‹ Jacques Patru (volume 3)Chapitre 1 sur 7 · Jacques Patru · texte numérisé non relu

Jacques Patru

Dans le salon de re'ceplion du plus confortable hôtel de Strasbourg, Taulomne dernier, vers dix heures du soir, un jeune liomme était assis au coin d\ine large chcii)inée , la tête penchée en arrière, et les pieds alongés à tel point que son corps formait presque une ligne

''l TACQUES PATRU.

l)orizont;ilc. Le siqjc sur lequel il sVtentlait de la sorte, était un de ces fauteuils, h plan incliné , que la fashion s''e'tait d"'abord exclusivement re'servé, et qui maintenant forment un des points essentiels de la vie bourgeoise. Ce jeune homme n''était ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond; sa personne e'tait un mezzo termine entre tous les extrêmes ; seulement, sa mise et sa coiffure lui prêtaient un aspect quelque peu spécial. On le reconnaissait de prime-abord pour un dandy parisien. Lorsque la maîtresse de l'iiotel entrait par hasard dans le salon, notre insouciant voyageur passait la main dans les touflFes frisées de ses cheveux, en homme qui, dans telle occasion et a tel moment que ce soit, ne renonce jamais a ses prétentions et a sa fatuité native. Sans doute, ce geste nVtait pas le symptôme d^me attention très arrêtée , car à peine tournait-il la têle vers Thôtelière, maisil y a certains hommes qui ressemblent aux fQjmnçs en ceci, que j.unais leur esprit ne

perd complètement de vue le parti pris de plaire, et qu''aii besoin ils minauderaient tout seuls dans leur chambre, devant une glace, rien cjuc pour entretenir leurs bonnes dispositions.

Le costume de notre fasliionable faisait ressortir aussi bien que possible les avantages, ne'gatifs du reste , de son individu. Une sorte dliabit de chasse prenait exactement sa taille; son pantalon rigoureusement tendu, emboîtait avec pre'cision la saillie du genou, et un gilet blanc faisait ressortir la fraîcheur déjà un peu avariée de son teint. Une femme pouvait trouver tout cet ensemble gracieux et joli , un homme devait le juger stupidc ; tant la mcdiocrilé avait imprimé son cachet sur ce visage mou et aux contours mal arrêtés, dans ces yeux petits et pour ainsi dire sans regard, sur ce front blanc et poli, mais qu''aucune pensée n'avait jamais ridé. Bien que de temps en temps notre dandy essayât de prendre certai nés attitudes mélancoliques cl pensives, le

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sceau de la vuljjarite lui demeurait toujours; il avait Pair faf, ennuyé et vide, comme une jjravure d'un journal de modes.

— M. le comte veut-il qu'on lui apporte du bois ? demanda Phôtesse en s''arrêtant derrière lui, et en s'inclinant d''un air d"'humilité respectueuse.

— Merci , dit le jeune homme en détournant légèrement la tête , faites-moi monter un \erre de madère^ et préparer une chambre.

Par contenance ou passe-temps, il tira d*'un étui empaillé une espèce de cigarette h Tespagnole, et se mit à aspirer les vapeurs du tabac en posant les pieds sur les chenets.

L"'hôtel était silencieux; quoique Strasbourg soit une ville grande et populeuse, a dix heures du soir tout mouvement cesse , tout bruit s''éteint. Les habitants du nord n''éprouvent pas, comme ceux du midi, le besoin de prolonger leurs soirées et de vivre long-temps : on dirail que, parmi lUX, les habitudes cahnes et régulières de leurs ancêtres se sont perpé-

tuées jusqu'à notre époque. Les départements de la Moselle et du Bas-Rhin sont encore soumis à cette rigidité de coutumes qui distinguent les peuples septentrionaux. A Strasbourg même, on se couche à neuf heures, comme au temps du couvre- feu; on dîne à midi ; on dévore de grosses viandes arrosées de grosse bière ; aussi quand on rencontre dans la rue quelques-unes de ces bonnes physionomies bourgeoises toules pleines d^insoucianceet d''embonpoint , on se prend malgré soi à les coiffer d^me perruque d''échevin. Tous les fumeurs et les buveurs de bière dorment plus , parlent moins, et sont plus gras que les hommes qui boivent du vin, vivent d''amour et se promènent au soleil. 11 est possible cjue notre personnage fit en ce moment les réflexions que nous venons de reproduire ; pourtant nous craindrions de le supposer. Il paraissait peu se soucier de ces observations générales sur la physionomie des différents peuples, et il avait un égoïsme trop

s JACQUES l'ATKU.

étroit, trop exclusif , empreint dans toutes ses manières, pour s''occuper d^iutre chose que de sa personne , de ses projets , de ses espérances, s'il en avait. A Strasbourg comme a Paris, dans la salle commune d^une hôtellerie comme sur le perron du café Tortoni , il faisait de son individualité le centre de tout ; quand on ne le regardait pas, quand on ne Tadmirait pas, il se trouvait désoeuvré, et, pour se distraire, il s''occupait a s''admircr luimcmc. Il y a des jeunes gens qui passent leur vie a se murmurer perpétuellement aux oreilles ce refrain banal . je suis bien ! sans attacher jamais a ce mot une préoccupation d'avenir, un plan arrêté. Leur orgueil ressemble a celui des paons et des chevaux, qui sont fiers quand on les flatte, et se gonflent quand on les trouve beaux. Cest la coquetterie des femmes, moins la grâce, moins la finesse et le délié des formes, cVst quelque chose de bâtard, qui n''a de noms ni en Allemagne , ni en Asie, ni chez aucun peuple sérieux et grave.

Celui que riiôtelière avait appelé si respectueusement M. le comte , continuait h lancer au plafond les bouffées de fume'e qui s''exhalaient de sa cigarette. Quand il eut fini, il prit avec la même affectation qui caractérisait tous SCS mouvements , le verre de vin de madère qu''on avaitmis devant lui sur une petite table en acajou, et le huma lentement, goutte à goutte , comme s'il eût voulu par un gargarisme prolongé , faire disparaître jus(]u''a la dernière trace Podeur de tabac dont ses lèvres étaient imprégnées. Cela fait, il ferma les yeux, croisa Tune sur Pautre ses deux mains , et se mit à murmurer trois ou quatre mots d^m air ita- 1 en : la mia félicita.

En ce moment , riiôlelière entra , et vint l'avertir que la chambre de Monsieur était prête.

— Savez-vous , dit le jeune homme en secouant la tète comme un cheval qui s''éveiîle, que votre belle et patriotique ville de Strasbourg est tant soil peu bien ennuyeuse ? Com-

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ment, a dix heures du soir, touteviecstarrèlée, tout mouvement cesse; dans votre hôtel même, pas une bouillotte à faire, pas une femme à qui causer, rien que du pâté de foie gras et la cathédrale pour toute distraction !

Un long bâillement accompagna ces paroles prononcées d'un accent grasseyant , et avec Fintention formelle d'imiter le ton dégagé et persiffleur des grands seigneurs d'autrefois. L'^hotelière ne répondit pas, soit que toute justification lui parût impossible, soit que son hôte lui semblât un trop grand personnage pour n'avoir pas toujours raison.

-^ Que sont devenues , reprit le jeune homme, ces trois magnifiques tètes de conseillers auliques qui ont englouli a dîner un si énorme plal de choucroute ?

— Couchés, dit Phôtelière.

— Et ces deux énormes matrones à visage rubicond et qui ressemljlaient a des forteresses garnies de leurs bastions et de leurs demilunes?

— Couchées.

— Et vous n'avez pas quelque petite nièce avenante et blonde, bonne à faire la conversation aux voyageurs qui s''ennuient?

Pour la première fois , la physionomie de rhôtelière s''éclaira d''un mouvement de vanité blessée.

— Monsieur le comte, dit-elle gravement , je n''ai aucune petite nièce avenante et blonde; mais si i*'en avais une , je ne la prêterais pas aux Voyageurs; vous n''avez pas vu cela sur la carte, je crois.

— Magnifique, dit le comte, en sifflant entre ses dents, et d'un petit air d'ironie toutà-fait remarquable; je suis sur, madame, que votre mari, quand il vivait, devait être conseiller municipal en cette bonne ville de Strasbourg : vous avez des manières d'une dignité tout-à-fait mirifique ; donnez-moi donc un second verre de madère.

Avant que l'hôtelière n'eût le temps de répondre ou d'exécuter l'ordre qu'elle venait de

recevoir, les claquements réitères crun fouet et un bruit de grelots irctentirent dans la rue; en même temps, la voix enrouée et criarde d^m postillon se mit à lièler les gens de Phùtel. L'hôtelière s''emprcssa de sortir, pendant que M. le comte, par un mouvement instinctif qui lui était habituel, passait encore une fois la main dans ses cheveux pour rassurer sa vanile contre les suites d''une aventure c[ue peut-cire il espe'rait vaguement ; puis il se leva , et se posant devant la glace qui couronnait le chambranle de la chemine'e, il de'fripa son hajjit, rajusta les deux bouts de sa cravate tombante, et sourit légèrement, d''un air qui voulait dire : Je puis me présenter devant une princesse du Nord.

Au bout de quelques minutes, deux domestiques entrèrent dans le salon de réception , les bras charge's de bagages dont , au premier coup-d''œil, il e'tait difFicile de deviner Pemploi précis. C''ètaitd''abord une espèce devitchoura garni de fourrures, qui semblait devoir ap-

partenir a quelque femme frcle et malade; puis un cabas en tapisserie, qui laissait voir les différents objets qui d''ordinaire concourent a la toilette d^me coquette : une espèce de toque en velours avec une torsade d''or, des pantoufles garnies en dedans de satin, des foulards a dessins coquets , le tout exhalant une odeur d''eau de mousseline a. faire pâmer d\aise une vieille marquise. Les deux domestiques posèrent encore sur des fauteuils trois ou quatre boîtes en bois de palissandre à incrustations, et qui, d''après leur forme, devaient ne'cessairement contenir des joyaux , et ces mille fantaisies luxueuses dont les femmes d''un certain monde aiment a s'^environner. Pour cette fois, il n'y avait pas h douter, et M. le comte jeta de nouveau un reg^ard a la glace, s*'attendant de moment en moment à voir entrer quelque blanche et aristocratique figure , quelque noble châlelaine allemande regagnant en poste son domaine d-outrc-llliin. Cette hôtellerie, qui tout-a-Pheurc lui parais-

sait si vide, sembla s''illumincr tout à coup d'un rayon d''esperancc, elle avait désormais un but, une signification, elle dcventiit pour lui ce que toutes les hôtelleries étaient depuis long-temps dans sa pensée, le lieu classique des aventures galantes.

— Frédéric, dit en ce moment une voix frêle et comme souffrante, dites qu''on m''apporte une aile de pigeon et une demi-bouteille de vin du Rhin.

— C'est un homme, murmura le comte, qui, malgré Faccentuation molle de cette voix , ne pouvait pas Pattribuer à une femme.

Un homme, en effet, venait d''entrer dans le salon de réception; je dis un homme , quoiqu'à bien parler , on eût pu le prendre pour toute autre chose : il était enveloppé de la tète aux pieds dans une espèce de paletot en fourrure qui laissait a peine apercevoir, comme à travers les étroites ouvertures d^m masque de- Venise, deux yeux gris et clignotants qui semblaient fatigués de la lumièje. L''aUure de ce

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personna{je, dont Henri Heine n''aurait pas manqué de faire une description très fantastique, exprimait de tous points la lassitude et la mollesse. Ses pieds , emmaillote's , pour ainsi dire, dans des pantoufles superpose'es les unes sur les autres, se traînaient sur le parquet plutôt qu*'ils ne s'y appuyaient franchement. Avec son accoutrement hyperbore'en, on Peut pu prendre pour quelque prince du pays des Esquimaux , visitant les glaces de son empire.

A son aspect, un paysan breton se fut signé par manière d*" exorcisme, et un enfant de Paris Teùt montré au doigt comme une curiosité de mardi-gras. M. le comte le regarda d''un air d''étonnement, mais sans mélange d''ironie aucun; du premier coup-d"' ce il il avait évalué ce que pouvaient coûter les fourrures du nouveau venu, et la richesse pour lui était toujours éloignée du ridicule. Après le premier moment de stupéfaction, il se rassit de nouveau dans le faitteuil qu'ail occupait auparavant , replaça

ses pieds sur les chenets , tira une seconde cigarette de son ctui, et ne parla plus de monter a sa chambre : quoi qu'ail en eût, sa curiosité' e'tait piquée.

Le nouveau venu, sans parler, avança à son tour un fauteuil à Pautre coin de la cheminée, et s'y installa. On n''entendit alors dans le salon que le bruit des pas des domestiques qui allaient et venaient, exécutant les ordres de leur maître, et les craquements du bois que la flamme consumait dans Pâtre. Le personnage fourre que nous avons dépeint fermait obstinément les yeux, et semblait absorbe dans une contemplation intime et maladive. Le comte quelquefois Fexaminait a la dérobée, dépilé au fond que Tétranger lui accordât aussi peu d''attention. A la fin , il se décida a rompre le silence.

- — Monsiem^, dit-il, avant de fumer j''aurais peut-être dû vous en demander la permission; vous paraissez souffrant , et je ne voudrais en rien vous être désagréable.

— Je fume moi-même , repondit la fourrure.

— Voulez-vous me permettre alors de vous offrir une cigarette en attendant le souper, qui probablement se fera long- temps attendre?

Pour la première fois, le nouveau venu se hasarda à ouvrir les yeux, puis il se balança quelques instants sur son fauteuil comme un homme qui hésite avant de faire une reconnaissance dont il doute encore. Se levant enfin, il tendit la main à son interlocuteur , et d^in ton plus ferme qu^il ne Tavait eu jusquela :

— Voici bien, dit-il , la rencontre la plus imprévue , la plus extraordinaire , la plus cbouriJfanLe qu''il soit possible d^imagincr.

— Quoi donc ? demanda le comte ébahi en se levant a son tour, et en plongeant son regard dans Tétroite ouverture pratiquée au masque de Tétranger , afin d''y chercher le mot d^me énigme qu**!! ne comprenait pas

encore.

i s JACQUES PATRU.

— Emiiicn de Terny h Stras])Our(j! continua Pautre.

En même temps il avait rabattu le collet fourré de son paletot.

— Alfred de TEstorade ! dit le comte, qui, dans Fhomme masqué , venait de reconnaître un de ses amis.

Et tous les deux se serrèrent cordialement la main.

— Est-ce que tu t'apprêtes, reprit le comte de Terny, K visiter le pôle antarctique ? tu as un costume a donner le frisson,

— Je vais a Saint-Pétersbourjj.

— Bon ! j''y vais aussi.

— Allons donc, c'est une folle gageure; estce que le café de Paris émigrc ? est-ce que le club jokei trcînble sur sa base?

— Je vais a Saint-Pétersbourg , reprit le comte de Teiny, parce que i''ai ouï dire que toute la bonne société française s''y donnait rendez-vous. Home n''est plus dans Rome ; riuvasion des bourgeois nous a gâté Paris.

La révolution de juillet a été pire pour la -fasliion que jadis les excursions des Normands pour la France.

— Moi, je suis en mission extraordinaire.

— Ambassadeur?

— A peu près.

— Et tu vas préparer quelque alliance princière, demander en mariage la fille du czar, peut-être?

■ Le diplomate hocha la tète d''un air mystérieux et ne répondit pas. Il n''y a pas un secrétaire d''ambassade qui ne sache le prix de ces silences calculés , de ces airs de tête discrets et fins à la fois , de cette affectation a cacher ce qui souvent n"" existe pas. U y a quelque soixante ans que Beaumarchais a défini la diplomatie ; la diplomatie en est toujours restée au même point, c''est toujours la même importance dans les petites choses , la même finesse a faux, la même réserve à vide; c''est une négation continuelle, une science qui consiste à ne rien faire , ou à faire

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en dix ans ce qu^ui honnêlc homme ordinaire ferait en six mois. Paimi les jeunes gens altachés aux amljassadcs, il n'y en a pas un qui ne se propose M. de Talleyrand pour modèle; on leur a dit que ccprincc des diplomates parlait peu et nV'crivait jamais, ils s''aLstiennent donc de parler et d''ecrirc, La plus petite affaire qu''on leur confie prend a leurs yeux une importance oulrce , ils ont l'air accablé , pliant sous le poids d^m fardeau immense , le vieil Atlas suait moins qu''cux a supporter le monde.

Depuis que le comte de Terny avait reconnu un de ses confrères (le dandysme est une confrérie) dans le personnage mystérieux dont rentrée avait un instant excité sa curiosité , il portait attentivement ses regards sur les trois ou quatre boîtes que les domestiques avaient déposées sur les fauteuils. Cet attirail l'intri-

guait.

— Dis-moi donc , cher , reprit-il , ce que tontiennent tous ces cofJFrets si luisants? sont-

ce les correspondances amoureuses que tu emportes , ou tes instruclions diplomatiques? Sans répondre , Alfred de l'Eslorade prit une petite clef cachée sous la foret touffue de son paletot, et, avec un air d''insouciance sans mélange de prétention , il ouvrit une a une les différentes boîtes que son ami lui désignait du doigt. L'une de ces boites contenait tous les objets nécessaires a la toilette : des peignes et des brosses pour les cheveux , un fer a papillottes, des épingles noires , des rasoirs anglais contenus dans leur étui de maroquin rouge. Dans un autre apparaissait toute ulie parfumerie ambulante, des flacons d''eau de mousseline et de Portugal , de Teau de lavande , du vélivert en poudre , des cosmétiques de toutes sortes. La troisième était la boîte aux sachets; sachets de toute espèce et de toutes grandeurs, sachets bleus, sachets jaunes, roses, rouges. Dans la quatrième enfin, se pressaient des cravates de satin chatoyantes, des bijoux , des bagues , des variétés de bino-

clc>, de juiiiclles et de lorgnons. OiKind le comte de Tcrny eut achevé de parcourir cet inventaire, il remua la tétç quelque temps en silence, d''un air qui voulait être adorablcmcnt fin , et laissa tomber seulement ces deux mots du bout des lèvres :

— Petite maîtresse.

Ce mot d''ailleurs caractérisait assez bien le frileux voyageur. A. force desoins, de propreté minutieuse , de recherche corporelle, Alfred de FEstorade avait perdu tous les caractères distinctifs de Thomme. Sa figure pâle et maigre, encadrée par des favoris lisses et soyeux, ses membres affaissés, et jusqu''au dandinement perpétuel de sa taille , tout lui donnait une apparence de co(}uetterie et de faiblesse féminine. Sa voix était douce , mais sans timbre et sans ressort; ses mains dVme blancheur mate, n\iccusaient ni la saillie des muscles, ni le gonflement du sang dans les artères. 11 mangeait peu, et les cartes de ses dîners pouvaient passer pour des curiosités gastrono-

miques. Un jour il s''etait fait servir au café de Paris le repas que voici .

Un potage au lait cramandcs.

Un ortolan rôti.

Deux biscuits à la cuillère.

Un pot de groseilles de Bar.

Une salade d''ananas au marasfjuin (c''est-adire trois très minces et très plates tranches d''ananas).

Ce jour la, il avait beaucoup regretté de ne pas avoir un verre de vin des Canaries.

Avec de pareilles habitudes, il était étonnant qu'Alfred de PEstorade se résignât à courir les chances d''un voyage a Saint-Pétersbourg ; il avait jusque-la gagné tous ses grades dans la diplomatie au coin du feu et dans les salons du ministre ; on le citait pour rexces-» sive délicatesse de ses manières , pour la mor' hidesse de ses poses , pour la désinvolture exquise de sa personne. Mais jamais on ne Paurait cru propre à figurer dans un nouveau congrès de Rastadt ou de Vérone. Aussi,

2 'i JACyUES 1>ATRU.

quand il quitta Paris , emportant ses bafjaj>cs et séparant travance avec un merveilleux soin contre les inconvénients de la route , tous ses amis elaient demeures stupéfaits. Chacun d''eux lui avait donne des conseils bienveillants , empreints pourtant , comme il est d\isafje, d''une certaine teinte d ironie.

— Couvre -toi bien, mon cher Alfred, luiavailditTun, mcnagetapetilepoitrine,neva pas attraper un gros rhume , en respirant le soir Tair glacial des bords de la Neva.

— C'est un guet-à-pens, reprenait Fautrc, les ministres veulent se débarrasser de toi , ils ont peur que tu ne leur voles leur portefeuille ou leur femme.

Quelques jours avant son départ il avait reçu la visite de marchands de toutes sortes, venant lui proposer , qui des gilets de flanelle , qui des bottes imperméables, qui des calottes en cuir de Russie , propres a garantir la tète de riiumiditc , qui dos peaux de mouton , remède assure contre les affections de poitrine. Les

femmes du monde où il vivait s''ëlaicnt aussi apitoye'es sur son compte, elles le plaignaient, elles le regrettaient, sans en pleurer pourtant; et personne en définitive ne s'*expliquait le motif de cette brusque expatriation.

Cet ëtonnement , qui avait escorte Alfred de FEstorade à son départ , le comte de Terny le partageait en ce moment.

— Que diable un homme comme lui , se disait-il , peut il aller faire a Saint-Pétersbourg? Pourquoi nVt-il pas sollicité une mission à Naples, ou tout au moins à la cour de la reine d"'Espagne?

Mais il n^sa pas formuler tout haut ces questions qu''il se posait tout bas. D^iilleurs un domestique venait de rouler auprès de son maître une petite table sur laquelle était servi le souper.

Le silence s'^ëtablit de nouveau entre les deux voyageurs.

Quand Alfred de TEsloradc eut mange le plus délicatement du monde son aile de pigeon

et bu deux ou trois petits verres de vin du Rhin , ce fut lui qui reprit la parole :

— Depuis quand es-tu ici ?

— Depuis hier.

— Gomment es-tu arrive?

Le comte de Terny baissa la tétc de Pair dVn homme dont la vanité souffre, et répondit piteusement :

— Par la diligence. Que veux-tu , mon cher, ajouta-t-il , il faut avoir des sentiments conformes à sa fortune; je n'ai que vingt mille livres de rentes, moi, et je ne peux pas voyager en chaise de poste à quatre chevaux comme un milhonnaire... comme toi.

Cette allusion à sa fortune parut produire sur le diplomate une impression pénible , et toute contraire aux idées qu''elle aurait dû produire naturellement.

— Pauvre millionnaire que je suis î dit-il en tirant de sa poitrine un gros soupir.

Le comte de Terny le regarda trun air moitié rieur , moitié stupéfait.

— Est-ce que tu as éprouve une faillite, est-ce que ton banquier est en mission à Bruxelles?

Alfred de TEstorade soupira de nouveau.

— Décidément , continua de Terny, tu as du chagrin ; voyons , conte-moi un peu cela, Est-ce cjue les dames de la haute banque ne sont plus aussi humaines que par le passe? Est-ce que tu n'as plus cinquante mille livres de rente et des amours titrés au soleil?

Alfred de FEstorade soupira une troisième fois.

— Encore ! dit le comte en prenant un air de gravité qui s'accordait assez mal avec sa figure égrillarde et commune , je le vois bien , il y a du drame là-dessous, et je parie que tu emportes avec toi sur ton coeur quelque bouquet de violettes fané , souvenir doux et cruel à la fois.

— As-tu vu la cathédrale ? demanda le diplomate avec Tintention bien évidente de détourner la conversation.

28 JACQUES PATRl'.

— Je Vai vue.

— QLi''cn pcnses-tu ?

— Que c''cst une calhcilralc.

— Rien de plusP

— Non. Une catlicdralc golliique, c''esl Iidire de petites tourelles , de petites aiouiUcs, de. petits saints en pierre et en plâtre , des vitraux colories, des areeaux a pendentifs, enfin tout Pattirail ordinaire.

La tcte d** Alfred de TEstorade était retombc'e sur sa poitrine. Peut-être , après tout , y avait-il plus d''affectation que de réalité dans sa douleur. Il est des hommes qui s''étudicnt à être tristes , qui prennent du chagrin comme contenance , comme complément d^m habit bien coupé.

Le comte de Terny se décida brusquement a entrer en matière.

— Tu vas a Saint-Pétersbourg, dit-il, cela n''cst pas naturel. Les frimas du Nord ne le

'vont pas ; il faut que tu aies éprouvé quelque grave malheur. rVllons , conte-moi tout. Bah !

ne sois pas plus myslciieux que tous les personnages de romans, qui ne demandent pas mieux que de dire a tous venants leurs aventures. Voyons, pourquoi quittes -tu Paris? Parle donc.

— Tu veux savoir , dit Alfred de l'Estorade dVui ton caverneux , le secret de ma vie ?

— Tu vois bien que c''est un drame , dit le comte ; tu parles comme on parle à PAmbiou.

— Pis que cela , mon clier.

— Quoi donc P

— Une comédie , et une comédie où j''ai le personnage ridicule. Ecoute , comment voulais-tu aller à Saint-Péteisbourg ?

— Par le bateau à vapeur de Hambourg , comme un bourgeois qui veut vivre d"'economic.

-— Tu viendras avec moi dans ma chaise de poste, et en route je te raconterai mon liistoire. Est-ce convenu?

— Convenu. Maintenant veux tu fumer une cigarette?

âO JACQUEf? WtRU.

Les deux amis se mirent alors à aspirer simultane'ment des bouffées d''un tabac parfumé, en gardant le silence le plus absolu.

Quand minuit sonna , tous deux se retirèrent pour gagner leur chambre à coucher respective.

— A demain , dit Alfred à son ami.

Le lendemain , nous devons le dire pour rhonneur de nos deux héros, malgré les préoccupations graves qui les agitaient , ils déjeunèrent assez copieusement : Alfred de PEslorade fit sans doute un effort sur lui-même. Nous disons ceci pour prévenir nos lecteurs contre les idées par trop mélodramatiques qui pourraient leur venir. Nous les prions de croire qu''il ne sera question , dans ce récit , ni d''empoisonnement , ni d'inceste , ni de parricide, ni d''aucune de ces choses de mauvais goût qui depuis quelque temps envahissent la littérature.

Le lendemain , après d<']cùncr , le diplomalô s''en)prisonna de nouveau dans son cercle de fourrure ; de son côté , le comle de Terny s''établit aussi commodément que possible dans son costume de voyage ; ils s"'assirent tous deux dans une bonne voiture bien chau'lc , plonjè-

rcnt l(uirs pieds clans une chanccliorc , et quand le postillon eut louelie ses elievaax et crié : En route !

— Comnienee , dit le comte.

Le diplomate commença ainsi :

— Tu partages, cher, un préjugé assez généralement répandu, à savoir, que la fortune est la source de tous les bonheurs , et Targent Punique Dieu de ce monde qui n'a pas de dieu. Tu crois qu*'avec mes cinquante mille livres de rente je n''ai qu''a parler pour satisfaire tous mes désirs , que je domine toutes les femmes dans un salon comme tous les postillons sur la grand''route. Hélas ! cVst sans doute une consolation que le ciel a voulu donner aux misérables , de penser que Tamour n''est pas toujours le prix de Targent , et que pour dix cœui s qui se vendent , il y en a dix au moins qui se donnent ; les plus flétris se vendent et se donnent à la fois.

On ne comprend pas assez le malheur d'être viclie. Quand on est pauvre, et qu'une petite

fille vient vous dire : Je vous aime , on la croit tout cl''abord , on se laisse aller naturellement à cette douce réalité qui vous caresse ; il n'y a pas matière a doute , le don est nécessairement volontaire , on n''aime pas par intérêt un homme qui n''a rien ; ceci me paraît une des vérités les plus incontestables qu''on ait jamais démontrées. Mais quand on est riche , mon Dieu , sais-tu ce qui arrive ? on ne croit plus a rien , ni a la probité des hommes , ni à Pamour des femmes ; dans chaque douce parole , rhomme riche voit un piège tendu à sa bonne foi , une embuscade contre sa fortune ; la jeune fille la plus honncle et la plus candide devient pour lui une coquette de sang-froid , une spéculatrice éhontée , qui bâtit ses espérances de fortune sur les faiblesses des hommes , comme les agioteurs de la Bourse sur les péripéties de Tasphalte ou les actions des chemins de fer. Dans les moments du laisser-aller le plus enivrant, on se défie de soi-même et d<;s autres; une voix mystérieuse et terrible nous jette sans

cesse au coeur comme un remords ce mise'rable refrain : Tu es riche ; on poi le la main a sa Louise comme pour la de fendre des voleurs, on se met en garde contre toutes les émotions naïves , on devient sec , égoïste , matérialiste à froid ; on arrive à ne plus regarder une femme que comme un cheval qui a son tarif, ses qualités appréciables a Poeil , ses vices rcdhibitoires , et cjuand on ne Ta payée que son prix , on dit : J\ii fait un bon marche'. Alors , 'tout l)onheur cesse , toute illusion s''en va , on est jaloux du premier venu qui passe dans la rue avec une redingote dc'chirc'e. On calcule d'avance le prix que doit vous coûter un baiser , un moment d''abandon , une tresse de cheveux qui se dénoue ; c''est un horrible supplice que celui-là ! On souffre quand on est trompé , et encore plus quand on ne Test pas , car le mallieur s''augmente alors du malheur de celle qui s''est donnée à vous et qu'on insulte , qu''on calomnie dans ses affections les plus pure> et les plus désintéressées.

— Esl - ce ce malheur là , dil le comle de Tcrny, qui t''envoie en exil? Eu ce cas tu manr|ucs de logique et d*'cner(;ie ; car si les cinquante mille livres de rente te gênent , tu n'*as qu'h parler, et je te déclare c]u''il se trouvera bien des gens pour te débarrasser de ton fardeau , même au risque d'hêtre supplicié comme tu as pu Têtre.

— Ce malheur-la , reprit Alfred de FEstovadc , a pu être le mien pendant une époque de ma vie , mais ce n''est pas lui qui cause mon départ. Voici d''ou vient mon malheur réel : d'une part , j'^ai trop de fortune pour croire jamais à Pamour désintéressé d\mc pauvre fille ; d'autre part , i''en ai trop peu pour pouvoir payer tous mes caprices et satisfaire tous mes désirs. Les positions intermédiaires sont toujours mauvaises ; je voudrais être riche comme un roi ou gueux comme un bohémien. Avec ma fortune bâtarde , je n''ai ni les jouissances du satrape qui s''endort bercé par les chants voluptueux de ses odaliques , ni le

bonheur du la/.zai'one qui paiiojjc avec sa maîtresse son plat de macaroni. Je n\ii pas assez de volupté pour oublier l'amour , pas assez d"'amour pour m''empècher de regretter les voluptés qui me manquent.

Le comte de Terny hocha la tête en regardant du coin de Pœilson interlocuteur, comme s'il eût voulu dire : Eh ! que diable ferais 'tu, mon bon ami , avec tes formes grêles, la voix enrouée , ta poitrine délicate , d"'une douzaine d''odaliques circassiennes , aux épaules rebondies ! Ce torrent de voluptés que tu réclames inonderait ta poitrine et la briserait ; pauvre fou , qui veut avaler un fleuve , et qui peut a peine boire un verre d''eau !

Du reste, les réflexions mentales du comte peuvent s'adresser a beaucoup de nos jeunes gens. Cest une pitié que d''entendre tous ces pauvres petits êtres, qui vont a midi se chauffer au soleil sur le perron du café de Paris , réclamer en énergumènes tous les plaisirs , toutes les jouissances, toutes les voluptés licites

et illicites que promet la dëbauclie ; des enfants de cinq pieds, mon Dieu ! qui ont a peine le souffle , qu''une paysanne de la Beauce renverserait d''un coup de poings ; des cmbrions tout pâles et tout chetifs, empaquete's dans un corset, de crainte, sans doute, que leurs e'paules ne se disloquent a Pair faute d''appui ; des pygmées ridicules qu''un verre de vin rend malades, et qui, pour avoir bu un jour une liouleille de vin de Champagne a leur dîner, s''en vont répétant pendant un mois : Ccst une belle chose que l'ivresse !

— De sorte que, dit le comte de Terny tout haut cette fois , tu te trouves place entre un double ecueil , torture également par les deux tranchants d'un dilenmie fatal , trop ou trop peu. Hélas! n''est-cc pas le sort de Phomme : trop par son origine , trop peu par sa faute , se souvenant toujours et espérant toujours ? Pascal a dit , je crois, quelque chose d''a peu près semblable : misère de roi dépossédé. Pour moi , si je me livre jamais, ce dont Dieu

40 JACQUES l'ATRU.

me garde ! a la littérature dramatique , je ferai très ccrlainement un drame intitule : le malheur d'être riche.

Alfred de TEstorade avait tire' d^me des cavités pratiquées dans son paletot un flacon de sels anglais qu''il respirait silencieusement.

— Eh Jjien ! dit le comte , à quand la suite? Le diplomate remit alors son flacon dans sa

poche , et reprit ainsi , sans dijjression préliminaire.

— Tu as connu madame de Vas Concellos , loi ; tu Pas vue quelquefois dans sa loge aux Italiens , je n^ii donc pas besoin de te dire si elle était belle : certes, jamais femme n''a trône aux Bouffes d^me façon plus éclatante; jamais Uubini n''a été applaudi par de plus belles mains; jamais les cheveux de mademoiselle Julia Grisi n''onl pâli devant des cheveux plus noirs et plus veloutés. Te la rappelles-tu, un jour de représentation à bénéfice? elle avait une robe de velours blanc épingle, décolletée sur la poitrine, et garnie d'une angle-

LE KÉCIT. 41

terre de six pouces qui retombait sur une gorge toute espagnole ; ses cheveux, lisses en bandeau des deux côtes du front , dessinaient harmonieusement Tovale du visage, et faisaient ressortir la couleur irréprochable de deux sourcils pleins de promesses. Toutes les femmes, ce jour-la, étaient caparaçonnées comme des chevaux de corbillard, des plumes se balançaient sur leurs tètes, des diamants brillaient a leur front , chaque cheveu avait sa perle ; on pouvait se croire, en les regardant, dans la boutique d^m orfèvre hollandais. Elle seule, elle, madamede Vas Conccllos, ne portait pour toute coiffure qu'un cameliablanc, et pourtant, entre toutes ces femmes ctincelantes, elle ctincclait comme un astre au milieu de ses satellites.

Un sourire moqueur erra sur les lèvres du comte de Terny.

— Tu me j)ermettras de te faire observer dit-il , que celte dernière comparaison est passablement usée; quel est le jjoète qui n\ait compare sa mailresse aii soleil , et Dieu sait à

quelles femmes ce malheureux soleil a été' quelquefois compare'.

— Misérable, dit le diplomate avec un mélange de colère véritable et d''abandon calculé, me laisseras-tu continuer a mon aise et sans éplucher mes comparaisons? Ecoute et taistoi , voila tout ce que je te demande.

— Une dernière question, reprit le comte , et je me lais. Je parie que c''est la robe de velours blanc et le camélia dans les cheveux qui t''ont séduit?

— Et quand cela serait ^ répondit le diplomate , on reproche h tort à la littérature actuelle de se faire couturière et d''habiiler avec trop de soin les femmes qu''elle met en scène; le costume n'a-t-il pas une immense influence sur nos goûts, sur nos amours, sur nos passions ? Oseras-tu contester que telle femme qui nous enivre en robe bleue, nous ennuirait en robe noire? N''est-ce pas quelquefois la couleur d''uu ruban, la pose d''une fleur, qui nous séduit et nous captive? Il y a

tel Iionimc qui n''aimera jamais (ju^inc roljc blanche, tel autre qu^ine mantille noire garnie de dentelles ; celui-ci est amoureux d''un brodequin de satin turc, celui-là d''une pantoufle rose fourrée d'hermine. Les femmes sont un thème que la toilette varie a Pinfini , et souvent les variations ont plus d'importance que le fond. Toi , par exemple , je t'ai vu faire la cour à une jeune femme très bien placée dans ' le monde, et qui s'habille admirablement bien, madame de Sombrune; veux-tu c[ue je te dise ce que c'est que cette femme-là, un manche a balais , perché sur une pincette. Il n'y a ni chair, ni muscles, ni os, et de plus elle est, ne te mets pas en colère , bossue , mais radicalement bossue, comme une femme qu'on traite depuis deux ans a l'établissement orthopédique de Chaillot.

Le comte de Terny réprima un mouvement de dépit , et se contenta de demander avec sang- froid :

T- Qui t'a dit cela?

^4 JAC'QIES PATRU.

— Sa couturière.

— Mon 1res cher, reprit le comte, je le prie crobscrver que si nous allons toujours de ce train là, nous arriverons a Saint-Pctersljourjj, que Ion liisloire ne sera pas finie. Ccst un plaidoyer en faveur de monsieur de Balzac que tu viens de faire.

— Oui, et je maintiens, que tous ceux qui prétendent reproduire les accidents du coeur humain, ne doivent pas rougir d''allcr demander des renseignements dans les ateliers de coulure; rie cjui voudra de cette observation, et la trouve niaise, tant pis pour les faits, si les faits sont niais. Du reste, ces réflexions ne peuvent pas s^adresser a madame de Vas Concellos, cVstune femme celle-là qui domine sa parure , et que sa parure ne domine jamais ; elle est assez belle pour se passer de toilette.

•Quoi qu''il en soit, nous sommes donc au ïhcàtrc-îtalien , le public écoutant les roulades de son ténor favori , il signer Rubini ; moi, les yeux fixés sur la loge de ma belle dame, et

LE RÉnT. fi'6

nVcoutant rien, ne voyant rien qu'acné. Pendant rcnlrc-acte tous les regards se fixèrent sur elle. comme les miens , et je ne puis dire alors ce qui se passa en moi : j*'etais jaloux de tous ces hommes qui avaient le droit de la contempler comme moi , d''admircr comme moi Peclat de ses cheveux, les tons chauds et vivaces de sa carnation , la chute de ses épaules , la camLrure de sa taille , les mouvements de sa main agaçant le rebord de la loge avec un certain mouvement d''impatience. Pourtant , maigre ma pre'occupation , il y eut un moment oîi je sentis dans le côté droit comme un coup de bâton vigoureusement appliqué ; mais je me dois la justice de dire que je ne me retournai même pas, je ne perdis pas une seconde de Pextase où j'^étais plongé. Un ins'ant après, nouveau coup de bâton dans le côté droit , plus prononcé , plus violent que le premier. Celte fois, je levai le bras avec colère, comme pour repousser énergiquement une agression dont je ne cherchais pas même à deviner la

cause ni Tauteur. Une troisième fois , une nouvelle douleur plus vive que les tleux autres me fit tressaillir. Je cloute qu''un saint, élevé jusqu'au septième ciel , eût pu résister à une sensation pareille coup sur coup répétée. Je me retournai , et i''aperçus a ma droite un grand jeune homme assez mal mis , habit bleu râpé boutonné iusqu''au menton , et qui , par son attitude et ses gestes , ressemblait bien a la plus extraordinaire création d'Hoffmann. Il avait un genou posé sur la banquette , la tête et le cou tendus vers la loge de madame de Vas Concellos , et a chaque instant tout son corps soubresautait comme le corps d"un épileptique. Ses cheveux noirs se dressaient à pic sur sa tète, et de grosses gouttes de sueur découlaient le long de son visage. Chaque fois fiu^me convulsion le prenait , je Pentendais répéter d\ine voix cassée et comme en dedans :

— Qu''elle est belle !

C'était lui qui , a trois reprises , m'avait si vigoureusement labouré les côtes :

— Monsieur, lui dis-je , quel que soit voire degré' d''admiration , ce n'est pas , je crois , une raison suffisante pour assassiner vos voisins ; j''ai le corps sensible , monsieur.

— Qu'elle est belle ! reprit-il sans tourner la tête, sans me regarder, sans m''avoir entendu.

Cette étrange monomanie avait vaincu la mienne; d'ailleurs mon amour-propre était en jeu, et, pour un instant, je cessai de penser a madame de Vas Concellos.

— Monsieur , repris-je en le tirant par le bras et en accentuant plus fortement ma voix , j'ai déjà eu l'honneur de vous dire cjue votre coude me gène singulièrement, et que je ne suis pas fait pour vous servir de plastron.

Celte fois-ci il se retourna, mais sans m'avoir entendu; car fixant sur moi un oeil sans regard:

— N'est-ce pas , monsieur, dit-il , qu'elle est bien belle ?

En le voyant , je le reconnus : c'était un de mes camarades de collège ; il se nommait Jacques Patru. Pour lui, ma vue ne lui avait

produit aucune impression ; il sVlait relournc tic nouveau vers niaclainc de Vas Concello^ , et recommençait ses bonds cpilepliqucs , ses exclamations frémissantes et aussi ses coudoiements d'energuniène. J\avais le côte droit contusionné.

Ici le narrateur reprit son flacon de sels et le respira de nouveau , comme si le souvenir de ses anciennes douleurs les eût renouvelées.

— Je vous avoue , mon cher diplomate , dit le comte de Terny, que je ne vous croyais pas un si grand faiseur de romans ; voire Jacques Patru est pose d^me façon excentrique , qui doit intéresser sin?julièremcnt en sa faveur toutes les âmes sensibles. Depuis que vous avez prononce son nom , ce n''est plus vous qui êtes le héros de l'histoire, c''est lui.

— Ecoute la suite , dit /Vlfred ; cl il reprit :

— J\ivouc que quand le second acte de Don Juan fut fini , j'^eprouvai un vif mouvement de satisfaction. Je montai lestement au corridor des premières loges , afin de voir

LE ntClT. ^9

sortir madame de Vas Conccllos, et de lui dérober , s'il elait possil)le , un regard au passage. En arrivant près de sa loge , je fus violemment heurte par un homme qui se précipitait comme un furieux. Quel était cet homme? tu Tas déjà devine, Jacques Palm. Apres quelques minutes d\^ttente , la loge s''ouvrit , madame de Vas Concellos passa auprès de moi et me salua.

, — Tu la connais donc ? interrompit le comte.

— Tu verras. Tout heureux du regard qu''elle m''avait accordé, jVtais étourdi, comme ivre , lorsque j''entendis derrière moi une voix aiguë et stridente , comme le cri d\ni chat qui s''étrangle , qui glapissait ces mots :

— Qu'elle est belle !

C'était encore Jacc|ues Patru. Cette fois je le regardai en face , d'un air furieux et bien déterminé a subir les dernières conséquences de l'impertinence que je croyais lui faire. Mais lui me prit le bras , el m'entrainant à sa suite

avec une force dont je ne pus me rendre compte :

— Vous êtes mon ami , vous me comprendrez. N'est-ce pas que cette femme est belle à bouleverser les sens, à faire perdre la raison? N'est-ce pas que Dieu n'a pas dans son paradis des anges plus beaux qu'elle? Si vous en doutez, monsieur , je serai obligé de vous en demander raison, nous nous battrons... Savez-vous que si un homme e'tait aimé d'une pareille femme, il pourrait devenir illustre et glorieux entre tous les hommes ; il deviendrait un grand poète , un grand musicien , il aurait des idées d'un autre monde, que les hommes ne peuvent pas avoir. L'amour d'une pareille femme au cœur , c'est un garant d'immortalité , c'est une auréole de génie au front !

Il s'arrêta , comme essoufflé par la longue exclamation qu'il venait de faire , et puis, d'une voix haletante et étouffée , il répéta son refrain avec une légère variante :

-— Oh ! elle est bien belle !

LE RÉCIT. ol

Pendant ce temps, jV^tais toujours cloué à son bras ; il marchait vite , j^^tais obligé de marcher vite. Nous étions sur les boulevards ; un air frais nous fouettait le visage , et des billes de grésil rebondissaient sur mon paletot. Tout à coup Jacques Patru s''arrèta, et me repoussant fortement du bras :

— Biais , au fait , qui ètes-vous? je ne vous connais pas. Allez-vous-en ; je n''ai pas besoin de vous.

Les symptômes de folie étaient évidents ; la figure de Jacques était toute bouleversée ; ses regards brillaient d\uî feu sombre et m''envoyaient la menace. J''eus pitié de lui , et voulus essayer de le ramener à un état plus tranquille.

— Comment ! tu ne me reconnais pas , mon pauvre Jacques? lui dis-je. Tu as oublié ton ancien camarade de classe , ton ami , Alfred de FEstorade ?

Il passa la main sur son front , comme pour en écarter un souvenir dominateur cjui absor-

bail toute sa raison ; puis , peu à pcii ses traits s^iffaisscrcnt , ses muscles se de'tcndirent , sa figure , crincandescente qu''elle e'tait , devint pâle. Il secoua le haut de son corps comme un homme éveillé en sursaut, et qui rappelle à lui sa présence d''esprit encore mal affermie, puis , il me tendit la main et me dit :

— Tiens , c*'est toi ! Bonjoiu*.

Je pressai la main qu''il me tendait , et ne répondis pas. Lui, il garda quelque temps le silence ; puis il me reprit le bras , et de Taccent d^in désœuvré qui cherche à tuer le temps :

— Tu le promènes? dit-il.

— Oui ; et toi ?

— Ou sommes-nous?

— Nous sommes rue Neuvc-Vivienne , en face du concert...

— Sale établissement , dit-il avec plus cVénergie que je ne lui en aurais supposé , on n^y a jamais fait que de la détestable musique. Du reste , vois-tu , la musique est morte ; M. Mus:\rd et la contredanse Font tuée. Ces gens là

ne travaillent que pour les jambes ; pour le cœur , ils ne s'en soucient pas plus que cl''un verre de piquette après dîner. Il n'y a au monde qu'un seul endroit où Ton fasse de la musique , le Conservatoire.

— Et les Italiens, observai-je.

— Pouah î fit-il avec un singulier accent de mépris , ce sont des vielles mal organisées , ces gens -la; j'aime mieux un flageolet de village que M. Rubini; voila-t-il pas un beau me'rite de lancer une note dans l'espace , et de la tenir pendant deux minutes durant pour la faire pleuvoir en cascades de trilles? Ce n'est pas la chanter, vois-tu! Un enfant qui se gargarise produira le même effet. Tu vois bien , Don Juan , j'aimerais mieux l'entendre chanter par un magister de village qui saurait le plain-chant , que par ton Rubini , qui substitue je ne sais quelles fioritures aux mélodies si bien écrites par Mozart. Qu'on me donne la partition avec deux chandelles, et, en la lisant, j'éprouverai plus de plaisir qu'a l'entendre

ccorcher par tous ces chanteurs ({ui diffament Mozart , et le défigurent en le façonnant h leur manière. Pauvres gens , qui s''avisent d''encadrer dans une garniture de coquillages un diamant royal !

— Allons, allons, mon cher, dis-je en essayant de calmer Fexaltation qui le reprenait, tu y mets de Pexagëration ; tu ne méprises pas si fort les Italiens^ car aujourd''hui même tu y étais.

— Comment sais-tu cela ? me dit-il en me pinçant le bras avec véhémence.

— Parbleu je t''y ai vu , et si bien que tu m''as donné pendant plus d'une demi-heure d''énormes coups de coude dans les côtes.

A ces mots il partit d^m grand éclat de rire, naïf et joyeux comme celui d''un enfant qui vient de faire une niche.

— Vraiment , vraiment ! répétait-il ; oh la bonne plaisanterie !

Je le regardais rire avec le plus grand sangfroid du monde , mais non pas sans étonne-

ment. Tout à coup son hilarité s''arrcta, comme une machine dont les ressorts craquent, il reprit son air sérieux et grave, mêlé cF exaltation au dedans :

— Aujourd''hui , dit- il, c'est différent; c''était beau, c''était sublime !

— Et Rubini a bioii chanté, n''est-ce pas ?

— Admirablement.

— Et mademoiselle Grisi , sur le corps de son père assassiné , a poussé des cris du plus haut pathétique?

— Du plus haut pathétique, répéta-t-il.

— Et Lablache , comme toujours , a crié à faire trembler les vitres ?

Il ne me répondit pas cette fois, son regard avait de nouveau une expression fixe.

— De cjui me parles- tu , dit-il ?

— De Rubini , de Grisi , de Lablache.

Il se mit à rire , mais cette fois dVn rire étouffé, et répondit :

— Je ne les ai pas entendus.

liO JACQUES PATRU.

— Mais tu me disais que Rubini avait l)ien clianlc, queGrisi...

— Oui, c''etait beau , c''ctait sublime, c''clait magnifique!

Et se penchant h mon oreille, il me souffla ces mots :

— L'as-tu vue , elle ?

— Madame de Vas Concellos ?

— Qui, madame de Vas Concellos?

— Cette dame en robe de velours blanc. Tu Taimes donc bien?

En ce moment il se dégagea de mon bras, et me serrant le col entre ses deux pouces :

— Qui t'a dit cela , cria- 1- il , malheureux ! tu m'^as de'robé mon secret.

Tout en me dégageant doucement de ses deux mains qui m''e'treignaient , j''essayai de le calmer par de douces paroles, moitié pour lui, moitié pour moi. J'^avais pilie..» et peur.

— Allons, mon ami Jacques, ne suis-je pas ton^camaradc ? si jVi ton secret, je le garderai.

Il se calma, et m''entraînant a sa suite :

— Je veux tout t''aYouer , dit-il ; oui , je l'aime comme jamais on n'a aimé ; avec elle, vois-tu, avec son amour, je sens que j'irais loin , Lien loin ; sans elle, je mourrais inconnu, sans avoir rien fait. Tu parles de musique , moi aussi, je suis musicien, non pas a la façon de tous les me'nëtriers de bastringues qui font des saltarelles à faire danser les ours et les Auvergnats , mais à la façon de Weber, de Mozart, de Beethoven, de Gluck, quatre grands musiciens ceux-là, et les seuls. Quand je me frappe le front, vois-tu, je sens qu'il y a là quelque chose, je sens que l'harmonie veut s'en échapper et qu'elle me dévore; mais sans elle^ je ne puis rien ! oh ! si elle voulait !

— Et où l'as-tu vue ? lui demandai-je.

— Mon histoire, reprit-il d'un accent très naturel cette fois, est semblable à peu près à celle d'un homme raisonnable , et la plus simple et la plus commune de toutes les histoires. Je l'ai rencontrée une première fois

aux Tuileries, par une journée de printemps , quand les marronniers commencent a reverdir, quand le soleil commence U rayonner.

— Comment était-elle mise?

J'avais voulu appliquer la ma théorie sur l'influence des toilettes, j''avoue que sa re'ponse était faite pour me déconcerter.

— Je ne sais pas, dit-il naïvement ; tout ce que je sais , c''est que ce jour la , je la suivis tant que je pus la voir, elle monta dans un équipage a deux chevaux, et je courus pour la suivre aussi vite que les chevaux; malheureusement riialeine me manqua trop tôt , je tombai épuisé dans un fossé des Champs-Elysées, et J'y restai jusqu'au soir. Il y a huit jours, je l'ai revue dans son équipage , l'équipage s'arrêta a la porte du théâtre ItaUen, j'entrai au théâtre ; depuis ce jour-là, je suis retourné deux fois au théâtre , deux fois elle y était ; hier j'ai loué une stalle a l'année, et je l'ai payée en vendant tous mes habits , tous mes meubles , voire un piano , que j'aimais bien , pourtant ;

mais n''importc , j^ai une stalle aux Italiens. Je sais bien , vois-tu , ce que les gens raisonnables vont me dire : je suis employé dans un bureau, je gagne douze cents francs par an , c''est la misère, cela; eh bien, je mangerai du pain sec , je boirai de Feau, je n''y tiens pas , moi; je coucherai par terre si on veut , qu''est-ce que ça me fait ? j'ai une stalle !

Je ne pourrais te dire Taccent qu''il donna a ces dernières paroles : il y avait en lui a la fois tant de bonhomie et d'exaltation , tant de laisser-aller d'enfant et de fièvre d'artiste; sa voix accentuait si merveilleusement toutes ces triviahtës de la misère qu'il venait de me raconter , que , malgré moi , les larmes m'en vinrent aux yeux ; sur ma parole d'honneur , j'ai pleuré.

— A propos , reprit-.il après un instant de silence , tu la connais donc , toi ? Dis-moi son nom , je te le demande à genoux.

— Elle se nomme madame de Vas Concellos, comme j'ai déjà eu l'honneur de te le dire.

— Oh î dit-il , ce n*'cst pas un nom musical ; elle doit avoir un autre nom ; dis-moi son nom d''enfant.

Je ne pouvais repondre a ce qu''il me demandait, attendu que j'ignorais moi-même le nom d''enfant de madame de Vas Concellos ; il me secoua le bras d'un air furieux , et me cria : Tu refuses de me le dire ?

Ma foi , j'eus encore peur , je crus sentir de nouveau l'empreinte de ses deux mains sur mon col , et je re'pondis h tout hasard :

— Elle se nomme Emilie.

Ma réponse parut le satisfaire ; il se calma et ne me fit plus de questions. Tout ce cpie j'avais •vu de sa passion , ou , si tu l'aimes mieux , de sa monomanie , me faisait pitié. Je voulus essayer de l'arracher à ses folles illusions , et je lui racontai l'histoire de madame de Vas Concellos , à peu près comme je vais te la raconter Iv.loi-mème.

Le comte de Terny avait écoute tout ce qui précède en silence ; mais cette fois l'occasion

LE RÉCIT, fil

tic placer une ou plusieurs observations se trouvait trop belle pour qu''il la laissât volontairement échapper.

— Prends haleine , dit-il au diplomate , tu racontes comme un ange , et je te de'clare un des plus habiles narrateurs que j'aie jamais entendu. Ton monsieur me paraît le fou le mieux conditionne qLi''il soit possible dlmaginer ; votre reconnaissance amene'e par d''cnormes coups de coude dans ton cote' est touth-fait dramatique. Madame de Vas Concellos, d^me autre part , a un attrait myste'rieux qui doit singulièrement captiver Pattention des femmes malades. Quant a toi , tu me parais jouer jusqu'à présent un rôle parfaitement secondaire , et je mVn afflige , car j^ittendais mieux de toi. Maintenant mets en tète de ton récit : Madame de Vas Concellos , et continue.

— Qu''il soit fait selon ta volonté , je mets en gros caractères , à la tcte de mon récit :

MADAME DE VAS CONCELLOS , et je commence :

Je ne saurais pas te dire positivement , à la manière des romanciers du dix-huitième siècle, qui prenaient leurs licroines au berceau , en quelle année , quel jour , et a quelle heure précise madame de Vas Concellos est née. Quoique je la connaisse, et qu*'avant la rencontre aux Italiens que je viens de te dire , j''aie déjà été admis à Phonneur de me présenter chez elle , les renseignements que j''ai sur son compte sont très vagues et très peu positifs. L''ami qui me conduisit chez elle pour la première fois ne la connaissait pas autrement que comme une femme parfaitement belle , menant grand train , excellant dans cette science qui atteste très certainement d*'éminentes facultés , la science de dépenser son argent.

Parmi les gens riches, vois-tu, il y a la même différence que parmi les gens nobles. On a beau faire , la distinction des races est encore une réalité : on ne confond pas encore un duc de Tempire avec un marquis de FOEil-de-Bœuf ;

de même , clans la manière de laisser tomber son argent ou de le jeter avec retentissement , il y a une difiFérence sensible , cjui trace une ligne profonde de démarcation entre deux individus également opulents et libéraux. Madame de Vas Concellos avait au suprême degré cet instinct de la dépense sans affectation et sans faste , ce goût des choses les plus recherchées, qui paraît tout ordinaire tant il est facile et naturel. Il semblait que cette femme eût h sa disposition un trésor inépuisable, tant elle caressait ses caprices et les satisfaisait royalement. Sa toilette portait Fempreinte de cette magnificence dont nos femmes de la banque n''ont aucune idée , c''est-à-dire la richesse unie au laisser-aller. Quoique parfois elle portât des robes d''un prix excessif , elle n''était pas gênée par elles , elle ne s''en occupait pas; et, en montant en voiture, vous Teussiez vue s''asseoir naturellement , comme une ouvrière qui ne craint pas de friper sa robe de tous les jours. Dans les magasins où elle

allait, SCS emplettes étaient bientôt faites; elle ne demandait jamais le prix d''une chose, et disait seulement : Portez eela chez moi. Et puis , signe caractéristique des gens bien ne's , sa vie intérieure était aussi opulente et luxueuse que sa vie extérieure : on voyait bien que cette femme s'^inquiétaitpeu de savoir si on la regardait ; elle vivait sa vie propre , elle obéissait a la loi de sa nature , se laissait aller au courant de ses désirs ; comme d''autres naissent blondes ou brunes , elle était née millionnaire. Tout ce qu''on raconte de plus fantastiquement éblouissant en fait de fantaisie féminine, elle en était le résumé et comme le symbole. Semblable a Cléopâtre , elle eût volontiers fait dissoudre une perle dans un verre , pour avoir seulement le plaisir de dépenser un million en une seconde. Les dépenses , pour elle , n''étaient pas un moyen, cY'tait un but; mieux encore, une nécessite organique.

Je vais te citer un trait qui la peindra mieux

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