‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 39 sur 39 · MAD.V3IR TALON · texte numérisé non relu

MAD.V3IR TALON

en justice pour le sauver, je délie madame Talon de son serment ; comme autrefois je lui ai ordonné de se taire, je lui ordonne maintenant de parler; le même châtiment qui devait punir son indiscrétion punira son silence ; quoique emprisonnée je suis puissante encore, et je laisse des exécuteurs de mes vengeances. Dites-lui donc que je lui donne huit jours pour se décider : si dans huit jours Taveu que j'exige n'est pas fait, elle sait comme la Voisin se venge. Si elle -doute de l'efficacité de mes menaces pendant les huit jours que je lui ai accordés , j'aurai soin de lui faire voir des signes certains de leur infaillibilité. »

Quand Descoteaux eut fini cette espèce de conjuration menaçante , il regarda fixement madame Talon. Au nom de la Voisin, celle-ci s'était sentie faiblir, comme à l'aspect d'une évocation dont elle avait appris à connaître la réalité et à redouter la puissance.

— Eh bien ! demanda Descoteaux.

— Voulez-vous tuer une femme qui a déjà bien de la peine à vivre? demanda madame Talon d'une voix brisée et se retranchant, mais cette fois comme un traînard blessé qui

rentre après la bataille, dans cette forteresse qu'elle s'était élevée de ses mains dès le début de cet entretien.

Bescoteaux se leva , s'inclina devant cette pauvre petite femme sans souffle et presque sans vie, qui n'avait que juste assez de force pour laisser mourir un innocent , et il tenait déjà le bouton de la porte, lorsqu'il ajouta ces mots^:

— Huit jours, madame, dans huit jours je viendrai chercher votre réponse !

L^intervention de la Voisin était la seule chose qui pût lutter avec avantage contre l'opiniâtreté gigantesque de la petite madame Talon ; mais il fallait qu'elle y crût. Or quelques instants après la sortie de Descoteaux et son premier mouvement d'effroi calmé , elle réfléchit avec la sagacité ordinaire des fournies, que quiconque possède un moyen infaillible de mener une affaire à bien, ne s'amuse jamais aux expédients incertains et vulnérables , et d'induction en induction , elle arriva à cette conclusion rassurante que l'intervention de la célèbre empoisonneuse n'était de la part de

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Bescoteaux qu'un stratagème comminatoire.

D'ailleurs, dans la série d'arguments invoqués par lui , il avait oublié le plus décisif. Peu versée dans la connaissance des lois et actes du parlement, madame Talon établissait une parité complète entre le délit de non révélation et le crime de complicité. Avouer qu'elle avait eu connaissance d'un projet d'empoisonnement et né l'avoir pas prévenu par une déclaration , c'était à son sens se livrer à la justice et se reconnaître coupable ; elle ignorait que les peines portées contre la non révélation n'étaient applicables qu'en matière de complots contre la sûreté intérieure de l'État, ou de fabrication de fausse monnaie. Bescoteaux avait oublié de la rassurer sur ce point. Quoi qu'il en soit, la série des douleurs de la petite madame Talon n'était pas encore à son terme. Le procureur général revint tard du parlement avec un énorme dossier sous le bras ; il se rendit droit à la chambre à coucher de la malade , et s'assit auprès d'elle, la couvant du regard ; il y avait dans sa physionomie, ou une tendresse ardente , ou une curiosité ombrageuse, sans qu'on pût dé^méler distinctement à laquelle de ces deux inspi-

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ratiims il obéissait. Il la questionna d'abord avec tout Fintérèt d'un père ou d'un amant sur sa santé, lui fit reproche d'être restée debout au lieu de se reposer : elle devait, disait-il, bien prendre soin de sa personne ; ses nerfs étaient d'une délicatesse si grande qu'il fallait les ménager avec le plus grand soin ; le choc qu'elle avait éprové la veille pouvait avoir des conséquences dangereuses. Bans son enthousiasme médicalement conjugal, il prit lui-même un coussin , le plaça sous la tète de sa femme, et l'entortilla doucement dans une vaste pelisse en fourrure, crainte du froid , conune on eût fait pour un enfant , lui présenta de sa main un verre de tisane adoucissante préparée dès le matin, et à laquelle jusque-là madame Talon n'avait pas songé. Puis il rapprocha son fauteuil , bien en face d'elle , et se mit à feuilleter d'un air grave la liasse de papiers qu'il avait apportée ; puis , comme absorbé dans sa lecture et acharné à la recherche de la vérité, il lança de temps en temps sans lever la tète , comme un aparté dramatique, une exclamation brève , un mot qui semblaient ne s'adresser à personne : Étrange procès! affaire scandaleuse!... mons-

tre!... Peu à peu ses exclamations s*alloDgèrent et se changèrent en véritables phrases; il parla des plus beaux noms compromis , des personnages les plus haut j^acés , entachés de suspicion , d'intrigues impénétrables, de secrets dont il était impossible de démêler tous les fils. Madame Talon ne bougea pas; seulement, à chaque exclamation de son mari, elle répondait par un soupir maladif, fiévreux, heurté.

— Vous ne croiriez pas, madame, dit enfin le procureur général en relevant la tète, quel trouble le procès de la Voisin peut susciter dans les familles et dans l'État ; en vérité, je sens pour la première fois combien ma charge est pesante : livrer à la publicité et à la plus ignominieuse de toutes , la publicité judiciaire, des noms comme ceux-ci : duchesse de Bouillon! comtesse de Soissons ! maréchal de Luxemboui^! deux nièces du cardinal Mazarin, du premier ministre !

— Le maréchal de Luxembourg , la duchesse de Bouillon , la comtesse de Soissons , mère du prince Eugène , répéta madame Talon.

— Seront cités à comparaître par-devant la

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chambre ardente pour y ester criminellement et rendre compte de leurs relations avec une empoisonneuse.

— Mais qui les accuse? demanda madame Talon avec plus d'anxiété qu'elle n'aurait voulu en montrer ; y a-t-11 des preuves de connivence, de complicité?

— Il y a de fortes présomptions !

— Présomptions!.... murmura la petite femme , se rappelant le sens terrible qui s'attachait à ce mot.

— Oui, des charges même, reprit le procureur général. On a trouvé ( il découpa chaque syllabe de ces trois mots et de la phrase qui va suivre) dans les papiers delà Voisin une longue liste qui contient les noms de toutes les personnes qui lui ont fait visite.

Madame Talon détourns^ la tête et mordit le velours du coussin. Le procureur général reconmiença à feuilleter ses papiers.

— Et vous croyez le témoignage d'une fenune conune la Voisin ? demanda madame Talon qui plongeait de l'œil dans un abime ouvert sous ses pas.

— Dans quelle intention mentirait-elle ?

— Dans quelle intention ! vous me deman-

dez cela ; dans Tintention apparemment d'intéresser à son sort, en cas de malheur, le plus grand nombre de personnes possible , et les personnes les plus influentes ; et vous ajouterez foi à une liste de proscription dressée par une femme comme .la Voisin !

— Le parlement décidera , dit froidement le magistrat.

Il se fit un silence interrompu seulement par le bruit des feuilles de papier que remuait le procureur général ; le dossier du procès représentait pour ainsi dire un troisième personnage, semblable à ces inconnus qui occupent le fond de la scène dans les drames espagnols, et cachent le mystère du dénoùment dans les plis de leur manteau.

— Vous n'avez jamais eu envie , vous , dit le procureur général d'une voix artistement notée, de connaître cette célébrité de l'empoisonnement , la Voisin ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ? dit madame Talon.

-— Tout simplement parce que votre nom est sur la liste.

— Je l'aurais parié, dit madame Talon avec un accent de vérité qui eût fait la réputation

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d'une comédienne ; voyez-vous , monsieur le procureur général , que les femmes ont une perspicacité qui vaut bien la vôtre; que vous faisais-je observer tout à Vheure? Elle aura voulu lier toute la ville à sa destinée , et prévenir sa chute par la craipte du scandale. Et vous ne m'aviez pas dit cela tout d'abord , vous jouiez donc au fin avec moi , vous me tendiez un piège, vous me traitiez comme une accusée, vous siégiez dans la chambre à coucher de votre femme : laissez-moi , votre vue me fait mal. Ah ! que je souffre ! . . .

En entendant prononcer ces derniers mots d'une voix brève, saccadée , en voyant cette tète de femme s'affaisser mollement comme ce beau lis de Virgile touché par la charme, tout un parterre de nos jours eut éclaté en applaudissements ; c'était une admirable comédie de cour d'assises. Le procureur général comprit que dans un pareil moment la vérité devait lui échapper en dépit de tous ses efforts; mais il résolut d'étudier l'affaire à fond, pas à pas, par tous les moyens que la justice emploie pour arriver à la connaissance d'un délit ; il dressa une instruction particulière sur l'instruction générale dont il était chargé ,

un procès privé sur un procès public.

Dès le lendemain , madame Talon se trouva serrée entre un double danger également à craindre. D'un côté le système d'espionnage et d'induction du mari ; de l'autre la réalisation des menaces vraies ou fausses faites par DesGoteaux au nom de la Voisin. D'un côté, le procureur général rôda autour d'elle avec la persévérance d'un loup qui cerne un parc de moutons ; de l'autre, voici ce qui arriva :

Madame Talon ayant voulu mettre une fontange, la première qui tomba sous sa main se trouva tachée de sang ; elle en prit une autre, la tache de sang y était imprimée à la même place. Elle visita toutes celles qu'elle possédait dans sa garde-robe, toutes étaient ensanglantées.

Elle questionna sa camériste qui lui répondit avec un accent de vérité convaincant, qu'elle ignorait comment cela s'était pu faire, et que les fontanges lui avaient été remises par Madelon Friquet , la blanchisseuse, blanches comme du lait. Alors madame Talon se prit pour la première fois à considérer les paroles de Descoteaux sous leur aspect sérieux, et à se rappeler le terme du délai qui

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lui avait été assigné : huit jours ! N*était-il pas possible en effet que la Voisin, soit caprice, soit par un motif ignoré , eût voulu intervenir dans cette étrange affaire, et une fois l'intervention de la Voisin admise, quel faux-fuyant à espérer?

Un chat angora , doux , charmant , que madame Talon caressait toute la journée, Tégratigna jusqu'au sang.

Un chien épagneul , de la race de ceux qu'on appelait carlins , sous le prétexte de leur prétendue ressemblance avec le célèbre arlequin de la comédie italienne, vint mourir a ses pieds subitement sans pousser un cri , seulement en tournant vers eUe un regard suppliant. Madame Talon essaya de rechercher la cause de cette mort si imprévue , elle n'apprit rien. Ce dernier accident fit crouler l'échafaudage d'incrédulité qu'elle avait élevé avec tant de peine ; sa logique se troubla, elle ne s'avisa pas même de songer que le grand domestique normand, au regard louche, pouvait bien être dans le secret de ce bouleversement intérieur. Enfin le septième jour , pendant que , troublée par la pensée de cette série d'infortunes qui présageaient un cata-

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Strophe, elle se tenait assise sur soo lit les yeux fixes, elle vit paraître un spectre qui vomissait du feu par la bouche, et qui , après avoir traversé sa chambre , disparut sans bruit en laissant derrière lui une odeur de soufre et de fumée.

Pour le coup c'en était trop : la petite madame Talon se crut inévitablement dévouée à la mort. Elle se leva le huitième jour résolue à mourir, mais avec son secret et en se drapant, comme la jeune fille antique, dans les plis de sa robe sans tache. Malgré sa faiblesse, elle se para comme aux jours -de fête , revêtit une robe de satin lamée d'argent, chaussa ses plus belles mules, se fit apporter des fleurs, et attendit bravement dans son grand fauteuil l'accomplissement des menaces de la Voisin.

Ce jour-là, le procureur général rentra plus tôt que de coutume du parlement , et il vint s'asseoir auprès de sa femme. Étonné de la toilette qu'elle avait faite , et cherchant à rattacher par quelque fil détourné cette reprise de coquetterie inexplicable à son plan d'information maritale , il tourna autour d'elle , comme toujours, étudiant les mouvements de sa physionomie, commentant les modulations

MADAME TALOIf.

de sa voix, flairant ses pensées. Il y avait dans son manège quelque chose de semblable à ces préliminaires de l'escrime qui consistent en fausses attaques , en dégagements brusques qui ont pour objet de ne pas lier trop tôt le fer et d'attendre sa belle. Madame Talon, renfermée dans sa supériorité stoïque , ne daignait pas s'apercevoir de toutes ces contremarches dont elle était l'objet ; l'œil fixé sur son but mystérieux , elle faisait en son cœur le dernier adieu à la vie ; comme Marion Delorme, et avec plus de fondement , elle semblait assister au spectacle de son enterrement. A trois heures sonnant , le domestique normand vint annoncer M. Bescoteaux.

— Quel est cet homme ? demanda le procureur général.

— Le maître de clavecin de madame , dit celui-ci, en se présentant bravement et sans hésiter ; c'est madame la comtesse de Macé qui m'a recommandé auprès de madame, et je lui ai donné la première leçon (il appuya sur ce mot) ; me permettez-vous de lui donner la seconde ?

Le procureur général se leva et dit :

— Faites.

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Quand il fut sorti, Descoteaux regarda queK ((ue temps madame Talon en silence ; puis il se dirigea sur la pointe des pieds, et sans faire crier le cuir de ses souliers, vers la porte du cabinet de toilette qui communiquait à la chambre à coucher, et revint en disant à voix basse :I1 est là!...

— Mettez-vous à votre clavecin , madame, continua-t-il à haute voix, et il ajouta dans Toreille de madame Talon : Frappez fort, afin que les sons couvrent ma voix, et que votre mari n'entende pas ce que j'ai à vous dire, fl y va de votre intérêt.

Madame Talon obéit , et se mit à frapper à contre-mesure les touches du clavier.

— Bien, disait Descoteaux; maintenant, écoutez-moi. (A voix basse) Les menaces dont je vous ai épouvantée au nom de la Voisin n'étaient pas fondées, je n'avais pas vu l'empoisonneuse... Frappez donc plus fort. (A voix haute) Le doigté est roide , madame, les articulations ne plient pas assez vite, il faudra exécuter des chromatiques pour acquérir du moelleux dans l'exécution. ( A voix basse) J'avais pris sur moi de faire parler la Voisin dans l'intérêt de mon pauvre Philibert , et c'est à

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Tâide de votre valet, séduit par moi , que j*ai pu leur donner une apparence de réalité; c*est lui qui, au moyen d'une bougie dans la bouche , a exécuté la scène du spectre vomissant des flammes. (A haute voix) Recommencez-moi ce morceau, s'il vous plaît, madame, vous ne l'avez pas assez étudié ; il y a des doubles croches que vous ne détachez pas : vous glissez sur le clavecin , vous n'appuyez pas. (A voix basse) Ainsi vous voilà tranquille, vous ne mourrez pas. Mais vous pensez bien que sije renonce à mon stratagème, c'est que j'ai un moyen infaillible de vous faire parler. (A haute voix) Ferme, madame, attaquons vigoureusement la note ; Dieu me pardonne! est-ce là un mouvement de strette? ferme donc ! si si , ré sol !

Madame Talon obéissait nonchalamment à ce mouvement rapide que la voix pressante de Descoteaux imprimait à ses doigts , chacune de ses paroles à voix basse soulevait en elle une tempête d'impressions diverses. Lorsqu'elle entendit cette phrase , J'ai un moyen sûr de vous faire parler! elle laissa tomber sa main tout entière sur une touche qui remplit l'appartement d'un ton discordant.

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Descoteaux coQtinua (à voix haute) : Je vous ai apporté une ariette nouvelle que je vais chanter d'abord, pendant que vous y plaquerez un accompagnement, et vous la répéterez après moi.

Il tira alors de sa poche un petit papier qu'il étala sur le pupitre adhérent au clavecin en disant (à haute voix) : Attention! (à voix basse) : Lisez. £t il se mit à chanter d'une grosse voix de lutrin :

Belle Glimène , Qui vois ma peine Sans t'affliger; Bientôt peut-être L'amour mon maître Va Rengager.

Tu crains les larmes Et les alarmes Que cause Amour.

Chimère vaine !

n faut, Climène, Aimer un jour.

( S'interrompant à voix basse ) — Avezvous lu?

— Oui, dit madame Talon. Reprenez avec moi:

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Belle ClimèDe , Qui vois ma peine , Sans t'affliger , etc.

Le billet que madame Talon venait de lire contenait ces mots : » Je déclare que madame Talon, femme du procureur général au parlement de Paris, est venue chez moi pour me demander un élixir à l'effet de lui faire venir de l'embonpoint, parceque le comte de Milly, son amant, avait dit dans un bal qu'elle était plate comme une planche de sapin sans nœuds.

« Signé : Femme VOISIN.

« A la Bastille, ce 22 février 1679. »

— Continuez donc à frapper, reprit Descoteaux à voix basse , je n'ai pas fini ; (à voix haute) voici le second couplet :

En vain craintive , La sensilive Recule et fuit ; Nonne discrète Dans sa retraite Amour la suit.

Voyez la rose , Apeineéclose,

Qui des zéphyrs Compte et recueille

S93 SiLOAHE TALOir.

Pour chaque feuille Mille soupirs.

— Allégro! madame, allégro! une jolie petite ritoaroelle pour tout cela, il n'y a que la ritournelle qui puisse £aire passer les couplets. Ferme ! frappez ! frappez ! (A voix basse) Vous pourriez encore espérer, madame , un faux-fuyant ; vous pourriez croire que ce billet est supposé comme les paroles d'il y a huit jours ; mais votre mari a dans ses mains des pièces notoirenient édites par la Voisin , et je peux lui remettre ce billet pour qu'il compare les écritures. (A haute voix) Votre ritournelle manque d'haleine ; piquez donc la note et finissons par le crescendo obligé. (A voix basse) D'ailleurs , madame, je ne suis pas exigeant ; je vous demande seulement d'avouerà votre mari ce qui concerne Philibert, en vous laissant la liberté d'arranger à votre guise tout ce qui vous concerne. Me le promettez-vous?

— Oui, dit encore une fois madame Talon.

— Voilà, j'espère, une bonne leçon que vous venez de prendre., ajoutait-il alors, en exécutant sur le piano et dans les notes aiguës une sorte de triolet railleur qui semblait donner un accent à ses paroles.

MADASE TALON. tOS

Un bruit venant du cabinet , et semblable au son d'un verre heurté contre un autre verre, suivit presque immédiatement le triolet persifleur et triomphant du prétendu maitre de clavecin : .

— Ah ! dit Descoteaux à demi-voix , voici votre mari qui se met de la partie ; mais j'avoue que je ne m'attendais pas à un accompagnement de verres cassés.

£n effet, le procureur général rentra et dit :

— La leçon a duré assez longtemps.

— C'est juste, dit gaiement Descoteaux en se retirant, le mari a cédé une première fois la place au maître de clavecin, il est juste que le maitre de clavecin cède la place au mari.

— Promettez - moi , madame , reprit le procureur général , de ne me faire aucune question sur la proposition que je vais vous adresser, ou plutôt sur les conditions que je veux vous imposer. A dater d'aujourd'hui, madame , de ce moment , nous ne pouvons vivre ensemble. Vous aurez donc pour agréable de partir demain , de quitter Paris, et de vous retirer en Bourgogne auprès de votre père. Je vous constituerai par chaque année une rente de douze mille livres , car je ne

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veux pas qu'une femme qui a porté le nom du procureur général Talon vive dans un état voisin de la gène. Jamais , madame , ni dans un an, ni dans vingt , vous ne me questionnerez sur le motif qui me détermine à la séparation que je vous annonce ; de mon côté, je m*engage à ne jamais parler de vous d'ane feçon désavantageuse. Pour le monde , il sera convenu seulement que nos caractères n'ont pu s'accorder, nos humeurs sympathiser, nous aurons l'un pour l'autre l'estime qu'un honnête honmie doit avoir pour sa femme et une honnête femme pour son mari. Vous me comprenez ?

— Pas le moins du monde, dit madame Talon au comble de la surprise.

— Faites alors comme si vous me compreniez ; ma résolution est immuable.

Madame Talon eut un instant envie d'accepter la proposition de son mari , de quitter Paris, d'aller chercher chez son père un refuge contre les inextricables embarras qui de mor ment en moment semblaient s'amonceler de plus en plus comme des vagues, et menaçaient de l'engloutir. Mais fuir n'était pas se sauver: elle partie, Descoteaux restait avec l'arme

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terrible que lui avait fournie la Voisin ; et il fallait fuir vaincue, craignant tout, à la merci de cet homme qui s'était constitué d'office et avant le jour de Taudience Tinexorable défenseur de Philibert ; la fuite n'avançait à rien , et perdait tout. Elle prit donc le parti de se jeter tète baissée dans le gouffre , dut-elle y périr ; elle avait assez de tant d'incertitudes et de tiraillements, ses moyens dilatoires étaient à bout , Descoteaux avait forcé ses derniers retranchements , une sortie désespérée pouvait seule la sauver.

— Non , monsieur, dit-eUe avec énergie, je ne fuirai pas, je ne quitterai pas Paris, je ne me réfugierai pas chez mon père avant d'avoir obtenu de vous une explication ; il ne sera pas dit que vous aurez chassé votre femme , la fille d'un présidente mortier, monsieur, votre égale, comme on chasse une servante infidèle, en lui payant ses gages. Je désire, monsieur, je réclame , j'exige que vous m'appreniez vos griefs , que vous me disiez comment j'ai mérité l'injure que je reçois. S'il le faut, mon-, sieur, pour connaître les motifs de votre conduite, je ferai du scandale , je m'adresserai aux juges, au parlement.

â96 MADAXE TALOIV.

— Au parlement ! madame , dit le procureur général avec fureur; en effet , madame, vous y seriez à votre place, à côté de la Voisin, à titre d'empoisonneuse comme elle !

A ce terrible mot , que le magistrat avait prononcé avec emphase , la petite madame Talon montra plus d'étonnement encore que de frayeur. Son esprit était trop loin d*une pareille idée , pour qu*au premier moment et sans préparation elle dût la prendre au sérieux. Dans tout autre moment elle aurait ri du rôle de ce mari qui croyait bravement avoir été sous le coup d'un empoisonnement, et drapait son infortune conjugale d'un manteau de victime ; en ce moment elle n'en eut pas la force.

Le procureur général tira solennellement de sa poche une petite fiole qui contenait une liqueur noire, et ressemblait fort à celle que la Voisin avait remise autrefois à madame Talon.

— Si je vous ordonnais de boire ceci, ditril, le feriez-vous sans pâlir, sans trembler?

— Donnez , dit vivement madame Talon , en lui arrachant des mains la fiole , qu'elle vida d'un trait : vous voyez bien que je ne suis pas une empoisonneuse.

MABAHl TALOrr. 207

La scène , par le seul fait de cet incident , tournait au profit de la petite femme. Mais un hasard, un piège tendu par le mari vint lui enlever cet avantage. Le domestique annonça qu'un homme demandait à parler à madame Talon et que cet homme s'appelait Desgrèes ; ce Desgrées était Texempt qui avait arrêté la veuve Brunet.

A ce nom , le courage de madame Talon , déjà ébranlé par tant d'assauts successifs, s'évanouit soudainement ; elle se retira au bout de l'appartement, pâle et effrayée, en criant :

— Sauvez - moi !... sauvez-moi!... empéchez-le de m'arrèter.

— Vous avouez donc avoir été chez la Voisin? demanda le magistrat.

— Je l'avoue, dit-elle ; je vous raconterai tout ce que j'ai vu , tout ce que j'ai entendu ; mais sauvez-moi, au nom du ciel !

Desgrées ne se présentait pas ; peu à peu la raison de madame Talon se raffermit. Elle avança à petits pas vers son mari, et tombant à ses genoux :

— Pardonnez-moi, dit-elle; il est vrai que j'ai été chez la Voisin , mais je vous jure que je n'ai aucune faute à me reprocher.

208 MABAIIE TA LOI.

La raison lui était tout à fait revenue , car elle mentait parfaitement.

— Mais dans quel but avez-vous été chez cette femme ?

— Je vous le dirai plus tard.

— Pourquoi pas tout de suite?

Madame Talon se releva , se dressa sur la

pointe des pieds pour atteindre à la bouche de $on mari ; et,semblable à une perruche qui extrait un bonbon enveloppé dans une coquiUe de noix, elle entortilla entre deux baisers ces deux mots si féminins , et si admirablement en situation :

— Ce soir.

£n effet, madame Talon remplit sa promesse, et fit à sou mari le récit complet de sa visite chez la Voisin, en le dégageant toutefois de certains accessoires qui concernaient le comte de Milly et très-inutiles à dire. Le procureur général ne jugea pas à propos d'étayer publiquement Tinilocence de Philibert du témoignage de sa femme; mais il promit secrètement à Descoteaux de sauver à tout prix son ami.

La Voisin fut condamnée à la peine capitale et exécutée le 22 février 1680, en com-

pagnie d'une femme nommée la Vigoureux et d'un ecclésiastique nommé Lesage, convaincus d'avoir formé une association avec elle pour l'exploitation des poisons composés par un Italien, nommé Exîli.

La veuve Brunet fut également condamnée à mort et exécutée.

Le maréchal de Luxembourg se tira d'affaire mais non sans peine. La Voisin , qui peut-être avait encore à cœur l'aventure du faux diable, l'accusait d'avoir fait un pacte avec l'esprit infernal, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de Louvois.

La comtesse de Soissons se sauva à Bruxelles, soit qu'elle se sentît réellement coupable, soit qu'elle fût effrayée de la nécessité de comparaître en justice, et de subir un interrogatoire.

Celui que subit la duchesse de Bouillon fut remarquable par la réponse qu'elle fit au président de la Reynie,'qui lui demanda si elle avait vu le diable.

— Monsieur, dit-elle, je le vois en ce moment ; il est fort laid, fort béte, et dégpisé en conseiller d'État.

Elle fut aussi acquittée.

300 MADAMS T4L0(f.

Le pauvre Philibert , par suite de présomptions existant contre lui, fut condamné à mort. Mais, à la sollicitation d*un grand nombre ue personnages de marque, et notamment du procureur général au parlement, la peine de mort fut commuée en celle du bannissement perpétuel.

Descoteaux voulut accompagner son ami dans Fexil.

Pour madame Talon, elle passa le reste de sa vie dans les pratiques de la plus fervente piété.

Que si maintenant quelque jeune provin- <^ial , ignorant la susceptibilité excessive de ce sentiment tout féminin, que nous nommerons la pudeur de la vanité , s*étonnait du silence obstiné de madame Talon (quoique motivé déjà suffisanmient par la terrible menace de la Voisin) , et du second motif que nous lui avons assigné , pour toute réponse , nous le prierions d'attendre qudque temps encore : en vivant, il apprendra qu'il y a certains secrets dont nous rions , et qu'une femme ne révélera jamais, dût un homme en mourir.

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