Jacques Patru
Jacques, resté seul , contempla :i\cc une attention religieuse lous les détails de la chambre ou il se trouvait; cette représentation extérieure d\me vie calme ^ recueillie, bourjjeoisc et modeste , s''harmon!ait merveilleusement avec ses idées. Xutrefois, (juand il était
4 JACOrES PATRU.
jeune et que la passion musicale Tavait pris, il s'^ctail fait un cxlcricur pareil Ii cclui-ra ; il avait imajjinc' une existence toule entière passée dans la paix, dans la recherche daFideal, dans la possession du beau. Cétail Lien Ta ce qu'ail rêvait : une petite chambre pas trop éclairée, des meubles simples, une glace, des tasses en porcelaine de Saxe, et le rameau de buLs, symbole de cette divinité douce cl fleurie que les artistes rêvent et invoquent tous. Il avait lu dans un vieux livre la vie des musiciens allemands , et s'était familiarisé avec eux ; il les connaissait comme un frère connaît ses frères. Ce bonheur trancjuille cVune existence réjjulière et rangée, pauvre mais sans tiraillement, •pleine et sans secousses , il en avait joui par intention ,ct se Pétait incorporé. Que de fois il avait porté des regards cFenvie vers cette bienheureuse A.llemagne, qui , vouée au culte de l'idéal sans orgueil et sans bavardage , se partage entre les joies de la famille et les joies de Tart; que de fois il s^'lait représenté UxU
LA GUÉKISON. 5
mcinc, organislc dans une pcLile ville, portant une liouppclantic ^ne , el écrivant de simples cl célestes symphonies pour les paroissiens; Mozart, Wcber et Belhooven composaient pour lui une trinile arlislicjue non moinssainte (jue la Irinité divine; or, il se les représentait toujours, ainsi qu'ils avaient vécu réellement , j)auvres, recueillis, sans envie, sans préoccupation étrangère, souriants et candides.
Dans Fenivrement de son esprit , il toucLa ks meubles un à un , colla son visage à un carreau de la fenêtre, et recueillil avec amour le rayon de soleil qui se jouait dans ses cheveux ; il s\issit sur le canapé, se mira dans la glace, frolta avec le revers de ses manches les lasses en porcelaine , ets''inelina devant le rameau de buis; puis il s''approclia avec une lenteur toute religieuse du vieux clavecin dont nous avons parle, s^lssit auprès, et se mit à frapper légèrement sur le bois, qui rendit un son faible et sourd; alorsil decouvrille clavier, et là, la tète penchée, les yeux baignés de lar-
6 JACQUES PAIRU.
mes, conleinpla toutes les touches une a une , y appuyant douccmciil Tindex , avec la salisfaction (Fun enfant qui essaye un jouet nouveau , et le respecte avec toute Tardcur de la possession rëccnlc. Peu à peu ses joues se colorèrent , ses doigts s''agitèrcnt , et il reproduisit une de ces mille impressions musicales qui pour devenir des ide'es n'attendaient qu\ni jour de calme et de bonheur. D''abord ce fut une espèce de mélodie étouffée, une sorte de basse continue; par degré la basse s''effaça, le trait aigu prit le dessus , et enfin le chant se dessina large et sévère , profond et mélancolique. Au soufHe de Tharmonie croissante les traits de Tartiste s\inimèrent et se colorèrent , son front s''illumina, les effets , les contrastes se pressèrent sous ses doigts , les notes se heurtèrent , tantôt violentes comme des flots en fureur, tantôt douces comme des brises dans les blés.
Jacques s'^arrêta , les mains toujours placées sur le clavecin ; ses yeux avaient perdu leur
LA GUÉIUSON. 7
expression de fixité inerlc , leur désespérante immobilité ; il avait dans le regard ce fluide particulier qui atteste dans Phomme Tintelli- «cnce et la mémoire, on eût dit que son cerveau avait recouvré la vie, qu'ail sentait , qu'il se souvenait. Ses doigts alors confièrent a Finstrument une espèce tle murmure insaisissable , mais sinfjulièrement pénétrant , qui exprimait quelque chose de moins que la douleur, et pourtant y participait , qui tenait le milieu entre la joie et la tristesse, et ressemblait assez à ce qu''Homère dans son sublime langage nomme un sourire mouillé. Cette impression voilée qui résultait des sons i!;itigés du clavecin , Jacques en ressenlait Pinfluence, et à la fin elle éclata par cette exclamation entrecoupée de sanglots : — Elle ! elle !....
L''idée musicale , en s*' épanchant , avait réveillé son idée-sœur, Tharmonie avait rappelé Tamour; en se retrouvant artiste , Jacques se retrouvait amoureux ; Timage de madame de Vas Concellos s'hélait de nouveau présentée à
8 JACQUES l'ATRU.
ses yeux sous la forme ailce d''une inclodic incoiuplclc. Explique qui pourra ce plicnomènc de dualité dans la pensée, ces rapports sccrcls et indissolubles cntic deux ])reoccupalions distinctes, celte vihralion conq)lexe qui faisait resonner a la fois deux cordes différentes; ceux qui ne Texpliqueront pas , la comprendront du moins , si pourtant, pendant le cours de ce récit, nous sommes parvenusa reproduire clairement ce principe de sensation double qui au fond est le pivot uni<jue de cette élude pl»ysiolojjique.
En ce moment une porle de communication extérieure s''ouvrit , une femme entra doucement dans la chambre , et vint doucement se placer derrière Jacques qui sangiottait toujours ; elle elait vêtue comme une ouvrière , mais comme une de celles qui savent a force d''instinct et d''intelligcnce sujiplèer aux ressources malerielles qui leur manquent. Elle avait sur la tète un madras à carreaux rouges ndine's de côte , et laissant voir une magniti
quehouclc dcchcvciix noirsarrondie en cercle, et effleurant voluptucusenicnl rexlrcmilé des sourcils. Une robe de simple indienne dessinait avec une exactitude scrupuleuse tous les trésors d^ine taille riche , merveilleusement modelée et majestueusement gracieuse. Ses pieds étaient chaussés de souliers noirs retenus par des rubans de soie un peu au-dessus de la cheville , et le bas blanc sacramentel faisait ressortir la divine perfection de la jambe.
Elle resta immobile derrière Jacques, et sans dire un mot , quoique peut-être elle eût au fond du coeur Fintention de parler; mais Jacques pleurait , et elle ne voulait pas lui ravir une partie de ses larmes. Comme dans ces entretiens muets où le regard parle au regard, où la physionomie répond à la physionomie qui rinterroge , entretiens profonds et intimes dont les belles âmes comprennent si bien le langage , toute la première partie de cette scène devait être silencieuse ; un souffle de rinconnue glissant enlrc les cheveux de
40 JACylJES PAlKl.
Jacques liitle seul signe de sa présence; celuici se retourna , se leva et se tut aussi : seulement il contempla avec une sorlc d'ajjilation contenue cette femme c|u''il ne reconnaissait pas, et qui pourtant ne lui semblait pas loulà-fait étrangère; il n''ëtait pas encore assez maître de sa raison , son rayon visuel n''avait pas encore assez recouvré de lucidité pour qu'il put au premier coup-d'ocil appliquer un nom h cette éblouissante image , qui comme par enchantement se trouvait en face de lui :
— Qui cles-YOïis? lui demanda-l-il d'une voix douce.
— Je me nomme Claudine, dit madame de \as Concellos.
Jacques Palru la contempla avec une indicible expression de bonheur, et dit :
— Votre vue me fait du bien ; mais pourquoi suis je ici ? pourquoi avec vous ? que se passe-t-il dans ma tète ?
Madame de Vas Concellos , sans répondre , lui prit le bras et Tcmmena avec elle dans la
chambre voisine d*'oii elle était sorlic. Jacques trouva dans cette chambre le même esprit d''ordre , le même sentiment de calme extérieur et d'aisance modeste qui Pavaient dëja tant frappe' dans Tautre. Au milieu de la chambre ctait dressée une petite table ronde couverte d\me nappe blanche , et garnie de deux couverts complets ; au milieu s'étalaient deux ou trois plats remplis de ces riens qui forment le prélude d^m déjeuner; le tout préparé avec un soin minutieux , avec la patience orgueilleuse d une fermière du Yexin qui tient à se faire honneur de ses qualités de ménagère.
— Voulez-vous que nous déjeunions? dit madame de Vas Concellos.
Jacques conservait toujours la même expression d'indécision et de docilité; il prit la chaise que son hôtesse lui présenta , s''assit en silence, mais ne mangea pas d''abord.
— Eh bien , dit madame de Vas Concellos, n**avez-vous pas faim ï ne voulez-vous pas faire honneur à mon déjeuner ? Savez-vous que
12 JACQUES PATRL'.
cV'sLinai, et je serai très fàclicc si vous pcrsislcz? Tout ce que j"'ai pu faire de mieux poar vous je Tai fait , j^ii dépensé en cmpleltcs toutes mes économies, j\ii vidé pour vous faire plaisir le fond de ma bourse; il faut que votre appétit acquitte la dette de la recoimaissancc , je Tenlends ainsi.
Jacc[ues se mit alors a manger en regardant madame de Vas Concellos. Pendant le déjeuner celle-ci déploya toutes les grâces simples et faciles d\\n esprit souple ; en disant des choses engageantes, elle sut les rendre délicieuses par Faccent qu''elle leur donna ; elle était pour son convive toute attention , elle Taecablait de petits soins, elle le traitait en enfant gâté; elle imagina toutes les mignardises qu^me pensionnaire peut dire a son cousin, toutes les provocations innocentes et naïves qu^me fille de seize ans peut adresser à son amoureux , en y joignant la prévenance grave et discrète d''unc mcre pour son enfant malade.
— Je VOUS ai ménafyé une surprise pour le dessert, lui répéta- telle plusieurs fois, vous verrez.
Au dessert, en effet , elle se leva avec toute la solennité possible, alla au fond de la ehanibrc, ouvrit unearmoire et en lira une bouteille biçn lavce, bien luisante, car les femmes n''ont pas encore ce jjoùt des buveurs pour les vieilles bouteilles encrassées, et la posa délicatement sur la table.
— Est-ce Ta votre surprise ? demanda Jac-
f|UCS.
— Oui, du Cliampaonc, monsieur, et vous en boirez, nVst-il pas vrai, pour trinquer avec moi?
Jaccpies se laissa remplir son verre , et but deux ou trois gorgées de vin de Champagne.
IVladame de Vas Concellos prit alors la parole.
— Ouc diriez-vous d\ine semblable vie tous les jours? le matin un petit déjeuner frugal , mais suffisant; non pas du Champagne tous
l'i JACQUES PATRl'.
ies jours, mais la proprelé, rnisanco , et pardessus tout le calme du cœur , le repos de la conscience, et Pappetit. Dans la journée la promenade au soleil , vous avec moi , bras dessus bras dessous, vous me regardant comme vous le faites en ce moment , moi ne jiarlant pas trop , afin de vous laisser le temps de penser. A. cinq heures le dîner, et le soir le tcte-àtète au coin du feu , le Fav niente^ la conversation de l'âme , ou bien Pair frais d'un bois , les courses a travers les j^rands arbres, et toujours la bonne humeur , les petits soins, les prévenances, Famour. Supposez que vous êtes à moi , et que je suis ti vous, voulez-vous supposer cela? Oh ! comme j''aurais de génie pour deviner vos désirs, pour ménager vos susceptibilités, pour fermer les plaies d'.i cœur (|ue le passé vous a faites, pour bannir de voire mémoire tous les chagrins, toutes les an.erlumes. Si je voyais un pli sur voire fiop.» , je Pcffacerais par un baiser, je m''iîîlerp<. serais entre vous et -a tristesse , je vous ferais \a\
LA r.UÉRISON. li>
rempart de ma personne. Ouand vous seriez heureux, vous me diriez : Prends, voilà ta part de ma joie , et je la prendrais pour vous la renvoyer doublée par la mienne. Quand vous seriez malheureux , je vous dirais : Donne , je veux ma part da ton chagrin, je veux tout ton cliagrin , et je le supporterais en entier, je prendrais votre fardeau sur mes épaules, ou phitôt nous le porterions à nous deux , et il nous semblerait léger. Vous travailleriez, mais pas trop , et ce travail serait votre plus grand bonheur. Assis a votre clavecin , comme les idées vous viendraient faciles et riantes! Quand je serais la h vos côtés me mettant de moitié dans vos émolions, comme Pharmonie s''échappqrail a flots de vo^ doi.ots , comme votre coeur gonfle traduirait son ivresse en douces mélodies! El moi , a chaque ti'ait, a chaque note, comme je vou.vcncourn{jerais , sans mot dire , sans vous troubler , j''at(:endrais la ritournelle pour vous embrasser. Ne sericz-vous pas heureux ainsi P dites, me comprenez-vous?
16 JAr.OUFS PATRr.
Elle avait prononce- ces derniers mots avec hésitation, car Jacques trahissaitsurson visa^je une émotion confiante , mais j)cu distincte , il écoulait cette voix qui lui murmurait de si douces paroles, comme on écoute le soupir du vent dans les feuilles ; il se sentait rafraîchi , mais un nuage couvrait encore ses yeux et sa raison; il ne reconnaissait pas encore cette adorable femme qui pour le guérir employait toutes les séductions de son esprit , tous les entraînements de sa beauté, toutes les mélodies de sa voix. Jamais madame de Vas Concellos n''avait été belle de cette façon , car la beauté est non-seulement une affiiire de goût , mais une affaire de temps ; il y a telle femme qui n''est belle qu''une heure en toute sa vie , mais qui pendant cette heure là atteint les derniers degrés de la perfection ; en ce moment madame de Vas Concellos était plus belle qu''elle n''avait jamais été; 'ses yeux avaient une mollesse, une fluidité caressante et mobile qui enveloppait Jacques commed'une bienveillante
LA GUÈRISON. 17
vapeur, sa bouche entr''ouverte, et appelant le baiser , communiquait a chacune de ses paroles une indéfinissable expression de volupté chaste a force d''ctre franche; il y avait de la foi dans son manège : ce n''était pas une coquclte séduisant un jeune homme, cY'tail un apôlre de Tamour, ouvrant les bras et disant aux incrédules : Venez a moi , et je vouscons'crtirai , et je vous sauverai malfjrc vous-mêmes. Quand elle eut cessé de parler, la fioure de Jacques se contracta , il redevint triste et retomba dans rabattement , comme un enfant débile privé de Pappui qui le soutenait.
— Oh ! parlez encore, dit-il.
— Ne vous rappelez -vous pas , reprit madame de Vas Concellos , avoir fait un rêve semblable à celui que je viens de vous retracer? le bonheur pour vous ne consistait-il pas dans Tamour sincère , dévoué , attentif d^me
< femme aimée ? dans vos moments d^amertume ne portiez-vous pas vos regards vers une consolatrice espérée et qui ne venait pas ? II 2 ^
^8 JACQUES PATRD.
Jacques Tarrèta du geste, et s''écria .
— Comment vous nommez-vous ?
— Je vous l''ai tlcja dit , Claudine.
— Cest dommage , murmura Jacques à part-lui , j'aurais voulu un autre nom.
— Et lequel? demanda madame de Vas Concellos palpitante de crainte et d'intérêt.
Jacques réfléchit quelques instants, sembla chercher dans sa mémoire un souvenir effacé, et répondit :
— Je ne me souviens pas.
Puis il se leva d'un air joyeux et ajouta :
— Attendez-moi , j'ai un moyen sûr de le retrouver.
11 passa alors dans la première chambre, et madame de Vas Concellos entendit résonner sur le clavecin une mélodie confuse, interrompue par instant ; on eût dit cjue Jacques cherchait à rassembler les fragments épars d'un thème oublié ; tout-a-coup la mélodie devint nette et saisissable , la formule éclata dans sa pureté logique :
— Je sais son nom , dit alors Jacques en rentrant, je le sais, je Pai retrouve, je vais vous rapprendre; mais vous ne le direz h personne au moins.
Et se penchant h Toreille de madame de Vas Concellos, il lui glissa doucement ce nom:
— Emilie !...
Madame de Vas Concellos étouffa entre ses dents un cri de joie; Jacques était sur la trace de ses souvenirs, la mémoire lui revenait ; et la mémoire nVst-elle pas le commencement de la raison?
— Ccst dommage , dit Jacques , que vous ne vous nommiez pas Emilie.
Madame de Vas Concellos compritque c'était a son tour de se taire.
— Vous lui ressemblez tant ! ajouta Jacques; seulement vous avez Pair plus doux qu'elle ; vous avez un meilleur cœur. Ce n''est pas vous qui chasseriez un malheureux jeune homme, , parce qu'il n^iuraitpas assez d'or à vous jeter; ce n'est pas vous qui accueilleriez ses prières
avec mépris. Vous savez ce que cVst que Tamour, vous en parlez si bien ! (Il s'interrompit) Mais pourquoi lui ressemblez-vous ainsi? Il me vient une idée ; je vais aller chez un marchand, j''achèlerai la robe la plus mag^nifique qu'il aura dans son e'tablissemcnt , une robe de velours avec des festons d''or; j\achclerai des colliers de diamants , des bagues, des fleurs; et vous vous parerez de tout cela, vous mettrez les diamants a votre col, sur votre poitrine, sur vos épaules, vous mettrez les bagues à vos doigts, les fleurs dans vos cheveux, vous prendrez un air de reine , et alors je me jetterai h vos genoux, je vous dirai que je vous aime, et vous ne me repousserez pas. vous me repondrez d^me voix douce que vous m^iimez aussi , et dans mon illusion je vous prendrai pour elle, et je serai heureux. Voulez-vous? dites, voulez-vous?
Un moment madame de Vas Concellos eut ridée d''exccuter cette proposition faite «avec la naïveté d\m enfant ; mais jl y avait impossibi-
litc matérielle , elle n''avait plus sa gardc-roljc crautrefois , son luxe était passé aux mains de SCS créanciers et des gens d''affaires. Comment Irouver ces diamants , ces fleurs , ces joyaux que Jacques puisait a pleines mains dans son, imagination inépuisable comme Pimaginalion de tous les fous ?
— Vite, vite, continua Jacques en tournant autour d''elle comme un maître des cérémonies cjui pre'pare les accessoires d^mc fcle , ôlcz ce mouchoir qui couvre vos cheveux, parez-vous, faites-vous belle, vous ne vous nommez plus Claudine, mais EmiUc, vous clés une grande dame.
— La grande dame n'existe plus , dit madame de Vas Concellos.
— Emilie est morte ! dit Jacques avec un son de voix terrible.
— Non , répondit-cllc , mais tout son luxe s''cst évanoui , elle n\i plus ni robes de velours, ni fleurs , ni diamants ; c''cit mainLcnant une pauvre fille comme moi , qui porte une robe
2"2 JACQUES PAinu.
trindicnne comme moi , (clic prenait entre SCS doifjts mi des plis de sa robe) un mouchoir sur la lête comme moi (cl clic montrait son madras à Jacques).
— Ah ! dit celui-ci , clic doit être bien malheureuse !
11 fit une pause, se rassit, tourna quelque temps ses doigts les uns sur les autres d''un air indécis et égare'. Il y avait halte dans son esprit; un moment evcillce , sa mémoire s''cndormait de nouveau. Madame de Vas Concellos leva les épaules en frissonnant avec une inexprimable impression de désespoir, ses efforts se brisaient devant une barrière infranchissable: la folie. Elle prit dans ses mains la main de Jacques, et la caressa doucement comme si elle eût espéré le réveiller de son assoupissement cérébral , à Paide d'un courant électrique. Wous ne sommes pas assez sur de nous pour alïirmer qu^'Uc réussit , mais toujours est-il que Jacques Palru frémit brusquement, tic qui lui était habituel lors(|ue ses idécj changeaient de
cours, ou que la toile de son cerveau répercutait uiicima<je un peu vive.
— Comment savez-vous cela P demanda-l-il, vous la connaissez donc ?
— Je la connais , dit madame de Vas Concellos, et si je vous ai fait amener ici c''etait pour vous parler d'*elle.
— Me parler d''elle ! dit Jacques qui décidément paraissait obéir au mouvement en' avant que madame de Vas Concellos s''efforçait d'imprimer à son esprit : parlez-m''en longtemps, toujours.
Il approcha sa chaise de celle de madame de Vas Concellos , et jDosa ses deux pieds sur le premier bâton, dans Tatliludc d^m enfant qui s'^appréte à écouter une histoire merveilleuse.
— Causons donc , dit madame de Vas Concellos, en se plaçant directement en face de Jaccjues pourétudierdanssesyeuxreffetqu''allaient produire ses paroles. J''ai connu comme vous une femme fière, dédaigneuse, impassible dans
i'L JACQUES PATRU.
son orgueil , l)clle , on le disait, et amoureuse de sa bcauLe comme d\ui trésor , on la nommail Emilie; celle femme -la n*'cxiste plus; (mouvement de Jacques.) Cest-a-dire qu'acné est melamorpliosce; de riche qu''elle paraissait cire, elle est devenue pauvre , de cruelle elle C5l devenue bonne. Un jeune homme , un artiste Faimait , cl comme on lui avait dit que celle femme était insensible , et que pour avoir un quarl-d''licure de son amour, il fallait le payer au prix de Tor, pendant vnie année entière il se condamna a la misère , aux privations, afin de pouvoir dire au bout de Tannée à celle cpi''il aimait : VoiPa quatre mille francs, fruit de mes sueurs , de mes fatigues , de mon sang; donnez-moi un de vos jours. Malheureusement cette femme fut trompée , on lui présenta cet incroyable dévouement comme un piège tendu a sa crédulité, comme un misérable el honteux marché , elle chassa le jeune homme en lui disant : Je ne suis pas a louer. Le jeune homme devint fou , fou , entendez-
VOUS, Jacques ? Vous ctcs raisonnable, vous , vous me comprenez.
Jacques lioclia la tète cfun air de doute , ainsi qu'Hun écolier qui n''est pas bien sur de comprendre le sens de sa leçon j madame de Vas ConccUos continua :
— Emilie fut désabusée, elle apprit la ve'rilc, elle aima le jeune homme de toute sa force ; elle Taime encore, et elle serait bien heureuse si elle pouvait lire dans ses yeux la certitude qu''elle en est entendue , qu''elle en est aimée.
— Je connais cette histoire , dit gravement Jacques. Emilie aime ce jeune homme?
— Ne le connaissez-vous pas, vous, ce jeune homme ? ne pouvez-vous pas lui transmettre Tassurance que je viens de vous donner ?
— Attendez donc , dit Jacques en se tàlant comme pour s^issurer de la nature d\m objet douteux ; mais qui suis- je ? attendez : — Je
me nomme Jacques Patru J''ai donc
été fou ! Cette histoire que vous venez de raconter est la mienne : ah ! je me retrouve.
2Ô JACQUES PATRLt.
Il prononça ces derniers mots en respirant fortement , sa poitrine clait dcgage'c d''un fardeau, son coeur bondissait à Taise :
— Emilie m'aime , continua-t-il avec e'clat , où est-elle? conduisez-moi vers elle.
Madame de Vas Concellos le retint, et accentuant chacun de ses mots d''unc voix incisive comme pour les faire péne'lrer jusqu'au coeur de Jacques a travers les parois encore rebelles de son cerveau :
— Ne me reconnaissez-vous donc pas ? ditellé.
Et par un de ces mouvements de la passion long-temps contenue , qui dpborde et ëclatc sans ménagement et sans frein , elle se précipita dans les bras de Jacques. Elle passait la main dans ses cheveux, et elle lui disait : N^cstce pas que tu m'aimes aussi ? Elle Tembrassait au front, et elle lui disait : N'est-ce pas que tu m'aimes ? Elle mettait la main de Jacques sur sa poitrine, et elle lui disait : N'est-ce pas que tu m'aimes? Sublime refrain, élixir souvci^ain
LA GUÉlUSON. 57
qui tombait goultc a gouitc sur le cœur de Jacques, et le guérissait de ses blessures.
Pour Jacques, il fut d'abord comme pétrifié pnr tant de bonheur, les mots expiraient sur sa bouche, et sa joie éclatait en exclamations.
•' — Quoi ! c''cst vous ! cVst bien vous, est-ce
possible ? mon Dieu , mon Dieu ! Emilie !
Emilie !
Puis avec la frénésie d'un fou, mais d'un fou d'amour, il la serra entre ses bras a la briser, et la couvrit de baisers.
Dans un moment plus calme , madame de Vas Concellos assise sur ses genoux lui dit d'une voix éteinte :
— Ami , vous ne me demandiez qu'un de mes jours, je vous donne toute ma vie.
— Merci ! dit Jacques qui dans ce seul mot déposa tout son bonheur et toute cette grâce naïve des hommes supérieurs que les hommes médiocres ne comprennent même pas.
Le soir le docteur revint, Jacques lui pressa
28 JACQUES PATRO.
la main, cl madame de VasConccllos lui dit :
— Je garde votre malade.
Le doctcm' comprit que sa présence ne pouvait être qu''cmbarrassante sinon importune ; il se relira presque aussilôt.
— Vous Tavcz sauve ? dcmanda-l-il a madame de Vas Concellos qui avait voulu le reconduire jusqu''au bas do Tescalier.
— Oui , dit celle-ci , vous voyez bien que vous aviez tort de douter de ma puissance.
— Mais alors , ajouta le docteur, vous avez employé des moyens que la médecine ne connaît pas.
— Il le fallait bien , dit madame de Vas Concellos en rougissant avec Tcmbarras d^me femme qui avoue sa dernière faiblesse , et la naïvclc' sublime d'une héroïne quis\ippuye sur son dévouement.
Madame tic Vas Goncellos régénérée , et Jacques rendu en même temps à la raison et au bonheur, passèrent ensemble un mois de délices. Du naufrage de sa fortune Emilie avait sauvé quelques débris qui leur assuraient Taisance à tous deux, au moins pour quelque
temps. Ils vécurent dans cette ivresse du premier amour, dans ce calme et cet oubli profond de toutes choses qui constituent le bonheur de la jeunesse. Emilie trouvait dans sa passion des ressources , des trésors qu''elle n''avait même pas soupçonnes ; chacune de ses paroles était pour Jacques un délicieux breuvage qu''il buvait a petites gorge'es , il ressussitait a son souffle et s''e'panouissait. Le matin la petite table était toujours dressée couverte d^m linfjc blanc, et madame de Vas Concellos savait rendre ces petits déjeuners a deux toujours charmants et nouve.iux ; elle combinait avec une intelligence mcrveiHeuse les plaisirs d\m matérialisme exquis et spirituel avec les entraînements de la passion la plus pure et de Tidéalisme le plus élhéré ; elle répandait sur tous les accessoires de la vie ce charme poétique, qui est le secret de certaines femmes admirablement partagées comme cette madame de Maintenon à qui son cuisinier venait dire : Madame le rôti manque, racontez une histoire
à VOS convives; cllccomblait ioiitcs les lacunes, clorait tous les détails , accentuait pour ainsi dire chaque plat , et d\uic tasse de tlic composait une chose délicieuse, simple et enchanteresse comme certaines imaginalions de Wordsworth. Après déjeuner elle prenait Jacques par la main, le conduisait à son clavecin, le faisait asseoir, et lui disait : . — Jouez-moi quelque chose, monsieur !
Et avec son ineffable sourire elle suivait se.s mélodies , les encourageait, s''y mclanl ellemême, pour ainsi dire , au point que Jacques lui disait quelquefois :
— Va-t-en , Emilie , tu fais tort à ma musique ; auprès de loi mes chants ont Tair d\nie coda de contredanse , car lu es la plus belle des mélodies.
Le soir ils allaient ensemble, soit se promener , soit au speclacle que Jacques aimait beaucoup ; ils se plaçaient tous deux dans une baijjnoirc du rez-de-chaussée , fermaient la
grille, et se sentaient hcurciu comme deux II. 3
34 JACQUES PATRtî.
enfants. Les refrains clc vaudeville les plus insipitlessurTamour leur semblaient ravissants, ils les fredonnaient en se regardant comme deux jeunes maries, qui au milieu de la foule semblent toujours avoir des secrets a se dire , et une langue particulière à se parler ; en s''en retournant ils les fredonnaient encore; madame de Vas Conccllos n*'avait pas de voix, et même, ce qui est pis, elle avait la voix fausse ; malgré cela Jacques voulait toujours la faire chanter , il éprouvait un plaisir infini a vaincre ses refus et à exiger d''elle le sacrifice de son amourpropre , et quand, avertie par la résonnance trop évidemment fausse d\me note difficile , elle s''arrctait honteuse , Jacques Fembrassait en riant , et lui disait :
— Continue , tu chantes délicieusement faux !..,
La toilette d''Emilie était très simple ; avec Fimprudcnce des artistes qui voyenl le but sans songer aux moyens, Jacques la gronda de celte simplicité. Madame de Vas Concellos
s'excusa sur leur peu de fortune, Jacques affirma qu**!! e'tait sûr de gagner de Tor à pleines mains quand il voudrait ; et il finit par émettre une idée qui lui chatouillait doucement le cœur.
— Dimanche prochain , dit-il (on était au jeudi), je veux que tu te fasses belle comme tu étais autrefois, que tu reprennes ton air impérial et fier , et nous dînerons ensemble dans le meilleur restaurant de Paris.
Emilie refusa d''abord et puis céda, habituée qu'acné était a obéir aux caprices de Jacques et heureuse d*'y obéir : le dimanche venu, elle revêtit une très belle robe de soie, décolletée, et qui laissait voir unepoitrine admirable, elle chaussa des souliers de satin , et mit sur son cou un cachemire et sur sa tête un chapeau de paille de riz , surmonté d'aune longue plume blanche souple et flottante. Tout cela lui coûtait fort cher, mais Jacques Pavait voulu. Vers cinq heures ils montèrent dans une voiture de louage que Jacques avait retenue, ils
se firent conduire au roclier de Cancalc oii ils demandèrent un pelit salon.
Ce dîner fut cliarniant , Jacques fit mille cxlravajjances, il aiipelait Emilie sa princesse , sa reine, et était tout étonné qu\uie aussi fjrandc dame voulut descendre jusqu'à lui. /\vcc le bonheur d^in écolier qui sVbal pour la première fois dans le boudoir d^me femme éb'ganle, il promenait ses yeux et sa main sur celte robe qui avait redonné à sa maîtresse toute sa splendeur d^autrcfois. Jusque-là il avait été Famaiît de Claudine, mais maintenant il était celui de madame de Vas Concellos. Celle-ci se prêta à toutes ses folies avec sa grâce ^ordinaire et son admirable instinct de laisseraller, mais avec un sentiment de tristesse de ]ilus au fond de rame : elle songeait que le caprice de Jacques lui avait arraché ses dernières ressources, que bientôt peut être il faudrait rendre pour vivre cette toilette dont la vue causait tant d'ivresse à Finsouciant et amoureux arlislc,
Jacques était bien loin trajjerccvoir ce nuaoc qui pointait à son horison : comme tous les hommes aux prises avec une passion naissante, il n'avait aucun, souci des choses matérielles, et planait trop haut pour soupçonner de si loin les infinis détails de la vie posilivc. 11 avait toujours vu madame de Vas Concellos à travers un voile doré, et comme une espèce de fe'e prodigue semant au hasard les perles et les rubis; la raison et Foiigine de cette prochgalite, il ne se Fêtait jamais demandée, il la voyait riche parce qu''elle était belle , comme il se voyait riche lui même parce ([u"'il avait du gcnie; entre le génie, la beauté et la fortune, il supprimait tous les intermédiaires, rime lui paraissait la conse'quence immédiate et nécessaire des deux autres. Aussi cette journce (iilelle pour lui toute pleine de joies sans mélange.. Apres le dîner ils allèrent à FOpera, et celle fois Jacques ne se plaiîjnit pas de la iiui^i(}iie : ce qu''il voulait c''clail un tronc |ioiu' l'jinih'c, un piédestal pour cette bcilc idole qui sèlail
faite pour lui presque petite fille; il n'existait plus par les oreilles , mais par les yeux. H n''écouta pas la marche de la Juive , et se contenta de s''enivrer a loisir des regards qui de tous lespointsdela salle convergeaient vers ce centre de beauté qui lui appartenait , et dont Fadmiration des autres décrivait à ses yeux la circonférence. Alfred de FEstorade, par extraordinaire , n''était pas ce soir la à FOpéra. Après le spectacle , Jacques revint a pied avec Emilie , lui serrant le bras , et de temps en temps se penchant à son oreille avec Fenthousiasme d\m étudiant qui rentre un dimanche soir avec sa maîtresse en robe blanche, après une partie de campagne à Saint-Cloud , ou à Montmorency. Quand ils furent dans leur chambre , Jacques fit mille folies , il voulut détacher lui-même les épingles qui retenaient le chàlc de sa princesse, ainsi qu''il Fappelait , dénoua les rubans de son chapeau, détacha les * agrafes de son corsage, et essaya avec une maladresse remarquable de la délacer. Cetépisode
de la toilette cFune femme , est entre les amoureux le sujet des scènes les plusbouffonncs, et par cela même les plus ravissantes. OIi ! comme une femme qui se sent aime'e pardonne facilement toutes les fautes, comme elle excuse la gaucherie ! comme elle est indulgente ! comme elle est heureuse ! et les baisers qui effacent tous les péchés , et les rires qui interrompent les baisers ! N''est-il pas curieux de Toir un homme grave et sérieux , un penseur, un poète se dépiter contre un fichu qui couvre quelqu'une de ces beautés particulières , dont Famour se fait une idée fixe, beauté unique parmi les beautés divines ! Dans cette scène que les écoliers révent avec ivresse , Jacques se montra bouffon et charmant ; il fut éperduement maladroit , délicieusement grotesque, il commit mille inconvenances , et les répara par mille baisers; il cassa trois ou quatre œillets du corset de satin , se dépita contre Fattirail des femmes, s''empétra avec la plus amusante bonne foi du monde; et madame
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de Vas ConccUos se prèla Ii toutes ces fantaisies avec une rcsijjnation souriante et douce , elle plaisanta .lacqucs , elle gourmanda sa lenteur , elle le gronda de ses fréquentes inleri'U|)lions , elle fut ce cjuVlle devait cire. Elle comprenait admirablement ces merveilleux petits iiislincts sublimes , que Famour donne , elle avait la rc'pliqiie juste, serre'e; elle sentait ce que Jacques devait vouloir qu''on repondit a ses extravagances. Cependant après les rires revint la gravite- 5 Jacques prit dans ses mains il main d^JLmilie , il avait besoin de causer tloucement , comme on cause à minuit : ils causèrent. Jacques était heureux, il avait une loi merveilleuse en Tavenir , et lorsqu''aprcs mille replis la conversation en vint a prendre un tour tout a fait sérieux, Jacques Pinterrompit en disant avec une expression de conviction inébranlable :
— Bah ! je travaillerai î
Tous les jours, en effet, Jacques se mettait a son [)iano, cl avec rinsouciance dVn prodigue,
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il jclait au vcnl des Iresors d'harmonie, et d'adorables mélodies : mais toutes les fois qu''il voulait fixer définitivement ses inspirations, et faire une œuvre complcle de ces fragments niafjnifiqucs dans leur ne'gligc , sa volonté faiblissait , ses idées se figeaient dans son cerveau , la symphonie en fusion se cristallisait avant Theurc ; il n^avait pas cette qualité essentielle qui complète le génie et exhausse la médiocrité elle-même, la patience; entre la pensée de son coeur et Pouvra je de sa réflexion , il y avait toujours un abîme; sa conception avortait dans Tcxéeulion, et ressemblait a un homme qui aurait des pieds de nain pour supporter une tête de géant. JY'cris ces quelques lignes pour les artistes , et tous me comprendront , tous ont éprouvé le désespoir qui se pose entre la conception d\ui oeuvre et son achèvement; tous ont pleuré de ne pouvoir jamais reproduire entièrement , sur le papier ou sur la toile, les pensées de leur àme comnic leur àme les avait l'èvées; tous ont lutté conlic
le scnliment du beau aljsolu , qui se brîsc , helas ! contre les impossibilités de la faiblesse humaine. Jacques représentait à son plus haut degré celte face de Part mécontent de luimême, se décourageant spontanément au milieu des encouragements unanimes ; et quand les applaudissements éclatent de toutes parts, quand chacun crie : L''œuvre est complète, la pensée vit , Pidée est éclose, se disant encore : Ce n''est pas cela !
Un jour qu''il était a son piano comme h l'ordinaire, il aperçut en détournant la Icte Emilie debout derrière lui , dans Fattilude d''une méditation douloureuse; son visage éclatant de beauté semblait terni comme au souffle d''un vent mauvais, ses yeux, secs à la surface, laissaient deviner les larmes qui les gonflaient en dedans. Jacques fut vivement ému à ce speclacle : dans une femme comme madame de Vas Concellos , rabattement avait quelque chose d''effrayant. On peut voir sans surprise et presque en souriant les êtres faibles abîmés
dans leur douleur ; mais quand une cre'alure fièrc et forte, ploie le col sous la nécessité qui Tccrase, et essaye encore par un dernier effort de résister^ ou au moins de tomber dignement, alors on se sent touche' au fond de ses entrailles, on s''etonne et on souffre, un pareil spectacle nous émeut comme les catastrophes de la tragédie : les malheurs du vulgaire nous touchent peu , les infortunes d''un roi nous accablent.
Jacques éprouvait ce que nous venons de dire , il regarda quelque temps madame de Vas Concellos en silence , puis lui prenant la main:
— Emilie, lui dit-il , qu^ivez-vous ?
— Rien , dit celle-ci en relevant la tête, je n''ai rien, continuez.
— Emilie , pourquoi me tromper ? vous souffrez , je le vois ; ne voulez- vous pas mV vouer la cause de votre souffrance?
Jacques s''était levé en disant ces mots ; il était si sérieusement compatissant, si fendre-
mcnl curieux ({u'I'^milic ne rcsisla ]>as plus long-temps; par une sorte dcmouvcmeiiL nerveux plein de gràee cl dVHVoi , clic .se jela dans les bras de Jacques , comme un cnlanl frileux qui s'abrilc dans le sein de sa nicre , en prononçant d^uie voix basse cl troublée ce mol vSeul :
— La misère !...
Jacques la scnlait trembler, il lui j)ril la lèlc entre ses deux mains cl la souleva Icnlemciil ; elle était pâle, épouvantée, alongcanl son index , comme pour montrer le faiilômc quV'lle apercevait devant elle.
— La misère , répela-t-cllc , voyez ! Oli î j'ai peur de la misère 1
Jactjues répondit comme toujours :
— Je travaillerai.
Le fail est cju''il travailla plus assiduemenl que jamais; ces fragments epars qu''il avait livres jour par jour aux touches de son piano , il les reliji et en forma un tout qu'il appela symphonie, ne pouvant pas ra])pckr d\in au-
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Irc nom ; c'était un incroyable pclc-mcle (l''iinprcsslons licureuses ou louclianlcs , tanlôt jo3'cuses comme la chanson cPun cnfaiiL qui fait Tecole buissonnière, tanlôt tristes et plaintives comme les soupirs tfun prisonnier. La sym[)honic achevée, quV'n faire ? il en est tic certaines œuvres musicales do même (|ue de certaines denrées coloniales qui n''ont plus cours sur la place; on ne demande pas de la bonne musique seulement , mais de la musi(|ue étiquetée d^mc certaine manière; on accepte un chant parce que c''est M. Uubini qui le représente , ou tel autre , un homme enQn ; mais allez dire a un public , et surtout à un public français , que c^st un violon qui parle et un violoncelle qui repond , que la clarinelle diî»lo/]ue avec la fiùte , ou le haulbois avec le cor an(jlais, et le public haussera les épaules; on ne comprend pas le chant sans la grimace qui l^iccompagne ; pour que la symphonie pût s'implanter définitivement en France , il faudrait que Iç violon ouvrît une bouche comme
Lablache, que le violoncelle mît sa main sur sa poitrine comme M. Chollet , que le hautbois tortillât ses yeux et gonflât sa gorge à la manière de mademoiselle Jenny Colon. Nous ne sommes pas musiciens , voyez - vous , on Ta dit et je le répète , nous ne goûterons jamais la musique les yeux fermes.
Jacques resta donc avec sa symphonie ; il alla comme tous les artistes frapper a la porte des the'âtres lyriques et demanda un librelto : mais d*'un côté il n''avait ni la souplesse c[ui convient , ni l'opiniâtreté qui finit par triompher; il était raide dans son attitude, dans ses manières , dans son langage ; il ne s''insinuait pas, il sMmposait. Toutes les portes lui furent fermées. Lorsque Jacques rentrait le soir chez lui après des courses et des sollicitations inutiles, il avait Pair abattu, accablé, sa mauvaise humeur se trahissait même par des exclamations violentes, des apostrophes amères dont Emilie supportait le contre-coup avec une douceur angéliquc. Quand il déclamait contre Tinjustice
des hommes , contre les difficultés qui hérissent le chemin des artistes, elle s'abattait doucement sur ses genoux ainsi qu'une colombe en son nid, elle Tembrassait en lui glissant les plus douces paroles. Jacques alors se déridait et prenait le change, mais parfois aussi ces caresses ne faisaient que tourner son découragement en mélancolie, et il disait tristement à madame de Vas Concellos :
— Et toi aussi , tu es malheureuse !
Froissé dans son orgueil , blessé dans ses illusions, Jacques se consumait en efforts impuissants et en déclamations stériles. Pour expliquer sa destinée, il retrouvait cesreproches justes ou injustes qu'on adresse depuis longtemps à la nation française; il niait le sentiment musical en France , il prétendait que pour comprendre la musique , nous avons trop d'esprit et pas assez de coeur, et qu'avec notre manie de tout soumettre à des règles d'appréciation invariable, a des procédés d'analyse rigoureusement logiques, nous avons glacé
loute inspiralion intlcpcntlantc, encimmc toute sponlancitc, étouffé tout génie libre. Les feuiU lelonislcs, disail-il , tuent les musiciens. Un soir qu'il s''élait emporté plus violemment que de coutume contre ce qu'il appelait Tincrédulilé musicale, madame de Vas Concellos lui dit en l''embrassant :
— Tu as raison, Jacques, ces gens-là ne le comprennent pas , laisse-les , quittons Paris.
— Oli irons-nous? demanda Jacques.
- Madame de Vas Concellos haussa légèrement les épaules commépour signifier : Qu'importe où nous irons ? et elle ajouta :
— Nous partirons demain.
Le lendemain ils partirent en effet, et madame de Vas Concellos écrivit seulement ce billet d\adieu au docteur :
a Jacf[ues et moi nous partons pour î^aint- Pétcrsbourg ce soir. Si Ton vous demande de mes nouvelles, dites que vous n\n avez pas; si Ton vous parle de Jacques, dites qu'il est mort ; nous voulons être oubliés de tous , ex-
cepté (le vous. Adieu pour Jacques et pour moi. )»
Il y avait un mois environ que Jacques et Emilie e'taient a Saint-Pétersbourg^, lorsquWl" fred de TEstorade et le comte de Terny y arrivé rcnt. Le lendemain du jour de leur arrivée, en se promenant enveloppes dans d''énormes fourrures, ils passèrent dcvantle théâtre et s''appro(lièrent pour lire rafFiclie du spectacle; on annonçait pour le soir une symphonie d\in ai tisle français; cette annonce piqua leur curiosité , ils prirent deux billets et se rendirent au spcclacle. La salle était pleine, à toutes les places brillaient les diamants et les fleurs. Dans une petite loge, assis à coté d\me femme modestement mise, Alfred de TEstorade remarqua un homme en frac noir vers lequel se dirigeaient tous les regards ; un de ses voisins lui dit : Cet homme est Tempereur. Sur un geste de celuici la toile se leva, et au milieu d''une centaine de musicien? les deux jeunes gens virent un antre homme, maigre, pâle, les veux hagards,
les cheveux hcrisse's, qui balançait en sa main le bâton de chef d''orchestrc, et A.lfrcd de FEstorade reconnut Jacques Patru. En le voyant il se mit a scruter du regard toutes les parties de la salle, et a la fin, dans renfoncement d''une baignoire obscure, il aperçut madame de Vas Concellos le col tendu , immobile, la figure fatiguée et horriblement agitée. Malgré la petitesse ordinaire de ses idées , Alfred comprit qu''en ce moment cet homme et celte femme , le it^rand artiste et la reine déchue , jouaient leur destinée sur un coup de dez , et il prêta attention.
La symphonie commença doucement , simplement , puis peu a peu Tintérét vint , puis Pattendrissement , puis le délire. Quand le dernier coup d''arclict eut cessé, Pempereur applaudit, et les applaudisscmchis éclatèrent de toutes parts avec frénésie.
— Ils ont gagné! pensa Alfred.
Une heure ai rès Alfred et le comte de Terny étaient accoudés à une table m café du
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théâtre , lorsqu''ils virent avancer vcis eux Jacques Patru donnant le bras à madame de Vas Concellos; leurs deux ligures elaient rayonnantes.
— Mon cher, dit Jacques à Alfred, j'ai riionneur de te présenter ma femme.
— Je te félicite deux fois , dit Alfred , mais en vérité je ne t''aurais jamais cru un aussi grand ar liste,
■ — Je le Pavais dit , répondit Jacques en indiquant de Toeil avec une expression d''enivrement sa belle compagne : sans elle rien ! avec elle tout! quand on est aimé on a du génie.
— INous verrons cela a Paris.
L''envieuse prédiction contenue dans celte
dernière phrase d'Alfred de FEstorade ne s''est heureusement pas réalisée. Jaccpi es Patru a eu encore, il est vrai, long-temps a lutter; il lui a fallu plusieurs succès à Pétranger pour être apprécié par ses compatriotes , il lui a fallu , comme a tant d^iutres génies français, pour ren-
Irer dans sa pairie, y revenir sur un ( Ii.u île liioniphc. Mais enfin , de lelour a Paris, Ks applaudissements Tonl accueilli, les couronnes lui sont venues. Une s''est pas, du reste, eonmic les esprits secondaires , lais'^é enivrer par la vogue; il n^i pas sacrifie 1> celte fausse déesse qu'on nomme la Mode. Intelligence supérieure, artiste austère , il a j>ris son art au sérieux. Professant un profond inépiis j)onr rctte facilité banale des auteurs modernes, il a toujours travaillé avec adeur , se ( orrigeant , s^imendant, sVlcvant de plus en (dus. Retire loin du momie , heureux dans son intérieur , il n''enlasse point page sur page , partition sur partition; il s\^pplique, au contraire, à émouvoir le coeur plulot qu'a jeter aux oreilles de vains sons; il produit peu. mais il produit bien. Emilie, qui pourrait si justement s''altribucr la résurrection de Jacques Palru , n^ipas l'orgueil de s'en vanter; soumise au contraire, tendre, dévouée, pleine d'^abnégation personnelle , celle f<nime, si belle, si spirituelle