‹ Jacques Patru (volume 3)Chapitre 7 sur 7 · lACQl F.S PATRI · texte numérisé non relu

lACQl F.S PATRI

li.fjnes ; allcnlion au commaiulcmcnt. Vous, monsieur le roi tic Fiance, pourquoi vous tenir ainsi les bras croises clans ralliUulc du faclionnaire au repos ?

— Je me demande , dit le roi de France d\m ton grave , s''il convient a ma position de faire partie d''une expédition armée. Souffrez que j''envoie un parlementaire au docteur ; on n''a jamais vu une nation marcher au combat sans déclaration de guerre préalable.

Celui c|ui se croyait le pape paraissait aussi plongé dans de profondes réflexions ; tout à coup, du ton d\in homme inspiré, il sV'cria :

— Dieu a dit à ses apôtres : \ ous êtes des ministres de paix; et a saint Pierre : Remettez votre épée dans le fourreau, car, je vous le dis en vérité, quiconque se servira de Pépéc périra par Fépée.

— A ous êtes deux fous, cria le capitaine. \ous , monsieur, ne vous souvient-il plus que le roi saint Louis marchait à la tèle de ses soldats contre les infidèles? Et vous, monsieur,

l'émeute. 277

avLZ-vous oublie le saint cvcquc (jui écrasa tant crimpc'riaux avec une massue a la bataille de Bovines? prenez une massue, si vous avez horreur du sang^.

Ces deux exemples cités à propos et avec tout Tcntrain deréloquence militaire, c''est-adirc d'une voix forte , emphatique et chevaleresque que relevait encore un certain mouvement de hanches particulier aux tambours majors , et h tous ceux qu''on appelle en ce monde des héros , parurent faire sur les deux retardataires une impression fort vive. Le roi de France cassa une longue baguette de houx au bout de laquelle il attacha son mouchoir tache de tabac , et baptisa le tout du titre d'oriflamme, en criant : Montjoie et saint Denis ! cri de ralliement des premiers barons chrétiens. Le pape s''arma de la tige desséchée d\m soleil qu'ail balança autour de sa tète avec la dextérité d^m botaniste, en récitant le second verset du psaume de David qui servait de cri de guerre aux Hébreux. L''amoureux tenait les yeux fixés

27b .J.\C«,>IJES l'AlRU.

au ciel , et semblait dédier à la dame de ses pense'es les immenses dangers qu'il allail braver, lous enfin s'^armèrent , qui d\mc cliaise de jardin , qui d\u\ arrosoir, qui d\inebcehe, quelques-uns se tonlcntanl , par la seule puissance de la foi , de changer en instruments de carnage les instruments de musique : ainsi le \iolon devenait une escopette , la flûte une épee bien affilée, le pavillon chinois une hallebarde, la grosse caisse un canon.

Quand ils furent tous rangés sur deux lignes, le capitaine brandissant toujours son sabre tic bois, et regardant son arfliée d''un air solennel , leur adressa Tallocution suivante, imitée des proclamations de Pempereur qu'ail avait servi autrefois et qu'il remplaçait en ce momeisl. — Soldats , dit-il , un intrigant a violé la foi des traités , un traître s''cst joué de sa ymrole, la France demande vengeance. Souvenezvous que vous êtes les soldats d'JArrolc et de Lodi , qne nous avons conquis Tllalie, et que la victoire a lait i\\cç nous le tour d^ la terre.

L'ÉMELTli. 279

Un jour, jeunes soldats, quand vous rentrerez dans vos foyers , on vous demandera des détails sur cette grande campagne que nous allons entreprendre , alors vous serez glorieux , et fiers; et quand on vous parlera de cette fameuse bataille sous les murs de... (il hésita quelque temps et passa outre) vous répondrez

avec orgueil : — j''y étais

Soldats , j^ii pour garantie de nos succès futurs vos succès passés ;

Soldats, vous êtes des braves...

Soldats, je suis content de vous.

Soldats!... soldats!

LVloquence du capitaine était à bout , sa langue s''embarrassail , il avait épuisé tout son arsenal de lieux communs militaires et de charlatanisme impérial ; avec cette brusquerie qui caractérise la folie, il passa de son ton emphatique au ton le plus naturel, et ajouta :

— EnRui, n"'importe !...

Ainsi harangués, les fous gardèrent le silence. Au vrai, ils n''avaicnt rien entendu, tant

-i>(l JACQUES l'ATKU.

chacun clVux ctait occupe a enjoliver ses armes, et à leur donner ce caraclère fanlasli(jue que les fous comme les enfants prêtent a tout ce fju*'ils touchent.

— Criez donc vive Pcmpcrcur ! reprit le capitaine qui ne perdait pas son rôle de vue , et, depuis qu'il avait cesse de parler, prenait gravement des prises de tabac imaginaire dans la poche de son gilet vide.

— Criez vive le roi , dit le roi de France , ou je vous fais arrêter comme conspirateurs et rebelles.

— Qu'on fusille cet homme , dit le capitaine en faisant le signe de mettre en joue.

La querelle menaçait de s''cchaufFer entre les deux antagonistes ; mais le pape, qui avait peur des disputes, et n''etait pas fâché de glisser son orgueil entre deux orgueils rivaux, dit d^ine voix véritablement papelarde :

— Il n''y a de puissance que celle de Dieu de qui relèvent les trônes , et du pape rcpresciilaul de Dieu , de «jui relèvent les peuples ;

LÉMlsUTi:. 281

criez vive le pape. — Ce mczzo-tcrmine mit tout le monde craccorcl , et tous crièrent ; Vive le pape !

Le roi de 1^'rancc sonjjeait sans doute ([u''en sa qualité de filsaînc de PEglise, il ne pouvait désobéir à un pareil ordre; Tempereur se souvenait que Pie VII Pavait sacré dans Téglisc de Notre-Dame de Paris.

— Guides, à vos places, cria le capitaine qui s''oljstinait a faire de lastratéjjic dans le vide, et d^cmpereur redevenait clieF de bataillon.

— Bataillon , par colonne en avant !

L''armée se mit en marche en poussant des

cris; les uns agitaient leurs bâtons , les autres faisaient mine de croiser la bayonnette; le pavillon chinois secouait les grelots de son licou. Pour un spectateur raisonnable, cette marche aurait équivalu au spectacle le plus grotesque , s''il eût pu se défaire de cette tristesse inhérente à Phomme qui contemple la dégradation de ses semblables. Ils arrivèrent ainsi devant la maison de santé près de laquelle s''ctcndait

'282 .lACuLES l'A lia.

une assez vaste rotonde sabJce et environnée crarbiistes de luxe tels qu''orangers , hoiu as , grenadiers. A cet aspect, les cris redoublcn nt au point de devenir réellement effrayants. Les infirmiers sortirent sur le pas de la porte des bâtiments de service, et rentrèrent aussitôt épouvantes par les démonstrations menaçantes des insurges.

— Notre chef d*'orcliestre ! repétaient les fous, nous le voulons, c]u''on nous le rende.

Le docteur était en ce moment dans la chambre de Jacques Palru qui montrait toujours la même docilité , la même douceur, et déjeunait paisiblement sur une petite table cil s''entremèlaient les envois de madame de Vas Concellos, un vrai service de malade ordonné par une femme aimante; car il n''y aquc les femmes pour deviner les fantaisies d\in estomac faible , ces mille petits désirs d^ui homme c[ul se reprend à la vie , et n''a pas encore le droit d''en abuser. Les femmes sont de sublimes gardes-malades , quand elles aiment.

l'émeute. *2S3

En entendant ces cris discordants qui montaient jusqu''à lui, le docteur parut surpris; et sur la figure de Patru passa une légère rou- [;cui', semblable à celle d^me jeune fille , qui, sans s"*) attendre, se heurte au souvenir d\uie impression de coeur.

Le docteur se levaet regarda à travers les carreaux ce qui se passait ; les insurges Fapercurent, et se mirent a crierplus fort que jamais. — Notre chef d''orcliestre, rendez-nous notre chef d''orchestre !

En même temps et comme leurs armes étaient insuffisantes pour attaquer un homme qui les attendait a un second étage, ils ramassèrent des pierres et les lancèrent contre les vitres au travers desquelles le docteur s''était montré; plusieurs même se portèrent vers les différentes portes de la maison et essayèrent de les enfoncer à grands coups de bâton.

Le docteur, malgré son imperturbable sangfroid et la connaissance profonde des habitudes de ses malades , commençait à sVffraycr,

Sb-l JACQUES l'ATRU.

moins encore pour lui que pour Jacques. ()ucl cfFct produirait une pareille scène sur l'organisalion si faible de son malade ? L''altiUide de celui-ci le rassura, il était toujours assis, écoulant les cris du dehors sans s*'émouvoir , et rcjjardant avec la curiosité cPun enfant insoucieux du danjjer les cailloux qui ricochaient aux angles de la fenêtre. De temps en temps seulement , il écartait les mèchesde seslongs cheveux, comme pour dégager son front du fardeau qui Taccablait , comme s''il eût cherché à ressaisir le fil d'une tradition interrompue, le lissu brisé de ses souvenirs.

— Le chef d''orchestre ! . . . murmura-t~il. Docteur, que veulent ces gens là?

— Soyez tranquille , mon enfant , dit le docteur en le repoussant doucement sur sa chaise , ces gens-la sont des fous, et vous êtes raisonnable, vous. Restez ici , il n''y a pas de danger, et moi je vais dissiper ce rassemblement de furieux qui crient comme des énergumènes sous la fenêtre d^m malade.

l'émeute. 2>S5

Le doclcur descendit, en efPct , mais de niomenl en momcnl celte singulière émeute prenait un caraclère plus alarmant : — A mort le docteur! était devenu le cri f^ënëral. Ouelquesuns, avec cette ardeur qui ne connaît pas la valeur des obstacles , et cette force presc[ue surhumaine que donne la folie, et qui parvient à son apogée dans les cas de fièvre chaude , s''étaient dejh ëleve's de dix pieds au-dessus du sol en s\iccrochant , a Taide de leurs ongles, aux moindres saillies du mur, en profitant de tous les accidents favorables , en montant les uns sur les autres , et sans discontinuer leurs cris : — Notre chef d'^orchestre , h mort le docteur ! Voici le moyen que le docteur employa pour détruire ce rassemblement tumultueux qui, jusquc-la , nVtait cpie tristement grotesque, mais c|ui pouvait devenir fatal d^in cote ou de Faulre. Nous avons dit qu''il connaissait toutes les manies de ses malades , leurs habitudes, leurs tics, le degré de fureur qu'ils pouvaient atteindre; ce fut sur cette certitude

586 lAnQUl'S PATRU.

qu''il basa son plan de campagne. Il fit sortir par une porte de derrière (jiialre domestiques de ia maison , en leur ordonnant d'user d''adressc et non de A^iolence, attendu que la violence pourrait leur devenir fatale. Conformément aux. instructions très détaillées du docteur les quatre domestiques marchèrent avec précaution et dirigèrent leurs pas a travers les massifs et les allées les plus sinueuses du jardin , de manière à prendre en queue Tarmée des insurgés. Quand ils furent a une petite dislance, ils se séparèrent et marchèrent un à un par différents côtés. L''important était de n;^ pas être aperçu de la troupe entière , el de pouvoir dire à chaque fou en particulier ce que le docteur leur avait minutieusement prescrit.

Le premier s''avança vers le roi de Fiaiicc , qui d'abord parut fort irrité et ouvrit la bouche pour appeler ses compagnons.

— Silence ! dit le domestique, la plus grande diserélionest nécessaire ; il y a dans votre palais

l'émf.uti:. 287

Uti ambassadeur de sa majcslé le roi de Prusse qui clciiiande à être présente à voire majesle. Clcs mois produisirent sur le fou un effet njagique ; en un instant sa figure , de fre'nélic|ue cjuV^llc était , devint majestueuse et solennelle ; il enfonça de la main sur sa tète son diadème de papier dore et suivit sans murmure renvoyé de Fambassadeur prussien.

Le second domestique s''adressa h l'amoureux , et lui dit tout simplement (jue sa bienaimée l'attendait dans s;i chambre.

Le troisième dit au cavalier qu''on allait donner le signal de la course, et que pour y prendre part il (allait le suivre à l'instant même. Le quatrième , après un j>rand nombre de marclies et de contre-marches , parvint enfin h aborder le capitaine et lui annonça (|ue les Autrichiens débouchaient par le ravin, et que la présence de Fempereur était nécessaire pour les repousser.

Il n\'n fallut pas davantajje. L'amoureux se sauva en remerciant sa chère étoile qui d.'ii;',nait

2SS JACQUES PATRl'.

enfin venir le visiter. Le cavalier enfonça se<; éperons dans le vcnlrc tic son cheval de bois, et disparut au galop. Le capitaine resta silencieux un moment , plaça devant son œil Tindex et le pouce de sa main droite arrondie en forme de lorgnette, et dit : Cette armée est a nous. Puis il se dirigea les mains derrière le dos vers rextrcmilc du jardin, par oii débouchaient les xXutrichiens.

Bientôt, à Faide de cette ruse , si simple et pourtant si triomphante , la désertion devint complète. Le pape retournait a ses ouailles , Jupiter à son empyrce , chacun obéissait à sa folie personnelle, et cVst ainsi que le siège du château fut levé. En remontant a la chambre de Jacques Patru, le docteur ne conservait plus qu^in sentiment de tristesse mêlé dV'tonnement. Cet ensemble a un moment donne entre gens si contrairement affectés , cette homogénéité de pensées et de volontées parmi vingt fous continuellement sous Pempirc d\mc obsession personnelle et différente , toutes ces

l/ÉMEUTE. 289

extravagances du cerveau humain Icse , se confondant au moins pour un temps en une seule et même extravagance , cette folie synthétique enfin, quoique déjà soupçonnée en diverses occasions , lui semblait un phénomène digne de toutes les recherches de la science. Dans ce simple fait, n"'y avait-il pas le germe d''un système entier qui aurait pour base la possibilité prouvée et certaine de déplacer la folie, et au besoin de la confisquer ?

Patru releva la Icte et tourna les yeux vers la fenêtre que les insurgés avaient plutôt menacée qu\atteintc de leurs projectiles.

— Un chef d'^orchestre! murmura-t-il , jVn ai connu un autrefois, un grand musicien, un habile harmoniste ; mais comment s'appelaitil, etqu''est-il devenu? je ne sais. (Passant la

main dans ses cheveux) Il est mort ! mais

pourquoi?... ( \près une pause) Ils demandaient un chef d^rchcstretout-Ii-riieure ; quels sont ces gens ? Le docteur dit qu'ils sont fous :

triste!... ah! bien triste! qu''cst-co que la fo- I VJ

200 ' JACQUES fATftL*.

lie , qu'est-ce que riionimc, quVst-cequecclte j)auvrc luacliine qu'on nomme la cervelle humaine , et que le choc cPun caillou , le pli ifune rose, le souffle de la brise peut bouleverser de fond en comble ? Fou ! ... je ne le suis pas moi !... et pourtant il me semble que quelque chose me manque : ma tète est comme \ide , j''y fouille sans ce^se et je n''y trouve rien. Qui suis-je? qui clais-je hier? on dirait que je suis perdu , et que je ne peux pas nie retrouver.

Ici Patru fit un assez long silence, pressa de nouveau son front enlre ses deux mains comme pour en faire jaillir une idée lucide, un sentiment d''inslinct ; puis il reprit de nouveau :

— Un chef d"'orchestre !..,

Il s'arrêta long-temps sur ce mot , puis peu à peu sa figure s'éclaira , ses yeux brillèrent , non pas de celte clarté splendide qui exprime la raison dans sa plénitude , mais de celte lueur fauve et vacillante qui indique les égaremenls de Tesprit aux prises avec une convie-

l'émeute. 21)1

lion mensongère : lueur tle feu follet!...

— lîn chef trorclicstre ! sVîtria t-il d'une voix claire cl relenlissantc : mais c\st moi , cVst moi qui suis chef (rorclieslrc, cVsl moi qu'ils demantlaiciiL

En ce moment il aperçut le doclcur , et s'avançant vers lui :

— Docteur, lui dit-il, ces gens de lout-uriieure ne sont pas des fous , ce sont mes musiciens, amenez-les moi. Vite , docteur, vite; je veux leur faire exécuter une symphonie vraiment diabolique ; vous verrez , docteur, tout ce que Thomme peut souffrir dans celte vie et dans Fautre , je Pai traduit en musique ; j^»! mis mon âme a nu , j''en ai extrait toutes les amertumes , toutes les colères , tous les désenchantements ; vous verrez , dans ma symphonie les larmes seront visibles, les gcmisscments palpables, jVpouvanterai tous les auditeurs , je les transporterai , ce sera beau , beau et ter rjble comme le Dies irœ de Mozart! Donnezmoi mes musiciens, docteur.

Il tondait la main ronimo si le docteur eût pu y di'poscr un orchestre complet. Le docteur eut besoin de toute sa raison et de toute sa force pour distraire le malade de cette fantaisie qui le dominait acre et impérieuse. A la fin , moitié par persuasion, moitié par autorite', il le mit au lit. Jacques fut très agite , continuellement il parlait de sa symphonie, marquait la mesure avec son bras amaigri , et demandait SCS musiciens; il voulait se lever, descendre au jardin, se rendre a la salle de concert oîi on Fatlcndait impatiemment. Vers le soir ses agitations cessèrent , et il sVndormit à force dV'puisemcnt. Le docteur profila de ce moment de liberté , que le sommeil de Jacques lui laissait , pour écrire ù madame de Vas Conccllos le billet suivant :

Madame ,

Comme vous, je m''ctais laissé aller à de fausses espérances; lemaladeétaitdoux, calme, raisonnable même ; aujourd'*hui une nouvelle

l'émeute. 293

ciisc a dcterminc une recliiilc douloureuse, quoiqu''ellc ne soit pas morlcUe : Jaeques vivra, mais il vivra fou.

Post scrjptum.

Pas plus c[ue les jours précédents, Jacques n'a fait allusion a vous.

Ce post-scriplum du docteur satisfaisait au dcsir témoigne par madame de Vas Coneellos d''ctre instruite de tout ce que le malade pourrait dire de direct ou d'indirect relativement à elle. Quant a nous , qu*'il nous rappelle que dans riicroisme des femmes la vanité tient toujours sa place , et que comme elles ont la prétention de rendre les hommes bons ou méchants a leur gré , elles voudraient aussi les rendre fous à leur manière, et gouverner tout a leur profit jusqu\'\u délire. L^ibncgation complète, obscure, continue, est une vertu du ciel qui ne germe pas sur la terre.

LA Ill::CHUTE-

Le lendemain , le docteur consigna tous ses malades. Il craignait de nouvelles tentatives, et pensait que risolemcnt leur ferait bientôt oulilier leur monomanie h heure fixe : précautions vaines ! Lorsque les infirmiers montèrent a la chambre de chaque malade , tous

2î>S JACQUES FATRU.

demandcrcnt où clait leur chef cl''orcIicslrc , et quelques-uns accompagnèrent celte (|ueslion de menaces contre le docteur. Ce nV!lait pas le cas de lever la consigne, le docteur la maintint plus sévère que jamais. Mais lous les jours a la même heure , même insistance u reclamer le chef d'orcheslre.

De son coté, Jacques Patru demandait ses musiciens, et dans sa folie songeait aux obstacles véritables qui obstruent souvent pour les artistes les plus distingues IVntrée de la carrière ; il déclamait contre Tindifférencc du public qui se tenait toujours en garde contie les nouveaux noms , et contre les directeurs de théâtre qui formaient une ligue, un corps de gendarmerie , une esj)èce de cordon prétendu sanitaire pour empêcher de passer les talents jeunes, neufs, vigoureux, qui voulaient essayer de rajeunir Part et d''oiivrir de nouvelles voies aux générations de Tavenir* Comme au moment de sa rencontre avec rEstorade , il anathématisait la musique ila-

licnnc cl son cortëg^e de roulades, de fioiiUircs convenues, d''ornements mal ajustes, il blasphémait le nom de Rubini et de Grisi , et revenait toujours a ses dieux favoris Gluck et Mozart. 11 proclamait un système radical et rcvolutioimaire , abolissait les formes suran-nées , disait-il , de Uossini , prétendait qu'ail voulait relever la musique, lui rendre sa dignité primitive , en faire un culte pour Pâme au lieu d''un frivole joujou pour les oreilles. Enfin il adoptait cette pensée, que nous avons entendu très sérieusement soutenir , que la régénération sociale devait commencer par l'opéra. Si une pareille opinion est pardonnable dans un philosophe , dans un métaphysicien habitué h étudier les rapports des hommes entr''cux , à plus forte raison Fétait-elle dans un musicien , dans un artiste grandissant son art de toute la hauteur de ses utopies.

— Docteur , disait-il , croyez-moi bien , on rapetisse notre art , on Pénerve , on le traite comme un esclave. JNon , quand on vous dit

300 JACOUES l'ATKU.

(iuc la nmsiquc csl faite pour parler a ràmc, pour peindre la joie, la souffrance, la pensée humaine, ce ne sont pas là de vains mots. J'ai long-temps réfléchi sur celte matière, el je suis parvenu a donner à mes reflexions, d^ihord plutôt inslinclives cpic raisonnccs , une forme palpable, lop/icfue, dont un dialecticien serait satisfait. Pourcpioi ne représenterait-on pas la pensée par des sons comme on la représente par des sijjnes ! Vous dites que la musique n\igit que sur les nerfs , qu'elle provoque tout au plus des sensations; mais qu'est-ce donc, je vous prie, queFidée , Pidée même, abstraite , philosophique, essentielle? N''est-ce pas la sensation transformée , complétée , passée de Fétat de chrysalide a celui de lépidoptère ? Or, si la musique peint la cause, pourquoi ne peindrait-elle pas Teffet? Pourquoi, après avoir deviné la sensation, ne la suivrait-elle pas dans toutes les transformation^ qu*'ellc sul)it? pourquoi ne donnerait-elle pas , elle aussi , une forme distincte a ces mille scnlimcnls qui

découlent de la sensation ainsi que des ruisseaux d^m [jrand fleuve ? pourquoi , après avoir ébranle, ému , louché les nerfs agents des sens, interni diaircs entre la forme extérieure du monde et les organes extérieurs de Thomme , ne sVlèverait-elle pas jusqu''à Tàme, immense réservoir oîi se pressent lesdésirs immatériels, les pensées élliérées, les espérances indcslructiblcs, ridée enfin sous toutes ses formes, sous tous ses aspects i*

Ce système de la sensation transformée , docteur, presque tous les bons esprits Tadoplent ; Condillac et Locke ont plus d''apôtrcs que de contradicteurs. Et parce quVin musicien vient répéter ce que Condillac el Locke ont dit avant lui ; parce que, parti du même point, il prétend arriver au même but ; parce ([vCû a Taudacc de croire qu'on peut parvenir à rintelligcncc en passant par les sens, voilà quVme clameur générale s'^élève contre lui , on le siffle, on le hue, on le déclare fou , on lui refuse son j^ain de la journée; et pourtant le musicien a raison

parrinslinct comme lousles hommrsdcpfenie, raison aussi par la logique qui n''cst aulre chose que la formule des idées viaics.

Amenez-moi, docteur, un paysan bas-brelon qui n'hait d''autre souvenir que celui de sa chaumière natale , de ses prés , de ses veillées d'hiver, et de ses rondes d'hélé §ur la pelouse ; et à Taidc d^m piano, sans Pavertir, je déclare que je lui peindrai sa chaumière, ses prairies, ses joies el ses douleurs d*'enfant, son amour ignoré pour la fille du fermier voisin; il reconnaîtra les objets , il retrouvera ses pensées, et reverra la rose blanche et les tresses brunes de sa fiancée; il sera ému , attendri , il pleurera ; cl si vous lui demandez la cause de ;es larmes , il ne vous répondra pas : Cest que la combinaison de certains sons a agi sur mes nerfs ; mais il vous dira naïvement : Je viens de revoir mon pays, le clocher de mon village, ma chaumière, n.a famille, et je pleure parce qu''on ne revoit pas lotîtes ces choses là sans pleurer.

Ainsi parlait Jacques, et chaque fois en re-

LA nEr.HUTE, 3()a

tlcsccntlant des hauteurs de ces théories musicales, il terminait son discours par celle inlerpeUalion directe au doclcur :

— Uendez-moi mes musiciens.

Des deux côtes cette obstination prenait le caractère d'aune épidémie. Jacques voyant ses voeux repousses, devint triste , morose, il regardait le docteur «avec colère, et se promenait à grands pas dans sa chambre pendant des heures entières. Les autres fous poussaient encore plus loin renlètement, et les infirmiers ne les approchaient plus qu''avec crainte. Le docteur se vit oblige de céder, la consigne fut levée , comuic par le passé les malades obtinrent la permission de se rendre au jardin. Le premier jour de cet affranchissement fut inauguré d^me façon brillante : à midi tous les fous étaient réunis dans la rotonde qui leur servaildesalledc concert , et lorsque Jacques parut , di s applaudissements unanimes Taccueillirent , on cria : Vive notrechef dWehestre! et tous JVntourèrent avec enthousia>me ;

les uns lui baisaient les mriiiis , crautres se contcnlèrcnldc loucher avec altendrisseincnt le pan de son habit. Le roi de France lui présenta un petit rond en fer-blanc attaché a un ruban bleu, et lui dit : Je vous fais chevalier de Tordre du Saint-Esprit. Puis le concert commença plus grotesque , plus sauvage , plus de'sordonné cjue jamais.

Debout sur un banc, Toeil fixe, les cheveux epars, Jacques marquait la mesure, et conduisait le concert h la baguette; il entendait grincer les violons, gronder la grosse caisse, bruire les grelots du pavillon chinois. Il y avait des instrumentsnouveauximproviscsqui produisaient un effet incroyable, des casseroles défonce'es, des morceaux de fer-blanc , des plaques de tôle , . des baguettes taillées de toutes les façons, qui figuraient a volonté, des hautbois , des trompettes, des ophycléides, un concert digne du crayon de Callot ou du pinceau de Decamps. Le soir , lorsque les malades furent rentres dans leur chambre, madame de Vas Concello.s

LA RECHUTF. 30:i

vint à la maison de santé, cl trouva le iloctcur dans son cabinet,

— EIi bien ? hii demanda- 1 elle.

— Rien à espérer, dit le docteur, sa j»uérison est une chose impossible ; ce (}ue je puis vous promettre, c''est de hii rendre la vie douce et facile : ma maison est la sienne, il y restera jusqu'à la fin de ses jours.

— Je veux le voir , s'écria intrépidement madame de Vas Concellos.

— \ous voulez le tuer î'

— N^imporlc , il est à moi par le mal que je hù ai causé, par Tamour que je lui ai voué', par celui que je lui voue encore ; j^ai le droit d''en disposer, (londuisr/moi à sa chambre , docteur.

Le docteur regarda fixemeîU madame de \as Concellos; ce despotisme de Pamour qui s''arro(jc le droit de vie et de mort Teffrayait, il comprenait tout ce quVme pareille passion qui méconnaît les arguments ordinaires, les notions les plus communes de la justice indi'»

.lOf» JACQUES PATRL'.

viduelle, avait de triste, etaussi cr qu''elle avait de grand.

— ]Mc refusez-vous , docteur P reprit madame de Vas Conccllos.

— Très certainement , dit celui-ci ; j''ai un devoir h remplir, madame ; Jacques est chez moi , je suis son médecin , et pour le médecin le malade doit être sacré ; il ne m''apparlient pas de vous livrer un homme et de vous dire : Faites-en ce que vous voudrez, tuez-le, si cela vous plait.

— Mais , docteur, vous no le fjuérirez pas.

— Le guérirez-vous ?

A cette interpellai ion, madame de Vas Concelloshésila quelques instants; puis relevant la tête , et jetant sur le docteur un regard qui Fenveloppa de ses inexplicables rayonnements :

— Oui, je le guérirai, s''écria-t-elle, il n'y a que moi au monde qui puisse le guérir. Votre science est impuissante , docteur, vos receltes sont épuisées. Confiez-moi votre malade , je

LA REfllUTE. 307

réponds de le guérir, je ni'^y engage, cVst Tamour qui Ta perdu etTamour le sauvera.

Comme le docteur hochait la tèle d^ui air d''incrëdulilé :

— Vous ne croyez pas a Tamour médecin, ajouta-t-elle : voila comme sont tous les hommes , lorsc|u''on blesse leurs idées , lorsqu'on s''élève au-dessus de leurs opinions faites, de leurs préjugés établis, ils ne vous écoutent pas, leur orgueil se révolte, il semble qu''ils ayent tracé en tout des limites infranchissables, un cercle de feu où viennent se consumer tous les imprudents (|ui osent s''en approcher seulement. Ecoutez , docteur , promettez-moi de faire ce que je vous demanderai , c'est une prière que je vous adresse , une grâce que j''implore. Vous savez bien que je vous respecte, c[ue j''ai foi en vous ; mais il y a la (elle appuya la main sur son coeur) un pressentiment qui ne peut pas me tromper : les convertis ont leurs révélations, et ne suis-je pas une convertie ? vous qui me connaissez , vous

.'Î08 JACOUKS PATRO.

savez quelle dilTerencc il y a entre matlanie de Vas Concellos crautrcfoi?; , cl niatlaine de Vas Concellos d'hall] oiu'd"'liui ; vous savez si mon cœur est transforme , s''il s''est opéré en moi une assez étrange révolution : pour consacrer ma vie nouvelle, Dieu me doit un miracle , ce miracle cVst sa guérison , c'est son l)onhcur, cl j'y compte; comme la Maodeleine, docteur, je me roulerai à ses genoux, je lépandrai à ses pictis les parfums de mon amour, de cet amour qu**!! a tant envie, et qu'il n\npprécie pas, je lui rendrai la lumière qui lui manque , je le rappellerai à la raison , je le sauverai.

Le docteur regardait avec étonncment celte femme qui se montrait a lui sous un asj)cct si nouveau; cVtait une reine foulant aux pieds sa pourpre et ses joyaux, c élait une idole dcsceuduc de son piédestal ; il y avait des larmes dans ses yeux, de Taltération dans sa voix ; sa poitrine se soulevait comme celle d\mc jeune iîllc qid pour la première fois rencontre dans

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un s;ilon le ])cl inconnu ol^jcL tic lous ses rêves, Ticleal long-temps altcnclu. Sa loilcUc nicme concourait a cet effet de la passion brisant une majestueuse enveloppe , anijnant un corps de marbre.

Madame de Vas Concellos portait une roj^c de soie brillante, mais qui, mal attachée, tombait inégalement sur ses souliers de satin turc où quelques taches de boue saillissaient , comme pour représenter le sublime abaissement de cette âme qui , se débarrassant de.i chaînes de Torgucil , se retrempait à la source d\mc véritable passion; ses cheveux n''avaicnt plus cet éclat apprête, ce lustre irréprochable qui leur avait valu tant d''cloges enthousiastes; un cachemire noir retenu au-dessous du col a Faide dVne épingle, enveloppait cette taille autrefois solennelle et raide , qui maintenant pliait et ondulait en tous sens comme un roseau battu par le vent. Dans ses gestes , dans rinflexion de sa voix , il y avait quelque chose qui rappelait ce type si admirablement naïf de

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Manon Lescaut demandant aux gardes fiui rcnlourcnlun instant, un seul inslant de Jihci te, pour voir son Desgrieux tant de fois trompe, et toujours chéri, pour Pembrasser et le consoler; seulement , madame de Vas ConccUos était plus haute , plus énergique, plus immaculée dans Pexpression de ses désirs; il y avait en elle un sentiment déplus, ce sentiment de la foi dont le Christ a dit : c|u''il transporterait des montagnes ; c'était Manon Lescaut , mais repentante, mais sacrifiant tous ses instincts de coquetterie, aimant sans partage, parce que son amour ne pouvait pas être partagé , luttant enfin contre Timpossible, et essayant de réchauffer un cadavre. Les grandes difficultés grandissent les caractères , et surtout les passions : Fimpossible enfante les héros.

— Docteur, reprit-elle, me promettez vous de faire ce que je vous demanderai ?

— Que voulez-vous faire? dit le docteur a demi-entraîné , à demi-vaincu par cette assurance imposante h forte d*'ètre naïve , et qui

d'^ailleurs, comme presque tous les hommes supérieurs , conservait dans un coin de son cœur cette superstition des sentiments , ce fétichisme des passions qae les médiocrités seules raillent et nient , avec leur impitoyable etslupide sang- froid.

— Dans deux jours , dit madame de Vas Concellos , j''aurai terminé les préparatifs nécessaires à Texécution de mon projet , je vous avertirai; et n''est-cepas, mon honpetitdocteur, que vous ferez ma volonté ?

Elle accompagna ces derniers mois dVm de ces adorables sourires qui feraient fondre la glace elle-même. Le docteur lui prit la main j>our la reconduire; en la quittant il prononçait à demi-voix ces mots :

— Si vous réussissez, je vous aftuble du bonnet carré, madame, et je vous envoyé à Pacadémie de médecine enseigner comment on traite la folie.

Deux jours après cet entretien, il reçut la lettre suivante.

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« Aujourd'Iiui à deux heures lrouvcz-\'ous avec Jacques rue du Grciiicr-St. -Lazare, 30 ; vous demanderez au porlier, qui loge à Ten- Iresol, mademoiselle Claudine , on vous indiquera le second c'tanc, vous y monterez , toujours avec Jacques ; sur le carre a droite vous trouverez uneporlc, cl a celte porte une clef , vous entrerez , et sur un prétexte que je vous charnfc d'^ima^iner, vous laisserez Jacques seul. La, s''arrètent vos fonctions , je me charge du rcslc. Adieu, cher docteur, je ne vous raconterai le roman que lorsqu''Jl sera fini, si, comme je Tespcre, il finit heureusement. »

Le docteur exccula a la lettre V ordonnance : il fit monter Jacques dans un fiacre , et repondit d^me manière évasive à toutes ses questions. Celui-ci se montra très inquiet et très méfiant. Ou le menait-on ? Voulail-on Tenlever encore une fois à ses musiciens, le contraindre à changer ses hn])iUidcs? Pour !e rassurer le docteur eut besoin des protestations les plus solennelles : il engagea sa parole d'honneur ,

LA RlîCHUTE. 3J 3

emj)loya enfin tous les moyens de convaincic rincreclulité du malade.

Le fiacre s^uTcla devant une maison de modeste apparence , mais propre , et n''offrant d'ailleurs aucun de ces caractères particuliers que les romanciers descriptifs sont si heureux de rencontrer. Le docteur prit Jacques par la main , et monta avec lui à rentresol.

— Mademoiselle Claudine? demanda -t-il h une vieille figure encadrée par une double mèche de cheveux grisonnants.

— Montez au second , dit une voix cassée. Le docteur , toujours avec Jacques , monta

deux étages , trouva un carré , une porte à droite , et h cette porte mie clef qu'il tourna résolument dans la serrure.

— Où sommes-nous ? demanda Jacques.

— Chez mademoiselle Claudine, dit le docleur avec aplomb , et pour en imposer à son malade par un air d''assurance.

Jacques parut quelques instants pensif, comme s''il eût cherché h rattacher une idée à

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ce nom de Claudine qu'il entendait prononcer pour la première fois ; puis, avecrincrtie des fous, toujours profondement indiflfcrenls aux choses et aux mois qui ne touchent pas directement à l'objet de leur culte ou de leur antipathie chimérique , il se contenta de dire du regard au docteur :

— Comme il vous plaira.

Ils se trouvaient en réalité dans une petite chambre modestement meublée, mais accusant dans tous ses détails ce sentiment de propreté et d'ordre qui dans les classes inférieures supplée au luxe et h Félégance ; sorte de compromis entre la misère qui fait peur, et Téclat qui éblouit. C'était une chambre de grisette , un dimanche, quand tous les meubles sont époussetés et rangés, les carreaux du plancher lavés, les vitres des croisées nettoyées , une de ces chambres oii le pied des jeunes gens les plus élégants ne dédaigne pas de se poser. Un papier jaune tendre à petits bouquets bleus couvrait les murs le long dcsquelspendaicnt dans

des cadres en bois blanc quatre lithographies coloriées de Dëvëria,reprësenlant des sujets parfaitement appropriés a Tensemble de ce sanctuaire, tels que la Brouille , le Raccommodement, le Message, r Attente. Sur une cheminée en marbre Sainte-Anne étaient rangées avec la symétrie d'une patrouille de fantassins six petites lasses dans leurs soucoupes , rehaussées par un liseré d'or ; au-dessus des tasses s'étalait une glace de trois pieds de haut sur trois de large, etau-dessus delà glace, dans l'interstice laissé entre le cadre et la muraille , grimpait un rameau de buis encore vert , souvenir des pàques dernières. En face de la cheminée s'allongeait un canapé a dossier concave dont les deux côtés tournant en manière d'accolade renversée aboutissaient à une rose sculptée et peinte en gris comme le reste de la boiserie ; la tenture du canapé était en indienne à rosaces dans le style rococo ; c'était la un de ces meubles que quelque petite fille avait du couver bien long-temps de tous ses désirs, convoiter

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de toute son ardeur , et à Facliat duquel clic avait travaille pendant deux ans peut être , en c'conomisantjour par jour et sou par sou le prix total de cette maonificence qui symbolisait pour elle le paradis. Quelques chaises de noyer vernies couvertes de paille et des rideaux de mousseline blanche complétaient Tcnsemble de Pameublement , sauf un meuble véritablement caractéristique dont nous nous sommes réserves de parler en dernier lieu. Dans un des angles de la chambre , a demi caché dans le pénombre, apparaissait un clavecin à queue , tout- a- fait dans le goût des clavecins du dix-septième siècle, petit, étroit, modeste, recouvert timidement de sa couverture en noyer soigneusement frottée. Ce clavecin formait a lui seul tout un poème; tandis que les autres meubles signifiaient Texistence obscure, naïve, heureuse, il représentait, lui , une autre existence pluscivilisée, plus instruite, plus malheureuse peut-être ; en le voyant on ^levait songer a quclqu\uie de ces jeunes lîllcs

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tl('clmcs qui portent leurs cheveux en bandeau, et autour du front Faurcolc de la riclicssc évanouie, et de la resifjnalion dans la pauvreté, ou encore a quelque artiste méconnu du monde, et calme pourtant, content, consolé par son art , artiste pour lui plus que pour les autres. Sans doute c''élait sur un clavecin pareil que VgocI avait essayé sa sublime ouverture de Démo[)hon.

Ce tableau d''inlérieur élait,dans les circonstances présentes, sans si|;nification précise pour le docteur. Pourquoi ce nom de Claudine imaginé par madame de Vas Concellos, pourquoi cette chambre ainsi composée? Car cY'tait une véritable composition que cet arrangement évidemment prémédité avec soin , et combiné a loisir. Donc il se contenta de donner son approbation tacite a la couleur et à la vérité du pastiche , et se retrancha dans Texécution formelle de sa consionc. -^ Vous vous retirerez , lui avait mandé madame de Vas Concellos , et laisserez. Jî\cques seul. Le

>lîS JACQUE?; patru.

«lecteur prctcxla un malade h visiter, ce à quoi Jacques répondit par un second regard semblable a celui dont nous avons dëjli donne Texplication , et que nous traduirons également par ces mots :

— Comme il vous plaira.

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