I.E RivClT
fjuc loulcs mes paroles. La première fois que je la vis , c''etait chez un bijoulier du Palais- Royal où je marchandais une bague. Depuis un quarl-d''heure , le bijoutier et moi , nous nous tenions a une différence de vingt francs , et aucun de nous ne voulait céder à Tautre. Madame de \ as Concellos entra , et sa pre'sencc suspendit un instant' notre discussion. Elle montra du doigt un magnifique collier de dianianls qui brillait au travers des carreaux de la montre , et , d''un ton dont je ne pourrais te rendre le sans-façon :
— Combien cela? demanda-t-elle.
Le bijoutier parut étourdi de cette demande ainsi jetée à l'improviste. Le collier dont il s''agit était la plus belle pièce de son magasin* une de ces valeurs long-temps inertes, qui n'ont prescjue jamais cours dans le commerce , et dont la vente marque comme un événement signalé. Le bijoutier ne répondit donc pas d''abord ; mais, prenant le collier, il le remit a madame de Vas ConceUos , en lui faisant
observer que tous les diamants , cFune grosseur médiocre d''ailleurs , étaient de Teau la plus pure , et que pas un n'était taché ; puis il fît remarquer Félégance et la solidité de la monture , la légèreté de la croix , qui pendait enchâssée dans un encadrement d'or mat. Je remarquai que ces détails paraissaient intéresser assez peu madame de Vas Concellos. Pendant que le bijoutier se livrait 'a ces digressions qui lui paraissaient nécessaires , un petit bâillement à peine dissimulé trahit Fennui qu'elle en éprouvait.
— Je vous demande , dit-elle , le prix de cela.
Le bijoutier , cette fois , ne crut pas devoir ajouter de nouveaux détails a ceux qu'il avait déjà donnés , et se contenta de répondre en rougissant , comme si le prix exorbitant qu'il allait dire l'eût effrayé d'avance pour la belle acheteuse :
— Quatre-vingt mille francs.
■!— Vous porterez cela chez moi, dit madame
de Vas Concellos ; et en même temps elle lui remit sa carte de visite , lustrée et brillante.
Le bijoutier balbutia quelques mots ; il ne s*'attendait guère a voir accepter si facilement le prix qu"'il demandait. Les acheteurs avaient riiabitude de le débattre avec lui; moi-même jVn étais une preuve assez convaincante. Comme il était a moitié honnête , et qu''il avait fait son collier quatre-vingt mille francs, sous la réserve d'être marchandé , Facquiescement subit de madame de Vas Concellos Teffraya et lui causa presque un remords.
— Madame , lui dit-il , peut-être trouverezvous mon prix un peu cher ; mais , si vous vouliez prendre la peine de marchander , jVn diminuerais sans doute la totalité de cinq mille francs , de dix mille francs au besoin.
Madame de Vas Concellos fit une petite moue dédaigneuse ; et , regardant le bijoutier avec un de ces airs de tête superbes que je n''ai jamais connus qii'h. elle , et que je remarquai alors pour la première fois :
fis .lACOUKS PAïRr .
— Gar.dcz votre collier , monsieur, dit-elle, je n'en veux plus.
Elle sortit , laissant le l^ijoutier douloureusement ébahi.
Cette femme avait été' blessée qu*'on la crût capable de marchander ; elle avait considéré comme une insulte la remise de dix mille francs que le bijoutier avait voulu lui faire. Pour moi , j''étais non moins stupéfait. Cette beauté si puissante , si dominatrice , et si délicate a la fois ; celte taille souple , ces mouvements d'une dignité sans égale , ces façons de reine , qui laisse tomber For de sa main sans le compter, et s''indigne qu''on veuille fermer ses doigts ouverts pour le répandre , tout cela me paraissait d\ui effet neuf et piquant. Dans notre vie parisienne , en effet , si mesquine et si bornée, nous ne sommes pas habitués à ces grands types de prodigalité dont la régence a emporté avec elle les dernières traces. Chez nous , on compte ce qu''on donne , on écrit sur un livre de dépense tout ce quVn 0 payé dans la
LE RÉCIT. f>9
journcc : les romans de miss Henriette Marlineauontmis rëconomie domestique à la mode.
Pourtant le bijoutier gagna quelque chose h Tapparition de cette belle et grande dame , qui ressemblait à mes yeux au génie de la dissipation personnifie : je n'osai plus marchander la bague dont j'avais envie , et je la payai cent e'cus, au moment où le bijoutier allait me raccorder pour 280 francs.
Depuis ce temps , je cherchai madame de Vas Concellos dans les promenades , dans les spectacles ; mais le difficile e'tait de faire connaissance avec elle. J'y parvins pourtant. Dans sa maison , remarquable d'ailleurs par un luxe dont je ne m'e'tais jamais fait l'ide'e , je rencontrai plusieurs hommes de la plus haute distinction, des jeunes gens riches et titre's, pleins de cette aristocratie dans les manières , qui, a notre e'poque de nivellement, est encore une exception ; des e'trangers charge's de tous les honneurs qui peuvent flatter la vanité humaine. Mais, pour des femmes, je n'en vis
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jamais une. Comme madame de Staël, comme madame lloland , elle présidait seule à cette réunion d'hommes choisis , réchauftant d**un regard la conversation lorsqu''ellc venait à languir ; parlant peu , mais avec tant d''apropos, que sa parole retentissait encore longtemps après qu''elle avait parlé. Tous les hommes qui Tentouraient la traitaient avec le plus profond respect. On n''osait même pas la flatter et lui dire qu'elle était belle , ce qui est peut-être le plus grand témoignage de crainte respectueuse qu''on puisse donner a une femme.
Dans cette société , je passai presque inaperçu. Madame de Vas Goncellos s''occupait de tout le monde en général , de personne en particulier. Elle me montrait de la politesse , mais rien de plus; et j''avais beau vouloir mettre en usage ces petits manèges , ces agréables et savantes combinaisons que les roués d''un siècle transmettent éternellement aux roués du siècle suivant , elle semblait ne pas
se douter de mes secrètes intentions , et , comme font les grosses mouches , elle rompait d'un coup d'aile les toiles d'araignëe que j'avais si habilement tendues sur son passage. Par élévation d'esprit ou par insouciance , certaines femmes échappent avec la plus merveilleuse facilité aux manoeuvres de la séduction. Etait-elle au rang des unes ou des autres? je ne sais pas encore. Du reste, voici tout ce que j'appris sur ses antécédents : elle avait été la maîtresse en titre d'un des plus riches souverains de l'Europe , lequel ? on ne le disait pas. Seulement quelques-uns de ceux qui la connaissaient plus particulièrement parlaient avec enthousiasme du train qu'elle avait mené, de l'argent qu'elle avait englouti. Dans le temps de sa gloire , disail-on , elle avait été jusqu'à dépenser un million et demi par an. De là lui était venue cette habitude de jeter l'argent sans le compter , qu'elle conservait encore, en dépit des changements qui s'étaient opérés dans sa situation.
72 JACQUES PATIIU.
Voici à peu près coinmcnt je raconlai a Jacques Palru lliisloirc de madame de Vas Concellas , et voici , j-e m''cn souviens , ce cpie j'ajoutai :
Quinze cent mille francs par an , cela donne cent vinyt-cinq mille francs par mois ; cent \injjt-cinq mille francs par mois produisent un revenu de quatre mille cent cinquante et quelques francs par jour. Or , tu vois , mon pauvre Jacques , qu'il te faudrait a peu près quatre années de tes revenus pour payer la dépense d'une seule de ses journées.
Pendant tout mon récit , Jacques ne m'avait pas interrompu ; sa figure seule avait exprimé les diverses émolions qui s'étaient succédées dans son âme. A cette dernière observation , il ne répondit pas encore immédiatement. Il se mit a rire aux éclats , d'un rire aigre et sauvage ; et , quand son rire fut un peu calmé , il s'écria , en syncopant chaque mot , comme vm malade dans le paroxysme de la fièvre :
— C'est vrai au moins , cela ; ce compte est
juste : quinze cent mille francs par an font Lien quatre mille cent cinquante et quelques francs par jour, et quatre fois douze cents francs en Font quatre mille huit cents.
Et il se reprit a rire d'une façon plus discordante encore que la première fois.
— Ah! elle acte la maîtresse d^m roi î Ah ! c''est une femme qui foule des millions aux pieds! Tant mieux, je lui en donnerai, moi. >
— Sur tes e'conomies? lui dcmandai-je , ne pouvant résister au plaisir de faire une mauvaise plaisanterie.
Il baissa la tête tristement , appuya sur sa main son front brûlant , et dit en soupirant :
— Cest vrai !
Puis tout a coup , se frappant le front vivement', et me quittant le bras :
— Adieu, dit-il , j^ai mon idée.
J'avais aussi la mienne.
Ici , nous sommes obliges criiiterrompre le récit de TEstorade : tant qu^n autre que lui a été mis en scène , nous avons pu le laisser parler sans crainte, mais en lui permettant de continuer, nous craindrions qu*'il n'altérât la yérité des faits. Cest chose impossible a un
homme d''oublier sa vanité blessée et ses passions mécontentes , en racontant une histoire qui le touche. Dans notre bouche les faits sont sans doute les mêmes , mais nous nous réservons le droit de les présenter à notre façon , sous leur point de vue véritable, et si , dans le cours de ce récit , Alfred de TEstorade se montre ridicule ou odieux , nous n'aurons pas pour lui les mêmes ménagements qu''il eût été obligé d'avoir pour lui-même. Nousle laisserons donc continuer son récit a sa manière, etnous le continuerons à la nôtre. L'exposition est faite, les personnages vous sont connus , vous les avez vus parler , agir , passer devant vous ; maintenant le drame commence, et , de notre autorité privée, nous nous constituons dramaturge. Pourtant nous ne voudrions pas que ce dernier mot vous induisît trop complètement en erreur ; cette sorte d''intérêt grossier qui résulte de l'accumulation des faits et d'une série de combinaisons matérielles ne nous a jamais convenu. Ceci posé, et, toutes réserves
faites , nous commençons à notre tour.
Alfred de PEstorade avait son idc'e , cl la voici: depuis quelque temps il avait étudié plus attentivement et de plus près la vie de madame de Vas Concellos ; il Pavait , pour ainsi dire, espionnée dans son intérieur et en déshabillé. Or, le résultat de ses observations et de ses inductions diverses était celui-ci : que sous le masque de splendeur éblouissant qu''elle affichait, madame de Vas Concellos cachait une gène qui croissait de jour en jour, et consumait pièce a pièce les débris encore éblouissants de sa fortune d'autrefois ; d''autre part, il était revenu a notre diplomate, sans aucune certitude précise pourtant , que la belle et noble dame était tourmentée par de nombreux créanciers, et qu''elle faisait chaque jour un pas de plus sur cette pente glissante qui conduit les femmes à la misère. Au demeurant , cette conclusion était facile à tirer : qu'elle qu'eût été la munificence posthume de ses amours royales, on ne pouvait pas suppo-
scr qu*'ellc pîit constainincnl suffire à satisfaire un goût (le de'pcnsc aussi prodigieusement de'veloppe. De quelque couleur que la rupture fût parce, la rupture iî''cxistail pas moins; comme il arrive a toutes les royautés déchues, la liste civile de madame de Vas Concellos avait dû déchoir avec elle: pour nous servir du lanoage d''Alfred, elle se trouvait en disponibilité, et chacun sait que le traitement des gens en disponibilité est réduit au moins de moitié, si ce ii''est des trois quarts.
Appliqué aux femmes , ce principe devait avoir une extension plus grande encore : donc , il était impossible qu"'en continuant à vivre aussi largement que par le passé, madame de Vas Concellos ne fit de larges brèches au capital qu"* elle avait en propre, et ne le réduisît bientôt a néant. Cette conviction donnait de Tassurance a Alfred ; il s''enorgueillissait dans ses 50,000 livres de rente, qui d''abord, et en face d''un instinct de dépense aussi colossal , lui avait paru si misérable. Comme Tabbq
iL- Demis, il commençait a dire avec une impudence bien entière, bien complète : j''attendrai. L''amour extravagant de Jacques Pa- Iru , ou plutôt son inconcevable monomanic , «""e'tait pas un motif suffisant pour Farrèter dans ses prétentions , il en riait maintenant. Chaquesoiril calculait avec bonheur ce que le jour qui venait de sV'couler avait diïôter encore a la fortune croulante de madame de Vas Concellos ; il marquait dans son esprit le Icimc pi'ochain de sa chute a elle, et de la réalisation de ses espëi'ances à lui.
Alfred de TEstorade était un parvenu , le de qui précédait son nom n''ctait rien moins qu^in véritable titre nobiliaire : son père, je crois, avait été tapissier : donc , comme tous les parvenus, il était sec , froid, égoïste, ne manquant pas dV'sprit, mais de cet esprit qui distingue les hommes de notre époque , sans charme , sans vie ; comme tous les parvenus encore, il avait une haute idée de sa fortune ,
et s''y établissait avec orgueil. Lliabilude des
conquêtes faciles lui avait donne une très mauvaise opinion des femmes, et , par contre, une excellente opinion de lui-même. Celait déjà beaucoup qu''a Fcgard de madame de Vas Concellos il se contentât de dire : j'attendrai; de toute autre il aurait dit : elle m''attendra. Non pas pourtant qu''il ne se sentît pris d'un amour violent et véritable; mais Tamour, quoi qu'on en dise , ne transforme pas toutes les natures ; ce n'est pas un habit universel , qui va à toutes les tailles , et qui façonne de la même manière toutes les figures ; on aime comme on est , le pédant avec son pe'dantisme, le sot avec sa sottise, le fat avec sa fatuité, le parvenu avec son orgueil de valet endimanché . Devant madame de Vas Concellos, Alfred était ébloui , écrasé, vaincu , il s'oubliait; elle absente , il reprenait possession de sa personnalité , et se livrait alors à ces petits calculs que nous avons reproduits plus haut. La misère de cette femme était pour lui un marchepied ; il s'en servait pour se grancUr , il rui-
nait madame de Vas Concellos et la rapetissait à plaisir pour la meltre à son niveau ; je crois même c|u''il la marchandait. A mesure fjue ses espérances prenaient du corps, il rétre'cissait le cercle quMl avait tracé autour de cette si belle et , bientôt , si malheureuse femme , au moins a ce qu''il croyait. Déjà il avait obtenu le droit de lui rendre visite seul , et sans introducteur obligé; ses visites, d''abord rares, devenaient de plus en plus fréquentes. Un jour enfin , Poccasion lui parut si favorable pour livrer un assaut décisif à celte forteresse déjà minée souterrainement , qu''il y succomba.
Madame de Yas Concellos était seule, dans un petit boudoir bleu , à demi éclairé et parfumé doucement. Sa noble figure se dessinait dans le pénombre comme une de ces tètes à la Yélasquez empreintes de mélancolie et de tx)rce à la fois. Alfred de TEstorade se faisait aimable , se pavanait dans les gentillesses de son esprit; la conversation était montée sur
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un ton presque fanjilicr ; tout allait le mieux du monde, à ce (]u''il paraissait; seulement il sMtonnait encore que celte femme le tint ainsi, maigre lui , à distance; il se sentait cloue sur son fauteuil sans oser bouger. Au milieu de la conversation, la porte du boudoir s''ouvrit, un homme grossièrement vêtu, la figure commune, se présenta hardiment devant madame de Vas Concellos, et lui demanda le paiement d^m mémoire qui lui était du.
Ce moment fut pour Alfred un moment de joie inespéré, sa proie lui était livrée.
— Je n''ai pas crargent , dit madame de Vas Concellos en plaçant négligemment sa tète sur le coussin du divan ou elle était assise ; vous reviendrez.
Le créancier ne se tint pas pour battu ; c''était la troisième fois qu'ail revenait ainsi , son mémoire a la main , et pour la troisième fois on voulait reconduire ! Il était citoyen français, connaissait ses droits, et il saurait , disaitjl , se faire rendre justice,
— Insolent î murmura madame de Vas Concellos.
— Tout ce qu'il vous plaira , madame, dit le marchand avec cette impudence du boutiquier parisien qui ne doute de rien , et que les flatteries des journaux ont habituéa se regarder comme un personnage important. Mais voici mon me'moire, et je liens à ce qu''ilsoit payé aujourd''hui même. J''ai détaille' article par article ce qu''on me doit , et si madame veut jeter les yeux sur cette note , elle verra que je ne lui demande pas plus qu''il ne m'est dû.
Madame de Vas Concellos repoussa de la main la note que le marchand lui présentait.
— Vous reviendrez, répéta-t-elle avec un léger accent de dépit ; et a combien se monte le total de votre note?
— A vingt mille francs, dit le marchand. En voici le détail :
Pour avoir tendu la chambre de madame en satin blanc, avec franges
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et liscrcts crargent ci. G, 000 f.
Pour six fauteuils, dits a la Voltaire , garnis en crin première qualité , et recouverts en toile de Perse, quinze cents francs ci. 1,500
Pour avoir tendu une alcôve avec flèches , e'cussons , armoiries , en gros de Naples blanc, deux mille cinq cents francs , ci 2,500
Pour un couvre-pieds en points d'Angleterre, dix mille francs ci. 10,000
— Assez , assez , murmura madame de Vas Concellos qui avait écouté les détails du marchand les yeux fermés , la figure pâle , les lèvres amèrement contractées ; ne voyez-vous pas que vous me faites mal , monsieur ? c''est un guet-apens, c''est un meurtre; encore une fois, vous reviendrez.
— Je ne reviendrai pas, madame, répondit Tobstiné brocanteur. Je resterai ici jusqu**!» ce qu''il vous plaise de me solder , ou alors ,
j''emporterai ma marchandise : je ne connais que cela, Targent ou les meubles.
Cette scène prenait un air de gravité véritablement alarmant. Madame de Vas Concellos rougissait et pâlissait successivement ; les mouvements irréguliers de sa poitrine trahissaient le dépit et la douleur qu'elle éprouvait. Elle ressemblait l\ une reine insultée dans son palais en Talisence de ses gentilshommes. Alfred de TEstorade triomphait, il crut que le moment était venu d*'interposer Tautorilé de sa parole entre la grossièreté du manant et la faiblesse orgueilleuse de la grande dame.
-r-- Monsieur, dit-il d''un ton qu''il voulait rendre digne , ne voyez-vous pas que voire résistance est déplacée ? Madame vous dit de revenir, vous reviendrez.
— Est-ce vous qui payez les dettes de madame? dit le marchand. INon , alors jen''ai pas affaire à vous, de quoi vous mélez-vous?
— Je vous ordonne de sortir, dit Alfred. Le marchand se prit à sourire : c''était un
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gros gaillard vigoureux et Irapu , qui ne put s''cmpccl)cr de comparer le Ion Jiautain de celui qui parlait avec ses formes grêles et son apparence d''enfant.
— Tout beau , mon gentilliomnie , dit-il ; prenez garde de vous donner un enrouement a crier de la sorte. Vous m'ordonnez de sortir; moi , je vous ordonne de vous taire.
Et U s''établit sur un fauteuil en serrant les poings.
Madame de Vas Concellos sonna, deux domestiques entrèrent.
— Voulez-vous, dit-elle en désignant le marcliand, reconduire monsieur ?
— On ne me reconduira pas , cria celui-ci.
— On vous emportera, dit un des deux domestiques en le saisissant par les jambes, tandis que Pautre lui. etreignait les bras.
— Je me plaindrai au procureur du roi. La porte du boudoir se referma et l'on
n''cntendit plus rien.
Il se fit un instant de silence.
Madame de Vas Concellos eut de la peine à se remettre de son agitation.
— Et ne pouvoir pas payer ce misérable ! dit-elle ; tant d''humiliation pour une misère !
— Si madame voulait accepter mes services, dit Alfred en minaudant , je serais heureux de lui être agréable.
— Vous avez 20,000 francs? dit-elle vivement en tendant la main comme un enfant qui demande un bonbon a sa mère. Donnez-les moi.
— Je ne les ai pas la , dit Alfred , mais je passerai chez mon banquier et chez mon notaire, et j''ai tout lieu d*" espérer qu\ivant huit jours l'affaire pourra s''arranger.
-m- Un banquier , un notaire , huit jours ; mais c'est tout de suite que je veux 20,000 f.
— J'irai trouver ce rustre, dit Alfred, je lui parlerai, il attendra. Quant à moi, j'estime que ce jour est un des plus beaux de ma vie.
Alfred était radieux , il se croyait sur de celte femme, le service qu'il lui promellait
paraissait immense à ses yeux, c'était une prodigalité de roi. L''assurance qui lui avait manqué jusque-la lui vint tout à coup, il s''approcha de madame de Vas Concellos, et lui prit la main. Celle-ci le regarda fixement comme si elle eût voulu sonder les derniers replis de son âme.
— Que me voulez-vous? dit-elle.
Alfred quitta la main qu''il tenait , et baissa les yeux sous ce regard.
— En vérité!... reprit-elle en modulant ce mot avec une puissance d''ironie indescriptible, a laquelle l'ironie de son sourire ajoutait encore.
Alfred balbutia quelques phrases sans suite, il était interdit, décontenancé, attéré.
Sans cesser de sourire , madame de Vas Concellos sonna une seconde fois. Cette foisci , une femme de chambre parut ; madame de Vas Concellos se leva , prit dans une armoire à glace un châle soigneusement plié , et s'adressant a la femme de chambre :
LA MANSARDK. ' 91
— Lucie, dit-elle, vous n''avez pas dechàle pour cet hiver , prenez celui-ci , je ne veux pas que vous ayez froid aux épaules.
— Un cachemire des Indes ! dit la femme de chambre confuse et rougissant.
— Prenez toujours.
La femme de chambre sortit.
— Monsieur, dit madame de Vas Concellos en se tournant vers Alfred , il faut que je sois bien pauvre pour être si peu généreuse. Ce cachemire ne m'a coûte que trois mille francs.
Sur l'esprit d'Alfred , qui , malgré ses prétentionsàPélévation des idées et a l'ampleur des habitudes, n'avait pas moins conservé les traditions roturières de son origine, cette leçon, tombant de si haut , produisit immédiatement un effet violent. Devant cette femme , il se retrouva de nouveau petit et misérable , cette prodigalité dont ilvenaitd'élrele témoin l'effrayait et l'écrasait ; cette femme lui paraissait une folle ou une reine. Il fut un mois sans se présenter de nouveau chez^ madame de Vas Concellos ;
SCS dcsirs s''ctaient changes en instincts de vengeance, son amour-propre froisse appelait de tous ses vœux une revanche éclatante , il voulait rendre humiliation pour humiliation , blessure pour blessure , et recherchait incessamment par quel côté il aurait prise sur son orgueilleuse adversaire.
Un jour qu''il se promenait au hasard, portant toujours sa cicatrice au-dedans de lui , un homme le heurta violemment, au point que le contre-coup fit tomber son chapeau qui roula dans la poussière.
— Butor! murmura Alfred.
— J''ai cric gare, ditFhomme; tant pis pour ceux qui ne se dérangent pas.
— Imbécile !
Un e'clat de rire aigu et bruyant comme le cri d''une lime qui mord les dents d''unc scie accueillit celte dernière exclamation ; Alfred , qui venait de ramasser son chapeau, fixa enfin les yeuxîurlc malencontreux auteur de cette
catastrophe, et il reconnut son ancien camaratlc de collège Jacques Palru.
— Parbleu , dit-il en souriant avec un reste de dépit, c''est une fatalité; il paraît, mon cher, que toutes nos reconnaissances doivent s''opérer par gestes. La première fois , c*'est ton coude qui m'*a valu ta rencontre, cette fois-ci , c''est ta poitrine , et certes Tune n''est pas plus douce c[ue Pautre.
Un grand changement s*'ctait opc're' dans Jacques Patrii ; sa figure, déjà pâle et maigre quand nous Pavons vu la première fois , s'e'tait amaigrie encore et tirée ; les pommettes de ses joues s''alongeaient de chaque cote ; son front, dégarni de cheveux, laissait voira découvert des rides précoces, sillons que tracent la pensée ou la misère; ses yeux, encadres dans un cercle noir, accusaient de longues veilles et de douloureuses insomnies; son regard avait quelque chose de vacillant et de louche comme la lueur incertaine d' une lampe qui s'éteint; sa mise aussi était en rapport
avec cet extérieur quasi-monastique ; elle en était venue aux derniers confins de l'indigence : un chapeau gris a poil ras, a rebords rétrécis, s''emboîtait à peine sur le dessus de la tête , et ressemblant à une de ces coiffures indiennes tressées en jonc et noircies par le soleil ; son habit bleu , râpé et blanchi sur toutes les coutures, regrettait deux ou trois boutons absents, etunmaigrepantalon de nankin, retenu sous la botte par deux longues ficelles en guise de dessous-de-pied, donnait a ce costume uncachetde délabrement presque impossible à décrire. 11 portait sous le bras un carton vert à moitié recouvert, et s''harmonisant par ses déchirures avec rétrange individu qui le portait ; une mauvaise cravate noire roulée autour du cou complétait cet ensemble de joueur ruiné ou de professeur d''écriture a la retraite.
A-lfred de PEstorade , un peu remis de sa commotion , détailla avec la sagacité d''un homme du monde , habitué à juger ses semblables selon leur mise , tous ces diagnostics
de détresse incurable , et , pour ainsi parler , de phthisie intérieure.
— Que diable es-tu donc devenu? demanda-t-il a Jacques en promenant son regard de Fextre'mité du chapeau à la pointe des bottes ; et où vas-tu dans un pareil accoutrement?
— Silence , dit Jacques Patru en lui saisissant le bras violemment. J''ai mon idée , silence !
Celui - ci le regarda de nouveau d'un air moitié ironique , moitié compatissant , et hocha silencieusement la tête comme pour dire : Décidément Fesprit n'y est plus.
— Je n'ai pas une minute a perdre , reprit Jacques, mes moments sont comptés. Adieu. J'ai mon idée. Adieu !
Et il se mit a fuir raide et droit comme une machine locomotive , au risque de renverser tous les passants qui venaient a sa rencontre.
Cette fuite précipitée , ces quelques mo ts entrecoupés et prononcés d'une voix sourde , cette figure marquée au cachet de la folie ,
cctlc apparence de (lola])rcment , tout cela excita la ciuiosile tlii diplomate ; il s'était amusé souvent à voir au bois de Boulogne deux chevaux anglais lances au galop et luttant de vitesse ; il lui parut que la folie d\ui homme comme Jacques Patru était bien chose aussi curieuse a examiner qu'aune course de chevaux. C'était un spectacle comme un autre; et dans un temps où tout devient spectacle , la curiosité n''y regarde pas de si près. Il se jeta dans un cabriolet précipitamment , et dit vivement au cocher en lui montrant de loin Jacques Patru qui filait le long des maisons :
— Suis cet homme.
La course fut longue. On était dans la rue Vi vienne ; Jacques Patru tourna lestement à gauche , traversa la place des Victoires , cl la sa vitesse redoubla ; débarrassé des angles , qui jusque-là avaient obstrué son passage au tournant des rues , il suivit avec persévérance une ligne droite qui , commençant à la rue de?
Fosscs-Monlmartre , aboutissait a la rue Neuve- St.-Eustaclio.
— Noire maître , si c''est une joute , il faut le dire , observa le cocher , mais j''ai bien peur que vous ne perdiez le pari ; mon cheval est déjà érehité, et notre homme court comme un lièvre qui entend les chiens à ses trousses.
— Suis toujours , disait Alfred.
Le cocher fouetta son cheval , et on traversa ainsi la rue Neuve-St.-Eustachc , la rue Bourbon Villeneuve et la rue Sainte -Appolinc. Arrive' dans la rue Sl-Marlin , Jacques Patru enfila lestement la rue du Grenier-St.- Lazare, tourna a droite , puis à droite encore , et s''échappa dans une petite rue obscure en plein soleil , espèce de ruban placé enlre deux rangées de hautes maisons enfumées.
— Arrête, dit Alfred au cocher en plongeant son regard dans Fétroite ruelle.
Le cheval renâclait et tremblait sur ses membres comme un cheval poussif , des flots de
sueur inondaient ses flancs , son oeil abattu et I 7
morne dénonçait sa fatigue , il e'tait visiblement au bout de ses efforts; un pas de plus, et c'était fait de lui.
— Je puis vous certifier , dit le cocher en ouvrant le tablier du cabriolet , que je n'ai jamais vu un coureur pareil à celui que vous venez de me montrer , il rendrait des points a tous les chevaux de place de la ville de Paris. Alfred , en entrant dans la rue que nous avons indiquée , jeta un coup-d'œil sur sa toilette , comme s'il se fût étonné , lui le fashio* nablc , de se trouver perdu dans une pareille contrée. Figurez -vous un élégant du monde parisien se trouvant tout à coup transporté , en toilette de bal , au milieu d'un désert , la tête encore pleine des sons harmonieux de l'orchestre , le cœur encore gonflé de ces mille impressions que le parfum des fleurs et l'aspect des femmes nous jettent en passant.
Les maisons de la rue étaient alignées comme des factionnaires , et toutes avaient la même teinte , toutes se confondaient dans la
même uniformité obscure ; le long des hautes murailles se dessinaient d'étage en étage d''étroites lucarnes garnies de barreaux de fer comme les fenêtres d'une prison. Ici le soleil et Tair n'avaient jamais dû pénétrer ; une immobilité de plomb pesait sur cette ruelle, qui ressemblait a un ravin ; tout était mort , silencieux; quoiqu'on fût en plein jour, on n'entendait aucun bruit , si ce n'est par intervalle la mesure d'un air populaire qu'un ouvrier sifflait d'une voix éreintée.
En contemplant un pareil spectacle , le diplomate éprouva un instant de frayeur et de resserrement, un instant il oublia Jacques Patru et ses velléités de curiosité pour ne plus songer qu'a cet ensemble de misères , abrégé de toutes les misères humaines. Il avait lu quelquefois dans les romans la description de certains quartiers obscurs et malsains ; mais toujours a côté de l'ombre brillait un rayon de soleil , auprès du désespoir l'espérance montrait un coin de sa figure souriante et gra-
100 JACQUES PATRIJ.
ciciisc : c\Uait une pelile fenêtre cncadre'e par (les volubilis, une giroflée jaune étalant sa chevelure d'or dans un pot de grès, un brin d''herbe , un peu de mousse sur les toits , quelque ehose enfin de vivifiant comme la figure épanouie d\me jeune fille ou le sourire dHm vieillard ; mais dans cette rue , rien , pas une branche d*'arbre , pas un atome de soleil , ni nature , ni homme , rien que le silence et le froid.
— Voici , se dit Alfred de TEstorade , en regardant une l\ une toutes les maisons de la rue, un singulier spectacle, et que peut-être beaucoup de Parisiens ignorent; mais pourquoi diable ce Jacques Patru a-t-il été se loger là , et non ailleurs ? 11 a son idée , parbleu je voudrais bien savoir quelle peut être Pidée d'un homme qui porte des dessous-de-pieds de ficelles , et loge dans une pareille rue ? Et pas un concierge pour demander sa demeure , pas un signe qui puisse vous guider, toutes les maisons se ressemblent , towtes les fenétreç
sont étroites , toutes les vitres jaunes , et pas une figure derrière ces vitres.
Il se décida pourtant a courir les hasards d\mc aventure que ses antécédents lui faisaient trouver très romanesque ; il n''était pas fàchc d''avoir à raconter à ses amis les détails de sa pérégrination aventureuse , et comme quoi il avait découvert dans Paris un pays complète ' ment ignoré des géographes. Il s'enfonça donc intrépidement dans une petite allée à porte bâtarde ; mais , après avoir fait dix pas , il fut obligé de s'arrêter , la nuit était complète , il n''y voyait rien. Alors il se rappela le cri de hèlage des bateliers sur la Seine , et se mit à crier :
— Holà hé , de la maison ? Hola hé ? viendra-t-on quand j ''appel le ?
Personne ne répondit; seulement » dans les étages supérieurs , une voix d'homme enrouée et fausse continua après son appel un refrain qui lui arriva a Toreille , comme un murmure à peine perceptible.
— 11 chante, dit Alfred en souriant; que le diable soit de ces Parisiens , enfermez -les au fond d^in puits , et la première chose qu''ils songeront h faire , c^est de chanter.
Il se décida , cette reflexion faite, a avancer de nouveau en tâtonnant , et en essuyant des deux côtes , avec ses gants blancs , riiumiditë qui suintait le long des murs. A la fin il sentit sous ses doigts une corde a puits qui servait de rampe , et son pied heurta la première marche de Fescalier.
— Je suis plus heureux que je ne comptais , pensa-t-il, je ne croyais trouver qu'une échelle. Pourquoi Jacques Patru habite-t-il une pareille caverne !
Arrivé au premier étage , il s''arréta devant une petite porte, enfoncée et presque dissimulée par deux marches extérieures , qui semblait conduire plutôt à une cave qu''à une chambre habitée ; il prêta Toreille et finit par entendre une espèce de frémissement sourd , comme serait celui dVne araignée filant sa
toile. Il frappa à la porte ; un pas lent retentit sur les carreaux , et sans qu''il eût rien pu distinguer, la porte tourna sur ses gonds, et une voix de femme , enrouée comme celle du chanteur ( car Penrouement paraissait être le signe caracte'ristique de tous les habitants de cette maison ) , lui jeta ces mots en même temps qu''un petit souffle asthmatique effleura sa figure :
— Qui est la , et que voulez-vous ?
— Je voudrais d'abord une lanterne , dit Alfred de FEstorade en riant à demi , est-il possible qu''à midi vous restiez chez vous sans lumière ?
Cette plaisanterie ne re'ussit pas au diplomate , et la porte se referma violemment sur lui sans lui laisser le temps de parlementer plus longuement.
— Madame , madame , au nom du ciel , répondez a mes questions.
Pas de réponse.
— Ne voyez- vous pas que je suis égare ,
104 JACQUES l'ATRU.
perdu dans un labyrinthe inextricable ? Rien.
— Connaissez-vous Jacques Patru ?
■ Un léger bruit se fît entendre de nouveau dans la chambre , et la même voix qui avait dcja murmuré quelques mots , reprit ainsi la parole :
— Quand on fait des questions , au moins faut-il les faire poliment , que demandez-vous, voyons ?
— Je demande si vous connaissez un jeune homme appelé Jacques Patru ?
— Qu'est-ce qu''il fait ?
— Il doit être employé , dit Alfred , a moins qu*'il ne soit musicien,
— Connais pas. Attendez pourtant , il y a au cinquième étage un pauvre diable qui m\a demandé hier un peu de lumière pour monter chez lui ; si c''est cclui-la cjue vous cherchez , lâchez de venir un peu a son aide , car il en a bien besoin , le pauvre chérubin î
— Porte t-il un haljit bleu blanchi sur les
coutures, un chapeau gris, et, en guise de dcssous-dc-pieds , de longues ficelles tresse'es qui ressemblent à des cadenettes de hussards?
— C^est bien cela , dit la vieille femme , montez au cinquième , et si vous avez une pièce de vingt sous , donnez-la lui.
Alfred de FEstorade monta encore quatre e'tages , et se trouva sur un palier a peine éclairé par un rayon de clarté douteuse qui s''échappait par Touverture d'une porte entrebâillée. Sans frapper, sans appeler cette fois , il poussa la porte , et aperçut auprès dHme petite lucarne , garnie de papier presque noir en guise de carreaux, un homme travaillant sur ses genoux , la tète penchée sur un volumineux cahier de papier à musique , qu''il remplissait de noires et de blanches avec un incroyable acharnement. Dans la chambre , on n''apercevait aucun meuble , ni lit , ni secrétaire , ni chaise aulrc que celle sur laquelle riiabitant de celte mansarde était assis. Seulement , dans le fond , en regard de la fenêtre,
une petite table en bois , noircie et enfume'e , se dressait sur des clais inégaux, dont quelques bourres de papier rétablissaient Fegalite.
Au bruit que fit le diplomate en entrant , Jacques Palru , car c'était lui , ne retourna même pas la tète , et le fashionable , a l'aspect d''une misère aussi caractérise'e , éprouva un sentiment de pitié qui domina un instant tous ses autres sentiments , même celui de la curiosité ; il se représenta son ancien camarade privé d''air , de lumière , de nourriture peut-être , se calcinant entre quatre étroites murailles sans papier , sous les plombs du toit ; dans Tété respirant par bouffées une chaleur malsaine comme dans les cachots de Venise ; dans rhiver , nu, grelotant, sans feu , sans habits presque , et obligé de noircir du papier et de s''échauffcr les doigts en écrivant. Il s''avança d*'un pas pour voir la figure de Jacques , et la retrouva la même qu''il Tavait vue , toutefois avec les différences que lui prêtaient les combinaisons du jour. Ce qui dominait en elle ,
c''ctait une apparence de mace'ralion intime , de jeune monastique et enthousiaste , de réclusion fie'vreuse et tourmentée. Le long de ses joues des rides descendaient comme sur la peau d'un vieillard ; ses petits yeux fauves avaient contracté , probablement par suite d'un travail immode'ré, une habitude de clignotement qui ressemblait a un tic. Devant lui , sur le rebord de la lucarne , e'tait étale' un cahier de musique sur lequel il jetait continuellement les yeux pour en copier les notes , car a peine si , dans cette chambre nue et obscure , la lumière du jour arrivait assez pour lui en donner la facilité. Il avait fallu que ses yeux s'accoutumassent par degrés à percer les ombres , à deviner le jour perdu dans un crépuscule factice. Il risquait certainement de devenir aveugle avant un an.
Alfred de TEstorade contemplait ce singulier spectacle , et cherchait plutôt a retenir son souffle et à dissimuler sa pre'sence qu''à interrompre le travail de Jacques Patru. Peutêtre sa présence produirait-elle sur celui-ci un mauvais effet? qui pouvait savoir où pourraient
ai JACQUF» PATRU.
aller les écarts crimaginalion crun pareil homme T Alfred se souvenail des bourrades du Théâtre-Italien et des doigts nerveux du copiste de musique imprimés sur son cou. Jacques ne bougeait pas. Les deux pieds hausses sur les barreaux de sa chaise , afin de se faire une espèce de pupitre de ses genoux , il ccorchait le papier obstinément, et Ton n''entendait que le bruit des deux becs de sa plume qui criaient aigrement. Par quel hasard en était-il donc venu à celte extrémité ? comment d''une existence de commis à 1200 fr. avait-il passé a une existence si laborieusement stérile , si fatalement empreinte d\m cachet de misère?
Un quart-d''heure se passa ainsi ; Jacques , qui pendant ce temps n''avait pas fait un mouvement et restait accroupi comme un magot de ])orcelaine , se redressa brusquement , laissa tomber ses pieds sur le plancher , ]>osa le papier à musique sur le rebord de la croisée qui lui servait de console, et se trouva debout, en respirant de Fair de satisfaction d'un enfant
qui vient de finir un pensum ; mais soit que Pallitude penchée qu^il avait conservée si longtemps eût brisé et endolori ses membres , soit que la tension trop soutenue des nerfs ophtlialmiques eût produit chez lui un éblouissement passager , il fut oblige de se rasseoir , en portant la main a ses yeux comme un homme qui va tomber.
— Oh! mon Dieu! murmura-t-il avec un accent douloureux , ne pouvez-vous donc pas m''envoyer un air pur pour me rendre les yeux meilleurs? voulez -vous donc m^empècher d''exe'cuter ma re'solution et me prendre le bonheur que je me ménage?
11 y avait à gauche en enti^ant une poutre en forme d''arceau , qui élayait le plafond , mansardé d*'ailleurs et doi.t le plâtre , entamé par rhumidité , laissait voir des lattes pendantes et mal jointes ; Alfred s''était caché derrière cette poutre , et n''osait pas faire un mouvement, mais il écoulait avec une sorte
. d''anxiété croissante les paroles énigmaliques i S
dl/i JACQUES PATRU.
de Jacques : du reste , depuis leur première entrevue , la voix du pauvre copiste s''était considérablement altérée ; on eut dit , tant elle était enrouée , que les sons s'échappaient de sa poitrine', comme a travers un crible en lambeaux ; c''était quelque chose d''étouffé et d'aigu a la fois , de sourd et de retentissant ; c'était comme le son d'une petite clarinette se détachant de temps en temps sur les notes voilées d'une ophicléide.
Jacques se leva une seconde fois, et s'avança d'un pas mesuré et solennel vers la petite table qui occupait le fond de la chambre. A peine le jour arrivait-il jusque-là , et l'obscurité en cet endroit était presque complète. Pourtant FEstorade le vit s'agenouiller et baisser la tète comme un homme qui prie. Devant quelle image , visible ou invisible , s'agenouillait-il ainsi ? Où était le symbole de cette croyance , amour ou religion , qui se produisait t l'une façon si enthousiaste? Alfred de l'Estorade, en alongeant le cou pour mieux .
UN SOLITAIRE DANS PARIS. dl5
saisir les objets à travers Tobscurité , s'adressa plusieurs fois de pareilles questions; mais le corps de Jacques interceptait la lumière entre lui et le mur ; il fut obligé de s'en tenir îi des inductions morales sur Fobjet de ce culte inconcevable. Etait-il donc possible que Fidée de madame de Vas Concellos bouleversât à ce point la tête du pauvre diable? Le peu de raison qui lui restait encore par intervalle , lors de leur première entrevue, avait-il disparu? Jacques PatruPempIoyc, le mélomane, l'amoureux , était-il décidément et incurablement fou?
La voix de celui-ci se fit entendre de nouveau , en s'élevant par degrés comme les sons d'un orgue qui prélude :
— N'est-ce pas , disait-il , que tu m'aimeras un jour , et que tu me tiendras compte de l'amour que j'ai pour toi ? N'est-ce pas que tu voudras bien me dire en me souriant et en me tendant la main : Travaille , Jacques , deviens un grand musicien , un grand artiste ; et je
'Ufi JACQUrS PATRU.
le deviendrai quand tu me le diras, je le deviendrai parce (juc je le suis , parce que je n''ai besoin que d^in mot , d*'une étincelle pour éveiller en moi riiarmonie qui dort dans mon âme.
— Fou , pensait Alfred tristement , fou a n''cn plus douter !
Jacques Patru dressa subitement les oreilles comme un cheval qui entend un bruit inconnu, et s^irrcta pour en connaître la signification.
— Hein ! que me voulez-vous ? vous êtes criarde , vous êtes fausse , vous me déchirez les oreilles , laissez-moi donc !
Et il j)orlait ses deux mains a son front , ainsi qu''un enfant qui est poursuivi par des abeilles et qui cherche a se débarrasser de leurs morsures.
Puis , avec une profonde tristesse , il laissa retomber sa tête sur sa poitrine :
— Oh ! dit-il , c''est un dur métier que je fais la ! Depuis quatre mois , toujours copier
de la musique , toujours avoir devant les yeux des noires et des blanches , des croches , des doubles-croches , des dièzes , des bémols^ c''est quelque chose d''horrible; aussi quand je me repose , mon repos est troublé , les notes que j*'ai reproduites ont Pair de prendre un corps , je les entends bourdonner a mes oreilles et crier d''une voix discordante ; elles se déguisent en mélodies de toute nature , je les vois qui s''agilent devant moi , qui s''entrelacent , qui se mêlent saïis s'accorder jamais , en confondant tous les tons ; c'est un chaos. Encore, encore, tiens , les voila !
Il se leva, debout, Foeil fixe, et mit les deux doigts de chaque côté dans ses oreilles , pour échapper à Faffreux concert que son imagination créait.
— J'ai beau me boucher les oreilles, je les entends toujours, les voila qui s'entrecroisent maintenant , et qui dansent autour de moi ; voulez-vous finir votre ronde infernale ? attendez, je vais vous mettre en fuite.
nS JACQUES PATRU.
En disant cela , il se redressa ainsi qu'Hun adepte des sciences occultes qui s''apprète à faire une évocation; et, en étendant les bras devant lui , il répe'ta par trois fois ce mot :
Emilie, Emilie, Emilie !
Puis sa figure se rasséréna, son front se dégagea des nuages qui Fobscurcissaient , ses membres semblèrent s'assouplir , un demi sourire glissa sur ses lèvres comme un rayon de soleil sur un rameau desséché, et il se mit à dire d''un air de triomphe :
— Je savais bien , moi , que je les chasserais !
Alors, en signe de reconnaissance, il s'*agenouilla de nouveau devant la petite table où Alfred Pavait vu, et murmura quelques paroles indistinctes qu'il était naturel de prendre pour des paroles de remerciements. Puis il tourna peu a peu la tète de gauche à droite , lentement et comme en mesure ; on eut dit que sa tête cette fois obéissait à un magnétisme musical qui réveillait toute son attention
et absorbait toutes ses facultés ; sa figure s''épanouissait par degi'és, passant par toutes les phases du plaisir , e'coutant avec délire le crescendo qui éclatait en ce moment dans rorchestre de son cerveau.
— A la bonne heure, dit-il, voilà du chant, voila des mélodies ! Oh ! les douces voix qui proclament notre bonheur ! comme ces hautsbois soupirent doucement , comme cette petite flûte gazouille et sautille, comme ces violoncelles expriment bien le bonheur; le bonheur, image grave et qui doit avoir au moins une larme dans les yeux.
Il se leva de nouveau et promena sa main de droite a gauche comme un chef d''orchestre qui conduit ses musiciens a la baguette; tantôt, avec une impatience nerveuse , il semblait presser la mesure et saccader le mouvement ; tantôt il arrondissait doucement Pavant-bras , le corps en avant , la tète penchée, comme s''il eut voulu , par son attitude même , exprimer le dessin de cyuelque modulation m élan-
120 JACQUES l'ATRf.
colique et sévère; tout acoupils''arrcta, pour réfléehir un moment , et dit a voix basse :
— Chut ! la voici , c''cst elle !
Et alors du ton d'un amoureux qui dcj)loic devant sa bien-aimce toutes les caresses et toutes les séductions de son langage :
— Emilie, dit-il, je suis riche maintenant, je ne suis plus le pauvre jeune homme que vous avez connu autrefois, y<\ï des diamants à mettre dans vos beaux cheveux, j'ai des robes magnifiques a vous donner , des cachemires d'Orient à faire envie aux reines ; venez avec moi , venez : je vous conduirai dans mon palais , un palais magnifique que j'ai fait construire au bord d'une rivière , dans un pays délicieux , oii l'air est parfume , oii les gazpns sont toujours verts, oiile ciel est toujours bleu; vous marcherez sur des tapis de fleurs, vous aurez des esclaves à vos ordres , des forèls d'orangers vous apporteront le tribut de leurs émanations; vous prendrez des bains dans des salles de marbre éclairées d'en haut par un
jour mystérieux , les bengalis chanteront sous votre fenêtre et les oiseaux de paradis viendront becqueter le bout de vos ongles rose's ; vous jouirez de toutes les délices , de tout le bonheur de la terre, et moi je ne demanderai en échange que ce que vous voudrez bien me donner , un peu de votre cœur pour prix de tout le mien.
Après cette longue tirade, débitée d\m ton emphatique et convaincu , il s^arrèta , et peu à peu , les images de bonheur qui semblaient avoir passe successivement sur sa figure , s''ëloignèrent comme une troupe d''oiseaux que le vent disperse ; sa figure redevint calme et presque triste, il passa la main sur son front, et , comme un homme qui sV'veille, il dit :
— J"'ai rêvé. Est-ce que je suis fou ?
Celle fois sa voix e'tait redevenuc naturelle et simple ; il se trouvait dans rintcrvalle qui se'pare les moments lucides des moments de folie, et sentait coiifusement , au reste d*'e'molion qui Tagitait , a Texcitation fébrile de ses
nerfs qui survivait au délire même, que son esprit venait de s''abîmer en extravagantes visions.
— Travaillons, dit-il , j^ii perdu du tempsi Et il se rassit sur sa chaise dans la même position où nous Pavons déjà vu , le cahier de musique sur les genoux , et de nouveau il en parcourut les lignes avec une incroyable opiniâtreté. Or, pour expliquera nos lecteurs les différentes scènes que nous venons d''indiquer, il est nécessaire de revenir quelque peu sur le passé , et de décrire physiologiquemenl les symplômes et les accidents divers de cette étrange maladie dont nous connaissons les effets maintenant.
Le lendemain même du jour où Jacques Patru avait rencontré Alfred de TEstorade , et s'hélait enfui en disant : — J^ai mon idée ! il avait quitté la petite chambre modeste , mais propre , qu''il occupait dans le haut de la rue des Martyrs , et vendu le peu de meubles et d''habits qui lui appartenaient; son mobilier se
composait a peu près ainsi qu''il suit : une couchette , deux matelas , une commode, un secrétaire et quelques chaises , dont il se défit pour la somme de cent écus. Il chercha alors une rue bien étroite, bien obscure, où le prix des locations fut presque réduit à rien.
Une fois établi , il s''était présenté chez tous les chefs d''orchestre de Paris, leur demandant de la musique a copier , et , depuis ce moment, il avait travaillé sans relâche, ne sortant qu*'une demi-heure par jour pour aller reporter Fouvrage fait et solliciter de Pouvrage à faire. De sa vie matérielle, il sVn occupait peu; ses habits tombaient en lambeaux; et , avec un petit pain de deux sous arrosé d'un verre d''eau, il passait sa journée toute entière. Par suite de ce travail excessif et de ces privations continuelles , le sang s''était rapidement porté au cerveau, comme il arrive dans les congestions cérébrales, ses artères battaient avec violence , ses tempes se gonflaient , sa figure , tantôt devenait pâle et livide, tantôt ardente