VV-LK- TOI T
.>! J)icn Failc pour vivre au inilioudu monde et pour y trôner , eette reine a abdique au profit de son mari bien aime; elle a quitté a jamais cetle société oii tant d 'hommages Tentouraienl , oii tant d\admirations Tattendaient encore , pour se confiner à la campagne avec un rêveur, dont elle ne comprend même pas toutes les rêveries. Ainsi , le sacrifice a été complet , Porgueilleuse a foulé aux pieds sonorjjucil, la coquette ses parures, la reine ses courtisans; la palme d'amour ((u'elle a obtenue ne vaulclle pas le maityrc qu''elle a subi !
Parmi les rares amis qui viennent de temps h autre interrompre ce sublime tète a ttlc entre cet homme de génie , qui doute de luimême , et celte Femme qui ne doutera janjais de Tamour qu''elle a conçu , le docteur est un desplus assidus. Jacques le revoit toujours avec plaisir , le consulte souvent , et a parfois avec lui de ces conversations savantes oii ils analysent ensemble les facultés de rinlelligence. Le docteur est douteur et indulgent comme
54 JACQUES l'ATRU.
Ja raison, Jacques Patru est enlhouslasle et sévère comme le génie. Parce qu*"!! force de courage et de volonté il est parvenu a s''imposer au public , Jacques Patru croit qu''il est facile de vaincre ces obstacles sans cesse renaissants que rencontre tout débutant ; parce qu''il a toutes les qualités qui constituent la suprématie intellectuelle, il ne comprend pas qu''on puisse avoir les grandes sans avoir les petites. De Fa il tire cette conséquence qu*'aucun génie ne meurt inconnu , qu°'il est impossible que Dieu puisse douer un homme de facultés grandes et dominatrices , sans lui accorder en même temps le pouvoir de triompher des envieux, de faire agir les indifférents, d''cxciter les sympathies de la foule. Le docteur le contredit toujours, maisjamaisil ne le convainc.
Un jour , cependant , qu'ils étaient entrés très avant dans la question qui les occupait le plus habituellement , le docteur , sans avoir Pespoir de le persuader , voulut au moins lui
donner une preuve recenle et palpable de la rectitude de son opinion. Il s''assit donc gravement sur un fauteuil j en face de Jacques Patru , et lui demandant pour quelque temps la parole , il lui raconta Fhistoire suivante :
LA t:oAst;iui>noi\.
Pariiii les nouveaux soldats qiie la conscription de 18.... jeta dans les rangs du 8" régiment d'infanterie légère, se trouvait un jeune homme dont les manières timides et la complexion délicate ne permettaient pas de supposer en lui un goût bien prononcé pour la
ou jai\u:ks j'atrc.
carrière îles armes. Le caraclèie cftcmine de SCS traits, la blancheur de son teint, la mollesse de SCS moiivemenls, contrastaient péniblement avec la capote disgracieuse dont on Tavait couvert. Son front se courbait en cédant a la douloureuse pression du schako; ses bras avaient peine a soulever le fusil de munition <pii leur avait etc confie, et tout son corps fléchissait sous le poids des armes et du bagage. Peul-ètre avec un aulre costume sa jolie figure aurait-elle lait des envieux; mais lorsque la beauté ne présente pas avec elle les apparences de la force, le peuple ne raccueille presque jamais qu''avec un mélange de mépris et de pilié. Aussi notre conscrit fut-il tout d"'abord honteux et embarrassé de lui-même au milieu de ses rudes camarades de chambrée. Parfois il cherchait à grossir sa voix , Ii donner a ses habiludes de corps un peu de ce mouvement et de cetle bruscpieric qui sied auv militaires; puis tout à cou|) il renonçai lli ses efforts et rclombîiit dans son apalhic cl son silence.
I\ rONSCRIPTION. <il
D(;s le premier jour de son arrivée au régiment, le pauvre jeune homme avait commeneé il porh r la peine de sa mauvaise mine; jo n''in5istcrai pas sur les épreuves humiliantes que lui firent subir , suivant Tusage , le ehirurgien-major et les aides-majors ; je ne vous décrirai pas lasollicitude Ijarbare avec laquelle ils expérimentèrent la sonorité des cotes de leur patient , au moyen de Tauscultation et de quelques autres cérémonies ; je ne reproduirai pas le feu roulant de saillies grossières et de lourdes plaisanteries auxquelles le conscrit servit de point de mire , tant que les loustics de la chambrée purent lui consacrer leurs joyeux 'loisirs. En définitive personne ne songea à révoquer en doute son aptitude a Fart de manier un fusil de trente livres , et ses camarades ne virent dans sa gaucherie et dans sa ftiblcsse (prune occasion d^'gayer de l(unps en temps leurs corvées.
Cependant il est juste de dire que pendant les premiers jours les misères du nouveau
soldat furent allcoecs autant que possible par le lieutenant de sa compagnie , brave honinje qui n''aimait pas a voir pleurer les jeunes recrues , attendu que le désespoir pouvait bien les conduire au suicide ou à la désertion; mais Teffet de cette louable intervention dura peu de temps , et peut-être les craintes du lieutenant se fussent-elles réalisées si le hasard n''avait opéré dans la position de notre héros un changement notable.
Lorscjue le colonel passa en revue pour la première fois les hommes de la nouvelle levée , il ne parut pas très satisfait de son contingent. On Tentendait grommeler a demivoix une série de plaintes contre le nânistre de la guerre , qui , disait-il , avait résolu de déshonorer le 8' régiment léger, en lui envoyant, pour compléter ses cadres, le rebut de toutes les classes ; puis il accusait le sort d''exempter tout exprès des gaillards de cinq pieds six pouces pour tomber sur les êtres les plus chétifs et les plus misérables de la gfénération.
Enfin ne sachant plus à qui s*'en prendre , il attaquait jusqu''aux pauvres conscrits , tout honteux et tremblants , cjui osaient a peine balbutier un mot de réponse à ses rudes questions. Arrive devant notre jeune homme , il ne put retenir un mouvement de colère.
« Cesf se moquer du monde! » s*écria-t-il îivec beaucoup plus d''énergie c|u''il n'est permis d^en mettre sous presse. « Cest une infamie d''envoyer aii huitième le'ger un pareil gibier cVhopital ! Dis-moi , drôle, cjue crois-tu donc que je puisse faire de toi?
— » Si vous voulez faire pour le mieux, » * dit le soldat sans trop s''cmouvoir , « vous
pouvez me réformer , par exemple.
— » Oui-da ! Si c''est là ton compte , ce n''est pas celui du ministre de la guerre, apparemment. Au fait, je commence à croire que les conseils de révision font comme les femmes à la mode et qu''ils prennent goût aux poitrinaires : c''est sentimental ! »
Il était bien évident que la mauvaise hu-
64 JACQUES PATHU.
mcur du colonel prenait une autre direction : aussi rctat-major commenca-t-il a se dérider un peu ; le capitaine dliabillement alla même jusqu''a rire aux éclals de la plaisanterie de son supérieur.
Mais celui-ci, reprenant sa première ide'e, saisitle jeune soldat par le bouton supérieur de son habit , et lai dit presque aussi durement que la première fois :
« Je veux que tu me dises ;i quoi tu es bon.
— » Puisque vous ne voulez pas me faire réformer, il faut croire que je suis bon a servir de gabion aux hommes du second rang.
— » Pour cela non , mon brave ; je ne veux pas faire aux balles autrichiennes Fin jure de les amollir. Il faut pourtant que je te trouve un emploi. Sais-tu lire?
— )i Oui , monsieur.
— )) Comment l''appclles-tu ?
— » Julien (icrartl.
— Kh bien! Julien Gérard, sors des rangs; donne Ion fusil au serre-fde. Bien. Maintenant
LA CONSCRIPTION. 6o
va-t-en trouver de ma part le chef de musique du re'giment, et dis-lui de te confier un triangle ou des cymbales, ce qu''il voudra enfin: les clarinelles de cinq pieds ne sont pas faites pour toi.
Et après un nouveau rire du capitaine d'iiabillcment , le colonel termina fîa revue «ans trop de mauvaise Iiumcur.
Voilà donc la vocalion de Julien Gérard immuablement fixée. Desc/mais il est musicien. Fùt-cc Pètre le plus mal or[janisé de la création, n''eùt-il ni la faculté d\nj^pr{'cicr un son ni celle de marquer une mesure, fùt-il complètement privé de ce sentiment qui enchaîne Tun a Tautre les éle'mcnts luoilifsdcla mélodie, fùt-il nrèmc dénué de cette passivité nerveuse qui obéit machinalement a la cadence rhylhmique , il est musicien pour huit ans , musicien le jour, musicien la nuit, musicien à toute heure, musicien en tous lieux; depuis le moment où Ton aura posé ses doigts sur les trous d\ui basson ou sur les clefs d''une clari-
àù JACQUES PATRU.
nette, jusqu''au jour où il obtiendra son conge\ Julien Gérard est tenu de jouer juste et en mesure, sous peine de garder la salle de police. Que la pluie tombe a torrents, que la neige s''amoncellc sur les épaules et sur le schako du pauvre artiste, que la brise Paveugle, que le froid raidisse les articulations de ses doigts, il n''importe ! la grosse caisse a donné le signal, et déjà le chef de musique prélude ; il va falloir suivre, sur un chiËFon de papier sans cesse tourmenté par le vent, une partie concertante criblée de renvois , hérissée de bémols et de bécarres, étourdissante d''arpèges compliqués, éblouissantes de triples croches ; ces doigts engourdis et douloureux vont attatjuer avec vigueur ou délicatesse (glorieux effets de la discipline) les trilles, les martelés et les apogiatures ; cette poitrine oppressée par la brise, haletante des fatigues de la marche, va maîtriser son souffle et moduler quelque suave cantilène , ou quelque doux accompagnement.
Encore n'est-ce que demi-mal quand la pluie et la neige, le froid et la fatigue sont les seuls ennemis de notre musicien en uniforme ; mais quelquefois aussi c'est au milieu de la fusillade qu'il se trouve appelé a déployer son talent; et alors, si autour de lui les boulets et les obus tombent a contre-temps, rinflexi])le discipline est là cjui lui défend de perdre la mesure et de se troubler devant un trait difficile. Entre le canon qui gronde sa pédale obstinée, le tambour qui roule la basse continue, et les balles qui sifflent a l'aigu, le rôle de notre musicien est de faire entendre l'harmonie intermédiaire, afin que dans ce bizarre concert, les cris mêmes des blessés, ces erreurs tle la partie vocale , se trouvent enveloppés d'accords, et utilisés au profit de l'effet général.
On voit aisément que dans la position d'un musicien de régiment il y a quelque chose d'étrange et d'exceptionnel ; mais je ne sache pas qu'aucun observateur en ait encore tiré
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parli; il est donc convenable tic vous rappeler qu''entrc Fart terrible de lucr les jjens et celui de les émouvoir, Par liste en uniforme a pris sa place à rextrême limite, cVslà-dire aussi loin de Mozart que d''Alexandrc. En sa qualilé de soldai , il souffle dans son instrument comme ses camarades du centre pre'sentent les armes et font la charge en douze temps ; en sa cjualité d''artisle, il est paresseux, insouciant et passablement infatué de son mérite; comme soldat, il fait le désespoir de ses chefs par son indocilité, son indiscipline et sa mauvaise tenue sous les armes ; comme artiste, il trouve dans les nécessités du servipc trop d'excuses a Firrégularité de son talent, pour travailler d\me manière sérieuse a devenir véritablement musicien.
Peut-être encore se prcndra-t-il de goîils belliqueux; alors, sa force en matière d'escrime et sa position de non comballant en feront une sorte tic parodie tlu célèbre benyenuto CeUini; mai^ enfin, quand les années
de service se seront ccoule'es pour lui dans la salle de police et dans la salle d'armes ; quand il aura gagné quelques chevrons a remplacer des conscrits; en un mot, quand une dernière feuille de route et un congé en bonne forme Tauront rendu a la liberté de la vie civile, nous le retrouverons d''abord, avec ses allures militaires et son pantalon d'uniforme , dans les orchestres de barrière et dans les guingucltes nomades de la banlieue; puis, vieillissant, sur les tréteaux de Bobcchectde Paillasse, et enfin, usant son dernier souffle dans une mauvaise clarinette, a exploiter les oreilles et la pitié des passants.
Tel eût été probablement Tavenir réservé à mon héros si, par un hasard que son colonel n''avait certainement pas prévu, Julien Gérard ne s'était trouvé doué d'une organisalion musicale a peu près coi^iplètc, et ne s'était bientôt épris d'une véritable passion pour son art. Il avait tout a la fois le scHliment le plus sur de la mesure, l'apprécialion la plus
exquise de la justesse, Tintuilion des accords et de leur enchaînement, et la faculté native de reconnaître la tonalité. A la vérité , ces qualités lui causèrent, pendant le cours de sa carrière musicale, plus de peines et de douleurs que de jouissance. Les musiques de régiment ne brillent pas toujours, en général, par la justesse et la jirécision, et à Fépoque où Julien Gérard servait dans les armées françaises, on avait bien d^iutres choses en tête que de réformer des abus dMiarmonie.
Aussi je laisse à penser lout ce que le pauvre jeune homme, trop bien organisé pour son malheur, dût souffrir au milieu des intrépides routiniers qu"'il avait pour camarades. En fait de musique, ceux-c^ ne connaissaient guère que la Marseillaise et deux ou trois airs impériaux en pas redoublé; encore faut-il leur rendre cette justice qu''ils les jouaient arec beaucoup plus de patriotisme que d''ensemble. Pour comble de malheur, il se trouva que le chef de musique du 8' léger avait la prélen-
tîon de composer des marches nouvelles et la cruauté de les faire rcpe'tcr lous les jours aux artistes placés sous ses ordres, sans parvenir toutefois à les faire exécuter d''une façon a peu près intelligible, soit que la partition ne le fût pas, soit que le talent des exécutants ne put s'élever a la hauteur de ces oeuvres. Chacune de ces répétitions était, comme on peut bien le croire , un supplice horrible pour Julien Gérard. Les secondes clarinettes jouaient trop bas, la petite flûte jouait trop haut , les instruments en cuivre n''avaient jamais été d''accord, et la trompette surtout dépassait les limites connues de toute fausseté. Julien Gérard tressaillait alors malgré lui, et ses nerfs, incapables de supporter de pareils tiraillements , trahissaient toujours par une grimace terrible les souffrances cjuHl éprouvait. Souvent même, emporté par la douleur, il se laissait aller à des mouvements de colère et d''impaticnce qui lui valurent plus d'un coup d'épée de la main de ses camarades.
CcpcnclanL il clait incorrijjiljlc, et on se lassa de liw chcrclicr querelle, avant que la raison ou riiabilucle ne Teusscnt endurci contre les fausses notes.
Mais si son organisation musicale était complcle sous le rapport des perceptions , il faut avouer . pour être juste , que ses facultés mécaniques nY'taient pas portées à un si haut degré. Il jouait de tous les instruments, mais il notait habile sur aucun , et ne possédait même pas celte adresse a escamoter la note, cet aplomb de mal faire qui tient lieu de talent au régiment, et ailleurs aussi. Bref, il jouait timidement, et semblait avoir peur de lui-même. Cependant , lorsque, la chose musicale élait eu péril , noire homme devenait un héros et puisait dans la situation une force et une énergie incroyables. Dans ces moments d'hésilation où les concertants j^erdent à la fois le ton et la mesure, où chacun tire à soi quelque lambeau de mélodie , où les basses guettent au passage quehpic transition harmonique ,
OLi les parlics iiitcrmcdiaircs s''arrclcnt tic désespoir , en s''evertuanL a reconnaître dans les j)ortees voisines quelque bienheureux sijjnc dcrallieinent; dans ces cruels moments, clis-jc, on entendit toujours Julien Gérard dominer de son souffle, devenu puissant, le discordant iulU cFerreuri cjui tourbillonnaient a son oreille , et relalilir Tordre symplionique si vivement menace. Cest ainsi qu''au milieu d'un escadron vaine ne ^ un soldai intrépide rappelle ;i lui ses camarades , les rasscmljlc, les rallie , rassure les plus timides , excite les plus courageux ; puis , quand il a rcta]3li la li;jnc de balaille , rentre lui-même dans les rangs et retourne a la charge avec ceux c|u*'ils a sauves de la honte.
Pendant les premières années de sa carrière mililaire, mon he'ros dut se contenter d''exploils purement symphoniqucs. Le régiment dont il faisait partie revenait d^Espagne et avait besoin de se refaire. En conséquence on ne remployait plus , jusqu''Ii nouvel ordre ,
qu''à un service de garnison. Julien Gérard utilisa ses loisirs en apprenant la composition , en lisant les partitions d''Haydn et de Mozart, et celles des ope'ras nouveaux de Lesueur et de Chërubiui , heureux s''il se fut contenté de jouir en paix des chefs-d'œuvre de ces grands maîtres, si le de'mon de l'art ne Peut pousse sur leurs traces et n'en eût fait un compositeur ! Mais un jour , il se sentit au cerveau je ne sais quelle surexcitation nerveuse, l'horizon s'e'tait agrandi a ses yeux , les objets s'étaient colorés pour lui de reflets roses et dorés ; il lui semblait bon de vivre, et le bien-être inouï qu'il ressentait lui permettait de se livrer sans arrière -pensée a une sorte d'admiration naïve de son chétif individu. Pour la première fois , peut-être , Julien Gérard s'aimait et se laissait aller aux douces illusions de l'orgueil : personne au monde ne lui faisait plus envie; il laissait sans regret au colonel ses épaulettes d'or, au tambour-major sa taille herculéenne , aux moins habiles de
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ses compagons leurs doigts hardis et leurs brillants tour de force, lui seul était puissant, lui seul était grand et fort , lui seul était habile , il venait d''enfanter un chef-d'œuvre.
Au moins demeura-t-il tout un jour dans cette heureuse croyance, et Dieu sait avec quel amour il fredonna sans relâche le motif favori du morceau qu*'il méditait ! avec quel soin il le nota , de peur qu^ni caprice de mémoire ne lui fit perdre son trésor mélodique! Restait une question embarrassante , celle de savoir comment il taillerait ce diamant brut , comment il Tenchâsserait , comment il le produirait au monde. Que faire de cette délicieuse cantilène ? La scandera-t-il a trois temps , a deux temps, a six huit? Sera-ce une valse, une marche , une polaca ? Le bloc de marbre sera-t-il dieu , table ou cuvette ? Question cent fois agitée , cent fois résolue , cent fois remise en discussion; question complexe et délicate, question terrible , qui fit passer a notre héros une journée bien pleine et une bien mauvaise
nuit. îlcJas! le lendemain, Julien Gérard , complcleniGiit défrise, reconnut avec douleur que sa délicieuse cantilène n''clait qu'une plaie réminiscence et ne valail pas la peine qu'il avait prise de la noter au crayon.
Cependant ce premier cclicc ne decourajjca pas absolument notre compositeur; son premier essai fut suivid\autresessais moins malheureux, cl je ne vous étonnerai pas sans doute en disant qu^iu bout de (juelques mois dY^ludcs il avait déjà fourni à Parmce ses meilleures fanfares et ses pas redoublés les plus entraînants, enfin qu''il avait conquis le grade de chef de musique. Quelcjucs valses habilement dédiées à ceux de ses supérieurs cjui se piquaient d''èlre connaisseurs en malicrc musicale, avaient sufn pour le mettre en faveur , et le colonel luimême, revenu de ses premières préventions, nV'lait pas inscnsi!)le a la petite gloriole de posséder a la tète de son régiment le meilleur corps de musique de Tarméc.
C'est quVn effet, depuis .qu'ail clait devenu
le clicf de SCS camarades , Julien Gérard avait opère dansForganisationdii corps de nolablts améliorations. Une altenlion conlinutllc , une cxpe'rience de tous les jours, et plus encore un goût siir et un tact exquis Favaienl bicnlùt mis h même de connaître et d''appre'cier les ressources instrumentales dont il pouvait disposer. Quoique ces ressources fussent assez bornées , il parvenait, par une grande habileté de détails , à tirer un certain parli de son orchestre incomplet. Il faut dire aussi que le caractère àprc et mélancolique do ses coniposilions s''accommodait volontiers de ces moyens dVxccution , et que Ténerpique simplicité de sa musique convenait merveilleusement aux timbres cuivres et souvent un peu rauqucs des instruments militaires.
Or, en somme , les résultats étaient satisfaisants, et le .colonel paraissait très glorieux d''avoir créé d'un mot un pareil artisle. Il sem- {>lait donc fp.i\mc ère de jjonheur el de prospérité s'ouvrît devant noire héros, désormais
connu et admire. II ne lui manquait plus qu''un librelto et un thdàtre pour prendre place au rang des musiciens célèbres de Tépoque, cl, en attendant que la fortune lui envoyât Toccasion de devenir un grand homme , il se préparait par des éludes sérieuses et ardentes à profiter de celte occasion. Son esprit aclif et pénétrant n''avait pas reculé devant les parties les plus arides de la science ni devant la dissection technique de Part : la fugue la plus compliquée , le contre-point le plus sévère , nY'laient plus qu^in jeu d** enfant pour lui. En un mot, il possédait parfaitement ce qu''on appelle le mélier, et dominait de toute sa hauteur les diflPicullés mystérieuses qui défendent aux profanes les abords de la science. Dès lors il pouvait, sans trop de présomption , demander au ciel ou à la terre quelque poème d'opéra. Vous verrez comment Faccomplissement de ce désir, bien excusable sans. doute, entraîna bientôt la perte du jeune artiste. '
La petlle ville de Bcfort , où Je S' Icjcr tenait garnison, possédait une salle de spectacle assez enfumée et une collection fort curieuse de comédiens amateurs. Le receveur des contributions, le pharmacien de Fendroit, vm ancien chef de jjallcts , et quelques aulres
S2 JACQUES PATRD.
personna{ycs non moins importants ne dédaignaient pas de gratifier leurs amis de la représentation des pièces les plus a la mode : les rôles de femmes étaient remplis par les dames les plus huppées de la ville, et la citadelle fournissait toujours un honnête contingent de jeunes premiers. On avait commencé par jouer des proverbes , puis on avait joué des vaudevilles , puis des opéras comiques , et enfin , comme Finfluence de PAllemagnc se faisait déjîi sentir de ce côté de la France , on avait résolu déjouer quelque grand opéra de Mozart. A ceux qui blâmaient tant d'^audace chez une troupe d''amatcurs , Julien Gérard, cpii remplissait les fonctions de chef d''orchestre , répondait par des arguments au moins spécieux. Les amateurs, disait-il, ne doutent de rien, et c''est déjà une garantie de succès; ajoutons que les amateurs ont moins besoin que les artistes d''études préalables et de répétitions , attendu qu''aprcs vingt essais la chose musicale ne va pas mieux qi^après le quatrième ;
quatre rcpctilions doivent donc siifFire , cL nndelà. Il y a donc e'conomic de temps et de peines. Cest ainsi que Julien Gérard encourageait SCS clianleuvs et leur dissimulait les difficultés de Pentreprise, en attendant Poccasion de la réaliser.
Cette occasion ne tarda pas a se pre'senter , une e'clatante victoire vint metlre à Tordre du jour les rejouissances de toute espèce , et les officiers du 8* léger durent se consoler en célébrant le triomphe de nos armes, de ne pas avoir pris part à la bataille. Les talents bourgeois et militaires se réunirent donc et se mirent a rœuvre pour donner une représentation brillante de Don Juan , (|u''on apprenait j^atiemment depuis trois mois. On rafraîcliit les décorations nécessaires , on se mit en frais de costumes , on repassa les rôles avec ardeur , et chacun chercha à figuier convenablement dans cette solennité musicale. Grâce aux soins de Julien Gérard, la troupe chantante était devenue fort passable. Le person-
najc de Zcrlinc et celui de dona El vire devaient èlrc remplis par de très jolies personnes , ce qui ne les empêchait pas dYlrc assez bonnes musiciennes; un certain major de cavalerie, joyeux garçon cl {jrand croquc-notc de garnison j s''clait charge du rôle de Leporcllo. Uorganistc de Tendroit devait rcprc'scnler don Juan , et , à rexceplion de don Oclave , qui était peut-être un peu casse pour servir de cavalier et de veu'ïeur à la fière dona Anna, jamais Iroupc d\imatcurs moins indignes de Mozart nVnlreprit la noLle lâche de metlre a la scène la terrible partition de don Juan. En somme, tout le monde était musicien., chacun était plein de bonne volonté , et le chef d''orchcstre voyait arriver sans trop d'effroi le moment fatal.
Enfin ce moment était arrivé. La ville entière de BcFort , inquiète, émue comme a rapproche d'un grand événement , attendait riicure du spectacle avec impatience. Les envieux et les malveillants (cl Dieu sait s'il en
manque dans une ville de province pour tout ce qui met en évidence quelques personnes de la socie'té ! ) employaient de leur mieux la journée qui leur restait en me'disances et eu fâcheuses prédictions. D^ui autre côle , la faction amie se préparait au triomphe des siens , et affirmait , non sans quelque crainle mal dcguise'e , que tout était pour le mieux et que le succès ne serait pas douteux un seul instant. Tout à coup un bruit alarmant courut par la ville de porte en porte , de maison en maison , de café en café; Phôtel de la mairie s''en émut, et la citadelle elle-même parut s''en ressentir. Tout cela parce que dona Anna , ou pour mieux dire , la belle dame qui devait en remplir le personnage , se trouvait prise de IViirouement le plus absolu et condamnée par tous les docteurs de Défort a garder la cham- Ijrc. La stupéfaction et le désappointement succédèrent dans tous les esprits à celte lièvre de curiosité qui agitait les commères et les merveilleux de Béfort. Quant aux personnes
86 JACQUES l'ATRU.
les plus iiîlcressccs, je veux dire le reste de la troupe , acteurs , directeur , régisseur , souffleur et musiciens , chacun se plaignit a sa guise et querella le destin selon sa fantaisie. Elvire oubliait sa longanimité , sa douceur et sa palience inépuisable , pour frapper du pied en jetant un regard sur sa toilette inutile ; Lcporello jurait à faire trembler un régiment de dragons ; don Octave soupirait sa déconvenue dans tous les tons et dans les modes les plus inouis ; mais rien ne pouvait changer Télat des choses, ni rendre la voix à la prima donna. On n'*avait pas, comme dans un théâtre monté, la triste, mais précieuse ressource d\me doublure ; il fallait donc ajom-ner indéfiniment la représentation, attendre une autre victoire à ' célébrer, et, pour aviser au plus pressé , contremander les invitations. A cet effet, le régisseur du théâtre, jeune. avocat de la plus belle espérance, rédigea en fort bons termes la désolante circulaire , et Ton chargea Julien Gérard de la faire imprimer au plus vile.
Je n''ai pas besoin de vous dire coinl)ieii celui-ci souffrait de ce fàcîieux conlre-lcmps. Si If s acteurs et les musiciens de rorcheslrc avaient perdu leur peine , Julien Gérard se trouvait, lui, avoir perdu la peine de tout Ip monde. Ce fut sans doulc Tinfluence de ces tristes pensées c]ui conduisit le malheureux chef d''orcliestre dans le premier cafc qu''il rencontra sur la route de Fimprimerie, et qui lui lit demander un bol de punch en manière de consolation. Les circulaires pouvaient bien attendre un peu , les mauvaises nouvelles parviennent toujours assez tôt. Julien Gérard s''établit donc dans un coin , alluma sa pipe avec mélancolie , et après avoir vidé un premier verre , appuya dans ses deux mains son front chargé de soucis. Bientôt un nuage de fumée s''épaissit entre lui et le monde des indifférents , et à Tabri de cette barrière vaporeuse , il se livra pendant un quart-d^heure aux plus sbmbres méditations.
En ce moment un grand bruit de chevaux,
tic voilures et de postillons se fit entendre a la ])orlc du cale , qui notait qu\ine dépendance du principal liùlcl de DcTort. Les haljiUies se mirent curieusement aux fenêtres, et Julien (îcrard , trop heureux de rencontrer une dis- Iraclion , fil comme tout le monde et s\ivança sur le seuil pour voir ce dont il s'*agissait. Deux elco-anles calèches de voyafje , surchar^jccs de malles et de cartons , venaient d''entrcr dans la cour avec ce Fracas maconique par lequel les postillons s''avertissent mutuellement que les jjuidcs sont bien et richement paye's. Le maître et la maîtresse de Phôlel s''ctaient précipités aux portières cl recevaient avec courtoisie deux dames , vêtues avec tout le confort imaginable , qui descendaient de la première voilure. Vautre calèche paraissait occupée par les femmes de chambre et complétait , au dire des curieux , un train digne d\mc pi'incesse ou de la femme d\m munitionnairc général. Lorsque les fumeurs et IcsJjuvcurs de bière qui se tcnaicntdans le café purent distin-
gucr les Irails de ces deux dames, ilyciitunmurmiire gênerai de surprise et d^admiralion l)icii flatteur pour celle qui en e'tait robjct.
A la vérité, Tune dcsélranjjcrcs n'hélait plus d''àgc a exciter une telle émotion dans une troupe de désœuvrés; mais Tautrc était si légère et si gracieusedans ses habits de voyage, elle avait tant de vivacité dans le regard , tant de douceur dans la voix; ses traits fins et délicats se délacliaicnt d^me façon si harmonieuse dans le nuage de gaze verte qui se jouait autour d\ui élégant chapeau de paille ; elle était si jolie, en un mot, c|ue les curieux négligèrent un instant le billard et la partie de piquet, et c[ue Julien Gérard oublia, en la regardant , sa déconvenue dramatique . Mais lorsque les deux voyageuses furent descendues de leur voilure, il y eut parmi les serviteurs empressés de Fliôlel un mouvement d''hésitation el de reflux qui ne pouvait échapper à Julien Gérard. Lliôte et l'hôtesse jKuaissaicnl embarrassés, les garçons les plus alertes de-
Ôb JACQUES PAÏIIU.
meuraient frappes de slu])cfaction. On cnlcndait un concert confus de mots allemands, français et anfjlais qui semblaient re'sonner dans le vide : c''ëtait un feu croisé de questions qui retombaient sans re'ponses , de phrases qui ne pouvaient trouver un cclio , de mots sans suite jetés au hasard, et qui eussent figure fort convenablement dans un chœur d"'ouYriers de la tour de Babel, Tout cela fut termine par u!i éclat de rire de la jolie voyageuse au voile vert, laquelle paraissait prendre plaisir a Tétrangclé de sa position.
Le fait est que pas une seule de ses compagnes , non plus qu''elle-même , ne savait un seul mot de français ni d''allcmand, et que, de leur côté, les habilants de Phôtel ayant récemment renvoyé le seul garçon qui pût répondre dans leur langue aux voyayeurs anglais, se" trouvaient dans Fimpossibilité de communiquer avec les étrangers autrement que par signes. Enfin, la dame au voile vert voulut tenter une dernière épreuve, et demanda si
quclqa''un des assistanls cntcncL^it rilalicn. Personne ne répondait, et déjà les deux dames se dirigeaient avec découragement vers Tescalier que Pliôte leur désignait de son mieux , lorsque Julien Gérard, qui avait pris le temps d''cteindrc sa ]^ipe, s''avança vers le groupe interdit, et se présenta comme interprète. La belle dame accueillit ses services avec la plus gracieuse reconnaissance, et, par cet intermédiaire, donna ses ordres comme il lui plut. - Cependant Julien Gérard , tout fier d''ètre utile à une si charmante personne , oubliait les fatales circulaires dont il était chargé. Comment aurait-il pu y songer lorsque les paroles si douces de la jeune femme étaient toutes pour lui seul , et ses sourires tous pour lui seul, et ses regards toujours pour lui seul. Pas une volonté dont il ne fut Pinterprète , pas un désir dont il ne fut le confident; c*'était une continuelle communauté de sentiments et d'actions , d"'idées et de paroles , semblable à celle qui existe entre Tàme et le corps. Gérard était
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heureux (lo voir qu'ion ne pouvait se passer ilc lui. Pou à peu la causerie clait devenue plus animée , cl après avoir fait le service tic cavalier servant , Gérard en exerçait le priviléje , en assistant aux préparatifs de séjour que faisaient les étrangères. Bref, il ne songeait pas plus à se retirer que s''il eût été le compagnou de voyage de ces aimables dames, lesquelles, à vrai dire, ne pensaient nullement à le renvoyer. Outre qu''il leur était utile comme interprète, Gérard causait bien et n^interrogeait qu''avcc discrétion. Son uniforme laissait deviner un officier, et son langage dénotait un homme l)ien élevé.
On lui fit les questions d'usage sur la ville , sur les habitants , sur les moyens de distraclion qu''on pourrait y employer. Le développement de ce dernier chapitre amenait tout naturellement notre musicien a raconter comme quoi tout le monde a Béfort allait èlrc fort désappointé Ii Toccasion d^ui enrouement intempestif et d^uie représcnlalion manquée.
Comme la clame au voile vert paraissait picn- (Ire grand intérêt a cette mc'savcnlurc , Gérard entra dans les de'tails les plus circonstanciés et les plus douloureux , dépeignit le désespoir des acteurs et des actrices, la désolation de toutes les mères de famille qui avaient préparé pour leurs filles les plus charmantes toilettes, le chagrin des autorités réduites, pour célébrer une victoire, au programme le plus mesquin; enfin il exprima ses propres regrets en se faisant connaître pour ce qu''il était et en déclinant ses qualités de chef de musique du régiment en garnison , et de chef dWchestre du théâtre de la ville.
Julien Gérard avait tout dit , et songeait enfin Il se retirer lorsque la dame au voile vert Tarrèla , et , après quelques paroles échangées en anglais avec sa compagne de voyage, lui dit avec simplicité que la ville de Béfort pouvait cire tranquille ; que les autorités pouvaient calmer leurs douleurs et les jeunes filles préparer leurs toilettes; que, pour lui, Julien
Gérard , et pour le remercier de sa complaisance, elle se chargerait du rôle de dona Anna, et ferait de son mieux. L''ctonnement de notre clief de musique ne saurait se décrire : il chancela, balbutia, rougit, pâlit, et finit par sV'crier:
— Vous êtes donc un ange !
— Non, vraiment, dit la jeune dame ; mais je connais assez bien la partition de Don Juan pour espérer que mon rôle ne sera pas le plus mal rempli.
Et a ces mois, elle lira d'une de ses malles un volume magnifiquement relie, qu^dle présenta a Julien Gérard.
Si vous doutez de moi , dit-elle, faites moi répéter à voire guise.
Gérard prit la partition; mais aussitôt , se courbant d''une façon toute chevaleresque devant la belle étrangère, il lui rendit le volume. Ccst que, parmi les riches arabesques qui en décoraient la couverture, Phumble musicien de régiment venait de lire, imprimé en lettres d'*or^ un nom bien connu alors dans le monde
musical, celui de Carlina B*"**. A ce nom, que ceux de Sontag et de Malibran n""©!!! pu faire oublier, Gérard se sentit pénétré de respect ; une fois en sa vie il avait parlé à Napoléon sans éprouver la moindre émotion, mais le pauvre homme ne savait plus comment se conduire en présence de cette femme, qui était regardée comme la plus parfaite cantatrice et la plus glorieuse artiste de ce temps-là. Peut-être aussi le maestro tremblait-il devant la nouvelle responsabilité dont il allait se trouver chargé. Son orchestre serait-il assez docile , assez sur de Fexécution? Les chanteurs sauraient-ils leurs rôles ? Ne seraient-ils pas écrasés par la comparaison? Gérard faillit devenir fou de bonheur et d'inquiétude. Cependant, lorsqu''il fut un peu remis, il prit congé tant bien que mal de la célèbre voyageuse , et s''empressa d'apprendre au reste de la troupe qu''il avait trouvé une doublure pour remplir le rôle de dona Anna, car, soivant le désir de Carlina, il garda pour elle Tincognito.
90 JACQUES P.ATRU.
A l'heure dite, cliacun fut a son poste, et la repre'sentation commença. Les premiers accords de rintroduclion furent écoulés avec une altcnlion un peu hostile chez quelques-» uns, religieuse chez les autres ; mais hientôl la puissance de la musique domina tous les sentiments qui pouvaient distraire rassemblée, et le génie de Mozart éclata de manière à faire oublier les exécutants. L'orchestre, habilement soutenu par son chef, animé par ce génie dont il reproduisait les accents , surmonta avec bonheur les difficultés de rouverture. Puis vint Lcporello , qui recueillit sa part d^ipplaudissements ; mais lorsque dona Anna parut, furieuse , échevcléc , et que la petite ville de Bcfort retentit de ses cris de désespoir, les spectateurs frissonnèrent , Julien Oérard pâlit, et rorchcstre hésita un moment : bientôt cependant, comme un cheval généreux qui sentréperon, Paccompagnemcntse releva plus net, plus précis que jamais, et tous les exéculanls, entraînes par Fadinirablc cantatrice, la
suivirent dans une rcjyion niusieale donl ils ne soupçonnaient pas Texislcnce.
Il fallait que Fcmotion fût l)ien granilc , car personne ne s''aperçut 'que dona Anna chaulait en italien , pendant que Lcporcllo et don Juan parlaient allemand. Mais quand on fut revenu de la première surprise , nul ne songea a se plaindre de cette bizarrerie. On se demandait vainement quelle était celle canlalrice inconnue, cette aclrice si belle, si |)assionnee. Dans Torcbestre , dans la salle , dans les coulisses , c''etait un cnlliousiasme inouï , comme si ce peuple , moilie allemand moitié français , eût éprouve tout a coup un accès de celle frénésie italienne qui envahit tout , comme les laves du Vésuve.
Quant a Julien Gérard , il essayait de reprendre son sang- froid et de dompter les battements de son cœur ; mais ses yeux rencontraient trop souvent ceux de la cantatrice pour qu^il lui fût possible de redevenir maître de lui même. Tant que dona Anna u 7
98 JACQUES PATRC.
fut en sccnc, le maestro ne fut jamais que rinstrumcnt passif d''ttne volonté plus forte que la sienne ; il conduisait Torchestre , mais il était lui-même entraîné par ces accents si éner<jiques et si puissants; jamais Carlina n'avait rencontré un chef d''orchestre aussi docile, aussi habile a deviner ses intentions , a saisir ses caprices. Que dire maintenant du reste de la représentation ? Ce fut un enchantement continuel. Les dames jetaient leurs bouquets aux pieds de Tinconnue, les hommes s''y fussent volontiers jetés eux-mêmes. Enfin la pièce finit au milieu du plus grand enthousiasme , et chacun s''en alla bien décidé a savoir le véritable nom de cette mystérieuse dona Anna.
Mais , le lendemain , Carlina avait quitté la ville au grand désappointement de ses admirateurs les plus passionnés. Il ne restait plus d''elle a Béfort que la partition de Don Juan , dont elle faisait hommage à Julien Gérard, et un petit billet à l'adresse du
maestro, pour lui faire accepter ce souvenir et lui apprendre qu'elle s''etait engagée pour deux ans au théâtre de Dresde. Alors seulement Gérard reconnut qu''il aimait Carlina.
Soumis à rinfluencc de ce sentiment qu'ail ne connaissait pas encore , Gérard devait considérer le monde sous un aspect nouveau. Mais cette phase de la vie , si belle et si brillante pour quelques-uns, se présentait a lui avec des circonstances funestes, et ce qu''on appelle le
prisme de ramour ne faisait rayonner a ses yeux que des Ici nies mclancoliques et sombres. Cesl que les destinées de Tarlisle s''avança^ent, et que le dernier âge de son cœur était arrivé. Jamais , du reste , passion plus désintéressée n\ivait fait batlrc le cocurd''un liomnK:. Gérard aimait sans espoir et sans égoïsmc ; seul il connaissait le secret de son amour. Celait une sorte d''admiration mystique , un souvenir triste , un dévoùm'ent absolu et muel. Cliacunc de ses pensées évoquait Pimage gracieuse de Carlina ; mais^ ce léger fantôme n'hélait plus la rianle voyageuse au voile vert, ni la sublime dona Anna : c''élait une pâle et douce figure que semblait animer un sourire de compassion.
Depuis le jour oiiil avait entrevu la brillante cantatrice, le chef de musique avait pris en singulière aversion le genre de vie auquel il était astreint par la discipline militaire. Son àme était a Dresde , son cœur était auprès de Carlina. Sa pensée la suivait partout , et cepen-
dant il lui fallait chaque jour rclomlîcr prosaïquement dans les ncccsslte's du service , et quitter pour une ennuyeuse parade ou une rcpe'tition pe'nible les tristes et douces rêveries auxquelles il aimait h s'abandonner. La musique du régiment commençait à se ressentir des distractions de son chef. Peu a peu les anciennes habitudes reprenaient le dessus, Tcxccution devenait molle et indécise , les instruments semblaient se dcsaccordcr comme un vieux piano, et Julien Gérard ne di^^ait rien; autour de lui la mesure manquait, et il restait impassible ; le cuivre sonnait faux , et rien ne trahissait en lui la moindre e'motion ; les clarinettes escamotaient les notes , et Julien Ge'rard laissait faire : il se souciait bien , vraiment , de marches et de pas redoubles ! a peine savait-'il ce qu'on jouait à ses oreilles , a peine daignait -il donner le signal \\ ses subordonnés: la chose musicale allait comme elle pouvait , tant bien que mal , sans que personne s'en inquiétât le moins du monde.
iOC} JACQUES PATRU.
Un changement si notable clans les habiludcs et le caractère de Gérard ne pouvait pas échapper long-temps à la perspicacité de ses camarades. A le voir , toujours triste et morose , rechercher la solitude et le silence , les malins du régiment devinèrent tout de suite qu'ail composait un opéra. Il faut bien vous avouer a la honte ou à la gloire de mon héros que la supposition de ces messieurs était juste. Je laisse à de plus habiles le soin d'expliquer comment, chez un grand nombre d''individus , la passion comprimée tend à s''échapper sous une forme artistique ou littéraire ; comment Famour a inspiré quelques chcfs-d''œuvre et une innombrable quantité de niaiseries ; comment les vers , la prose , la statuaire , la peinture , la musique, sont autant d''éruptions de rintelligence humaine causées par une passion comprimée. Toujours est-il vrai que Gérard avait subi , comme tant d'^autres , cette fatale influence ; comme tant d''autrcs , il faisait son chcf-croeuvre faute de pouvoir mieux
employer son temps. Je m''en rapporte à rimafjination de tous les amoureux pour le soin de fixer la dose de mélancolie, de grâce , d'e'nergie , de passion , qui dut entrer dans la composition de cet opéra. Je ne Tai jamais entendu : mais vous verrez plus lard ce que pouvait être la musique de Gérard , en la jugeant d\après le seul morceau qui nous en reste , et en procédant , suivant un usage fort respectable , par induction du connu à Tinconnu.
Chargé du double fardeau d^m opéra inédit et d'une passion secrète, Gérard pâlissait et maigrissait a vue d''œil ; et déjà ceux de ses camarades qui lui portaient intérêt s''inquiélaient de sa santé, lorsque tout a coup les couleurs reparurent sur ses joues et la gaîté dans ses yeux. Ce ne fut qu'un éclair ; mais quelle maladie invétérée n'aurait pas cédé un instant au bonheur qui arrivait a notre héros? Il avait osé écrire a Carlina, et elle venait de lui répondre. Il avait réclamé son avis
sur quelques frnjjmcnls de son opéra, et cUo les Irouviîit bien. 11 demandait humblement la permission de lui dédier son œuvre, et nonseulement clic acceptait, mais clic voulait la faire jouer a Dresde et y chanter le principal rôle. Gérard se sentit renaître ; il se mit à travailler avec une ardeur inouïe, et ne négligea pas , comme on le pense bien , de continuer sa correspondance ; Cailina était toujours bonne et aimable, Gérard plus épris que jamais, et ce bonheur epislolaire dura deux mois.
Mais, au bout de ce temps, les choses changèrent de face. La guerre continentale, un moment interrompue, venait d''cclater avec plus de fureur que jamais, et le ministre, peu soucieux de déranger rexislencc artistique du pauvre Ge'rard, envoyait en campagne le régiment dont il faisait partie. Un beau malin, tout le monde se mit en route, avec armes, bagage et musique, aux cris de : Vive Tempercur! et au bruit du canon des forts. Le 8"
I('î>cr e'iait embrigadé dans Tavant-oardc de <j «j «j
celle p;rande armée qui devait aller jusqu'à Moscou et s''y briser. Mais dans le mornenl du départ, le soldat ne prévoit jamais que dis chances favorables, et croit sentir dans sa giberne le poids du fameux bâton de maréchal. Gérard fut seul peut être a regretter la vie paisible de garnison, le seul qui ne fit pas, en quittant Béfort, quelque rcve ambitieux de gloire et d'^épaulcltcs. Décidément -c'était un mauvais soldat. Il ne prévit qu^mc chose, c''cst que les marches et contre-marches sont très fatigantes, et qu'une fois en campagne il lui serait bien difficile de terminer son opéra, et impossible de continuer sa correspondance avec Carlina. Toutefois, au milieu de ces fâcheuses considérations, une douce pensée soutenait son courage : il espérait que, Tarméc française allant en Allemagne, les hasards de Ja guerre pourraient le pousser jusqu'au Dresde.
Il serait mutile de suivre pas \\ pas la for-
iU) JACQUES PATRC.
tune de notre he'ros pendant le cours de cette campagne. Comme il ne professait aucun enthousiasme pour le métier de soldat, on conçoit que les peines de la guerre n''avaient pour lui aucune compensation. Il n''est pas gai, après tout, de faire quatre ou cinq cenls lieues à travers les balles et les obus, avec une clarinette à la main. Le soldat du centre court les mêmes dangers, il est vrai; souvent même, livré en pâture aux batteries dévorantes, sacrifié, comme un rempart de chair et d'os, pour amortir Peffet d\me charge de cavalerie, placé comme un plastron entre les coups de l'ennemi et le cœur de l'armée, il se dévoue passivement à la mort et l'attend sans espoir de salut ; mais au moins est-il armé d'un fusil , au moins peut-il, en tombant, se venger par un dernier coup de feu ; ou, si la balle du mourant se perd inutile, rien ne lui défend cette pensée, peu chrétienne sans doute, mais assez naturelle, qu'avant d'avoir été descendu lui-même il en a descendu bien d'autres.
LA DÉSERTION. iîl
Quant au musicien , s''il n''est pas considéré absolument comme chair a canon , son rôle n''en est pas moins passif que celui de ces victimes de Part stratégique , et sa seule arme , son seul instrument de vengeance est une mauvaise épe'e sur laquelle on ne peut même pas s\'\ppuycr pour mourir. Le plus brave refusera peut-être d''aUer se faire tuer à la bouche d'un canon s''il n''a pas quelque crosse de fusil, quelque poignée de sabre a serrer dans sa main au moment de son agonie ; mais confiez une arme au premier venu , il y a dix contre un à parier que vous en ferez un héros. On pardonnera donc à Julien Gérard de n''avoir illustré sa carrière par aucun exploit militaire.
Une seule fois, pourtant, il lui arriva de ramasser le fusil d^m soldat blessé et de casser la tête àun pauvre diable de lancier prussien ; mais, bien qu''il se soit reproché depuis cet acte belliqueux, je vous dirai, pour Pen justifier , qvCïl faut écarter de lui tout soupçon de prémédi-
talion et adincltrc en sa faveur un grand nombre de circonstances altcnuanlcs. Cetait vers la fin d\uic marche longue et pénible ; le régiment étant un peu en désordre , les voitures et les bagages, faiblement escortés, gravissaient lentement un chemin défoncé par Fartillerie. Gérard était reslécn arrière avec quelques traînards, et fumait tranquillement sa pipe en songeant a Carlina. Tout à coup, un cliquetis d\armes et un grand bruit de chevaux se font entendre : deux ou trois fonlassins roulent sur le pavé , le reste se jette dans une sorte de ravin qui Ijordalt Tun des cotés de la route, et Jidien Gérard se range a Tabri d^une charrette pour laisser passer Torage de coups de lances qui tourbillonnait autour de lui. Bien lui prit dYlrc prudent : il y avait la sur la roule une trentaine de fourrageurs, courant d\me voilure aPautrc, galopant à fond de train sur les fantassins isolés et surpris , coupant il coups de sabre les traits des chevaux et pillant tout ce qu''ils croyaient pouvoir cmpor-
Ici'. Pendant que les vivandières criaient , que les charretiers demandaient grâce en csfjulvant de leur mieux les coups de liampe ; pendant que deux ou trois grognards faisaient le coup de fusil en a( tendant du renfort, Gérard restait impassible près de sa ciiarretle. Tant qu'on voulut bien S'occuper des autres voilures, il n''eut pas une pensée hostile , pas une iilc'e de meurtre. Mais bientôt, après avoir ravagé toute la ligne du convoi , la troupe des rourrageurs se rapprocha de (iliTard, et, nialjjiv' le danger qu''il pouvait y avoir h conserver son poste , celui-ci ne voulut pas FabaïKionncr. N\avez-vous pas déjà devine que parmi ks bagages entasses dans cette charrette se trouvait la malle de Fartiste avec la partition de son opéra et les lettres de sa bien -aimée ? En défendant un pareil trésor , Gérard défendait plus que sa vie ; je n''hésite donc point h regarder comme légitime le meurtre qu'il commit en cette occasion ; d\ùlleurs , la fatalité le poussait ; un fusil tout chargé gisait à ses pieds ; il
Id^l JACQUES PATRU.
n'eut que la peine de le prendre et de Tarmer. Les cavaliers prussiens avaient mis pied à terre pour fouiller a leur aise dans les malles ; Pun d'eux , pour son malheur , s'approcha de Julien Gérard ; celui-ci abaissa d'une certaine façon le canon de son fusil, posa le doigt sur la jjachette, cl le coup partit.
Au même instant, une grêle de balles siffla aux oreilles de notre héros, et une épaisse fumée l'environna. Ouand il put distinguer fjuelc|ue chose, les lanciers étaient bien loin dans la plaine, un peloton de voltigeurs du régiment se reformait sur la route, et quatre ou cinq chevaux prussiens mangeaient tranquillement la paille qui s'échappait des voitures, en attendant qu'on les fit prisonniers de guerre.
Ce bel exploit ne mit pas Gérard en goût d'aventures militaires, mais ne laissa pas que de lui faire honneur auprès de ses chefs. D'ailleurs le sang-froid avec lequel il remplissait ses fonctions de musicien dans les circonstances es plus périlleuses, le mépris de la vie, l'ab-
négation qu*"!! montrait en toute occasion, lui avaient donné une haute réputation de courag^e passif, et lui avaient gagné Testime de son colonel. Llieure approchait où cette estime allait s''évanouir, oii Julien Gérard, jusque-la vainqueur de sa mauvaise fortune , allait enfin lui céder. En effet, au grand scandale du régiment, au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient Julien Gérard, ou répandit un beau malin les bruits les plus injurieux sur le compte de notre héros. Ce ne fut d\ibord qu''un murmure de médisance , un doute calomnieux, un soupçon plus ou moins malveillant ; mais peu a peu ce murmure devint une clameur, ce doute une certitude, ce soupçon une accusation en forme. Julien Gérard, dit-on, venait de passer a Pennemi avec armes et bagages.
Que répondre a une telle imputation ? Pour moi, historien fidèle , ce n''estpas une douleur médiocre que d''ètre réduit à Taveu du crime de Gérard. J'aimerais bien mieux, sans doute,
4 If) JACOIFS PATRC.
chercher un (Icnoùmriil glorieux îi S(\=5 avcnhires dans une ëchauffourco cnmmr ccilr dont je viens de parler; mais c''esl désormais l'iiistoire d\in déserteur cjnc je dois vous achever.
Oui, Gérard avait d('scrte :sos cinîts, ses papiers, sa musicjue ne Se rdrouvaienl phis; il fallait bien se rendre a Pevidence et convenir que la disparilionde ces objetscondamnait leur propriétaire absent. On fit bien cjuelques recherches, pour la forme , mais au bout de qutdfjues jours le chef de musique elait remplace. Or, au régiment, et en campaoue , on vit trop vile, et 1rs émotions se succèdent trop rapidement pour c{uc le souvenir cFun épisode entre tant crautres pui.-sc durer long temps. Julien Gérard fut donc bien vile oublié , excepte par la justice militaire, qui ue perd jamais de vue ses vengeances légales , et qui , pour être patiente cjuand elle ne peut pas faire mieux , ne sVn montre pas moins expéditive dans Toccasion.
(^)u(.l motifsi impérieux avait pu jeter Julien