LES 0AN6EB8 DE LA NUSIQDB
Le calife reprit : — Il faut une expiation pour tant de crimes , aussi je t'ordonne de prendre demain mille sequins dans ta bourse, et de les distribuer en mon nom aux pauvres de Bagdad.
— Il sera fait conune vous avez dit , répondit Giaffar en portant les mains à son turban.
£t il ajouta intérieurement :
— J'ai eu Toreille tirée, j'ai reçu desgourmades, j'ai failli être bàtonné, et je vais donner de plus mille sequins aux pauvres pour expier des fautes que mon seigneur et maître le grand calife Haroun-al-Raschid a commises comme moi , et pourtant : Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.
MADAIWE TALON.
Des deux noblesses que nos ancêtres, bourgeois et paysans , avaient appris à respecter après Dieu et le roi , la noblesse d'épée et la noblesse de robe , cette dernière est assurément celle qui , de nos jours , a le mieux conservé son caractère. Certes, on ne reconnaîtra jamais dans nos braves et simples capitaines d'infanterie , avec leurs moustaches mal taillées , leur parler brusque , leur existence de garnison , régulière et économe comme celle des commis marchands , l'ancien homme de guerre , le fils d'illustre maison , le gentilhomme de race, façonné aux grandes
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manières dessalons , héros de ruelles, généreux, bavard, gascon, et passant dans le boudoir des marquises tout le temps que les Impériaux lui laissaient. Vhomine d'épée est mort comme le marquis y cet autre grand type, dont Molière a immortalisé les ridicules et dont Grébillon le fils a glorifié les vices. Il n*en est pas ainsi du magistrat ; non pas que comme autrefois la robe ait au même point ses illustrations héréditaires, ses gloires patrimoniales , son blason et ses portraits de famille ; mais à l'extérieur , la magistrature s*est conservée intacte : c'est toujours la même représentation compassée ; c'est toujours le même esprit d'exdusion qui n'admet rien en dehors de son cercle , la même sévérité prude et formaliste, le même orgueil dissimulé sous un air de froideur et de réserve, la même emphase dans les mots.
U faut observer pourtant que dans ce parallèle entre l'homme de robe d'autrefois et celui d'aujourd'hui , l'avantage ne demeure peut-être pas à la génération présente ; les parlements ont laissé un souvenir imposant, une haute réputation qu'il serait messéant à nous de contester ou d'afiaiblir. Nous voulons
8ABAHE TALON. ISK
seolement constater les éléments qui , de la Tieille magistrature , ont passé dans la nouvelle. Un homme sec , froid , instruit, mais s'attachant bien plus à la forme des choses qu'au fond , ne souriant jamais , et traitant avec une gravité magistrale les plus misérables affaires , s'arrétant à la moindre difficulté, sans cesse hésitant, embarrassé ou feignant de l'être, ne reconnaissant que les mots convenus , les phrases classées , enregistrées dans les lois, ordonnances, arrêts du royaume , et répondant sèchement à un pau» vre homme qui explique son affaire à sa maniée , c'est-à-dire en boiines paroles françaises , et non en argot de procureur : Je ne vous comprends pas!... n'est-ce pas ainsi qn'on se représente un conseiller du parle* ment de Dijon ou de Toulouse ? Bu reste , de grandes qualités, mais roide, mais sans en* train et sans spontanéité ; une conscience incorruptible , mais, plutôt selon la loi que selon le bon sens ; le respect de la lettre bien plus que de l'esprit; une vénération quelque peu grotesque pour tous les anciens us, pour toutes les formalités niaises ou nécessaires , justes ou injustes , et enfin
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une immobilité d'esprit tenant presque de la pétrification ; de l'instruction , et beaucoup de science même , car instruction n'est pas asse2 dire , mais une science sans cœur, sans entrailles , sans cerveau , une science de bénédictin , de commentateur, de compilateur, amoureuse du texte et non du sens , et ou^ bliant toujours que les lois sont faites par les hommes et pour les hommes , et qu'un recueil de lois , quel qu'il soit , n'est autre chose qu'un contrat consenti par tous et au profit de tous pour garantir les intérêts légi* times et réprimer toute usurpation. De la di^ gnité dans les manières et dans la conduite « mais allant jusqu'à l'exagération; quelque chose de guindé, ne seyant en rien à l'administration de la justice, qui n'est autre chose que la constatation légale des éternels prin^ cipesdu sens commun; en un mot, de l'affectation , non-seulement sur le siège, en pu^ blic , dans la vie judiciaire , mais partout , à la promenade , à la campagne , au sein de la famille , dans la vie intime. C'est là une grande fatigue de toujours poser ainsi , de n'oser pas un seul instant plier le genou , ni étendre ses articulations , crainte que votre
autmîté en souffre et que votre considération n'y perde quelque chose de son prestige ! Et quand je pense que le plus naturel et le plus franc des hommes , Michel Montaigne , a été conseiller , je ne puis m'empécher de le plaindre , et de me demander comment il a pu plier son allure si libre et si aventureuse à tontes les nécessités d'un pareil rôle.
A peu de chose prés, la magistrature est restée telle que nous venons de la peindre. Le conseiller au parlement et le juge au tribunal de première instance , c'est tout un ; moins les aïeux, la grande fortune, et un certain éclat poétique qui leur manque, nos juges ressemblent tous au portrait que nous venons de faire : même affectation de dignité et de réserve , même ton d'importance dans les plus petites choses, ce qui est le propre des petits esprits, même fixité dans les idées, même immobilité au milieu du mouvement et du bruit qui se font autour d'eux ; si bien qu'on pourrait dire que les hommes marchent, mais que les juges stationnent.
Si de la magistrature à fauteuil nous passons à la magistrature active et militante, nous trouverons encore entre le passé et le
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présent les mêmes rapports, la même ccmd^ nuité. Un procureur du roi, étant l'avocat de la société, représente assez ordinairement la société qu'il défend. Si la société de son époque est bavarde, sceptique, rieuse, il sera sceptique et bavard, et rira comme eUe; si dévote, superstitieuse, intolérante, la dévotion , l'intolérance et la superstition se fondront dans ses réquisitoires comme dans un creuset. Ceci revient à dire, ou à peu près, que le procureur du roi est toujours un artisan de la parole, un nudfre en l'art de dire, ^ un rhéteur. Son afiEaire à lui n'est pas toujours de rester attaché à la loi et de s'y o&tir former; dans les causes crûninettes son esprit est Ubre et peut se jouer à l'aise , là il lui est permis de faire de la science physiologique comme un romancier, de la fantasmagorie oralonre comme un prédicateur du moyen âge ; il lutte^ il combat, il vit, il exprime la partie brillante, la partie tittératte de la magistrature. Aussi chaque époque lui imprimant son cachet particulier, et lui prêtant ses fantaisies, varie-t-il plus dans ses nnanees; dans ses nuances seulement, car le fond reste toujours le même : l'importance, et ce manque
MADAIIE TALON. 150
de chaleur qui résuite de i'abeenoe d'un intérêt persiHinel, et de la gène d'un rôle appris et qui ne peut pas changer.
Pami les magistrats du siècle de Louis XIV, ou, comme on Ta dit depuis, du grand siècle^ le procureur général Talon était un de ceux qui réalisaient le plus complètement ce portrait d'avocat de la société que nous venons d'esquisser : grand, maigre, aigu, il gesticu-* lait peu, et parlait peu ailleurs qu'à l'audience, comme s'il eût craint d'écorner le trésor d'éloquence que sa profession exigeait. Marié depuis deux ans environ avec la fille d'un président à mortier, nommée mademoisdle de Fergusson, il apportait dans les ac* tions les plus indifférentes de sa vie et les relations intimes de son ménage, la même réserve, le même poids, la même dignité que dans les actes les plus solennels de sa charge, n avait détourné à son usage le mot fameux de César : Que la femme de César ne devait pas même être soupçonnée; et il le commentait en tous sens, l'appliquait aux moindres dreonstances. La femme d'un magistrat (il appuyait toujours avec emphase sur ce mot) ne devait pas vivre, parler, rire, marcher
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comme la femme d'un autre ; le fard et les vertugadins trop amples étaient messéants à la femme d'un magistrat; la femme d'un magistrat ne devait aimer le bal, ni la comédie, ni les cercles ; il n'était pas convenable que , comme une marquise, elle train&t à sa suite une cour d'abbés et de militaires, ni qu'elle s'occupât des tragédies de Racine et des comédies de Molière. La femme d'un magistrat devait être au-dessus des petits propos de ruelles, des commérages de la cour, des parties à Marly et à SaintC^rmain, et de tous les plaisirs qui composaient alors l'existence des femmes nobles et belles. La femme d'un magistrat devait scrupuleusement veiller sur toutes ses actions et sur toutes ses paroles : quelle honte si l'on eût dit de la femme d'un magistrat qu'elle avait assisté à une réunion , à un souper, à une représentation de Versailles ! Bref, la femme d'un magistrat devait, sous peine de déconsidération , vivre de la plus monotone façon du monde, et n'avoir d*autre distraction que d'écouter avec recueillement les réquisitoires conjugaux de son trè&^honorable mari : le magistrat l . . . Entre le procureur général Talon et sa
MADAME TALOfl. 161
femme , il y avait donc lutte continuelle , et quelquefois violente. Celle-ci, s'en référant à Tusage, citant, pour se donner un appui, rexemple de telle duchesse, très-noble et trèsconsidérée, qui se passait très-bien ses mille petites fantaisies; celui-là en revenant toujours à son argument : La femme d'un magistrat ! Chaque plaisir que voulait se donner madame Talon, elle était obligée, rigoureusement parlant, de l'emporter d'assaut ; tel bal lui avait coûté vingt jours entiers de requêtes, de considérants, d'attendus, de répliques et de contre-répliques. Contre la terrible logique du procureur général, elle n'avait d'autres armes que sa logique de femme, logique transparente et fine comme une gaze, déliée et cassante comme un fil de soie ; mais la nécessité avait développé en elle, à un trèshant degré, cette adresse innée des femmes qui est la force des êtres faibles; souvent vaincue , elle était quelquefois victorieuse ; avec la patience d'une araignée; elle tissait vingt fois ses toiles vingt fois rompues, et si le mari souvent, d'un coup de sa grosse aile de procureur, rompait cette trame si habilement ourdie, quelquefois aussi il s'y empêtrait
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de telle sorte , que Thabile Usaandiére le tenait pour quelque temps à sa discrétion et merci.
A travers les solennelles évocations du procureur général et ses continuelles déclama- Kons sur la morale , perçait pourtant un seau* timent très-réel , très-humain , très-vivaee ; il était jaloux ; il avait beau se dsaper dans sa robe , se guinder sur des éehasses , échafauder les reproches du mari sur les convictions du moraliste , la jalousie perçait toujours par quelque côté. A certains mcnnenls il oubliait son personnage pour devenir un mari semblable aux autres , un mari bourgeois , laissant à la noblesse d'épée ses débordements avoués et ses licences de bon goût, un Sganarelle coiffé d'un bonnet carré. Bans ces moments-là le contraste devrait charmant à étudier. Tantèt il se faisait bonhomme et cajolait sa femme d'un air patelin, essayant par la douceur des formes de corriger l'amertume du fond. Certes , il n'était pas un tyran, et serait au désespoir de gêner sa fcBotme ; mais quelle différence il y avait entre les plaisirs éclatants et vides de nio«de, et cette adorable paix d'un ménage bîen uni.
■ABABE TALON. 103
ces jouissances intimes , ce repos dans rameur qui est le paradis sur terre ! Tantôt sur une parole inconsidérée , sur un geste , sur un din d'oui, il se fâchait tout rouge, conune un tuteur de comédie , en brandissant audessus de la tète de sa femme le glaive vengeur de la loi et les dards de son éloquence réquisitorjale; les hyperboles*, les hypothèses lui venaient alors en abondance comme en ses plus beaux jours de parlement. Quelle ampleur dans la phrase ! quels magnifiques développements ! £t la morale ! et l'estime publique ! et la religion même ! (IHassillon prêchait en ce temps-là) et ced et cela! chaque argument enfantait une série d'arguments : avec moitié moins de mots , il eût fadt pendre le phis honnête homme du royaume. Mais par malheur il arrivait que l'auditoire (je veux dire sa femme) partait de rire au plus bel endroit, et toute cette emphase tombait à plat, comme un ballon crevé par une épingle.
Or, un matin, vers neuf heures, que le procureur général déjeunait avec sa femme avant de se rendre au tribunal, soit que son imagination d'orateur fût en ébuUition , soit
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que son cerveau de mari fût tourmenté par certaines idées de la veille , il se sentit en veine , et s'étendit plus éloquemment que jamais sur le texte ordinaire de ses déclamations. 11 ne fallait pas , disait-il, que la femme d'un magistrat choisit ses modèles parmi les dames de la cour ; à celles-là il était permis de tout faire et de tout dire , parce que la considération publique n'était pas d'absolue nécessité pour leurs maris ; mais à ceux qui exerçaient une part d'action sur le peuple, il était indispensable de conserver une réputation sans tache , un nom respecté à tous les titres ; un juge entouré de ridicule perdait nécessairement de son autorité, et il faUait que la justice se maintint sûre et digne sous peine des plus graves désordres. D'ailleurs , la noblesse de robe s'était toujours fait distinguer par la rigidité de ses mœurs , et on devait moins que jamais se laisser entraîner au torrent.
Inutile de faire remarquer que ces observations, et beaucoup d'autres que nous omettons , ne s'adressaient pas directement à la fenmie du procureur général , c'était une thèse philosophique qu'il soutenait sans ap-
MAOAHE TALOir. 165
plicatioo immédiate, et sans allusion personnelle , ce qui ne Fempéchait pas de jeter de temps en temps un coup d'œil de côté sur son auditoire , pour juger de l'effet de ses paroles. L'auditoire^ écoutait tout cela avec une tranquillité remarquable, baissant les yeux comme au sermon ( c'en était un qu'on lui faisait ) , et dissimulant de temps en temps un léger bâillement qui crispait imperceptiblement sa lèvre supérieure; puis quand il eut terminé sa prédication par un beau mouvement de philosophie où il évoquait un à un tous les Talon ses aïeux qui s'étaient illustrés dans la magistrature , madame Talon , se leva, et croisant les mains , comme pour prier , elle se contenta de dire d*un air adorablement railleur :
— Ainsi soit-ill...
Le ballon creva net. Le procureur général prit un énorme dossier, le mit sous son bras, et sortit sans ajouter un mot.
Quelques minutes après son départ , madame Talon sonna sa camériste , et lui ordonna d'aller chercher une chaise de louage, chose assez singulière , puisqu'elle avait la sienne. Autre singularité, c'est qu'il était,
1^ HADAHB TALOS.
comme nous l'avons dit, neuf heures, et qu'à une heure pareille, une femme d'un certain monde ne pouvait pas se permettre de quitter sa chambre. Quoiqu'il en soit, et toutes réserves faites , la chaise arriva , et madame Talon y monta sans hésiter; en disant aux deux porteurs : — Quartier des Halles? Troisième singularité, plus inomcevable que les deux premières ! Aller à neuf heures , en chaise de louage , au quartier des Halles ; la chose devenait nécessairement pbis que romanesque. Sans cette dernière circon* stance que nous signalerons , il n'est pas un lecteur, si peu appris, qui n'eût expliqué, avec une supériorité remarquable , la démarche de madame Talon : une femme de procureur général qui sort le matin , en cachette, quand son mari est à l'audience, quoi de merveiUeux? Vite un amant, et le mot de l'énigme est trouvé. Mais qu'on aille voir un amant au quartier des Halles, en plein jour , en plein siècle de Louis XIY : croire cela serait blasphémer.
Madame Talon eUe-méme semblait hou* teuse de sa destination , et dérobait discrètement sa figure aux regards des passants.
ItABAHE TAlOVr. 167
Quand son équipage, en suivant la rue Saint- Honoré, fut enfin arrivé à la rue de la Ferronnerie, elle se fit arrêter, paya ses porteurs et s'en alla seule, à pied, jusqu'à une petite maison enfoncée , dont les portes et les croisées étaient 'encombrées d'effets de femmes, de robes, de bonnets , de fichus , le tout fané et vîeilK. n y avait là des vertugadins d'un velours magnifique et qui peut-être avaient trôné aux brillants carrousels de Louis XIT , mais passés et mangés au soleil ; des dentelles à dessins ouvragés jetées pêle-mêle avec des jupes de soie tachées et des fleurs poudreuses. Bans des éèrins ouverts, épars sur une table noire , reluisaient des diamants faux , des boucles d'oreilles ternies, des colliers de perles incomplets : puis des perruques emmêlées, des souliers de maroquin à paillettes, des ceintures jadis argentées maintenant cuivrées et noircies , tout un monde de colifichet» naguère brillants. aujourd'hui éteints et morts , débris de parures , cadavres sans nom ; on eût dit un champ de sépulture consacré aux dépouilles de la mode , aux ruines deFopulence et du luxe.
Fne vieille femme ébréchée, jaune et in-
108 HABAME TALON.
complète comme ses marchandises , se dressa au fond de sa boutique , en apercevant madame Talon , et sans attendre que celle-ci lui expliquât le but de sa visite , se mit à défiler le chapelet de paroles creuses dont elle saluait toutes ses pratiques :
— Voulez-vous , madame , une belle robe de soie mordorée, la même qui a servi à madame la duchesse du Maine le jour de ses noces? Voulez-vous le magnifique voile de point d'Angleterre que portait mademoiselle de la Vallière le jour de sa présentation à la cour de Saint^ermain ? Voulez-vous une fontange toute neuve et qui n'a pas encore seni, ou un costume de mariée avec le chapeau en fleurs d'oranger naturelles , sortant de l'arbre.— Diamants, turquoises, émeraudes^ j'ai de tout au plus juste prix.
La femme du procureur général , quoique habituée à l'éloquence de son mari, demeura quelque temps interdite en entendant ce flux de paroles débitées d'un ton déclamatoire. La revendeuse à la toilette s'approcha alors d'elle et après l'avoir considérée , s'inclina profondément. Quoique madame Talon fût en négligé du matin , toute sa personne avait trop
MADAME TALOn. 169
de distinction pour qu'on pût se méprendre au point de ne pas la reconnaître pour une dame de condition. Aussi, devenue tout à coup muette , la vieille bavarde se contentat-elle d'attendre respectueusement qu'il plût à sa nouvelle pratique de lui donner ses ordres.
— Je veux, dit madame Talon, un costume tout simple, mais propre.
— Je comprends, dit la vieille, un costume de bourgeoise. J'ai votre affaire. Où faudra- >il porter cela?
— Je m'habillerai ici.
— Je comprends , dit encore la vieille en clignotant les yeux comme madame de la Ressource à la vue du portrait d'Angélique.
Sans s'arrêter aux interprétations de la marchande , madame Talon entra avec elle dans une arrière-boutique mal éclairée, et au bout de quelques instants, elle en sortit complètement métamorphosée. La femme du grave procureur général Talon était devenue une petite fille alerte, éveillée, svelte, avec une jupe courte; un corsage à pattes, un bonnet à barbes, un fichu en point de filet et des mitaines noires, une vraie grisette du temps de
t70 «AOAVE TALON.
Fjouis XIV, une admirable matière à réquisi^ toire pour le très-vénérable nu^strat.
Kn sortant de la bouticfue de la fripière , elle ne dit que ces mots :
— Je viendrai reprendre mes habits moi-
Et elle se mît à raser les maisons de ce pas délibéré qui n'appartient qu'aux grisettes de Paris ; on eût dit qu'avec le costume elle avait pris les manières et l'allure de son nouveau rôle. Sa course fut longue \ après avoir traversé un grand nombre de mes , elle arriva dans la rue Saint-Antoine, près l'église Saint- Paul, la suivit jusqu'à la place de la Bastille, longea les fossés de la vieille prison d'État dont l'enceinte devait servir plus tard d'emplacement au premier bal de la liberté, puis monta un peu le faid)ourg, et s'arrêta entm devant une méchante porte éti^ile , noire , aceulée dans un enfoncement, comme un mendiant au coin d'une borne; et après avoir regardé autour d'elle pour bien s'assurer de son ineognito et dépister tout regard inquiétant, elle entra. La maison comme la porte était de laide apparence ; dafis le plâtre qirî liait entre elles les poutres mal blan-
MADAXE TALON 171
chiesdes appartements, s'entre^eroisaient des crevasses qui allaient en élargissant vers les combles. Quoique derrière les croisées on n'aperçût pas de rideaux, les vitres en étaient si noires qu'il eût été impossible à l'œil le plus exercé de signaler un profil se découpant sur cette ombre compacte. L'escalier, qui conduisait au premier et seul étage de cette masure , montait presque à pic , encaissé entre deux murs gras et suintants. Probablevieai il n'y avait pas de rez-de^baussée , car à partir de la porte d'entrée, tout était mur et escaiier; ni vestibule, ni porte latérale : une véritable gorge de bois et de mortier.
Madame Talon avait ^avi l'escalier avec une intrépidité remarquable ; mais quand elle se trouva sur un palier , obscur comme le reste de la maison , entre trois portes disposées comme dans une décoration de théâtre , deux sur les côtés , une au fond , elle hésita un moment ; puis rajustant le buse de son corsage comme pour comprimer les battements de son cœur , elle frappa à droite un coup léger qui retentit dans le vide , comme une pierre qui tombe au fond d'un abime. Madame Talon recula effrayée, mais au même
173 HADAIB TALON.
instant la porte s'ouvrit, et sans qu'elle eut aperçu aucune figure humaine, une voix enrouée lui demanda :
— Que voulez-vous?
— Madame Voisin , dit-elle.
— Madame n'est pas visible en ce moment, répondit la voix.
— Ne puis-je l'attendre?
— Suivez-moi.
La mystérieuse sentinelle de cette maison, déjà si mystérieuse , n'ajouta pas un mot; madame Talon la suivit en silence dans un corridor qui se prolongeait en tournant à travers les appartements intérieurs; puis une épaisse tapisserie se souleva et laissa voir une grande salle, dans laquelle un seul jour de souffrance projetait une clarté crépusculaire. La femme ( c'en était une ) qui avait introduit madame Talon , s'arrêta sur le seuil de cette salle, lui fit un signe comme pour dire : attendez là! et disparut, laissant la femme du procureur général, seule, et, malgré son courage , visiblement effrayée.
Pour motiver cet effroi, il est nécessaire de dire dans quelle maison se« trouvait madame Talon, et d'expliquer la terreur qui devait s'attacher à ce nom : madame Voisin.
Madame Voisin, plus communément appelée la Voisin, a laissé derrière elle une de ces réputations que l'homme le plus déterminé hésite à approfondir. Semblable à certaines évocations qui épouvantent nos nuits, son spectre se dresse devant nous avec un horrible cortège d'artifices incroyables, de ruses, de pièges, de crimes diaboliques; et, avec la BrinvlUiers, elle complète cette horrible personnification de Tempoisonnemént, que de nos jours nous avons peine à comprendre : Fempoisonnement, c'estrà-dire la plus épouvantable des morts, le plus lâche des assassi-
nats, la plus infâme des vengeances même après le stylet des Italiens. Pourtant, si maudite que soit la Brinvilliers, elle nous semble dépassée de beaucoup par la Voisin. L*une avait mis le poison au service de ses intérêts personnels, <le ses passions personnelles, de ses vengeances personnelles, elle empoisonnait pour son compte. L'autre fit du poison une arme banale au service de tous, moyennant tarif, une industrie régulièrement organisée, un commerce auquel il ne manquail qu'une patente. La Brinvilliers se servait du poison ; la Voisin en vendait ; sa profession était : empoisonneuse. Une fois sortie de ses mains, peu lui importait à elle ce que sa marchandise devenait ; peu lui importait si au bout de son marché il y avait meurtre simple ou double, meurtre d'un frère, d'une sœur, d'une mère ; son industrie appartenait au public ; elle n'avait le droit de la refuser qu'aux mauvais payeurs.
. Non pas qu'elle exerçât cet épouvantable métier aussi franchement que nous le constatons; elle' s'environnait de précautions, de ruses, de fantasmagories de toutes sortes ; car elle avait â la fois deux réputations à soutenir :
MAOAH£ TALON. 175
sa réputation d*empoi$onneuse d*abord, sa réputation de sorcière ensuite. Quand une femme avait envie de se défaire 'd*un mari ( et àrépoqueoù nous sommes les veuvages étaient irès-fréquents ) , quand un jeune homme voulait hériter de son père, ils allaient trouver la Voisin sous prétexte de lui demander le secret de l'avenir ; et alors, le prix fait, et après les évocations d*usage, celle-ci leur indiquait le temps où l'une devait perdre son époux, l'autre son père, et jamais l'horoscope ne mentait. Quelque temps avant l'époque indiquée, des signes avant-coureurs annonçaient la réalisation prochaine de la promesse de la Voisin, sans qu'on put apercevoir la main invisible qui dirigeait les coups. Tantôt c'étaient des porcelaines précieuses qui tombaient comme d'elles-mêmes et se brisaient ; tantôt, au moment où la future veuve, occupée à sa toilette, posait devant un miroir, le miroir se détachait et jonchait l'appartement de ses débris. Quelquefois on entendait dans la nuit des cris funèbres, et comme le râle d'un homme qui se meurt ; ou bien un fantôme traversait les ai^rtements, et semblait percer les murs en faisant un grand bruit de chaînes
17G MADAME TALOH.
heurtées les unes contre les autres. Tous ces pronostics, que la Voisin savait ménager avec une adresse et une habileté infinies, jetaient l'épouvante dans les esprits et les di^osaient à la crédulité : on n'osait plus douter d'une puissance qui se manifestait chaque jour par de nouveaux signes; et quant au poison, c'était un ami sûr qui ne la trompait jamais, elle savait en calculer les effets , en ralentir ou en presser la marche, si bien qu'au jour marqué, à l'heure dite, la victime dévouée mourait pour obéir aux ordres de la Voisin, sans que personne au monde put soupçonner le secret de sa mort. L'empoisonneuse, du reste, ne s'en tenait pas à cette unique industrie : outre qu'elle se vantait de prédire l'avenir, de deviner le passé, elle prétendait avoir des communications directes avec le diable, posséder des philtres sûrs pour ramener un infidèle, pour enchaîner un inconstant, pour amollir les cœurs les plus farouches, et faire tomber les préventions les plus enracinées. Chose incroyable! cette fenune vécut longtemps ainsi, sans que son existence fût inquiétée ; les dames les plus considérables de la cour, les seigneurs les plus fameux, se
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readaient en secret dans son offîcine ténébreuse. Ses émissaires se glissaient dans les hôtels, dans les salons, jusque dans les chambres à coucher. Il y eut d'horribles secrets de ménage, dont la Voisin fut 'Seule dépositaire ; il y eut des naissances dont seule elle connut le mystère, d'étranges malheurs qu'elle aida à préparer, des fortunes subites dont seule elle eût pu dire le chiffre et l'origine. Si on avait pu faire l'inventaire de la Voisin, que de crimes enfouis dans l'ombre, de trames préparées de longue main et subitement dénouées ! que d'infamies, de turpitudes n'eûton pas mises au jour ! et les plus beaux noms, les plus nobles familles, peut-être compromis à tout jamais, à tout jamais flétris par ses révélations ! Dieu merci ! la Voisin est morte sans confession et sans notaire.
Nous ne prenons pas d'ailleurs assez de plaisir à retracer les effets de la superstition et de la crédulité, pour prétendre que personne n'ait osé nier la puissance cabalistique de. la Voisin, malgré le prestige jdont elle savait s'entourer. Un jour il prit fantaisie au maréchal dé Luxembourg d'aller voir la fameuse devineresse, et celle-ci, avec une im-
178 lUOAME TALOlf.
perturbahlè assurance, lui promil de lui faire voir le diable. Jour pris, le maréchal fut esacl au rendez-vous ; il n'était pas homme à reculer, lui qui disait avec raispn queues ennemis ne Tavaient jamais vu par derrière. La scène était habilement pr^arée ; le maréchal fut introduit dans une grande salle toute noire au milieu de laquelle flambait un brasier, et devant le brasier la Voisin, Vaâï hagard, les cheveux au vent comme une pythonisse antique ; après qu'elle eut fait ses invocations : — Persistez-vous dans votre résolution ? dit-elle au maréchal.
— Assurément , dit celui-ci , le diable est un personnage dont trop de monde parle, pour que je ne tienne pas à le voir au moins une fois en ma vie.
Au même instant les tentures noires qui couvraient les boiseriesde Tappartement semblèrent se déchirer, ^ un grand diable toat velu depuis les pieds jusqu'à la tète, des cornes au front et vomissant des flanunes , s'avança en gambadant; mais le maréchal , loin de se déconcerter, leva une canne^ qu'il tenait à la main , et en frotta si bien le prétendu diable que celui-ci se mit à crier merci.
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et fîit probaMement dégoûté pour la vie d^ sa Mzarre et damgefeuse profession.
Tous ces détail», m le sent bien , n*owt été eonmis qu'après la mort de la sorcière. A Tépoque dont nous parlons, sa réputation était au comble ; les espions qu'elle entretenait à grands ^ais l'rnstrBrisaient chaque soir de tout ce qiri se passait à la cour et à la Tille ; et la crédtflîté , qiri exagère tottt , répandait sur son compte les bruits les phis singuliers : on disait qu'on FaTalt vue dans le carrosse de M. de Louvols , et que le' roi )ùl4tt^le avdfl roulu avcnr «m entretien avec elle, towl cela joint à sonadres^e réelle et à soiv aadai^, suffisait bieiiipour donner à cette femme un petr de ce mystérîeuitE prestige qu'on attribuait , dans des temps plus reculés , aux êtres evi eontaiet avec les esprits infernaux. Madame Talon ne savait donc delà Voisin que ce que tout le monde en savait à son époque. II était bien question de temps en temps de crimes terribles et impunis dont la jtlstîce nepouvait parvenit^à découvrir les auteurs, de morts^^u*bites^dont la médecine, alors peu satanté, n'expliquait pas les-(5auses ; mais pour les désœuvrés dé la cour, pour ces femmes si» iî*i voles qtii
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passaient leur temps à dénouer le jour rintri-gue de la veille, la Voisin n'était qu'un agent perspicace et utile , une diseuse de bonne aventure ; celles qui la connaissaient mieux ne se vantaient pas de la connaître.
La salle où se trouvait madame Talon avait peut-être servi à l'expérience diabolique du maréchal de Luxembourg ; en effet , tout le pourtour était caché sous une tenture noire qui, au moindre souffle, au moindre bruit, s'agitait comme un drap mortuaire. On n'y voyait aucun meuble, si ce n'est deux ou trois pots de faïence écornés, accroupis dans un coin, et qu'on devait nécessairement supposer avoir servi à des opérations magiques. Au plafond pendait une énorme chouette, retenue par un fil d'archal , à peine perceptible^ attendu l'obscurité, et qui send>lait planer d'elle-même, les ailes étendues, comme un présage de mort. Si un pareil aspect n'avait rien de terrible pour un Luxembourg, certes il pouvait bien paraître effrayant à une pauvre femme élevée en province, dans un vieux château, bercée pendant son enfant» par les contes d'une vieille nourrice : madame Talon eut peur. Chaque fois qu'elle levait les yeux
au plafond , la chouette paraissait s'agiter , ses yeux brillaient, ses ailes bruissaient , et leur ombre, en se projetant sur la tapisserie , y -dessinait des figures bizarres, et comme des signes cabalistiques. Le temps s'écoulait pour elle avec une désespérante lenteur. Un moment elle voulut ouvrir la bouche pour crier, mais par un effet singulier de la peur les sons expirèrent sur ses lèvres , et elle crut sentir un souffle glacé qui comprimait les paroles dans sa bouche. Peu à peu pourtant, à force de raisonner sa faiblesse, elle parvint à la dompter ; elle regarda bien attentivement la terrible chouette , et reconnut le moyen bien simple qui la retenait au plafond ; et tàtales tapisseries, et s'assura qu'elles n'avaient ni mouvement , ni bruit surnaturels. Enfin, la crainte disparut complètement: elle s'assura que son cœur battait, elle se retrouva , reconquit la certitude de son être, et attendit bravement.
Puis , peu à peu , la curiosité , ce premier instinct des femmes qui ne peut céder qu'à l'instinct plus puissant de la peur , prit le dessus dans son esprit; elle eût voulu percer l'obscurité qui l'enveloppait , voir à travers
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ces tapisseries qui lui cachaient sans doute d'autres appartements. Elle en fit plusieurs fois le tour en cherchant inutilement à les soulever, soit qu'elles fussent trop lourdes pour ses forces , soit qu'un moyen secret les empêchât de céder à ses efforts. Enfin , dans un angle encore moins éclairé que le reste de la salle , elle découvrit une solution de continuité , une sorte de fissure à peu près de la hauteur d'une personne, pratiquée dans la tenture, à dessein ou par hasard. Elle glissa sa main dans l'ouverture , et la sentit arrêtée par un corps solide qui n'était autre chose qu'un panneau de bois. Elle souleva le pan de tapisserie qui le cachait, approcha son oreille , et crut alors entendre un murmure confus et comme un bruit de voix , mais sans rien distinguer encore. C'était là un événement assez simple , et la curiosité de madame Talon n'aurait pas été plus loin , lorsqu'on promenant sa main sur la boiserie , elle effleura un ressort qui céda sous son doigt, et en même temps une porte s'ouvrit devant elle; elle avança, et après avoir foit un pas, se rencontra de nouveau une cloison de bois qui s'opposait à sa marche ; puis elle enten-
dit distmctement la voix de deux femmes qui conversaient. Alors seulement la femme du procureur général réfléchit aux suites possibles de son inconséquence : sa curiosité n'était-elle pas chose répréhensible? et qui sait quelle vengeance pourrait tirer d'elle une femme comme la Voisin ! Elle recula donc en arrière pour se retirer , mais la porte qu'elle avait ouverte s'était refermée sans bruit, et elle se trouvait ainsi prise dans une sorte d'impasse obscure et étroite, sans pouvoir ni avancer ni fuir.
A la manière distincte dont les sons arrivaient maintenant à ses oreiUes , il était évident qu'une mince cloison seulement la séparait de la pièce voisine.
— Oui-da, ma commère, disait une voix aiguë et saccadée comme le sifflement d'un aspic, malgré vos quarante ans sonnés , votre cœur bat encore comme celui d'une jeune fille, et un premier mariage n'a pu suffire à apaiser la fougue de vos passions ; il vous faut un nouveau mari, de nouveUes amours... Mais ditesmoi donc un peu comment cela vous est venu, comment cette pensée toute juvénile s'est logée dans votre cerveau quadragénaire?
— A quoi bon vous apprendre ce que vous connaissez? dit Fautre voix; ne savez-vous pas tout? ne devinez-vous pas les désirs d*une femme avant même qu'ils ne soient édos dans son cœur? L'esprit qui vous sert ne vous instruit-il pas d'avance de ce que nous autres nous n'oserions jamais avouer?
— Jamais avouer ! voyez-vous cela ! reprit la première voix,rh3rpocrite! voilà-t-il pas une petite femme bien honteuse! Allons, ma commère., la Voisin n'est pourtant pas un confesseur bien sévère. Pourquoi venez-vous ici? avez-vous besoin d'un élixir, d'un philtre ? Vous voulez du poison peut-être?
£n entendant ces derniers mots , madame Talon fit malgré elle un mouvement d'effroi : quelles révélations lui promettaient ces paroles, de quel épouvantable secret allaitelle être involontairement dépositaire! Par quelle fatalité se trouvait-elle engagée dans cette intrigue ténébreuse qui commençait à se dérouler? Un moment , dans la naïveté de son âme, elle. eut l'intention sérieuse de se boucher les oreilles pour ne rien entendre , à peu près comme les enfants qui fenpent les yeux quand ils ont peur , et croient échapper
au danger en ne le regardant pas. Vous voulez du poison peuinétre? h2L Voisin avait trèscertainement appuyé avec intention sur cette phrase ;'et quoi que fît madame Talon pour lutter contre de funestes pressentiments, toujours la phrase fatale lui apparaissait grosse de mystères épouvantables, et peut-être de catastrophes prochaines. £t cette voix railleuse de la Voisin qui semblait se jouer de son interlocutrice , et traiter comme un badinage une affaire probablement trop sérieuse ! il y avait en tout cela de quoi confondre une raison plus éprouvée que celle de madame Talon. La Voisin, chez qui elle était venue si intrépidement, si légèrement, semblable à un oiseau qui se précipite dans un fourré sans en calculer la profondeur , commençait à se montrer à elle sous un jour nouveau ; en ce moment sans doute elle eût donné la plus belle bague de son écrin pour être rendue à la lumière ; mais elle était prise au plége , obligée , crainte d'être surprise , de retenir son souffle, d'étouffer les battements de son cœur , de réprimer tous ses mouvements , comme de perfides accusateurs ; pauvre oiseau qui n'avait pas même la liberté de
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becqueter les barreaux de sa cage ! £t quel devait être le dénoûment de tout ceci pour elle-même? N'y a-t-îl pas des choses qu'on ne peut pas entendre? n'y a-t-il pas des secrets qui étouffent ceux qui les possèdent , comme certaines liqueurs fermentées brisent le vase qui les contient?
— Oui , vous avez raison , reprit la Voisin d'une voix plus solennelle cette fois , je sais tout d'avance; l'esprit va chercher au fond des consciences les désirs les plus secrets , les projets à peine formés , et vient me les apprendre. Je pourrais vous dire le jour et l'heure où pour la première fois une pensée d'amour s'est glissée dans votre cœur. Voulez-vous que je vous conte votre histoire? La voici : vous avez un vieux mari grondeur , et vous êtes fraîche et gaillarde ; vous n'êtes pas d'humeur à vous enterrer toute vivante dans un tombeau. Vous avez aussi une fille de seize ans , gentille , mais innocente et naïve , qui n'entend rien à l'amour , et demanderait volontiers, comme l'Agnès delà comédie, si les enfants ne se font pas par l'oreille. Pourtant un mari s'est présenté pour cette petite niaise, un mari galant, bien
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tourné , aimable , spirituel , comme il vous en faudrait un à vous , ma commère. De le voir tous les jours auprès de votre fille , tâchant par ses propos , par ses caresses , d'échauffer ce marbre virginal qui attend encore pour s'animer les rayons de l'amour, le dégoût du vieux mari, le désir d'en avoir un plus jeune , se sont réveillés plus poignants que jamais : quel crève-cœur de céder à une enfant ignorante du prix des choses un si beau joyau que vous savez apprécier si bien ! quelle douleur d'être appelée belle-mère par un galant homme , quand on voudrait tant être nommée sa femme ; d'abandonner un diamant de Feau la plus pure à une petite sauvage qui aimerait autant un grain de verroterie grossière, quand on saurait, en le taillant habilement , s'en faire tant d'honneur ! Mais le vieux mari! c'était là la difficulté, on le maugréait, on accusait le destin, le ciel, le diable lui-même , comme si le diable , au contraire , n'était pas toujours du parti des jeunes femmes contre les vieux maris.
Ici l'empoisonneuse s'arrêta probablement pour étudier l'effet de ses paroles; puis, après un moment de silence , pendant lequel
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madame Talon étouffa jusqu'à sa respiration , elle n'ajouta que ces seuls mots du même ton railleur qu'elle avait déjà employé :
— Le fait est qu'un vieux mari , c'est bien gênant!...
Madame Talon commençait à entrevoir clairement l'horrible conclusion de cet entretien ; elle fut bientôt confirmée dans ses prévisions par ces paroles de la Voisin , qui reprit , après un nouveau silence :
— Et vous désirez en être débarrassée , n'est-ce pas?
Celle à qui s'adressait cette question murmura à voix basse un oui presque inarticulé.
— Et comment pourrai-je apprécier la vivacité de vos désirs?
Un bruit semblable à celui que fait une bourse bien garnie en tombant d'une main dans une autre main, servit de réponse à cette seconde question.
— Bien , dit l'empoisonneuse ; mais je ne puis pas encore vous répondre : l'esprit , dont je suis la servante , est un esprit jaloux qui tient ma puissance asservie à la sienne, et n'accorde qu'à mes ferventes prières les moyens d'accomplir ma volonté. C'est un es-
prit avare qui me refuse ou m*accorde ses faveurs, selon ses caprices du moment; c'est un esprit terrible qui me briserait comme un roseau entre ses mains puissantes, si j'essayais de me soustraire à son joug, de nier son an* torité. — Femme, mets-toi à genoux, et ferme les yeux ; je vais consulter l'esprit. Étouffe si tu peux les battements de ton cœur , comprime le souffle de ta bouche , afin qu'aucun bruit humain ne trouble mes prières, ne dérange mes opérations. Silence! l'esprit va venir! je le sens, je le vois : silence , fenune, et à genoux !
La Voisin débita alors d'une voix emphatique une espèce d'invocation en langue étrangère, puisée probablement dans quelque vieux livre de sorcelleries; c'étaient des mots à consonnances bizarres, qu'on ne pouvait prononcer qu'avec de douloureuses aspirations ; de temps en temps on entendait la respiration convulsive de la sorcière, comme si l'esprit qui l'agitait eût oppressé sa poitrine et fait crier les ressorts de sa machine.
Puis tout bruit s'apaisa ainsi que les flots après un orage.
— Relève-toi, dit la Voisin; l'esprit m'a
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entendu, tu seras veuve dam trois mois, à pareil jour; et si tu doutes de ma parole, voici les signes précurseurs qui t'en garantiront l'infaillibilité. Tu as dans ta chambre à coucher un miroir de Venise, merveilleusement sculpté, un miroir de reine que tu n'as pas trouvé trop beau pour toi : un mois avant l'époque fixée par l'esprit, ton miroir tombera de lui-même et se brisera.
Tu as une petite Vierge d'ivoire que tu invoquais étant jeune fille, et que depuis tu sa reliée dans un coin de ton cabinet de toilette ; cette Vierge d'ivoire deviendra tout d'un coup noire comme l'ébène, et alors tu n'auras plus que quinze jours à attendre.
Enfin, pendant la nuit tu verras passer devant toi un fantôme vôtu de blanc , qui te soufflera en passant sur la face ; prépare alors ton visage à feindre la tristesse , tes yeux à ^imuler les pleurs; le lendemain de cette nuit-là tu seras veuve. — Me crois-tu maintenant?
— Je vous crois, dit la future veuve. £t le poison ne laissera aucune trace? et il mourra subitement, sans souffrir, sans crier?
— Tu vas voir , dit la Voisin : Ici ! conti-
nua-t-elle, comme si elle eût appelé une personne à ses ordres; ici, Dax!... Voyez la pauvre bête , elle refuse d'approcher ; on dirait qu'elle a des pressentiments !... Rassuretoi , ma commère , les hommes n'en ont pas. Allons, Dax, ici !
£n ce moment , madame Talon sentit sous ses pieds une espèce de tremblement , comme si les convulsions d'un agonisant eussent agité le parquet; puis elle entendit un cri aigu semblable au râle d'un enfant ou d'un chat , mais si terrible qu'elle en sentit le contre-coup au cœur.
— Ce n'est que cela , dit l'empoisonneuse , et vienne toute la Faculté avec ses scalpels , ses bistouris et ses alambics , je la défie ; il sera mort d'apoplexie.
Ces dernières paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de M"»* Talon ; ce cri de mort, qui venait de terminer la conversation, avait épuisé tout ce qu'il lui restait de courage ; elle avait les yeux troublés et la tète pesante , les jambes lui manquèrent : en voulant par un dernier effort s'appuyer aux parois de sa cage, elle avait frôlé un corps froid et glissant comme la peau d'un serpent ; elle se plia sur
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eUe-méme sans connaissance et presque sans vie.
— n y a quelqu'un ici, dit la Voisin, chez laquelle l'habitude d'une vie continuellement sur le qui-vive avait considérablement développé le sens de l'ouïe, comme tous les autres sens.
— On nous a entendues, dit l'autre femme, on nous espionnait : je suis perdue !
— Soyez tranquille , répondit froidement l'empoisonneuse, si nous n'avons pu empêcher les oreilles d'entendre, nous empêcherons la bouche de parler. Le bruit est venu de là, ajouta-t«lle , en montrant l'issue secrète que le hasard avait si malheureusement découverte à madame Talon.
Voyez, dit la Voisin à sa première interlocutrice, nous aurons peu de chose à faire pour nous garantir d'une indiscrétion; la pauvre petite femme ne se réveillerait pas même pour agoniser. Nous allons la ressusciter d'abord, sauf à aviser plus tard.
La Voisin prit, en effet, un petit flacon qui contenait des sels préparés par elle-même , et le fit respirer à madame Talon ; ceUe-ci ouvrit peu à peu les yeux , se détira les mem-
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bres comme un malade qui sort d'un long engourdissement, puisse dressa sur ses jambes; mais en voyant les yeux noirs et pénétrants de l'empoisonneuse fixés sur elle avec une expression de menace , elle recula précipitamment plus épouvantée que jamais.
L'aspect de la Voisin avait, en effet, quelque chose de terrible qu'elle se plaisait à augmenter encore par tous les moyens artificiels en son pouvoir. Au moment où elle apparut à madame Talon , elle était vêtue d'une robe noire tombant jusqu'aux pieds, qui rehaussait sa stature naturellement médiocre. Ses cheveux noirs tombaient épars sur son cou, et, quand elle remuait la tète, ondulaient furieusement autour de ses tempes. Elle avait ce teint jaune des organisations bilieuses , avec ces ombres plaquées au coin des lèvres qui donnent à la figure humaine quelque chose de semblable à la physionomie grinçante du tigre. Sa face était anguleuse , sans transitions, sans contours; son front haut et large vers les tempes, et deux grands yeux noirs dont elle avait longtemps étudié et travaillé toutes les ressources , achevaient cet ensemble, grand par sa laideur, et par cette
raison que toat ce qui est complet au monde est grand, vice ou vertu, héroïsme ou crime. Quant à l'autre femme, elle n'offrait rien du caractère qui idéalisait pour ainsi dire la célèbre empoisonnetise, et personnifiait en elle le mépris de l'humanité, l'audace habituelle et confiante, le génie et la sécurité dans le mal : elle était plutôt le type du calme , du bien-être et de l'embonpoint bourgeois. Quoiqu'elle eût quarante ans, elle était très-firaiche, très-dodue, très-avenante. Ses cheveux châtains se partageaient en forme de bandeau de chaque côté du front ; ses yeux bleus, vifs et bien fendus semblaient plutôt faits pour exprimer ces idées de bonheur sensuel et contenu que les Anglais attachent à ce grand mot, pivot presque unique de leur langue : le confortable! que les violences d'une passion profonde et les péripéties d'un amour contrarié ; le plus habile physionomiste aurait eu de la peine à trouver en cette femme l'étoffe d'une Clytemnestre au petit pied , jamais il ne se serait figuré une tragédie même bourgeoise si vivante, si accorte et si char^ nue. Que si un auteur de roman eût été obligé d'encadrer une pareille femme dans son in-
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trigue, il Faarait peinte en pied, trônant dans un comptoir de mercière, commandant à trois ou quatre petites filles sous ses ordres, chômant benoîtement le saint jour du dimanche , goûtant après son dîner un petit verre de ratafia, cette ambroisie des divinités du petit commerce; mais de placer dans ces mains potelées un poignard ou seulement une fiole de poison, il n'y fallait pas songer : c'était à faire sourire de pitié Lachaussée lui-même, le poëte épique des douleurs de comptoir.
Pour madame Talon, la seule figure de la Voisin l'avait frappée. Quand la faculté de percevoir lui revint, elle demeura tout entière à la terreur; elle possédait un secret meurtrier, et la Voisin était là, entourée de son cortège de poisons et de sortilèges diaboliques , qui lui demandait compte de ce secret.
-^ Je crois, dit à voix basse la Voisin, en se retournant vers la bourgeoise qui se tenait un peu à l'écart attendant, non sans anxiété, l'issue de cette scène , que nous n'avons pas grand'chose à craindre de cette petite; voyez, elle est effarouchée eomme une linotte, et quoiqu'eUe ait les yeux ouverts , je ne suis pas sûre qu'elle nous voie.
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— Hais enfin elle a tout entendu, objecta celle-ci.
Madame Talon se tenait toujours devant la Voisin, tremblante comme une coupable devant son juge : à la fin elle trouva dans sa frayeur une exclamation propitiatoire.
— Je n'ai rien entendu, madame, s*écriatréile avant d*étre interrogée, et sans comprendre que cette négation anticipée la condamnait au lieu de Fabsoudre : rien, je vous jure, rien, je n'ai rien voulu entendre.
Une espèce de sourire glissa sur les lèvres de Fempoisonneuse ; en présence de toute cette faiblesse et de tout cet effroi , elle se sentait forte et sfïre d'elle-même ; ce sourire pourtant fut aussitôt effacé ; eUe prit un air froid et sévère, en montrant du doigt la porte secrète encore ouverte :
— Comment ètes-vous entrée là? demandât-elle.
— Mon Dieu ! je ne sais, dit madame Talon. J'examinais la tapisserie, une porte s'est ouverte, j'ai fait un pas, et la porte s'est refermée sur moi. Alors la peur m'a prise ; je me suis évanouie conune vous savez , et j'ignore tout ce qui s'est passé, tout absolument.
L'insistance que la pauvre madame Talon mettait à prouver son ignorance prouvait trop évidemment le contraire, pour qu'une femme aussi habile que la Voisin pût se laisser prendre un seul instant à de semblables dénégations. Après un moment de silence , elle secoua ses cheveux sur son front, et ouvrant de toute leur grandeur ses terribles yeux :
— Femme, ditrclle, sais-tu que ta curiosité t'a précipitée dans un cas de mort? Tu as tout entendu, ne le nie pas ; mais ce secret que tu possèdes, espères-tu le garder longtemps et en disposer à ton gré? Ne puis-je pas le reprendre à l'instant même dans tes entrailles, ou à l'instant même l'étouffer avec toi? Saistu que rien au monde ne pourrait te soustraire à ma vengeance , et que toute la vie, si je veux, tu m'appartiendras? Pour me venger, je n'ai pas besoin de t'avoir comme aujourd'hui entre mes mains , non , va-t'en si tu veux, tu es libre, va-t'en avec ton secret volé, traverse les mers, fuis au bout du monde ; au bout du monde , par delà les mers je t'atteindrai. Ton mari, si tu as un mari, ton frère si tu as un frère, t'adressera une lettre, et tu tomberas morte en la décachetant. £n respirant le par-
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fum d*une rose, en passant à ton doigt la bague que tu auras quittée la yeille, en nouant ta ceinture, en agrafant un collier, tu peux mourir, si telle est ma volonté : j'ai des amis surs qui se chargent de mes vengeances , et qui tuent plus sûrement avec une fleur que d'autres avec un poignard : regarde.
Elle lui montrait, étendu sur le carreau, un chat déjà roidi par la mort , et qui rendait un sang noir par la bouche et les narines.
— Puisque tu nous écoutais, ajouta-t-elle, tu n'as pas besdn d'explication. Tu me crois, n'est-ce pas?
Madame Talon se rappela alors le cri terrible qui avait déterminé son évanouissement; cette image d'une mort instantanée, sans agonie , sans transition , entre l'être et le néant, que l'empoisonneuse étalait à ses yeux, acheva de bouleverser toutes ses idées.
— Grâce , grâce ! dit-elle en joignant les mains.
La Voisin ne répondit pas, mais elle prit sur une table un livre à couverture noire , scellé de sept fermoirs en cuivre , comme le grand livre apocalyptique , puis s'approchant
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de madame Talon , elle Fouvrit , et d*un ton solennel :
— Ce livre, dît-elle, est le livre d'esprit , le livre de vie et de mort ; les serments qu'on a faits sur ce livre sont inviolables , même pour les puissances supérieures. Jure*moi sur ce livre que tu ne révéleras jamais rien de ce que tu as entendu ici , et songe que pour le reste de ta vie tu es à ma discrétion , un mot de ta bouche serait ton arrêt de mort : jure !
Madame Talon étendit la main sur le livre que la sorcière tenait ouvert devant elle , et dit d une voix tremblante :
— Je le jure.
— Maintenant , reprit la Voisin après un instant de silence , je te fais grâce.
Madame Talon respira pour la première fois distinctement, pendant que la bourgeoise qui avait assisté silencieusement à toute cette scène , semblait regarder la Voisin avec un reste d'inquiétude.
Celle-ci la prit par le bras, la conduisit vers la porte de sortie , lui fit un signe de tète pour la congédier , et lui dit seulement, en lui désignant du doigt madame Talon :
— Je réponds du secret sur deux tètes , la sienne et la mienne.
Lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage à la bourgeoise , madame Talon jeta un regard d'envie vers la bienheureuse issue qui conduisait hors de cette affireuse demeure. Elle se sentait encore oppressée , et enviait l'air de la rue qu'une autre allait respirer. Mais sa visite n'était pas encore complète ; jusque-là elle avait joué son rôle fatalement et malgré elle dans un drame étranger, maintenant il lui fallait entrer elle-même en situation , et le commencement du roman n'était pas de nature à lui en faire désirer la suite.
— Eh bien ! dit la Voisin en s*asseyant , et d'un ton cette fois dégagé de toute affectation de solennité , que me voulez-vous? mais ne tremblez donc pas ainsi , ce qui est passé est passé , et je vous promets de n'en plus dire un mot. Voyons , ma petite madame Talon , asseyez-vous et causons.
En entendant prononcer son nom accolé à l'espèce de sobriquet , épithète que dans le monde on avait coutume de lui donner, la petite madame Talon , comme avait dit la Voisin, ne put s'empêcher de témoigner sa surprise.
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— Vraiment , reprit la Voisin , croyezvous que je ne vous connaisse pas et que je ne puisse appliquer un nom à votre figure? Maintenant plus de réserve avec moi , parlons firanc, s'il vous plait. Puisque vous êtes ici , apparemment ce n'est pas sans motif, et il ne tiendrait aussi qu'à moi d'être surprise, en voyant chez moi la femme du procureur général au parlement de Paris. Avez-vous quelque affaire conjugale à débrouiller? votre mari vous contrarie-t-il?... La la, n'ayez pas l'air si indigné ; je pense bien que vous n'avez pas besoin d'un accommodement brutal ; vous êtes encore trop jeune pour concevoir une semblable pensée. C'est peut-être un dépit de femme qui vous amène , ou une curiosité? vous venez me demander si votre amant vous est fidèle ?
— Mon amant ! dit madame Talon en rougissant.
— Certes , le comte Armand de Milly , le galant, volage et un peu bourru capitaine des gardes du roi. Tenez, je vous veux du bien, ma toute belle, et vais vous dire la vérité. Votre capitaine des gardes est un mauvais sujet, perdu de réputation, abimé de dettes.
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et qui souhaite tous les matins la mort de son vieil oncle le commandeur de Milly , dont il est héritier. Je ne serais pas étonnée de le voir quelque jour me venir demander un moyen prompt de payer ses créanciers. Parmi les neveux qui ont des oncles, j'ai beaucoup de clients, tous veulent de ma poudre de succemtm.
Chaque parole de la Voisin faisait sur madame Talon Feffet d'une égratignure; cette dernière insinuation qui contenait sous une enveloppe assez transparente une accusation capitale, la frappa plus rudement encore. Lorsque sans préparation, sans ménagement, une femme comme la Voisin lui avait parlé de son amant comme d'une chose connue et avérée, elle avait rougi : mais entendre soupçonner cet amant qu'elle n'osait pas nier, d'une velléité de meurtre comme d'une velléité naturelle et dans l'ordre des probabilités , c'était trop pour une femme qui n'avait pas encore oublié toute pudeur et toute morale, et qui, soit conscience, soit faiblesse de nerfs, n'osait pas envisager l'assassinat comme un moyen logique de presser un héritage.'
— Tenez, ma petite madame Talon, reprit
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avec le plus grand sang-froid la Voisin, €fai mettait une sorte d'affectation à répéter cette singulière appellation, il faut que je vcos conte une histoire qui vous fera juger à peu près la moralité de votre comte de Killy. Vous étiez au dernier bal donné par la ^comtesse de Groï , et je n*ai pas besoin de vous dire s'il était brillant. Il y avait là tout ce qui porte un nom à la cour, à la ville, à l'armée ; les seigneurs les plus aimables et les. plus galants, les magistrats les plus intègres et les plus vénérés, les militaires les plus renonmiés et les plus intrépides, voilà ce que vous y avez vu comme tout le monde. Si on avait fait à la Voisin l'honneur de l'inviter, elle y aurait peut-être vu autre chose : par exemple, un certain comte d'Ëigni qui porte un crêpe à son épée et. passe la main sur ses yeux chaque fois qu'on lui parle de son pauvre père, mort à 60 ans, plein de santé , mais qui ne dit pas que le pauvre père est mort par suite d'un coup de sang anodin, à lui procuré par les mains de son très-excellent fils ; ou bien la très-haute, très-grande, trèspuissante dame de Villevallier, qui tous les soirs administre un narcotique doucereux à
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son mari, pour aller en liberté, en loge à rOpéra avec le plus galant, le plus musqué, le plus coquet, le plus sémillant de tous les abbés du royaume, Fabbé de Bemy; et tous ces beaux seigneurs chamarrés d'or qui filoutent au jeu ; et tous ces frères qui demandent à Dieu ou au diable d'avoir une jolie sœur afin de la pousser en haut lieu et de monter après elle à sa remorque ; et ces roués qui ne font aucune difficulté d'endormir la vertu des petites bourgeoises à l'aide d'un élixir di amare. J'aurais vu tout cela, moi, parce que tous ces fils que vous n'apercevez pas, vous, partent d'ici et aboutissent ici; parce que tons ceux qui jouent, qui violent, qui empoisonnent, ont besoin de la Voisin.
£lle avait dit cela avec ce mélange de sangfroid, d'ironie et de gaieté véritable qui réalise complètement ce qu'on nomme l'atroce ! Elle jouait avec toutes ces infamies, tous ces meurtres, toutes ces horreurs qu'elle évoquait, elle s'en amusait. Pour la peindre, il faut ressusciter ces mots par lesquels le président Hénault caractérise le jésuite Letellier, confesseur de Louis le Grand : Elle avait l'air d'une fouine qui vient d'égorger des lapins,
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et qui lèche ses barbes dégouttantes de sang. Madame Talon ne bougeait ni ne soufflait, elle ressemblait à un enfant qu'on mènerait pour la première fois à une séance de fantasmagorie, et qui se fourrait les dix doigts dans les yeux pour ne pas voir ces mille fantômes, ces épouvantables visions qu'enfantent un verre de six lignes de diamètre, une chandelle et une toile peinte en noir ; jamais elle n'avait rêvé une lanterne magique d'horreurs aussi complète.
— Je suis une bavarde, dit la Voisin, après s'être arrêtée un instant ; il vous faut l'histoire que je vous ai promise, la voici : Au moment le plus bruyant du bal, pendant que les violons et les flûtes mettaient tout en branle, et qu'on exécutait menuets et courantes, trois ou quatre seigneurs s'étant retirés dans, un petit salon attenant à la salle de bal, s'étaient fait servir du vin, et s'amusaient à s'enivrer comme des porteurs de chaise. La conversation vint à tomber sur leurs maîtresses ; l'un vantait la taille de la sienne, un autre les épaules, et cela avec toute la maturité et la pureté de coup d'œil d'un maquignon qui estime un cheval. Un seul ne disait rien, et
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avait l'air piteusement affairé; on le questionne, on le presse, on lui demande s'il n'a rien à dire de sa maîtresse. — Ma foi, dit-il*, j'ai à dire d'elle que je la cède au premier qui la veut : elle est...
Pendant que la Voisin parlait, madame Talon s'agitait sur sa chaise, baissait les yeux, rougissait, en un mot semblait au supplice. En ce moment elle interrompit vivement la cruelle narratrice, en lui disant :
— Assez, assez, madame : je sais l'histoire.
— Vous la savez , alors je n'ai donc pas besoin de vous nommer les personnages.
Savez-vous aussi les dernières paroles du beau capitaine des gardes?
— Je les sais, madame, dit madame Talon avec encore plus de vivacité.
La Voisin regarda quelque temps en souriant la petite femme qui baissait les yeux, et approcha sa chaise de la sienne, puis lui tapotant la joue avec la paume de sa main :
— Pourquoi , demanda-t-elle , venez-vous me consulter , puisque vous savez tout? Vous êtes aussi sorcière que moi. Il est vrai que je n'ai pas eu conmie vous la ressource d'écouter aux portes. Mais vous voyez bien que j'avais
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raison de di^ que le capitaine des gardes , comte de Milly, est un grossier et un brutal, qui ne méritait pas qu*une jolie petite femme conune vous lui abandonnât son cœur ; croyezmoi , m'amie , il faut vous venger.
Ce mot de vengeance avait dans la bouche de l'empoisonneuse une telle expression que madame Talon en frémit.
— Bah ! vous Faimez encore , reprit la Voisin qui remarqua ce mouvement ; vous reculez devant la vengeance ! Que venez-vous donc me demander ? un philtre , peutpétre , pour rendre votre amoureux plus galant et plus fidèle ? Fi donc ! il n'y a que les petites bourgeoises qui agissent ainsi. Mais vous! une dame de condition , la fenmie d'un des premiers magistrats du royaume! Vous êtes trop bien née pour recourir à de pareils moyens.
— Madame , dit la petite madame Talon , j'avoue qu'en venant ici j'avais l'intention bien formelle de vous demander un service ; mais depuis , ma résolution s'en est allée , et je sens maintenant que jamais je ne pourrai vous exposer l'objet de ma visite.
— Faut-il donc absolument que je le devine ? Faut-il que j'aie recours aux opérations
mAOAVK TALON. 209
magiques ? S6it. Je ne veux pas que vous soyez venue me consulter inutilement.
En même temps, la Voisin se levst, attisa le feu d'un réchaud de fer monté sur trois pieds, y jeta une liqueur qui fit jaillir jusqu'au plafond une triple flamme bleuâtre-, tira de la poche de son vertugadin un carré de papier et un crayon qu'elle présenta à madame Talon , en lui disant :
— Écrivez là-dessus ce que vous avez à me demander.
Madame Talon traça en rougissant sur cle papier deux ou trois lignes , et voulut le rendre à la sorcière qui repoussa sa main.
— Non pas , dit-elle , maintenant je ne dois plus rien savoir par les moyens humains, c'est de Yesprit seul que j'attends des révélations. Prenez cette boule (une boule de cire vierge qu'elle tenait), placezrla dans votre lettre , et vous verrez consumer l'une et l'autre par le feu , car l'esprit sait déjà ce que vous avez à lui dire.
Madame Talon fit ce qu'on lui ordonnait, et donna la boule de cire vierge à la Voisin, qui la jeta dans le brasier.
— Maintenant, dit celle-ci , attendez-moi ,
âlO a A» AVE TALON. '
il me faut cinq minutes de retraite pour réfléchir et m'inspirer.
Madame Talon était au comble de rétonnement. Ainsi son secret , anéanti par le feu , allait revivre au moyen d'une évocation magique ! Quand la Voisin revint, elle regarda sa cliente en riant d'une façon singulière.
— Voici, dit-elle, un bel exemple de dévouement ! et je commence à croire que vous avez l'âme la plus candide du monde. Quoi ! ce n'est que cela que vous voulez ! Votre amant vous fait une injure, et vous reconnaissez que vous la méritez ! et vous venez me trouver pour obtenir ce qui vous manque à ses yeux! incroyable en vérité ! Allons , ma petite madame Talon , soyez tranquille , voici de quoi vous satisfaire.
Elle lui remit alors une fiole soigneusement cachetée et ficelée, qui contenait une liqueur noire , en tendant son autre main vide dans laquelle madame Talon laissa tomber sa bourse.
— Très-bien , dit la sorcière en souriant encore : adieu , ma petite madame Talon. Je n'ai pas besoin de vous recommander le silence.
Il est de fait que madame Talon était dans un tel état d'étonnement, d'épouvante et d'ébleuissement , que si on Teùt interrogée en descendant de cette maison, elle eût été incapable 9 même avec la volonté de le faire , de formuler une réponse précise ; le cœur lui battait , sa tète était lourde ; elle n'avait pas assez de force pour contempler, les yeux ou* verts , la situation nouvelle qu'elle venait de se faire. Au moral , comme au physique , elle était grêle , faible , sans énergie : et sans doute la Voisin voulait peindre la double face de cette nature incomplète , quand elle répétait si souvent avec affectation cette dénomination : la petite madame Talon. Le fait est que ce nom renfermait toute son histoire; parce qu'elle était petite, elle avait souffert et f)leuré; parce qu'elle était petite , elle était devenue adultère. Ceci a l'air d'un paradoxe et n'en est pas un ; nous allons vous dire en peu de mots l'histoire de la petite madame Talon.
Avant de venir à Paris, mademoiselle Aloïse de Fergusson avait mené dans la maison de son père une vie de cénobite , ne voyant personne, ne sortant jamais, incessamment
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surveillée par une mère sévère , qui censurait ses plus petits écarts, comprimait ses plus innocents désirs, rognait, pour ainsi dire, ses pensées , ses actions et ses paroles. Soit que cette compression continuelle de la volonté eût réagi sur le corps , toujours est-il que mademoiselle de Fergusson , à dix-huit ans , avait à peine atteint le développement ordinaire d*uhe enfant de quatorze. Sa figure était charmante , elle avait les yeux d'un bleu céleste, le nez admirablement modelé, la peau blanche, les cheveux d'un blond de cendre délicieux , la main et le pied d'une finesse exquise; mais tout cela avait un caractère puéril si marqué, que tous ceux qui parlaient d'elle se contentaient de dire que c'était une charmante petite fille. Lorsqu'elle vint à Paris et que M. Talon , son mari , la présenta dans le monde , cette apparence enfantine frappa chacun : on se demandait si le procureur général au parlement qui , lui , était grand et maigre , n'avait pas voulu en se mariant fournir une preuve vivante en faveur des infiniment petits , alors soutenus par Fontenelle. Cette première impression ne fit que se consolider et s'accroître. Madame Talon
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était aimée de tout le monde , oh Finvitalt partout , on la chayait , on la caressait , on louait sa figure , ses grâces , ses manières ; elle n'avait pas d'ennemis ; les femmes se farsaient devant elle leurs confidences les plus intimes , comme si elles n'eussent eu rien à craindre d'une petite fille qui ne pouvait comprendre ni le sens , ni la portée des paroles. Quand madame Talon , pour essayer de se grandir , voulait se mêler à la conversation et donner son avis, on se contentait de lui répondre : £h bien ! ma petite , est-ce que vous savez ces choses-là? Les hommes la traitaient avec le même sans façon ; ils riaient et badi^ naient avec elle, sans arrière-pensée, sans pré* tention ; ils la caressaient du regard comme un joli enfant , et semblaient dire : Voilà une petite fille qui , dans quelques années d'ici , sera une charmante personne. Si elle les eût laissés faire, ils l'auraient prise sur leurs genoux, l'auraient embrassée, bercée; — et pas une femme ne se serait avisée d'en médire. — La petite madame Talon était audessous d'un soupçon , elle n'avait pas la UiUe.
Cette situation devenait horrible. Un jour
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un mauvais plaisant s'avisa de raconter trèssérieusement dans un cercle que madame Talon était enceinte : ce fut un éclat de rire universel , retentissant , comme le rire des dieux; hommes et femmes lancèrent leur mot. Le duc de Maillé , qui avait de Fesprit et du plus caustique , affirma que la nouvelle était sérieuse, et que madame Talon accoucherait incessamment d'une charmante petite poupée haute de trois pouces. Malheureusement pour madame Talon la nouvelle était fausse, elle n'accoucha pas même d'une poupée; mais toutes les plaisanteries qu'on faisait sur elle lui revenant aux oreilles , le mot du duc de Maillé s'enfonça dans son cœur comme un poignard; elle en pleura amèrement. Elle se rappela alors toutes les marques de mépris qu'elle avait reçues , ces femmes qui se. faisaient leurs confidences devant elle , ces hommes qui ne lui adressaient jamais un mot de galanterie.
N'avoir ni des galants ni des ennemis, il y avait là de quoi mourir. Elle ne mourut pas, mais à toute force elle résolut de se réhabiliter , de se rehausser dans l'opinion publique qui la jugeait à la toise, de s'élever au rang
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de femme, si bien qu'on ne pût s'y méprendre. Quoiqu'elle eût été élevée dans les principes les plus sévères, et qu'elle eût même un bon fonds de religion , poussée par le dépit, égratignée, aiguUlonnée, furieuse, elle se déclara un soir à elle-même qu'il lui fallait un amant, qu'un amant lui était nécessaire , indispensable, qu'elle en aurait un à la face du monde, et qu'on verrait bien si elle était femme ou non. Alors , elle se mit à lire les romans qui faisaient fortune dans les ruelles et s'imprégna du jargon du temps; elle ne reculait pas devant un mot leste, soutenait hardiment les regards masculins , se montrait le plus souvent possible, en dépit de son ihari, à la comédie, à l'Opéra, partout : mais rien n'y faisait, les hommes ne venaient pas ; on disait seulement de plus qu'elle était un petit mauvais sujet.
La pauvre petite madame Talon se désespérait ; plus elle faisait et plus on la traitait conune une enfant, pas moyen d'être déchirée, haïe, trompée et malheureuse comme une grande personne. Toute la journée elle soupirait et avait les yeux rouges ; on attribuait son chagrin à des causas les plus outrageuse^
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ment paériles : on hiî demandait si par aventure elle n'avait pas perdu son éventail, ou sen chat, ou ses oiseaux; personne ne lai faisait la galanterie de lui demander si par hasard elle n'avait pas des maux de cœur; elle se mourait. à la fois des questions qu'on lui faisait, et de celles qu'on ne lui faisait pas. Un jeune gentilhomme cependant semblait s'approcher d'elle, et la traiter avec une sorte de considération , mais c'était un enfant de dixhuit ans, un des plus jeunes pages de Sa Majesté ; madame Talon le repoussa avec dédain. Enfin le ciel parut prendre pitié des douleurs de la pauvre petite.
Un soir, à l'Opéra, le comte de Milly vint lui rendre visite dans sa loge, et lui parla fort cavalièrement comme à une femme. €e premier triomphe l'enivra littéralement, eUe en eut des éblouissements toute la nuit, au point qu'elle réveilla son mari qui lui fit un superbe réquisitoire contre les femmes qui ne dorment pas. Le lendemain elle rencontra le comte dans un cercle, et le trouva charmant au possible. 11 était capitaine des gardes, avait de la barbe au menton et six pieds de haut; en voilà plus que la .petite madame Taloa
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n'eût osé. Elle tourna toute la soirée autour de lui, lui lançant des œillades, lui jetant à l'oreille des agaceries , des provocations , des défis, agissant en vraie désespérée et brûlant ses vaisseaux. Celui-ci l'écouta d'abord en riant, puis lui répondit à moitié sérieusement, comme un pécheur qui après avoir pris un gros poisson , regarde en riant l'ablette qui vient de mordre à l'hameçon.
Le comte de Milly était un roué , un mau-^ vais sujet; un monstre, comme on disait dans ce temps-là; après quelques pourparlers, il prit décidément madame Talon comme un joujou pour une matinée. N'importe! madame Talon était sauvée , elle venait de conquérir sa dignité de femme, elle avait un amant de six pieds de haut , elle était heureuse, fière, triomphante; elle causait d'égale à égale avec les autres femmes, et se cramponnait au comte de Milly avec l'énergie d'un avare qui craint de perdre l'unique pièce d'or qu'il ait jamais possédée. Au lieu de fuir le scandale, elle l'appelait. Malgré tout cela , elle trouvait encore des incrédules , et plusieurs femmes disaient : Concevezvous cette petite madame Talon qui veut
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notts faire eroire qu'elle a un vrai amant?
Telle fut rhistoire de ses amours jusqu'au moment où commence ce récit, sauf la scène du bal et les paroles insultantes du comte que la Voisin lui avait rappelées. Quelles étaient ces paroles que la petite madame Talon n'avait pas voulu entendre! Quel était le secret qu'elle venait de demander à la célèbre empoisonneuse? La suite de ce récit vous apprendra le grand secret de la petite madame Talon.
Or, en sortant de chez la Voisin , nous avons dit qu'elle était troublée au dernier point, et qu'elle avait peine à rassembler les idées qui résultaient de la scène étrange dont eHe venait d'être témoin, et des engagements solennels qu'elle avait pris avec la Voisin. Peu a peu cependant l'air frais qui lui frappait au visage rétablit la circulation du sang, etdissipa les nuages qui enveloppaient sa pensée. D'abord, elle se livra tout entière au plaisir de respirer lilH*ement, de marcher dans la rue à la clarté du soleil, de n'avoir plus devant elle ces terribles yeux de l'empoisonnei^e , qui, par une inconcevable puissance d'attraction, semblaient extraire les secrets les plus profon-
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dément enfouis dans les entrailles. Insensiblement ses idées se classèrent, et elle parvint à résumer sa situation : elle tenait en ses mains la vie d'an homme, et il dépendait d'elle d*empécher on de permettre un crime. Non» devons dire à sa louange que son premier mouvement fut un mouvement complètement honnête, conmie presque tous les premiers mouvements; die voulait braver les menaces de la Voisin, révéler tout à son mari à ses propres risques ; mais la peur, et surtout la honte , la retint ; elle mit alors au service de ces deux sentiments les raisons que voici : D'abord, elle ne savait pas le nom de la femme qu'elle avait rencontrée chez l'empois<mneuse, et à grand'peine môme pourraitelle la reconnaître. Sa déclaration courait donc le risque d'être inutile pour autrui, et pour certain lui devait être funeste à ellemême. En admettant qu'elle se pât préserver de la terrible vengea(hce que l'empoisonneuse lui avait feit craindre, le moyen d'avouer a son mari qu'elle s'était trouvée dans un atelier de crimes, elle, la femme d'un magistrat ! et qu'elle y était venue dans un intérêt personnel ; et cet intérêt, il faudrait l'expliquer !
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Cette dernière pensée détermina madame Talon ; son secret était inévitablement attaché au secret d'un autre ; en trahissant Fun , elle était forcée de trahir l'autre. £lle résolut de se taire. U y a des mystères qui , pour n'être pas criminels, n'en tiennent pas moins au cœur par des liens presque insolubles , et qu'on n'arrache aux femmes qu'avec leur vie. Mais madame Talon ne s'arrêta pas sans peine à cette résolution ; avant de se rendre elle soutint de violents combats , et chercha vainement à apaiser les tiraillements de sa conscience, qui lui reprochait de se&ire complice d'un meurtre en ne le révélant pas. Les traces de ce trouble paraissaient encore sur son visage lorsqu'elle arriva à la demeure de la fripière où elle avait laissé ses habits; ce n'était plus la grisette du matin, alerte et légère, rasant le smaisons comme une alouette: sa démarche était gênée et lourde, elle avait sur le cœur le poids d'un assassinat. Une autre crainte la bouleversait encore; sa visite avait duré longtemps , et son mari devait être rentré. Cette dernière prévision se réalisa : en entrant dans le salon de son hètel, elle y trouva le procureur général assis.
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pendant qu'un autre personnage , debout à son côté, semblait attendre avec lui ; il avait la figure sévère et soucieuse.
En voyant entrer madame Talon , il ne se leva pas ; mais, avec l'air froid qu'il savait prendre dans ses moments les plus poignants de jalousie :
— Vous êtes sortie bien matin, dit-il , et d'une façon singulière , vous avez loué une chaise pendant que vous en avez une ; il me parait que vos courses vous ont menée loin , puisque vous avez oublié l'heure de votre leçon de clavecin ; voici votre maître qui vous attend. Tout cela est très-inexplicable...
Dans tout autre moment , madame Talon aurait soutenu avec plus d'adresse , ou au moins de sang-froid, la brusque attaque qui l'accueillait à sa rentrée ; mais les événements de la matinée l'avaient trop émue pour qu'elle put conserver sa présence d'esprit; aussi rougit-elle jusqu'aux yeux sans répondre.
Le maître de clavecin s'aperçut de son embarras; et, se tournant vers le procureur général :
— Ma foi, monsieur , dit-il , puisque les
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choses paraissent tourner à Taigreur, je prendrai la liberté de parler. Je sais ce qui a obligé madame de sortir si matin , et , au ris* que de lui déplaire, je vais trahir son secret.
— Monsieur Philibert ! dit madame Talon avec effroi.
— Si fait, madame , je parlerai , reprit le maître de clavecin ; je sais bien qu'il en coûtera à votre modestie, et que , comme la violette, vous aimez à cacher vos parfums.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le procureur général, dont cette comparaison éiogieuse dépistait singulièrement les soupçons.
— Il y a , dit le maître de clavecin , que madame va souvent en chaise de louage , incognito, rendre visite à de pauvres femmes malades , à qui elle porte des secours , et qu'elle, cache ses bienfaits avec autant de soin qu'un autre les publie , voilà pourquoi elle rougissait tout à l'heure quand vous l'interrogiez : aussi modeste que bonne !«..
Le mouvement d'effroi qu'avaient causé à madame Talon les premières paroles de M. Philibert s'était dissipé ; elle jeta à la dérobée à son maître de musique un de ces regards de pupille qui remercie sa camériste
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de ravoir aidée à tromper son tuteur, un regard comme la Rosine du comte Almaviva en a adressé depuis à Figaro, chaque fois, que l'officieux valet contrecarre Bartholo par un mensonge bien inventé.
Celui-ci s'inclina respectueusement. Il était trop tard pour donner sa leçon ; il sortît , non sans avoir répliqué au regard de madame Talon par un autre regard qui signifiait :
— Vous voyez à quoi sert un maître de clavecin.
Pour le procureur général, il fut bien obligé de croire ce qu'il ne pouvait pas nier ; mais le soir il fit à sa femme un sermon sur la charité bien entendue. La charité , sans doute , était une vertu très-angélique , mais on ne devait pas l'exercer aux dépens de la considération personnelle. Sans doute il était trèslouableM'aller rendre visite aux pauvres gens malades, mais il fallait prendre garde aux interprétations du monde, et se garder des bonnes actions qui pouvaient ressembler à des mauvaises. Madame Talon n'avait pas besoin de ces remontrances conjugales pour que son sommeil fût troublé : l'idée du meurlie dont elle avait décrété la perpétration la boiilevor
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sait bien plus que les semonces de son mari , et pendant le peu de sommeil qu'elle prit, elle vit un spectre d'homme pâle et décharné qui lui dit d'une voii. terrible :
— Pourquoi m'as-tu laissé tuer ?
Nous allons vous apprendre comment se dénoua ce drame singulier, qui, denos jour$,a eu presque un pendant, sauf les circonstances et l'intrigue originelle, dans l'inexplicable assassinat de Fualdès, et l'incroyable position de la femme Manson.
Le combat qui s'était engagé dans l'esprit de madame Talon , entre ses principes et ses craintes , entre le sentiment du devoir et le sentiment de la honte , devait se continuer longtemps encore. Le terme fatal avait été assigné à trois mois par l'empoisonneuse. Dans trois mois, aVait-elle dit à sa cliente, tu seras veuve ! A peu près comme autrefois les trois sorcières avaient dit à Macbeth : Tu seras roi ! Chaque jour qui s'écoulait apportait à madame Talon un remords ; chaque jour signalait un progrès dans l'exécution de ce crime , dont elle était quasi complice ; ses
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habitudes se ressentirent de cette préoccupation continuelle ; elle vivait avec un crime , et toutes ses pensées , tous ses rêves s'y reportaient malgré elle. Elle n'allait plus dans le monde , ni à l'Opéra ; son mari ne l'avait jamais trouvée si docile à ses avis , si détachée des plaisirs mondains, si résignée à écouter ses déclamations; elle redevint ce qu'elle avait été avant son mariage, dévote et presque superstitieuse ; elle fut assidue à la messe , au prêche, au salut. Il lui arriva une fois de rencontrer , à l'église Saint-Germain l'Auxerrois, le comte de Milly au moment où die sortait ; il était près du bénitier , et lui tendit la main pour lui offrir de l'eau bénite ; mais elle passa sans le regarder. Cette conversion, ou plutôt cette révolution subite étonna tous ceux qui la connaissaient, et qui avaient été témoins , quelque temps auparavant, de ses extravagances et de ses prodigieuses envies de s'élever an rang des femmes de son temps et de son cercle. On se demandait ce qu'elle avait , et si elle n'allait pas bientôt se faire carmélite, comme mademoiselle de laVallière. Tous les matins elle avait les yeux battus et rouges, le teint pâle et
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comiiie sillonné, la peau tirée, la oontGnanee abattue comme si elle eût passé la nuit dans les Uurmes. Quand son mari la questionnait sur cet état de prostration où il la voyait, elle se plaignait d'éblouissements, de vertiges, de maux de tète ; sa démarche était languissante, e^ se laissait aller, elle s'affaissait, son cou tombait sur ses épaules ; elle avait tous les symptômes d'une femme que la vie fatigue ou abandonne.
U existait dans la maison un domestique normand, grand , maigre, les yeux tors, l'air en dessous. Madame Talon le chargea de lui dire, chaque matin , le nom de tous les gens morts dans le quartier, et dans les autres s'il se pouvait. Une inquiète curiosité la poussait à recueillir les bruits qui pourraient l'édairer; elle s'informait des détails qui signalaient chaque mort un peu marquante ; elle demandait s'il y avait beaucoup de malades, si les attaques d'apoplexie n'étaient pas fréquentes. Une fois que son mari , inquiet de ces symptômes maladlfe, lui avait amené son médecin , elle interrogea celui-ci sur la nature des différents poisons, sur leurs diverses propriétés, sur les signes avant-coureurs qui
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précédaient la mort par suite d'empoisannement, et lui demanda positivement s'il n'eus^ tait aucun moyen pour la science de reconnaître les traces d'un poison administré à petites doses , mais régulièrement et à heure fixe. Le procureur général, qui était présent à cet entretien , s'étonna de toutes ces questions poussées jusque dans les plus petits détails ; jamais il n'avait vu sa femme aussi occupée de choses sérieuses, et sérieuses de cette façon. Le médecin répondit par des hypothèses , par des exceptions , plutôt que par des aphorismes : il n'affirmait rien , il pensait, on pouvait croire, on avait observé. Ces réponses équivoques ne suffirent pas à madame Talon , qui depuis ce moment parut encore plus triste qu'auparavant.
Au milieu de ces sombres pensées un seul homme parvenait à la détourner quelque peu de sa tristesse, sinon à l'en distraire complètement ; elle le recevait sans peine encore, après l'avoir reçu longtemps avec plaisir; c'était le maître de clavecin, dont nous avons parlé. M. Philibert , comme disait madame Talon, ou Philibert, conune on disait plus ordinairement, possait pour le premier joueur
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de flûte de son temps; on le faisait souvent venir à la cour, et il était en possession d*amuser les oreilles assez peu sensibles de rinamusable Louis XIY. La faveur du roi lui avait nécessairement gagné la faveur de toute la cour; on voulait l'avoir dans tous les cercles; on le payait généreusement et on le traitait à merveille , parce qu'outre qu'il ne manquait vraiment pas de talent, il était bon compagnon , toujours prêt à rire , à débiter mille folies et à en faire ; au demeurant , et sans restriction , le meilleur fils du monde. Pour mieux exploiter la faveur générale et subvenir à ses goûts, qui avaient toute l'ampleur des goûts d'un grand seigneur, il s'était fait maître de clavecin dont il jouait assez passablement, et toutes les dames un tant soit peu bien placées tenaient à l'avoir, même celles qui ne savaient pas déchiffrer une gamme, ni exécuter un arpège. Philibert était ce que nous appellerions aujourd'hui un musicien à la mode ; il amusait ses élèves , ce qui vaut mieux que de les instruire; au besoin , il leur rendait service , et s'était peint admirablement lui-même dans ce regard qu'il avait jeté à madame Talon après l'avoir tirée
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d'un mauvais pas par un hardi mensonge , et que nous avons traduit littéralement ainsi :
— Vous voyez à quoi sert un maitre de clavecin.
Et en effet, le maitre de clavecin formait type, comme le perruquier à une époque, comme le confesseur à une autre ; comme le cousin de nos jours, il représentait certaines idées, certains besoins, certaines cachoteries résultant nécessairement de l'existence des femmes d'alors. Il excellait à déjouer les embûches d'un mari , à flairer une embuscade, à dépister un espion ; c'était un prétexte en tout lieu et en tout temps, un homme de paille qui endossait les peccadilles, et quelquefois les gros péchés de ses élèves ; on tirait à vue sur lui comme sur une lettre de change permanente qu'on datait de l'époque et du lieu qu'on voulait ; c'était un manteau officieux qui couvrait toutes ces intrigues, tous ces secrets que même les plus innocentes ont toujoars pour leurs maris» Si, par exemple, madame avait envie d'une parure nouvelle que son époux lui refusait, le maitre de clavecin faisait venir un bijoutier honnête homme, qui vendait la parure à madame et
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consentait à attendre son payement, moyennant un léger bénéfice de cinquante pour cent d'intérêt. Si madame avait besoin de sortir le matin pour une de ces petites risites qu'on n'avoue pas, elle allait acheter de la musique nouvelle que son maître de clavecin lui avait indii^uée. Était-elle enfermée dans sa chambre à coucher, et le mari venait-il à frapper indiscrètement, elle était avec le maître de clavecin, et vite on jouait à contre-mesure une charmante petite ritournelle. Bref, quand il y avait embarras, ou péril à éviter, piège à tendre , intrigue à nouer , mensonge à faire, vite le maître de clavecin en avant!... Pour porter une lettre et attendre la réponse, le maître de clavecin ! Pour colorer d'un vernis innocent une démarche aventureuse, le maître de clavecin ! Pour perdre et déchirer à belles dents une rivale sans avoir l'air d'y toucher, le maître de clavecin ! Pour tromper un mari, jouer un tuteur, couvrir un amant, savoir tous les propos, pénétrer tous les mystères, masquer un rendez-vous, et faire donner les duègnes à tous les diables, toujours le maître de clavecin! type charmant que Beaumarchais, mieux que personne, aurait
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dû comprendre, et qu'il a pourtant horriblement diffamé dans son personnage de don Basile. Le maître de clavecin, affublé d'une robe de jésuite, c'est plus qu'une calomnie ! c'est presque un sacrilège.
Le maître de clavecin tenait donc essentiellement à l'organisation morale ou immorale, si vous voulez, de la société ; il servait d'agent, d'intermédiaire obligé, de tuyau conducteur à toutes ces petites passions qui se croisent et se heurtent au milieu d'un monde de paillettes et de soie ; c'était la chaîne de cuivre qui transmet d'un pôle à Tautre l'électricité. YoOà pourquoi toutes les dames raffolaient de Philibert et le caressaient, lui qui pouvait passer pour le plus admirable des maîtres de clavecin ; et tel était l'homme qui se chargeait de distraire les mélancolies inconcevaUes de la petite madame Talon. Il vint pourtant un moment où tous ses efforts se brisèrent contre la tristesse de plus en plus opiniâtre de sou élève ; il avait beau lancer en l'air ses propos appétissants, ses drôleries les plus récréatives, comme des bulles de savon joyeusement nuancées, ses commérages, ses plaisanteries, ses médisances même , la dernière ressource
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d'un homme qui veut amuser une jeune femme, retombaient à t^i-e et s'y brisaient ; madame Talon l'écoutait sans sourire , l'armure noire qui l'enveloppait était impénétrable aux traits de sa gaieté. £n vain lui chantait-il au clavecin ses plus folles ariettes, en vain travestissait-il en airs bouffes les airs les plus tragiques de l'Opéra, le pauvre Philibert ressemblait à ces grotesques qui se battent les flancs pour désopiler un public résolu à bâiller, madame Talon demeurait morne et pensive.
Les trois mois allaient expirer, le terrible billet dont elle était l'endosseuse approchait de l'échéance.
Le jour fatal tombait un dimanche ; ce jourlà, contre son usage, elle n'alla pas à la messe, et resta dans sa chambre à coucher, assise, la tète pendante , les yeux fixes , en présence même de son mari qui la regardait avec inquiétude. Quand il fut sorti, elle sonna le grand domestique normand dont nous avons parlé, et lui adressa, d'une voix inintelligible, la question que, depuis trois mois, elle lui adressait tous les matins : Quoi de nouveau? Son cœur battait à peine, toute la nuit elle
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avait eu d^horribles visions , des étourdissements sanguins et des tintements dans les oreilles ; la même voix qu'elle avait entendue pendant son sommeil, lni>avait répété d'un ton plus lugubre encore que la première fois ces horribles mots :
— Pourquoi m'as-tu laissé tuer?
Le domestique lui répondit qu'il n'avait rien appris.
— Il n'est pas mort?demanda-t^lie dans son trouble, et comme si le domestique eût pu comprendre le sens de cette incroyable prétention dont sa conscience seule avait le secret.
— Qui? dit le Normand.
— Personne! va-t'en, dit madame Talon brusquement, et brisant maladroitement le siège où elle s'était jetée d'elle-même, au lieu de s'en dégager doucement.
Le reste de la journée se passa dans des alternatives de crainte et d'espoir; tantôt elle se persuadait que le meurtre avait manqué, que l'épouse coupable avait renoncé à ses projets ; tantôt elle se sentait le sang au cerveau, et au cœur un pressentiment Incido qui la faisait trembler. A l'heure du dîner.
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son mari rentra, on se mit à table; madame Talon ne goûtait à rien ; le procureur général mangeait de fort bon appétit ; en découpant avec tout le soin d'un gastronome une pou*larde du Mans, il se mit à dire du ton indifférent d*un homme qui raconte une anecdote médiocrement intéressante :
— Je sors d'une maison où on m'a dit qu'un de nos voisins, un riche quincaillier, nommé Branet, était mort ce matin d'une apoplexie foudroyante : le connais-tu ?
Le magistrat s'occupait toujours paisiblement à découper sa poularde, lorsqu'en détournant les yeux vers sa femme pour lui réitérer sa question, il s'aperçut qu'elle avait la tête renversée sur le dossier de son fauteuil , les yeux fermés, la bouche ouverte, et qu'elle respirait à peine ; il la fit transporter dans son lit, et elle fut longtemps avant de reprendre connaissance. Le médecin qu'on envoya chercher trouva l'état de la malade inquiétant : les battements du cœur étaient irréguliers, le pouls faible et ambulatoire, la respiration pénible ; on pouvait craindre une fièvre cérébrale; au surplus, il verrait le lendemain. Le lendemain la malade allait un peu mieux,
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mais elle ne parlait pas et ne pouvait se soutenir. Au bout de quinze jours elle commença à se lever et à se mettre dans un fauteuil ; mais elle conservait encore des symptômes inquiétants, tels que le pouls irrégulier et la respiration haletante. Au bout d'un mois, il ne lui resta plus qu'une très-grande tristesse, pareille à celle qu'elle ressentait quelques jours avant l'expiration des troi« mois ; eUe ne doutait pas que ce quincaillier, dont son mari lui avait annoncé la mort subite, ne fût véritablement la victime de la Voisin; elle n'imagina pas qu'il en pût être autrement. Le coup terrible qu'elle avait reçu en apprenant la nouvelle, lui paraissait un élément de conviction équivalant à toutes les preuves matérielles; la meurtrière s'appelait maintenant veuve Brunet, et sa complice madame Talon. Quoique son mari lui eût dit que le défunt était leur voisin , elle ne lui adressa jamais aucune question à ce sujet, ni à lui, ni à personne ; elle ne demanda même plus au domestique normand : Quoi de nouveau? Elle eût voulu ensevelir son idée dans son cœur, comme le mort était enseveli dans la terre. Interroger quelqu'un sur la veuve
MADAME TALOfl. . 337
Brunét, sur sa famille, sur son entourage, sur les événements qui avaient précédé l'attaque d'apoplexie et sur ceux qui l'avaient suivie, lui eût semblé une imprudence pareille à eelle de desceller un tombeau.
Cette époque fatale eut un long retentissement dans l'existence de madame Talon , et laissa des traces jusque dans son organisation. Sa santé était véritablement affaiblie. En la voyant triste, le procureur général oublia ses anciens principes, il l'exhortait lui-même à sortir, à prendre du plaisir ; il lui proposait de la conduire à la comédie et dans les cercles ; au bout de six mois elle résolut de suivre les conseils de son mari pour essayer si le bruit du monde étoufferait ses souvenirs. La solitude la dévorait, elle voulut éprouver la puissance de l'étourdissement. Elle reprit donc son premier train de vie , elle reparut dans le monde : mais elle y porta toujours un visage pâle et pensif ; le plaisir n'était plus pour elle un besoin , un centre d'attraction, un instinct d'épanchement naturel , elle s'y livrait par raison , ou plutôt par désespoir ; elle le considérait comme un traitement pour sa conscience malade , comme une espèce de
358 MAI»AHB TALON.
régime hygiénique. Philibert venait toujours, mais elle récoutaità peine ; et le pauvre maître de clavecin, tout chagrin de voir ses plus agréables pointes s'émousser , abrégeait ses leçons et s*en allait porter ailleurs les trésors de son esprit et les grâces de son inaltérable gaieté.
Un an s'était passé depuis la mort du quincaillier, dont la nouvelle avait porté un si rude contre>coup à la pauvre petite madame Talon, lorsqu'un matin le maître de clavecin ouvrit la porte de sa chambre à coucher, et s'annonça avec cette sorte d'entrain grotesque qu'il avait tant de fois montré dans le temps heureux où la maîtresse du comte de Milly tenait toujours deux oreilles à son service. Il avait, contre son habitude, une toilette soignée : un habit de velours , un fin jabot de dentelle, de souliers à boucles d'or ; ainsi vêtu, avec sa bonne figure réjouie , ses dents blanches, ses yeux grands et ouverts, qui servaient si bien de miroir à l'hilarité perpétuelle de son âme, il ressemblait assez â un de ces maestri italiens de nos opéras-comiques , gesticulant, parlant, dansant presque, et traitant toutes les choses de la vie comme des sonates, c'est-
KADAME TALON. 239
à-dire avec le plus de fracas possible. En abordant madame Talon, il fit deux ou trois salutations très-respectueusement bouffonnes, et étendant le bras comme le chef d'orchestre qui donne le signal d'une ouverture :
— Je viens vous annoncer la nouvelle la plus surprenante, la plus étourdissante, la plus étrange, la plus singulière, la plus bouffonne, la pl^s grande, la plus petite, la plus bizarre...
Il avait probablement entendu dans quelques-uns des salons qu'il fréquentait tous les soirs la lettre de madame de Sévigné à propos du mariage de M. deLauzun, qui commence par ce déluge d'épithètes que la postérité a recueilli avec admiration, et il arrangeait Texorde de la très-spirituelle bavarde à sa gttise, en y mêlant des épithètes de son cru.
— £t quelle nouvelle? demanda madame Talon , que la singularité de ce début oratoire, malgré son état d'atonie habituelle, avait au moins surprise, sinon égayée.
— La nouvelle, la plus simple , reprit Philibert, la plus surprenante , la plus drôle , la plus triste, la plus éblouissante, la plus incroyable.
340 HAD/miE TALOIV.
— Après? dit madame Talon que l'impatience gagnait.
Philibert recula d'un pas, et passa , comme un marquis, l'index et le pouce sur les plis de son jabot , et en faisant une grimace grolesquement piteuse, une de ces grimaces triomphantes et sublimes qui ressemblent au rire mêlé de larmes, à la pluie saupoudrée de soleil, au poignard de Melpomène dans une gaine de bois, il accoucha de ces mots :
— Je me marie.
Malheureusement , cet effet ménagé avec tant d'emphase , préparé avec tant de soin , manqua son but; madame Talon ne laissa ape^ cevoir ni étonnement, ni gaieté ; elle demeura impassible , la tète penchée sur son épaule , dans une attitude indifférente. Ses yeux , sa bouche , ses mains , toute sa personne semblèrent prendre une voix pour répondre au pauvre Philibert.
— N'est-ce que cela?
Cette indifférence blessa au vif le maître de clavecin.
-^ Faites donc des folies , reprit-il du ton de Famour-propre piqué , et de toutes les folies la plus sérieuse , mariez-vous pour déri-
MADAME TALOlf. 241
der un instant une jeune et capricieuse femme qui se meurt dMn mal que tout le monde ignore ; mettez-vous la corde au cou pour lui complaire, pour lui arracher un sourire : voilà comme on vous remercie. Voulez-vous bien rire un peu, madame, ou sinon je croirai que vous n'avez jamais eu la moindre affection pour votre maître de clavecin , qui vous aime bien , lui , et qui donnerait sa plus belle sonate pour vous guérir de la maladie noire qui vous dévore. Ne voyez-vous donc pas l'artiste Philibert , le joyeux compagnon, l'insouciant coureur de ruelles , embastillé dans l'intérieur d'un ménage , avec une femme qui gronde, des enfants qui crient, un chat qui miaule , un bonnet de coton et des pantoufles : et plus de petits soupers , plus de commérages , plus de médisances , plus de parties de campagne, plus de liberté! Une bonne chaîne bien lourde , un bon contrat par-devant notaire , un amour bourgeois toujours flambant comme le feu de râtre,de$ faveurs légitimes à heure fixe , une femme enfin sûre de ses droits, qui me dira, quand elle aura sa migraine : Mon ami , joue-moi donc un air de flûte ! . . . Jouer de la flûte pour
249 HAUAIIIE TALON.
dissiper les migraines de sa femme , c*est su> perbe, n'est-ce pas? Allons, riez, riez donc ! Le fait est que Philibert avait débité cette peinture anticipée des plaisirs du mariage avec tant de verve et d'entrain, que la statue du commandeur s'en serait émue sous son linceul de marbre.
— Ce pauvre PhUibert ! ... dit madame Talon avec un demi-sourire.
— Et savez-vous, continua l'artiste , quel est le but de ma visite? Je viens, et il s'inclina respectueusement, vous prier de vouloir bien honorer mon mariage de votre présence ; aujourd'hui je ne suis plus un maître de clavecin, je suis une invitation de mariage à deui pieds, et en chair, un prospectus vivant , je vais chez toutes mes élèves colporter les phrases que je viens de vous dire, le spectacle est assez réjouissant pour qu'on l'annonce, et j'ai pris le parti de crier moi-même à la porte : Prenez vos billets, suivez le monde.
— Et l'on paye en sortant? demanda madame Talon , entraînée par la gaieté contagieuse de son maître de clavecin.
— Gratis, gratis, madame; nous ne demandons rien que l'honneur de votre pré-
MADAME TALON. 24o
sence, répliqua Philibert en imitant le ton criard des bateleurs de la foire Saint-Laurent, et voici le programme du spectacle, écoutez, grands et petits : Jeudi en huit jours, à dix heures du matin, réunion chez la mariée ; on y verra le célèbre Philibert et madame sa fiancée, revêtus de leurs plus beaux atours. A onze, départ pour l'église : génuflexion, sermon, eau bénite , rien n'y manquera, afin d'apprendre aux écoliers et aux clercs comment on s'y prend pour consacrer saintement la plus fantasque de toutes les œuvres du diable. A trois heures, dîner aux Percherons, gala pantagruélique ; le soir, courantes , menuets et sarabandes exécutés par une troupe d'amours, natifs de Chambéry. Le sieur Philibert exécutera une chaconne de sa composition, sans balancier et en s'accompagnant sur les castagnettes. On est prié de laisser la mélancolie à la porte, le sieur Philibert voulant très-judicieusement que son mariage ne soit pas attristé au moins avant sa consommation. Hein! que dites-vous de mon programme?
N'est-ce pas qu'il est joli ?
— Gomme votre idée , dit madame Talon, vaincue , et en riant tout à fait ; mais votre
944 HABAHE TâLOlV.
programme Uendra-t-il tout ce qu'il promet?
— Plus qu*il ne promet, puisque vous yiendrez à mon mariage. Toutes mes élèves y viennent. Puis-je compter sur vous?
— Le moyen de vous refuser?
— Parole d'honneur?
— Foi de femme.
— Encore une restriction jésuitique ; mais n'importe, c'est une affaire conclue , et vous ne voudriez pas me faire souvenir de deux méchants vers de notre bon roi François I".
Cet échange de paroles s'était fait avec la rapidité d'une de ces scènes de la comédie italienne, où chaque lazzi heurte un lazzi, où la réplique emboîte le pas sur la réplique qui la précède ; c'était, pour parier la langue de nos jours, un dénoùment enlevé. D'ailleurs, madame Talon n'avait pas d'objection sérieuse à opposer au désir de son maître de clavecin ; elle avait , pour s'étourdir, repris sa vie de plaisir. Un mariage, une noce aux Percherons, le sieur Philibert exécutant une chaconne avec accompagnement de castagnettes, il y avait de quoi affriander l'hypocondrie la plus intense; peut-être elle avait trouvé un remède à son mal, comme cet An-
MADâlK TALOH. 945
glais attaqué du spleen et abandonné des médecins, qui prit la parti d'aller voir tous les soirs le Carlin du Théâtre Italien , et fut guéri.
Après le moment de repos qui suit ordinairement ces sortes de scènes vivement roulées, madame Talon ne put s'empêcher de demander au maître de clavecin quelle femme il épousait :
— Une veuve, dit Philibert.
Les maladies de l'âme, engendrées par une affecUon profonde, par un chagrin fixe et intérieur, offrent des symptômes cent fois plus compliqués que les plus violentes maladies physiques ; ceux qui en sont atteints sont ordinairement d'une excessive susceptibilité de nerfs qu'un rien blesse; il suffit d'un mot, d'une consonnance, d'un parfum qui les rappelle au sentiment de leur malaise, pour rouvrir leur plaie un instant fermée. Chez eux , et par suite du frottement continuel d'une pensée rongeuse , le tissu médullaire est devenu si transparent et si fin , qu'une pointe d'épingle le perce de part en part. Il y a dans l'alphabet des lettres maudites, dans la Flore de nos jardins des odeurs fatales, qui les font
^46 HiHAHK TALON.
subitement tomber eo faiblesse; il semble qu'ils aient un sixièmQ sens pour trouver entre les objets des points de contact impei^ ceptibles aux médecins même, et que la physiologie la plus subtile ne saurait constater. Madame Talon était de ces malades-là, et les remarques que nous venons de faire peuvent seules expliquer Feffroi qui glaça tout à coup sa velléité de bonne humeur, lorsqu'elle entendit ce mot si simple du maître de clavecin : Une veuve! Ces cinq lettres assemblées avaient éveillé en elle un écho toujours vivant dans son souvenir, malgré tousses efforts pour l'étouffer : il y avait juste un an à pareil jour que son mari lui avait appris la mort subite du quincaillier nommé Brunet, et depuis un an tous ses commentaires, toutes ses appréhensions, tous ses remords, avaient tourné autour de ce pivot, comme les chassemarée autour de ces pouttiers qui signalent les bancs de sable si fréquents dans la Manche. Mais Philibert était trop glorieux de sa victoire, remporté sur ce qu'il appelait les idées noires de madame Talon, pour s'apercevoir de cette impression à fleur de cœur qui n'avait pas dépassé Tépiderme. II prit donc
MADAME TALOfr. 347
une chaise, s'assit auprès de madame Talon , pétrit dans ses doigts une prise de tabac, qu'il aspira lentement avec l'air voluptueusement appréciateur d'un gourmet qui caresse des lèvres une gorgée de vin vieux, et commença ainsi :
— Histoire des amours du sieur Philibert , joueur de flûte du roi et professeur de clavecin. Écoutez ceci , c'est un morceau de littérature fort agréable et fort court, ce qui est un mérite.
n y a dix-huit mois , un riche bourgeois , qui veut trancher du grand seigneur, me fit mander pour faire de la musique à une soirée; comme les écus roturiers valent les écus nobles, et que le bourgeois me payait bien, j'allai à sa soirée ; je fis de la musique , et je me retirais, lorsque le maître de la maison vint à moi , et m'attirant dans Tembrasun^ d'une croisée, commença par me faire force compliments sur mon talent et même sur ma bonne mine. Après quoi, il continua sans transition et à brûle -pourpoint par cette question renversante : Pourquoi ne vous mariez-vous pas, monsieur Philibert? Je le regardai sans répondre , et alors en hochant la
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tête , il me montra une petite fille de quinze à seize ans, qui se tenait dans un coin auprès de sa mère, et semblait tout effarouchée de se trouver en si brillante société. Voyez-vous cette petite folle? me dit-il; elle aura vingt mille écus de dot; voulez-vous l'épouser? — Pourquoi pas? répondis-je. — C'est bien ; je me charge de votre affaire. En effet, le soir même il me présenta à la mère et à la fille; sans plus de préliminaires, je fus admis à faire ma cour. La petite fille était littéralement une Agnès; mes galanteries les plus fines, mes propos les plus doucereux lui tombaient dans l'oreille comme une perle fine dans les pattes d'un chat ; mais le père et la mère me recevaient bien ; puis les vingt mille écus me démangeaient fort. Je fis la demande après deux mois de visites , et elle fut accueillie ; mais comme la petite Agnès était encore un peu trop jeune , le terme du mariage fut assigné à quatre mois de là. Les quatre mois se passèrent, et le mariage allait se faire, lorsqu'il y a un an, à pareil jour...
Madame Talon s'était rappelé cette date si précise et par une phrase pareille , lorsqu'en entendant prononcer par Philibert le mot de
■APAHE TALON. 949
veuve, elle s'était retracé la mort subite du quincaillier Brunet; en l'entendant répéter sous la même forme , il lui sembla que ses pressentiments nerveux allaient recevoir néeessairement leur confirmation, et elle £erma les yeux toute tremblante.
— n y a un an à pareil jour, reprit Philibert en savourant une seconde prise de tabac , le père de la petite mourut d'une attaque d'apoplexie foudroyante (madame Talon frémit convulsivement). La partie fut remise. Mais lorsqu'après avoir laissé passer le temps con^ venable , je voulus reprendre mes projets de mariage , un ami de la veuve me fît remarquer qu'il était fort incivil de rechercher la fille pendant que la mère était libre. Tous ceux à qui je parlais de mes affaires me faisaient la même observation. Vous êtes bien bon, me disait-on , de vouloir épouser une petite niaise de fille, quand vous avez à votre disposition une femme de belle humeur et façonnée aux bonnes manières. Comme la petite fille ne me plaisait pas fort , je finis par me rendre à ces observations; et voilà comme, après avoir du épouser une Agnès de seize ans, j'épouse dans huit jours une femme
S50 MADAME TALOIV.
de quarante ans , réjouie, avenante , parfaite ménagère, et qui excelle, qualité que je prise fort , dans la confection de tontes sortes de pâtes et de confitures.
Toute la fin de ce récit fut faite de ce ton dégagé et bouffon dont Philibert avait pris l'habitude pour complaire à ses élèves ; madame Talon l'écouta les yeux fermés, sonbresautant par intervalles sur son siège.
L'histoire de ce mariage ressemblait tropà cette autre histoire qu'elle avait entendu raconter chez la Voisin , pour qu'elle ne fût pas frappée de la ressemblance. L'espèce d'instruction criminelle qu'elle avait établie dans son esprit, amenait une conviction profonde, à laquelle se mêlait cette conviction nerveuse que nous avons signalée. Ces deux impressions, qui résultaient pour elle de la narration de Philibert et de la mort du quincaillier Brunet , se mêlaient et se corroboraient l'une par l'autre ; elle mettait un nom au bas du récit; tout était prouvé, clair, consommé pour elle, au point que lorsque Philibert se leva pour prendre congé , elle oublia de lui demander le nom de la veuve. Elle n'en avait pas besoin, ou elle ne l'osa pas ! Le nom de madame
Brunet lui semblait aussi invinciblement inévitable que le coup de hache de l'exécuteur , quand le patient attend , la tête posée sur le billot.
Pendant les huit jours qui devaient s'écouler avant le mariage du maître de clavecin , madame Talon se promit bien de n'y pas paraître , et chercha dans sa tête une excuse à opposer aux sollicitations prévues de Philibert. Le jour venu, elle argua d'un violent mal de tête , et malgré les exhortations de son mari lui-même , qui voyait dans cette noce un moyen de la distraire , elle refusa obstinément d'en entendre parler. Mais Philibert vint lui-même , il la sollicita , la pressa , lui fit des reproches; n'avait-il pas sa parole,
JACQUES P4TIIU. 2. 22
HM IIADAHE TALON.
pouvait-elle manquer à sa foi de femme! Bref, il Fenleva, pour ainsi dire, la porta dans un carrosse qui Fattendait à la porte , et la conduisit à la maison nuptiale. £n entrant dans un salon où plusieurs personnes étaient déjà réunies, et entre autres quelques dames de son cercle , elle essaya par un dernier effort d'appeler sa raison au secours de sa faiblesse ; elle se demanda si le hasard ne pouvait produire des coïncidences pareilles à celles qui la terrifiaient. La mariée n'était pas encore prête, et on Fattendait. La jeune marquise de Termes s'approcha de madame Talon, et lui dit :
— Savez-vous le nom de la mariée ?
— Non , répondit madame Talon horriblement pâle.
— Madame veuve Brunet, dit une voix d'homme derrière elle.
— Je ne la connais que par le portrait que Philibert m'en a fait, reprit la marquise; une grosse bourgeoise, bien dodue, bien avenante , et excellant à faire les confitures.
Madame Talon entendit au fond de ses entrailles une voix qui lui criait , par opposition à cette description triviale de Fembon-
SUDAIS TALON. 955
point , du calme et du bonheur bourgeois :
— Une empoisonneuse !
£n ce moment on entendit parmi^ les assistants circuler ce mot : La voici. Madame Talon tenait les yeux obstinément baissés , et ne vit pas entrer la mariée éblouissante de dentelles, de pierreries et de soie ; mais lorsque Philibert s'approcha d'elle et lui dit ces mots :
— Madame , j'ai l'honneur de vous présenter madame veuve Brunet maintenant ma femme.
Elle fut bien obligée de lever le tète ; elle la leva , et se laissa tomber dans un fauteuil placé derrière elle , en poussant un cri d'effroi. Heureusement elle ne perdit pas connaissance , si bien qu'elle put s*excuser sur son état de maladie ordinaire, sursa faiblesse, sur ses continuels étourdissements ; mais elle n'osa pas demander à se retirer, car elle voyait toujours le regard menaçant que la veuve Brunet lui avait jeté , et elle en avait compris l'épouvantable apostrophe : Souvienstoi des menaces de la Voisin ! L'impression produite parmi les assistants par ces événements fut bientôt dissipée ; les propos et les présentations reprirent leur cours ; à peine
256 HAtAMB TALON.
si, parmi les spectateurs , un seul s'avisa de remarquer la pâleur mortelle qui couvrait les traits de la pauvre petite madame Talon. Philibert était étourdissant de gaieté, écrasant de folie ; après Fintroduction officielle de la mariée , il avait repris sa fougue de bonne humeur ordinaire, il allait, venait , gesticulait , parlait haut et à tout le monde , semant avec profusion sur son passage les plaisanteries bonnes et mauvaises , ressemblant à un de ces soleils d'artifice qui , en tournant sur eux-mêmes, s'enveloppentd'un cerclede feux, d'une myriade d'étincelles omnicolores. £n passant près de madame Talon , il lui dit d'un air d'intérêt :
— CoDunent allez- vous?...
— Je vais bien, répondit celle-ci, en le regardant les larmes aux yeux.
Pour comprendre le sens de cette phrase trempée de larmes , il aurait fallu y ajouter ces deux monosyllabes :
— Mais vous!...
Ce sentiment de con^mssion fit bientôt place à un autre sentiment , lorsqu'un valet paré vint annoncer que des soldats cernaient la maison. Il se fit un silence, et l'on entendit
HADAHE TALON. 357
alors distinctement le bruit des pas et des armes. En même temps , un exempt, que madame Talon reconnut, non sans terreur, pour ravoir vu plusieurs fois chez son mari, entra dans la salle suivi de quatre soldats , et, s'adressant à M°'° Brunet et à Philibert, leur dit qu'au nom du roi il les arrêtait. Ce fut une stupeur générale , et une consternation difficile à décrire ; la veuve Brunet devint aussi pâle que l'était M"' Talon : Philibert seul conserva son inaltérable gaieté.
— Parbleu, dit-il en suivant les soldats, voilà qui sera original, de passer la première nuit de ses noces à la Bastille !
Quand les deux époux furent partis , les spectateurs de cette étrange scène cherchèrent à l'expliquer. Le bruit, probablement venu du dehors , commença à se répandre , qu'une sorcière nommée la Voisin venait d'être également arrêtée , et que probablement l'affaire de Philibert et de sa femme se rattachait à la sienne. Ce nouveau bruit doubla la frayeur de la petite M"*' Talon , elle s'enfuit chez elle, l'œil hagard, à moitié folle, etdélira toute la nuit. Le médecin pratiqua une saignée ; le lendemain matin la fièvre disparut,
958 MADAIE TALON.
mais laissant après elle un état d'accablement et de somnolence telle, qu'après la mort par apoplexie du cerveau , il y avait lieu de la craindre par atrophie et épuisement.
Quoi qu'il en soit, vers midi, elle se fit lever, et se plaça bien entortillée dans un grand fauteuil près de la croisée ; elle voulut de> meurer seule , et ne sonna qu'une fois son domestique pour lui demander s'il était vrai qu'une sorcière appelée la Voisin eût été arrêtée.
— Oui, dit le Noimand , il n'est question que de cela, et on dit que son procès sera bien amusant.
n aurait pu ajouter que le procureur général Talon avait été mandé dès le matin au parlement pour l'instruction de ce procès.
Les réflexions que madame Talon fit sur sa position n'étaient pas de nature à la rassurer. La veuve Brunet ne devait-elle pas croire que son arrestation si subite , si imprévue, était la suite des révélations de la seule confidente que le hasard lui avait donnée? Et si à son tour elle s'avisait d'une contre-dénonciation !... Madame Talon, aux yeux de l'empoisonneuse , n'était coupable , à la vérité , que
MAOAIIE TALON. 350
de sa présence chez la Voisin ; mais un pareil prétexte ne suffisait-il pas pour Timpliquer dans une affaire scandaleuse , et qui devait nécessaiFement avoir d'innombrables ramifications? Or , si elle était amenée à comparaître devant le parlement (le parlement dont son mari était membre ! ), si on lui demandait judiciairement le motif qui Favait conduite chez la Voisin ! elle frémit à Fidée de livrer solennellement, en public, un secret dont Faveu , même confidentiel , Favait fait jusque-là reculer ; et si elle refusait de parler, à quelles suppositions s'arréterait-on? quel champ ne livrerait-elle pas aux conjectures de la malignité et de la curiosité , toujours ayides de scandales? Il y avait là un abime, et madame Talon se perdait dans cet océan de craintes et de doutes dont il lui était impossible de pouvoir se sauver.
Vers quatre heures , pendant qu'assise auprès de la fenêtre, elle retournait en tous sens les dangers de sa position, cherchant de tous côtés un moyen échappatoire, comme une alouette prise au filet essaye , à Faide de son bec, de découvrir une maille mal prise et de se ménager une sortie, elle entendit à la porte
de sa chambre une voix d'homme qui prononçait son nom. Dans l'état d'agitation où elle était , les accidents les plus insignifiants devaient prendre, à travers l'optique de sa frayeur, une teinte romanesque et fatale :ily a des moments de crise où tout au monde, même les accidents physiques, même les caprices les plus innocents du hasard, semblent converger vers un point unique ; où l'esprit, souffrant de la plaie qu'il s'est faite, rattacherait tous les fils de la création à l'idée qui le dévore ; dans de pareils moments , le soleil , le ciel , le vent , ont un langage ; on fait de sa souffrance une reine trahie par d'infidèles sujets devenus des bourreaux.
Surprise, terrifiée au bruit de cette voix qu'elle n'avait jamais entendue, madame Talon essaya de se lever en s'appuyant «ur le bras de son fauteuil ; mais elle retomba aussitôt et ne trouva que la force de dire :
— Au nom du ciel, ne laissez pas entrer.
Défense inutile! car au même instant la porte s'ouvrit , et un homme , peu fait d'ailleurs pour justifier les sinistres prévisions que sa présence faisait naître, se présenta avec sang-froid devant elle , pendant que le
MADAHE TALOir. 261
grand domestique normand, dont nous avons déjà parlé, tenant de la main un des battants de la porté, contemplait d'un air ébahi cette scène que ses efforts n'avaient pu prévenir.
— - Avant tout, madame, dit l'inconnu, dont la figure franche et ouverte eût en tout autre moment inspiré de la confiance à la malade, je dois rendre justice à ce grand escogriffe de valet que vous avez commis à la garde de votre porte; on pourrait lui octroyer, je vous assure , la place de portier des enfers : Cerbère n'est ni plus laid, ni plus fidèle que lui ; j'avais beau lui dire que je voulais vous parler, qu'il le fallait, il se retranchait avec une imperturbable opiniâtreté dans les devoirs de sa consigne ; et si je n'avais pas forcé le passage, je doute fort que j'eusse pu le tourner. Maintenant , madame , que me voici devant vous tête à tête , voulez-vous avoir la bonté de dire à votre valet de se retirer : ce que j*ai à vous dire n'a pas besoin de témoin.
Madame Talon regarda l'inconnu avec la curiosité haletante d'un agonisant qui cherche à lire dans les traits impassibles de son médecin ce qu'il a à craindre ou à espérer ; celui-ci ne la quittait pas de l'œil, et semblait
9G9 HA.UAHC T\LOlf
la tenir en arrôi entre la double surveillance de ses deux prunelles.
— Renvoyez donc votre valet, fépéta*tril.
— Sortez, Jean, dit madame Talon au Normand, qui se retira à reculons , en poussant une sorte d'exclamation inintelligible , semblable à ce murmure guttural des Sioux et des Dacatehs , dont Cooper , dans son beau roman de la Prairie, a si bien traduit le sens.
— Vous êtes souffrante!... dit alors Tinconnu en adoucissant sa voix , et sans chercher à dissimuler la compassion que lui inspirait la vue des traits pâles et fisitigués de la jeune femme ; votre valet me Favait déjà dit, et je vois bien que ses paroles étaient encore au-dessous de la vérité. Par conséquent, madame, vous devez comprendre que l'objet qui m'amène est de la dernière importance; il m'a fiadlu un motif bien puissant pour m'obliger, ainsi que je le fais, à troubler la solitude d'une femme et le repos d'une malade. Je me nonmie Descoteaux, madame, et je suis l'ami de Phih'bert, non pas seulement ami de nom, mais de foit, ami d'enfance, ami véritable, ami intime, à tel point que le malheur qui le frappe me frappe comme lui. Je n'ai pas be-
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soin de vous dire que Philibert a été arrêté hier en même temps que la veuve Brunet, et qu'on le soupçonne du plus noir des crimes. Vous le savez, Philibert est innocent, j'en suis certain et vous aussi. Au besoin vous auriez pour garantie de son innocence cette inaltérable bonne humeur , cette gaieté de tous les instants , cette sérénité de Fhonnête homme qui ne l'abandonna jamais ; et si vous étiez chargée de le juger, vous, madame, à l'accusation qu'on porte contre lui, vous répondriez par cette fin de non-recevoir qui vaut les meilleurs arguments : Philibert, complice d'un empoisonnement, c'est impossible ! il est trop drôle!,..
Pourtant , il y a contre lui , à ce qu'on dit, des présomptions , c'est-à-dire des soupçons juridiques , des commencements de conviction , basés sur je ne sais quelles inductions louches et bâtardes , qui forment la logique des cours judiciaires. Ce matin j'ai vu tous les juges appelés à siéger dans cet étrange procès , tous m'ont répondu par des hoche*- , ments de tète silencieux, ou par des phrases évasives; sur leur figure j'ai lu quelque chose de semblable à l'expression du médecin qui
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dit tout haut à un malade : Dans huit jours vous serez guéri , et tout bas : Dans trois jours , il sera mort. Le président la Reynie s'est expliqué plus clairement; il a rendu un arrêt motivé, et de quelle façon motivé! D m'a cité , à moi pauvre artiste , un axiome du droit romain , qui signifie pour tout le monde que celui-là est coupable à qui le crime a pu servir , et qui signifiait pour moi : Ton pauvre Philibert sera condamné. Celui-là est coupable à qui le crime a pu servir!... Comprenez-vous cela ? Comme si la justice était dans le secret de Dieu , comme si un juge sur son siège pouvait découvrir tous les ressorts qui font mouvoir la machine humaine ; comme si ces mille retours de la passion qui se concentre et se reploie sur elle-même était appréciable par des procédés certains ; conune si les caprices de la haine , les fantaisies du crime , les bizarreries de la vengeance , étaient soumis à des principes d'évaluation certains ! L'intérêt d'un crime ! Est-on sûr de ne pas le déplacer ? de le voir là où il n'est pas , et de ne pas le voir là où il est ? Vous êtes femme, vous , madame , dîtes-moi donc un peu s'il est possible de discerner toutes les
causes secrètes qui font agir une femme , de démêler en quoi tel événement la touche , en quoi telle action la sert, quel est le motif qui la dirige , quel est le but où elle tend ; et quand il s'agit du plus grave des devoirs , la justice , on applique et on reconnaît comme certain un principe que les juges eux-mêmes repoussent dans leur vie privée... C'est absurde et odieux ! mais n'importe ! il y a présomption !... J'ai vu ce mot fatal gravé dans les rides de nos juges , dans les saillies de leur cou, dans les ondulations de leur perruque ; avant de faire la cour à la mère , Philibert avait fait la cour à la fille : présomption ! Il était gai, étourdi , bavard ; moyen de mieux cacher son jeu et d'endormir les soupçons : présomption!... Au moment où on l'a arrêté , il a plaisanté sur la singulière nuit de noces que messieurs du parlement lui octroyaient , il n'y a qu'un scélérat qui puisse traiter aussi légèrement les choses sacrées , et rire de la justice : présomption ! présomption ! et mon pauvre Philibert sera condamné : il le sera , madame , si la seule personne qui puisse le sauver s'y refuse ; et cette personne, c'est vous,
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Madame Talon n'essaya pas une fois d'inleprojupre Bescoteaux , mais pendant qu'il parlait, avec cette adresse qui résulte de l'instinct de la conservation dans son sens le plus absolu , instinct de l'honneur , instinct de la vie , du bien-être , du repos , elle avait résumé sa position et préparé ses moyens. Elle comprit tout d'abord que son état maladif était une forteresse imprenable , un asile inviolable comme une église du moyen âge , si elle savait s'y renfermer et s'y couvrir. Elle résolut donc de rester enveloppée dans cette espèce de nuage des femme.s malades , qui masque souvent leurs projets les plus audacieux, leurs réticences les plus obstinées : force négative , puissance d'inertie , qui leur sert comme leurs bouches à émousser les traits qu'on leur lance. Par suite de ce raisonnement , elle se tint hermétiquement close, ne laissant passage à aucun jour, et rassemblant les plis du voile qui la couvrait. Aussi, quand Bescoteaux eut cessé de parler, penchant le cou sur le derrière de son fauteuil, et prenant un de ces airs de tète languissants qui ressemblent au léger balancement d'un oiseau frappé à mort , se contenta-t-elle de répondre :
— Je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre , dit Descoteaux. Il y a quinze mois, le 17 janvier, vous étiez chez la Voisin emprisonnée entre deux portes, cela est-il vrai? Vous avez été, là, témoin auriculaire de la scène principale qui fait le fond de Tafifaire dont je yous entretiens; vous avez assisté au marché conclu entre la Voisin d'une part, et la veuve Brunet de l'autre. Vous connaissez les termes de ce marché , vous savez si dans la conversation qui l'a précédé , le nom de Philibert a été prononcé : donc vous êtes moralement sure de l'innocence démon ami ; car , dans un cas pareil , le silence absout, le défaut de preuve innocente l'accusé. Si Philibert eût été d'intelligence avec la veuve Brunet , celle-ci n'aurait-elle pas trahi son complice ? On aime assez à partager les charges du crime avec qui doit en partager les bénéfices. La Voisin elle-même , qui savait tout d'avance , qui racontait à la veuve Brunet l'histoire secrète de ses pensées , avec une si merveilleuse précision, aurait-elle manqué de lui nommer ou de lui indiquer au moins son associé , son copartageant ? Donc , si ni la veuve Brunet , ni
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la Voisin n*ont parlé de Philibert, c'est que Philibert n*est pour rien en tout ce qui s'est passé. Maintenant , madame, refuserez-vous de dire ce que vous avez entendu , ce que vous seule pouvez dire, de faire une déclaration qui renvoie nécessairement Philibert de l'accusation portée contre lui ?
Ge récit était tellement clair , tellement circonstancié , qu'il fallut à madame Talon toute l'énergie de résolution qu'elle s'était Inoculée avec tant d'effort, pour que son trouble ne la trahit pas.
-— Je ne peux pas déclarer ce qui est faux , dit-elle.
— Vous niez avoir été chez la Voisin ! répliqua Descoteaux.'
Madame Talon , d'après son système de langueur calculée , était décidée à faire le moins possible usage de la parole ; elle ne répondit pas à cette interpellation.
— Vous niez ! répéta Descoteaux ; mais songez , madame , que si je parle ainsi , c'est qu'assurément j'ai des preuves.
— Lesquelles?...
— Le témoignage de la veuve Brunet qui, en m'avouant son crime , m'a garanti l'inno-
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cence de Philibert , et se résigne à mourir pourvu qu'il soit sauvé : la veuve Brunet , que j*ai vue ce matin , dans sa prison , moimême ! . . .
— La veuve Brunet a menti.
— Mais si elle avoue en plein parlement ce qu'elle a avoué devant moi !
— Je répéterai en plein parlement ce que je dis devant vous , que la veuve Brunet a menti ; et entre le témoignage d'une empoisonneuse et celui de la femme du procureur général , j'aime à croire que le parlement n'aura pas de peine à prononcer.
La réplique était bien posée , il n'y avait pas moyen pour Descoteaux de contester ce dénoùment probable d'une confrontation judiciaire. La surprise et la douleur se peignirent sur sa figure, il venait d'essuyer un échec .
— Mais enfin, madame, quel intérêt la veuve Brunet peut-elle avoir à mentir?
Madame Talon saisit l'ouverture que son antagoniste lui offrait avec l'avidité et l'adresse d'une chatte qui soutire une lampée de lait à travers le grillage d'un garde-feu; elle se rappela les arguments dont Descoteaux s'était servi pour saper l'autorité de la présomption
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légale , et se jeta avec audace dans le champ de l'argumentation.
— Monsieur, dit-elle, vous me permettrez de vous faire observer que vous êtes en contradiction avec vous-même , et la thèse que vous souteniez si éloquemment tout à l'heure pourra me servir de réponse. Admettez-vous qu'on ne puisse pas mentir sans intérêt? alors je vous demanderai si , plus que les juges dont vous pariiez, vous avez un procédé sur pour apprécier les motifs secrets qui font agir la passion, parler la haine, siffler la calomnie? Si celui-là n'est pas nécessairement coupable, à qui le crime a pu servir, vous conviendrez que celui-là peut l'être, dont on ne peut constater rigoureusement l'intention, expliquer le but, démêler le principe d'action; vous savez très-bien que l'inverse se prouve par l'inverse : si votre raisonnement est juste, le mien ne peut pas être faux ; et vous me pardonnerez si je m'appuie de votre logique pour consacrer la mienne.
Battu par ses propres armes, Descoteaux n'avait plus d'autre ressource que celle des hommes convaincus auxquels les l)onnes raisons manquent.
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— Et cependant , reprit-il , ce que j'ai dit est vrai; pourquoi le niez-vous ? Avoir été chez la Voisin est-ce donc une chose qu'on ne peut avouer? Le hut de votre démarche étaitil coupable? avez-vous un crime à cacher?
Cet argument ad personam tomba émoussé en rencontrant le bouclier de langueur et d'apathie maladive, sous lequel madame Talon s'était de nouveau mise à couvert comme une tortue frileuse sous sa carapace.
— J'ai une calomnie à démentir, dit-elle froidement.
— Une vérité à cacher, répliqua Bescoteaux échauffé par la lutte. Madame! madame! par votre obstination à vous taire, vous avez permis un empoisonnement; voulez-vous, par une semblable obstination, autoriser un assassinat juridique? Oui, madame, ils le condamneront, ils le tueront ! il y a présomption , je vous l'ai dit ; et quand il ne faut qu'un mot de votre bouche, une simple déclaration, vous me refuserez xie mot que je vous demande , vous laisserez périr un innocent, mon ami , le vôtre, madame; car enfin vous l'aimiez, ce pauvre Philibert, votre maître de clavecin ! un brave artiste si réjouissant, qui vous a
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tant de fois sauvée de la mélancolie par sa gaieté, qui vous contait toutes les nouvelles , vous apprenait toutes les ariettes à la mode et vous faisait rire en dépit de vous-même. Un homme qui fait rire, c'est précieux; vous le sauverez, n'est-il pas vrai?
Il y avait quelque chose de profondément touchant dans ce détour que prenait Descoteaux pour intéresser madame Talon au sort de son ami, dans ce contraste du pathétique, quant au but, et du bouffon, quant aux moyens ; quelque chose de semblable à ces paroles du pauvre saltimbanque condamné à mort, et qui disait aux bourreaux : Ne me tuez pas, messieurs, je vous ferai le saut périlleux !
— D'ailleurs, ajouta4-il, je ne vous demande plus une déclaration publique , solennelle ; je conçois tout ce qu'une pareille démarche aurait d'humiliant pour une femme comme vous. Mais votre mari, madame (mouvement presque imperceptible de madame Talon) , est puissant et habile; il pourra s'il le veut nous tirer facilement des griffes de la justice. Parlez à votre mari ; le promettezvous? est-ce trop demander?
— Je ne peux pas reconnattre pour vrai ce qui est faux , dit madame Talon simplement et sans emphase.
Descoteaux parut quelque temps abattu; cette dénégation perpétuelle que madame Talon lui opposait avait brisé ses forces. Mais tout à coup un éclair passa sur sa figure, comme une illumination d'espoir; il raffermit sa contenance, et se rapprochant de madame Talon avec le sang-froid d'un maître qui s'apprête à corriger un enfant rebelle.
— Madame, dit-il, puisque vous repoussez également mes raisons et mes prières , écoutez l'exposé que je vais vous présenter. Vous aviez fait à la Voisin le serment de vous taire, et peut-être est-ce la religion du serment qui vous retient.
— D'où tenez-vous encore cela? demanda madame Talon.
— De la Voisin même , dit intrépidement Descoteaux, et voici ce que la Voisin m'a chargé de vous rapporter (la Voisin, entendez-vous, madame ! ) ; ce sont ses propres paroles que je vous rends :
» Je ne veux pas que Philibert meure, et comme mon témoignage ne serait pas admis