour les infortunes du sergent de musique , restait assez froid à ce dénoûment , lorsque le docteur reprit :

— Et maintenant , mon cher Jacques , si vous me demandez pourquoi toute cette histoire, et comment elle a trait à ce que je vous disais tantôt, que souvent le génie meurt inconnu , je me bornerai à vous répondre que le jeune homme maladif qui avait applaudi à la partition de Julien Gérard , avait nom Maria Weber. Le croyez-vous juge compétent?

76 JAGQUI8 PkthV,

— Mais enfin ne reste-t-il rien de cet admirable ouvrage? dit Jacques Patru en souriant avec ironie.

— Attendez donc la fin de mon histoire , répondit le docteur. Le colonel, qui avait réellement de Faffectionpourla créature qu'il croyait avoir formée, profita de sa toute-puissance pour sauver à sa manière Julien Gérard . Le sergent de musique fut amené sur le lieu de Texécution : on lui banda les yeux , on le fit mettre un genou en terre à vingt pas d'un peloton de fusiliers, et le peloton le tira. Julien Gérard tomba la face contre terre. Une heure environ après l'exécution , un de ses amis du régiment vint le relever. Les balles avaient été retirées des cartouches , le corps de Julien était sain et sauf; mais malheureusement son esprit avait été frappé ; il était devenu fou, il l'est encore, il le sera toujours. Sa folie est bien douce du reste : il se croit dans le ciel ; il entend les concerts des anges ; il prétend qu'il est un des exécutants dans les symphonies que compose sainte Cécile.

Que voulez-vous, madame ! ajouta le docteur en se tournant vers Emilie, Garlina ne

LA DÉSEBTION. 77

TOUS ressemblait pas ! Elle n'éprouva que de rhorreur pour l'état où elle avait mis cet homme si dévoué à son amour et à son art , et bientôt elle l'abandonna à jamais.

Telle fut la fin de ce long récit que le narrateur ne fit suivre d'aucune réflexion, et qui cette fois ne fut point l'objet de remarques ironiques.

Puis, après quelques instants de silence, le docteur prenait congé des deux amants , et disait à Jacques Patru en serrant la main d'Emilie encore tout attendrie :

— Aimez bien cette femme-là, vous lui devez tout, la raison, le génie, le bonheur.

MJEM DANGERS DE LA 1I1JSI$IJE.

<*^Wh

On célébrait la fête du bairam , à Bagdad : la voix des muezzins retentissait sur toutes les places publiques, et les minarets, comme des flèches de fer, élevaient dans les airs leurs aiguilles étincelantes. La ville entière était illuminée, et des myriades de lumières, serpentant en guirlandes sur le fond azuré du ciel, donnaient à la cité bénie un aspect magique. Seulement tout restait calme et silencieux : les fêtes des musulmans ne sont pas, comme les nôtres, empreintes de ce caractère remuant qui distingue les peuples de FOccident, et avant tous le peuple français. En

83 LB8 DAÎIGEKS DE Lk MUSIQUE.

Orient, on adore Dieu gravement, solennellement , sans mélange d'affectation extérieure et de distractions mondaines, et Ton croirait risquer le salut de son âme, si Ton consumait en plaisirs un des grands jours consacrés au culte, aux ablutions, aux prières et aux expiations.

Le calife Haroun-al-Raschîd, le plus grand des califes, si Ton en croit la tradition des Mille et une Nuits, sortit avec son vizir Giaffar pour voir par lui-même ce qui se passait dans la ville et aux environs, et s'assurer que tous les musulmans suivaient exactement la loi du prophète et observaient fidèlement les pratiques prescrites par le Coran. D'ailleurs ces sortes de promenades mystérieuses étaient assez de son goût. Quoique bon musulman (et assurément personne ne se fût permis d'en douter) , il ne détestait pas les aventures, et aimait à se mêler incognito à la vie privée de ses sujets. Aussi quel parti les conteurs orientaux n'ont-ils pas tiré de cette disposition d'esprit remuante et curieuse ! Tantôt le calife redresse un tort, punit un crime, découvre un grand talent jusque-là enfoui dans l'obscurité ; tantôt il rencontre un portefaix qui lui

LES DANGERS DE LA MDSIQrE. 83

donne des leçons de morale, ou fait rendre gorge à un injuste cadi. Et quelles histoires on lui raconte ! déjeunes princes, beaux comme le jour, devenus tout d'un coup borgnes pour avoir déplu à quelque mauvais génie ; trois sœurs transformées en chiennes noires ; des poissons enchantés, et des statues parlantes, et des femmes muettes. Heureux calife qui n'a qu'à se promener pour rencontrer un miracle; heureux ce beau climat d'Orient, où la réalité est si merveilleuse qu'on est obligé d'imaginer d'incommensurables merveilles pour surpasser la réalité !

Bans ces excursions quotidiennes, Giaffar était le compagnon fidèle du calife. Ce Giaffar est le type du dévouement absolu et de l'obéissance passive, comme le calife est le type de la grandeur et de la magnificence. Les aventures plaisent peu à Giaffar; il aime au contraire le repos, la paresse, la fumée du narguilé et la sieste après le repas : mais il est grand vizir, et suivre le calife à tout moment, en tout lieu, détourner les orages qui menacent sa tète, subir les reproches et laisser à son maître tous les éloges et tous les plaisirs, ce sont là les devoirs de sa charge,

84 LES RAHGBBS AI LA HD8IQUB.

et Giaffar n'oserait y manquer. Bans cette association du maître et du serviteur, celuilà représente Faction et celui-ci la passiveté. A Fun les génuflexions, les actions de grâces, les festins splendides ; à l'autre les vociférations, les dangers de toutes sortes, et, s'il y a lieu, les coups de bâtons. Nous devons le dire à la gloire de Giaffar, jamais vizir ne joua mieux son rôle ; jamais dans l'histoire on ne l'entend se plaindre, ni regretter son gite, ni invoquer Mahomet et le prier de changer l'esprit aventurier de son maître. S'il se permet de donner quelques conseils au calife, c'est avec la plus grande discrétion, et sans jamais laisser paraître Fintérét personnel : modèle d'abnégation, de bonhomie, de fidélité; véritable musulman des beaux jours , sacrifiant tout à son maître , même le soin de sa conservation qui pourtant lui est bien cher ; admirable et digne bourgeois de Bagdad, s'il n'eût été grand vizir !

Ce jour-là le calife et son digne ministre s'avancèrent assez loin dans la campagne, prêtant l'oreille au moindre bruit, et se garant avec grand soin des patrouilles qui passaient de temps en temps et auraient pu les

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embarrasser par leurs questions. Ils portaient un costume modeste, à peu près semblable à celui des marchands , et rien en eux ne décelait Foubli d*une haute position, si ce n'est Fair de grandeur du calife qui ne Fabandonnait jamais, et Fair embarrassé et craintif du vizir traînant avec précaution ses babouches Fune après l'autre, et tâchant de découvrir dans l'ombre quelque embûche tendue à sa crédulité native. Le calife marchait le premier, et Giaffar le suivait par derrière, récapitulant en son esprit les diverses aventures où il avait joué un rôle et tous les dangers qu'il avait déjà traversés ; au lieu de courir la campagne comme un porteur d'eau ou un vendeur d'amulettes, hélas ! il eût été si heureux de rester dans son palais à fumer tranquillement dans une pipe d'ambre et à contempler silencieusement, en vrai musulman, les blanches épaules. de ses Gircassiennes parfumées : vains regrets ! soupirs stériles ! Marche, mon pauvre Giaffar, et subis les nécessités de ta position. Marche, grand vizir ; le calife l'ordonne et ta tête garantit ton obéissance; ne pense plus à ton palais, à tes sorbets à ForangiB, à tes beaux tchî-

80 LES DANCrSRS DE LA MUSIQUE.

boucks incrustés d'or et de pierreries, à tés moelleux coussins où tu te plais tant à dormir, à tes bayadères aux yeux bleus. Le calife est ingambe, actif et curieux, marche ! tu n*as pas le droit d'être paresseux , insouciant et infirme, marche ! et ne te plains pas si les ronces des chemins déchirent tes babouches et ensanglantent tes pieds. Tu ne te nommes pas Giaffar, tu es le grand vizir ! marche ! marche ! Et Giaffar marchait. Plus d'une fois pourtant les caprices du calife les avaient entraînés tous deux dans des positions équivoques; plus d'une fois Giaffar avait vu un kandjar menaçant levé sur sa poitrine ; plus d'une fois même un bâton lui avait frotté les épaules ; mais qu'importe ! Le calife alors riait aux larmes, et le vizir meurtri riait aussi en grimaçant, quoique ses épaules eussent payé les délits de son maître. Quand le calife riait, le vizir devait rire : Giaffar riait.

La brume commençait à tomber; les étoiles du ciel envoyaient seules à la terre leur douce clarté, et le silence menaçant du soir augmentait la mélancolie toute matérielle du vizir ; il avait peur en dedans, quoiqu'on dehors, pour

us DANGBKS DE LA MUSIQUE. 87

complaire au calife, il parût le plus intrépide des hommes.

— £h bien! Giaffar, dit le calife, il me semble que la soirée ne se présente pas sous de bons auspices. Voilà déjà une grande heure que nous marchons, et nous ne voyons, nous n'entendons rien qui nous promette une de ces piquantes aventures qui manquent rarement de nous arriver dans nos promenades nocturnes.

— S'il platt à mon seigneur et mattre d'écouter l'avis de son indigne esclave, dit Gia£Far, nous rentrerons au palais. Il n'est pas permis de douter que tous les musulmans ne soient occupés en ce moment à des pratiques pieuses, et il serait plus dangereux peut-être de troubler leurs dévotions que leurs plaisirs. Je frémis quand je pense que le yatagan d'un esclave peut, égaré par notre incognito , percer le cœur du calife sublime, qui est l'ombre de Dieu sur la terre.

— As-tu peur? dit le calife.

— Peur? objecta timidement le vizir, et de quoi aurais-je peur? Qu'importe la vie d'un misérable comme moi ! Mais permettez-moi de trembler pour vous , ô calife, permettez-moi

88 US ftANGXRS DE LA MD8IQUB.

de veiller à la conservation de vos jours prédeux. Songez que votre mort plongerait dans le deuil toute cette belle ville de Bagdad, que votre présence vivifie et iUumine : rentrons au palais, monseigneur, la soirée est fraîche, Fesprit des eaux sème dans les airs ses éma* nations malsaines ; rentrpnsau palais, et sanctifions par la prière la fin de cette journée consacrée à Dieu.

Au moment où Giaffar finissait sa phrase, un bruit étrange et mystérieux traversa l'espace , et arriva en même temps aux oreilles du calife et de son vizir : celui-ci laissa échapper un gémissement de frayeur.

— Qu'estKse là? dit le calife, et pourquoi trembles-tu, Giaffar? Ne sais-tu pas que je suis le protégé du ciel, et que les enchantements ne prévalent pas contre moi?

-- Noble calife, dit Giaffar en croisant les deux mains sur son turban en signe d'adoration, suivez le conseil de votre serviteur, rentrez au palais ; je crains pour vous quelque événement fâcheux, et mon esprit se trouble comme averti par un pressentiment prophétique. Rentrons au palais , croyez-moi.

Le calife s'amusait fort des frayeurs mal

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dissimulées de son vizir , et c'était pour lui une raison de plus de poursuivre sa route. D'afllenrs, le bruit qu'il venait d'entendre piquait sa curiosité. Après quelques instants de silence , il reprit ainsi , non sans une secrète intention d'ironie :

— Je sais que ton courage est à toute épreuve, ô mon gi'and vizir, et que si tu trembles, c'est pour moi seul. Mais ne me suis-je pas toujours tiré avec bonneur des plus mauvais pas ? Ma sacrée personne n'a-t-elle pas toujours été respectée? D est vrai que la tienne, mon pauvre Giafar, n'est pas aussi en sûreté ; mais , en récompense de tes services, ne t'ai-je pas donné toute ma confiance, et à cette beure où personne ne nous écoute , j'oserai même dire mon amitié? N'es-tu pas le confident de mes pensées les plus secrètes, lé distributeur de mes grâces, l'exécuteur de mes volontés, le compagnon de tous mes plaisirs ? Ton nom ne se place-t-il pas sans cesse à côté du mien? Quand mes sujets me nomment, dans leurs épanchements, leur bon et digne maître, leur calife vénéré et immortel, en est-il un d'eux qui t'oublie, toi le premier et le plus grand des vizirs? Et si la postérité

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me décerne des couronnes , si on me dresse un monument après ma mort comme au saint prophète , nul doute que sur le piédestal on n'inscrive les sept glorieuses lettres de ton nom : Giaffar.

Le Tizir s'inclina de nouveau , et de nouveau porta les deux mains à son turban. Sa figure était épanouie, son cœur gonflé d'orgueil.

— Ma vie est à vous, répondit-il sans hésiter : ne suis-je pas votre élève, le rayon de votre prunelle , le souffle de votre poitrine? Ne sui&je pas entre vos mains conune la flèche entre les mains du tireur d'arc, comme l'encens dans la cassolette du derviche , comme la pièce de monnaie dans la sébile du faquir? Allah est grand , Mahomet est son prophète, et le calife Haroun-al-Raschid , que tous les poètes chantent, que tous les peuples invoquent à genoux , le plus grand , le plus sublime, le plus généreux , le plus resplendissant des enfants du prophète.

— Assez , assez , dit le calife en riant; tu abuses de la richesse proverbiale de notre belle langue , et te répands en comparaisons eonmie un fleuve qui déborde ; contiens-toi, vizir, suis-moi et tais-toi.

LB8 DAIIGSES DE LA HC8IQDB. 91

Le calife Haroun-al-Rasdiid, ainsi qu'on Ta représenté, et ainsi que ses paroles mômes le prouvent, était un homme de bon sens, bien qu'il fût parfois un peu par trop esclave de ses caprices. Il aimait la flatterie, mais modérément, souffrait volontiers qu'on baisât la poussière de ses pieds, et qu'on le comparât au soleil , mais rien de plus. De temps en temps il devenait bon homme, simple, familier presque; et pourvu que Giaffar s'exposât dans l'occasion en son lieu et place aux coups de poignard et à la bastonnade, il lui faisait volontiers grâce de ses comparaisons et de ses flatteries hyperboliques.

Les deux illustres aventuriers continuèrent à marcher en silence ; de temps en temps le vent qui murmurait à travers le feuillage des lauriers-roses en fleur causait â Giaffar de nouvelles frayeurs. Le même bruit qui avait déjà frappé leurs oreilles se fit entendre de nouveau, mais plus distinct cette fols : c'était comme le son affaibli d'un harmonica, ou le dernier soupir d'une lyre détendue.

Le calife s'arrêta pour juger de la direction d'où partait ce bruit mystérieux, et interrogea avec anxiété la vibration des couches atmo-

9t U8 BAIIGSM DE L4 MU8IQ0K.

sphériques ; puis étendant le bras à gauche vers un petit bois d'oliviers qui projetait son ombre sur la plaine :

— C'est par là, dit-il, avançons.

Arrivés à la lisière du petit bois, ils entendirait de nouveau le son qui leur servait de guide ; puis peu à peu le bruit, d'abord ineer^ tain et confus, se détacha plus nettement dans le silence de la nuit. Le calife distingua d'abord une gamme simple qui de la basse s'avançait à l'aigu, puis une modulation grave et continue qui ressemblait à un prâude, puis enfin une douce cantilène entrecoupée de temps en temps par un trait brillant et une sorte de trille sautillant. Giaffiar regardait l'ombre qui les environnait, et ne pouvait s'empêcher de tressaillir, malgré la dose de courage que les paroles flatteuses du calife lui avaient nouvellement inoculée.

Le calife entra hardiment dans un. petit sentier à peine battu, et précipita le pas. Les oliviers, agités par la brise , répandaient sur sa tête une pluie de fleurs effeuillées, et le gazon , imprégné de rosée, criait sous l'empreinte de ses pieds. Au bout du bois, U découvrit une petite maison construite en stuc

U8 DA1I6US DE LA IflJaiQOl. 95

Uanc et vivement éclairée. Un jardin entourait cette maison, et, à en juger par les suaves parfums qui s*en exhalaient, il devait être garni des fleurs les plus rares. Les émanations voluptueuses de Foranger se mêlaient à la suave odeur du merisier d'Orient ; en môme temps, les sons de la musique éclatèrent net* tement, et le calife put reconnaître que plusieurs personnes accompagnaient sur des instruments à corde la voix mâle d'un homme qui chantait. Le calife ne put s'empêcher d'être surpris; jamais, dans ses nombreuses courses autour de la ville, il n'avait remarqué cette maison , jamais il n'avait entendu une musique si harmonieuse et si délicate ; et , quoiqu'il se piquât d'avoir un sentiment musical très-prononcé, c'est tout au plus s'il pouvait donner un nom aux instruments dont il entendait les accompagnements. Du reste, on ne pouvait douter que les habitants de cette maison, quels qu'ils fussent, ne s'occupassent en ce moment à célébrer quelque fête. Sous l'auvent d'un péristyle en stuc comme la maison, deux lampes splendides brûlaient dans des globes de cristal, et semblaient posées exprès pour attirer l'attention des voyageurs ;

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aux fenêtres du rez-de-chaussée des lumières brillaient en profusion à travers des stores de mousseline que le vent gonflait par intervalles comme les voiles d'un navire. £n s'approchant même de plus près , le calife distingua des ombres qui passaient et repassaient, et crut même entrevoir une table dressée et magnifiquement servie.

Après la surprise, le premier sentiment qu'éprouva Haroun-al-Raschid fut le ravissement ; tout dans ce spectacle imprévu exprimait si bien le bien-être, l'insouciance et le plaisir ; balancée sur l'aile des esprits de l'air, la musiquemontait si doucement au ciel, après avoir plané au-dessus de la terre comme un nuage d'encens dans une mosquée, que tous ses sens furent émus à la fois. U se dit que, malgré sa puissance, jamais ses bayadères ne l'avaient aussi fort ravi par leurs chants que ce concert nocturne. Il se dit que son palais, tout éblouissant de luxe, ne valait peut-être pas cette petite maison blanche avec son péristyle illuminé, ses stores de mousseline et ses orangers. U eut regret d'être si grand, et envia la vie de ceux qui se divertissaient ainsi, à l'ombre d'un bois d'oliviers et loin du fracas

LES BANGEKS DE Lk KUSIQUS. 95

des honneurs. Ceci était le rêve d'un philosophe, et ne dura pas longtemps.

Haroun-al-Raschid se souvint de trois choses : qu'il était musulman , calife , et qu'on célébrait en ce jour la fête du bairam. Or, ces gens qui festoyaient étaient directement en contradiction avec les ordonnances du cadi et les commandements de Mahomet. Était-ce donc bien à lui, commandeur des croyants, à se laisser séduire par des plaisirs profanes et défendus? la loi ne lui faisait-elle pas un devoir de se fâcher, au contraire? Il se fâcha donc conformément à la loi, et se prit à froncer le sourcil d'une façon menaçante.

— Par la barbe du prophète !*murmura-t-il, ces chanteurs et ces musiciens sont des infidèles et des renégats que je ferai punir sévèrement. Aller choisir le saint jour du bairam pour se livrer à la joie et banqueter, c'est là un crime capital, et je montrerai que si le calife Haroun-al-Raschid sait user noblement du droit de grâce, il peut aussi donner un exemple terrible aux transgresseurs de notre sainte loi.

Une ritournelle moqueuse, partie de la

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maison blanche, termina cette apostrophe extérieure ; et comme si le calife eût établi un rapport direct entre ses paroles et cette plaisanterie musicale, il devint pourpre de colère , porta la main à son poignard , et, se retournant vivement :

— Giaifar, dit-il, suis-moi.

Giaifar ne répondit pas, et le calife s'aperçut qu'il était seul, son grand vizir avait disparu. L'appeler, c'était donner l'éveil. Haroun-al- Raschid se résigna donc, et attendit. Après quelques minutes d'attente et de suppositions impuissantes , voici que tout à coup Giaflfar reparut : ses habits étaient en désordre, sa figure pâle 9 sa barbe terreuse comme s'il se fût roulé dans la poussière , tout un cèté de son cafetan pendait en lambeaux, et son turban penché sur l'oreille gauche laissait à découvert une partie de son large crâne.

— Qu'avez-vous donc, Giaffar? demanda le calife étonné; pourquoi ne me suivez-vous pas, et ne répondez-vous pas quand je vous appelle ? pourquoi cette mine effarée, et d'où sortez- vous?

Le vizir était tremblant, ses longues dents blanches s'entre-choquaient, et ses petits yeux

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