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a n'sumer sa silualion : elle tenait en ses mains la \ic crun homme, et il dépendait d''elle .d''empècher ou de permcltie un erime. Nous devons dire a sa louange que son premier mouvement fut un mouvement complètement honnête, comme presque tous les premiers mouvemenls ; elle voulait braver les menaces de la Voisin, révéler tout à son mari à ses propres risques; mais la peur, et surtout la honte, la retint; elle mit alors au service de ces deux senliments les raisons que voici : D*" abord, elle ne savait pas le nom de la Femme (pTclle avait rencontrée chez Fempoisonneuse, el 11 oraiurpeine même pourrait-elle la reconn lilie. Sa déclaration courait donc le risque d'èlre inutile pour autrui, et pour certain lui devait être funeste à elle-même. En admettant (libelle se piit préserver de la terrible venj;rance que Fempoisonneuse lui avait fait craindre, le moyen dWouer a son mari qu''elle s''ctait trouvée dans un atelier de crimes, elle, la femme d''un magistrat! et qu''elle y était
venue clans un intérêt personnel ; el cet intérêt, il faudrait Texpliquer i Cette dernière pensée détermina madame Talon; son secret était inévitablement attaché au secret d\ni autre; en trahissant Fun, elle était forcée de trahir Tautre. Elle résolut de se taire. 11 y a des mystères qui, pour n''étre pas criminels, n''en tiennent j>as moins au coeur par des liens presque insolubles, et qu''on n'arrache aux femmes qu''avec leur vie.
Mais madame Talon ne s'arrêta pas sans peine a cette résolution; avant de se rendre, elle soutint de violents combats, et chercha vainement a apaiser les tiraillements de sa conscience, qui lui reprochait de se faire complice d'un meurtre en ne le révélant pas. Les traces de ce trouble paraissaient encore sur son visag^e lorsqu'elle arriva à la demeure de la fripière où elle avait laissé ses habits; ce n'était plus la grisette du matin, alerte et légère, rasant les maisons comme une alouette : sa démarche était gênée et lourde^ elle avajt sur
Ifi cœur le poicis d\\n assassinat. Une aiilre crainte la bouleversait en( ore ; sa visite avait duré lono-temps, et son mari devait être rentré. Cette dernière prévi. ion se réalisa : en entrant dans le snlon do son liùtel, clic y trouva le procureur -général assis, pendant qu\m autre personnage , debout à son côté , semblait attendre avec lui ; il avait la figure sévère et soucieuse.
En voyant entrer jnadanie Talon, il ne se leva pas; mais, avec Pair froid qu'il savait prendre dans ses moments les plus j)oignants de jalousie :
— Vous êtes sortie bien matin, dit-il, et d\uie façon singulière , vous avez loué une chaise pendant que vous en avez une ; il me paraît que vos courses vous ont menée loin, puisque vous avez oublié l'heure de votre leçon de clavecin ; voici votre maître qui vous attend. Tout cela est très inexplicable...
Dans tout autre moment, madame Talon aurait soutenu avec plus d''adresse , ou au
moins de sang-tVoid, la brusque allaque qui raccueillait à sa rcnlrëc; mais les événements de la matinée Pavaient trop émue pour qu''elle put conserver sa présence d'esprit ; aussi rougit-elle jusqu'aux yeux sans re'pondre.
Le maître de clavecin s'aperçut de son embarras ; et , se tournant vers le procurcurge'ne'ral :
— Ma foi, monsieur, dit- il, puisque les choses paraissent tourner h Faigreur, je prendrai la liberté de parler. Je sais ce qui a oblige madame de sortir si matin, et, au risque de lui déplaire, je vais trahir son secret.
— Monsieur Phihbert! dit madame Talon avec effroi.
— Si fait, madame, je parlerai , reprit le maître de clavecin ; je sais bien qu'il en coûtera a votre modestie, et que, comme la violette, vous aimez a cacher vos parfums.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le procureur-général, dont cette comparaison élogieuse dépistait singulièrement les soupçons.
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— Il y a, dit le maître de clavecin , que madame va souvent en chaise de louage, incognito, rendre visite à de pauvres femmes malades, a qui elle porte des secours, etqirelle cache ses bienfaits avec autant de soin qu''un autre les publie, voila pourquoi elle rougissait tout à rheure quand vous l'interrogiez : aussi modeste que bonne!...
Le mouvement d''effroi qu''avaient cause a. madame Talon les premières paroles de M. Philibert sV'tait dissipé ; elle jeta a la dérobée à son maître de musique un de ces regards de pupille qui remercie sa camériste de Tavoir aidée a tromper son tuteur, un regard comme la Rosine du comte Almaviva en a adressé depuis a Figaro, chaque fois que Pofficieux valet contrecarre Bartholo par un mensonge bien inventé.
Celui-ci s''inclina respectueusement. Il était trop tard pour donner sa leçon ; il sortit, non sans avoir répliqué au regard de madame Talon par un autre regard qui signifiait :
— Vous voyez à quoi sert un maître de clavecin.
Pour le procureur-général, il fut bien obligé de croire ce qu''il ne pouvait pas nier ; mais le soir il fit à sa femme un sermon sur la charité bien entendue. La charité , sans doute, clait une ver.tu très angélique, mais on ne devait pas Pexercer aux dépens de la considération personnelle. Sans doute il était très louable d''aller rendre visite aux pauvres gens malades, mais il fallait prendre garde aux interprétations du monde, et se garer des bonnes actions qui pouvaient ressembler a. des mauvaises. Madame Talon n''avait pas besoin de ces remontrances conjugales pour que son sommeil fût troublé : l'idée du meurtre dont elle avait décrété la perpétration la bouleversait bien plus que les semonces de son mari, et pendant le peu de sommeil qu''elle prit, elle vit un spectre dliomme pâle et décharné qui lui dit d''une voix terrible :
— Pourquoi m''as tu laissé tueri*
Nous allons vous apprendre coninicnl se dénoua ce drame siiirjulier, qui, de no.s jours, a eu presqu\ui pendant, sauf les circonstances et rinlriguc originelle, dans rinexjdÎLablc assassinat de Fualdcs, et rincroyable position de la femme Manson.
Le combat qui s''ëtait engage dans Tesprit de madame Talon , entre ses principes et ses craintes , entre le sentiment du devoir et le sentiment de la honte , devait se continuer long-temps encore. Le terme fatal avait elc assigne a trois mois par Tempoisonneuse; dans
298 niADAME TALON.
trois mois, avait-elle dit a sa cllciUc, lu seras veuve! à peu près comme aulrefois les trois sorcières avaient dit à Macbeth : Tu seras roi! Chaque jour qui s''ecoulait aj)porlait à madame Talon un remords ; chaque jour signalait un progrès dans Texe'cution de ce crime, dont elle était quasi-complice ; ses habitudes se rcss( nlirent de cette préoccupation continuelle; elle vivait avec un crime, et toutes ses pensées, tous ses rêves s''y reportaient malgré elle. Elle n''allait plus dans le monde , ni a TOpéra ; son mari ne Favait jamais trouvée si docile a ses avis, si détachée des plaisirs mondains, si résignée à écouler ses déclamations; elle redevint ce qu''elle avait été avant son mariage , dévote et presque superstitieuse ; elle fut assidue a la messe , au prêche, au salut. Il lui arriva une fois de rencontrer , a Téglise St. -Germain- FAuxerrois , le comte de 31illy au moment oil elle sortait ; il était près du bénitier , et lui lendit la main pour lui offrir de Peau bénite ; mais elle passa sans le regarder. Celte conver-
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sion , ou plutôt cette révolution subite e'tonna Ictus ceux qui la connaissaient , et qui avaient été témoins , quelque temps auparavant , de ses extravagances et de ses prodigieuses envies de s''éIeYer au rang des femmes de son temps et de son cercle. On se demandait ce qu'acné avait , et si elle n'allait pas bientôt se faire carmélite, comme mademoiselle de Lavallière. Tous les matins elle avait les yeux battus et rouges , le teint pâle et comme sillonné , la peau tirée , la contenance abattue comme si elle eût passé la nuit dans les larmes. Quand son mari la questionnait sur cet état de prostration où il la voyait , elle se plaignait d'éblouissements , de vertiges , de maux de tète ; sa démarche était languissante , elle se laissait aller , elle s''affaissait , son cou tombait sur ses épaules ; elle avait tous les symptômes d^me femme que la vie fatigue ou abandonne.
Il existait dans la maison un domestique normand , grand , maigre , les yeux tors , Pair en dessous. Madame Talon le chargea de lui
dire, chTicjuc niuliii, le nom de tous les gens morls dans le quartier , cL dans les autres s'il se pouvait. [ ne inquiète curiosité la poussait à recueillir les bruits qui pourraient rdclairer; elle s'^informait des détails qui sijrnalaient chaque mort un peu mar(juanle; elle demandait s'il y avait ])eaucoup de malades, si les atlaqucs d''apoplexie n''elaicnt pas fréquentes. Une fois que son mari , inquiet de ces symptômes nialatlifs, lui avait amené son médecin, elle inlerrojjca celui-ci sur la nature des dilTcrents poisons , sur leurs diverses propriétés , sur les sinrnes avanl-courcnrs qui précédaient la mort par suite dVmpoisonnement , et lui demanda positivement srW n''exi:«)l ait aucun moyen pour la science de reconnaître les traces d''un poison administrée petites doses, mais régulièrement et a heure fixe. Le procureur-général ^ f[ui était présent a cet entretien , sVlonna de foules ces questions poussées ju'^que dansleijdus petits détails ; jamais il n^ivait vu sa femme aussi occupée de choses sérieuses , et sérieuses
MADAME TALO>î. .TOI
lîo cette façon. Le médecin repondit par des liypotlièscs, par des exceptions, plutôt que par des aphorismes : il n^iffirmait rien , il pensait, on pouvait croire , on avait observe. Ces réponses équivoques ne suffirent pas à madame Talon , qui depuis ce moment parut encore plus Irisle qu''auparavant.
A.U milieu de ces sombres pensées , un seul honiine parvenait à la détourner quekpie peu de sa tristesse , sinon à Pen distraire complètement ; elle le recevait sans peine encore, après Tavoir reçu long-temps avec plaisir ; c'était le maître de clavecin, dont nous avons parlé, M. Philibert , comme disait madame Talon , ou Philibert , comme on disait plus ordinairement , passait pour le premier joueur de flûte de son temps; on le faisait souvent venir a la cour, et il était en possession d'amuser les oreilles assez peu sensibles de Finamusable Louis XIV. La faveur du roi lui avait nécessairement gagné la faveur de toute la cour; on voulait Pavoirdans tous les ctrcles;
on le payait généreusement et on le traitait à merveille, parce qu'^outre qii''il ne manquait vraiment pas de talent, il étail bon compagnon, toujours prêt a rire , à débiter mille folies et à en faire ; au demeurant, et sans restriction, le meilleur fils du monde. Pour mieux exploiter la faveur générale et subvenir a ses goùls , qui avaient toute Tampleur des goûts d"*un grand seigneur, il s''était fait maître de clavecin dont il jouait assez passablement , et toutes les dames, un tant soit peu bien placées , tenaient à Pavoir , même celles qui ne savaient pas décIiifiFrer une gamme , ni exécuter une arpège. Philibert était ce que nous appellerions aujourd''hui un musicien a la mode ; il amusait ses élèves, ce qui vautmieuxquedeles instruire; au besoin , il leur rendait service , et s'hélait peint admirablement lui-même dans ce regard qu''il avait jeté a madame Talon après Pavoir tirée d^m mauvais pas par un hardi mensonge, et que nous avons traduit littéralement ainsi ;
— Yolis voyez a quoi sert un maître de clavecin.
Et en effet , le maître de clavecin formait type , comme le perruquier a une époque , comme le confesseur à une autre ; comme le cousin de nos jours , il représentait certaines idées , certains besoins , certaines cachoteries résultant nécessairement de Fexistencc des femmes d''alors. Il excellait à déjouer les embûches dVn mari , a flairer une embuscade , à dépister un espion ; cY'tait un prétexte eu tout lieu et en tout temps , un honmie de paille qui endossait les peccadilles, et quelquefois les gros péchés de ses élèves ; on tirait a vue sur lui comme sur une lettre de change permanente qu''on datait de Pépoque et du lieu qu''on voulait; c''était un manteau officieux qui couvrait toutes ces intrigues, tous ces secrets, que même les plus innocentes ont toujours pour leurs maris. Si , par exemple , madame avait envie d^me parure nouvelle que spn époux lui refusait, le maître de clavecin
Faisill venir au bijoulicr honnclc homme, qui vendiiit la [)aiuic li madame et consentait à attendre son paiement , moyennant un léjjer bénéfice de cinquante pour cent d'intérêt. Si madame avait besoin de sortir le matin pour une de ces petites vislu s qu'ion n''avoue pas , elle allait acheter de la musique nouvelle que son maîlre de clavecin lui avait indiquée. Etait-elle enfermée dans sa chambre à coucher, et le mari vcnail-il à frapper indiscrètement, clic était avec le maître de clavecin, et vite on jouait a contre-mesure une charmante petite ritournelle. Bref , quand il y avait embarras ou péril à éviter , picjre à tendre , intrigue à nouer, mensonge à faire, vile le maître de cluveciu en avant!... Pour porter une lettre et attendre la réponse , le maître de clavecin ! pour colorer d^m vernis innocent une démarche aventureuse , le maître de clavecin ! pour perde et déchirer a belles dents une rivale sans avoir Pair d'y toucher, le maître de clavecin î pour tromper un mari, jouer
Madame talon, oOij
un tuteur, couvrir un amant, savoir tous les propos , pcne'lrer tous les mystères , masquer un rendez-vous , et faire donner les duègnes a tous les diables , toujours le maître de clavecin! type charmant que Beaumarchais , mieux que personne , aurait dii comprendre , et (ju''il a pourtant horriblement diffamé dans son personnage de don Basile. Le maître de clavecin, affublé d''une robe de jésuite, c'est plus qu\ine calomnie ! c''est presque un sacrilège.
Le maître de clavecin tenait donc essentiellement a Porganisation morale ou immorale, si vous voulez, de la société' ; il servait d''agent, d*'intermédiaire obligé , de tuyau conducteur à toutes ces petites passions qui se croisent et se heurtent au milieu d^in monde de paillettes et de soie ; c''était la chaîne de cuivre qui transmet d^m pôle à Fautre Félcctricité. Voilà pourquoi toutes les dames raffolaient de Philibcrt et le caressaient, lui qui pouvait passer
pour le plus admirable des maîtres de clavecin; II 20
et tel était Thomme qui se chargeait de distraire les melancoHes inconcevables de la petite madame Talon. Il vint pourtant un moment cil tous ses efforts se brisèrent contre la tristesse de plus en plus opiniâtre de son e'iève ; il avait beau lancer en Pair ses propos appétissants, ses drôleries les plus récréatives, comme des bulles de savon joyeusement nuancées , ses commérages , ses plaisanteries, ses médisances même, la dernière ressource d'un homme qui veut amuser une jeune femme, retombaient à terre et s'y brisaient ; madame Talon Técouiait sans sourire , Tarmure noire qui Fenveloppait était impénétrable aux traits de sa gaîté. En vain lui chantait-il au clavecin ses plus folles ariettes, en vain travestissait-il en airs bouffes les airs les plus tragiques deFOpéra , le pauvre Philibert ressemblait à ces grotesques qui se battent les flancs pour désopiler un public résolu a bâiller, madame Talon demeurait morne et pensive.
Les trois mois allaient expirer , le terrible
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billet dont elle était Fcndosscuse approchait de rechëancc.
Le jour fatal tombait un dimanclie ; ce jourlà, contre son usage, elle n''alla pas à la messe, et resta dans sa chambre a coucher, assise, la télé pendante, les yeux fixes, en présence même de son mari qui la regardait avec inquiétude. Quand il fut sorti, elle sonna le grand domestique normand dont nous avons parlé , et lui adressa, d\me voix inintelligible, la cjueslion que, depuis li'ois mois, elle lui adressait tous les matins : Ouoi de nouveau ? Son cœur bal tait à peine, toute la nuit elle avait eu d'horribles visions, des étourdissemenis sanguins et des tintements dans les oreilles; la même voix qu*'elle avait entendue pendant son sommeil , lui avait répété d\m ton plus lugulire encore que la première fois ces horribles mots :
— Pourquoi m''as-tu laissé tuer ?
Le domestique lui répondit qu''il n''avait rien appris,
— Il n*'est pas mort! dcmanda-l-elle dans
aOH M\h\MF. TAIOV.
son troublo, c[ rommo si io domeslique fût pu comprendre le sens de celte incroyable préterition dont sa conscience seule avait le secret.
— Qui ? dit le Normand.
— Personne ! va-t en , dit madame Talon brusquement , et brisant maladroitement le sicVe où elle s''c'tait jetée d''clle-mème, au lieu de s''en dégager doucement.
Le reste de la journée se passa dans des alternatives de crainte et dVspoir ; tantôt elle se persuadait que le meurtre avait manqué, que réponse coupable avait renoncé à ses projets ; lantyt elle se sentait le sang au cerveau, et au cœur un pressentiment' lucide qui la faisait trembler. A Flieure du diner, son mari rentra, on se mit à table ; madame Talon ne goùlaît a rien ; le procureur-général mangeait de fort bon appétit ; en découpant avec tout le soin d\m gastronome une poularde du Mans, il se mit a dire du ton indifférent d\m homme qui raconte une anecdote médiocrement intéressante-.
MAUA.>lii TALUN, 30'.)
— Je sors d''une maison où on m\'i dit qu\m de nos voisins, un riche quincaillier, nomme Brunct , clait mort ce malin d^uie apoplexie foudroyante: le connais-tu?
Le magistrat s''occupait toujours paisiblement à de'couper sa poularde , lorsqu''en détournant les yeux vers sa femme pour lui réite'rer sa question, il s''aperçut qu'acné avait la tête renversée sur le dossier de son fauteuil , les yeux fermés, la bouche ouverte, et qu''cl!e respirait a peine ; il la fit transporter dans son lit, et elle fut long-temps avant de reprendre connaissance. Le médecin qu''on envoya cher- v^ cher trouva Pélat de la malade inquiétant : les battements du coeur étaient irréguliers, le pouls faible et ambulatoire, la respiration pénible; on pouvait craindre une fièvre cérébrale; au surplus, il verrait le lendemain. Le lendemain la malade allait un peu mieux, mais elle ne parlait pas et ne pouvait se soutenir. Au bout de quinze jours elle commença a se lever cl à se mettre dans un fauteuil ; mais elle
310 xMADAME TALON.
conservait encore des symptômes inquiétants, tels que le pouls irrc'gulier et la respiration haletante. Au bout cFun mois, il ne lui resta plus qu''une très grande tristesse, pareille à celle qu'elle ressentait quelques jours avant Fcxpiralion des trois mois ; elle ne doutait pas que ce quincaillier , dont son mari lui avait annoncé la mort subite, ne fût véritablement la victime de la Voisin ; elle n'imagina pas qu'il en put être autrement. Le coup terrible qu'elle avait reçu en apprenant la nouvelle , lui paraissait un élément dé conviction équivalant à toutes les preuves matérielles ; la meurtrière s'appelait maintenant veuve Brunet, et sa complice madame Talon. Quoique son mari lui eût dit que le défunt était leur voisin, elle ne lui adressa jamais aucune question a ce sujet, ni a lui, ni a. personne ; elle ne demanda même plus au domestique normand : Quoi de nouveau? Elle eût voulu ensevelir son idée dans son cœur, comme le mort était enseveli dansla terre. Interroger quelqu'un sur la veuve
MADAME TAION. 311
Brunct, sur sa famille, sur son entourage, sur les e've'nements qui avaient précède Taltaque cPapoplexie et sur ceux qui Favaient suivie , lui eût semblé une imprudence pareille à celle de desceller un tombeau.
Cette époque fatale eut un long retentissement dans Fexistence de madame Talon , et laissa des traces jusque dans son organisation. Sa santé était véritablement afifaiblie. En la voyant triste , le procureur-général oublia ses anciens principes , il Texliortait lui-même à sortir, h prendre du plaisir; il lui proposait de la conduire à la comédie et dans les cercles; au bout de six mois elle résolut de suivre les conseils de son mari pour essayer si le bruit du monde étoufferait ses souvenirs. La solitude la dévorait , elle voulut éprouver la puissance de Fétourdiàsemcnt. l'allé reprit donc son premier train de vie , elle reparut dans le monde : mais elle y porta toujours un visage pâle et pensif; le plaisir n'était plus pour elle un besoin , un centre d^ittraction , un instinct
crëpancheincnt naturel , elle s'y livrait par raison, ou plutôt par désespoir; elle le considérait comme un traitement pour sa conscience malade, comme une espèce de régime Ingie'nifjue. Philibert Ycnail toujours, mais elle Tccoulait iipeine;etle pauvre maître de clavecin, tout chagrin de voir ses plus agréables poinlcs s'c'mousser , abro'geait ses leçons et s'en allait porter ailleurs les trésors de son esprit et les grâces de son inalierable gaîle.
Un an s'c'tait passe depuis la mort du quincaillier , dont la nouvelle avait porte un si rude conlrc-coup à la pauvre petite madame Talon, lorsf]u''un malin le nuiître de clavecin ouvrit la porte de sa chambre à coucher , et s'annonça avec cette sorte dVntrain grotesque qu'il avait tant de fois montré dans le temps heureux oii la maîtresse du comte de 3Iiily tenait toujours deux oreilles à son service. Il avait contre son habitude, une toilette soigne'e: un habit de velours, un fin jabot de dentelle, des souliers U boucles d''or; ainsi vêtu, avec sa
bonne figure réjouie , ses dents blanches , ses yeux grands et ouverls , qui servaient si bien de miroir à Philarité perpétuelle de son âme, il ressemblait assez a un de ces înaestii italiens de nos ope'ras-comiques , gesticulant , parlant, dansant presque , et traitant toutes les choses de la vie comme des sonates, cVst-a-dire avec le plus de fracas possible. En abordant madame 1 alon , il fit deux, ou trois salutations très respectueusement bouffonnes , et étendant le bras comme le chef d^'orchestrc qui donne le signal d''une ouverture :
— Je viens \ous annoncer la nouvelle la plus surprenante , la plus étourdissante , la plus étrange, la plus singulière, la plus bouffonne , la plus grande , la plus petite , la plus bizarre....
Il avait probablement entendu dans quelques-uns des salons qu'il fréquentait tous les soirs la lettre de madame de Sévigné îi propos du mariage de M. de Lauzun, qui commence par ce déluge d^pithètcsque la posté-
rite a recueilli avec admiration, et il arrangeait Texorde de la très spirituelle bavarde à sa guise , en y mêlant des épithètes de son cru.
— Et quelle nouvelle ? demanda madame Talon , que la singularité de ce début oratoire, maljjré son état d''alonie habituelle , avait au moins surprise , sinon égayée.
— La nouvelle la plus simple , reprit Philibert , la plus surprenante, la plus drôle , la plus triste, la plus éblouissante, la plus incroyable.
— Après? dit madame Talon que l'impatience gagnait.
Philibert recula d''un pas, et pasjia, comme un marquis, Findex et le pouce sur les plis de son jaliot , et en faisant une grimace grotesquement piteuse , une de ces grimaces triomphantes et sublimes qui ressemblent au rire mclc de larmes, a la pluie saupoudrée de sole il , au poignard de Mclpomène dans une gaine de bois, il accoucha de ces mots :
— Je me marie.
MADAME TALON. olS
Maliieureiisemenl , cet effet ménagé avec tnnt cFcmpliase, préparé avec tant de soin , manqua son but; madame Talon ne laissa apercevoir ni étonnement , ni gaité ; elle demeura impassible , la télé peucbéc sur son épaule , dans une altitude indifférente. Ses yeux, sa bouche, ses pieds, ses mains , toute sa personne semblèrent prendre une voix pour répondre au pauvre Philibert :
— N'est-ce que cela?
Cette indifférence blessa au vif le maître de clavecin.
— Faites donc des folies , reprit-il du ton de Tamour-propre piqué , et de toutes les folies la plus sérieuse , mariez-vous pour dérider un instant une jeune et capricieuse femn.e qui se meurt d''un mal que tout le monde ignore ; mettez -vous la corde au cou pour lui complaire , pour lui arracher un sourire : voila comme on vous remercie. Voulez-vous bien rire un peu, madame, ou sinon je croirai que vous n''avez jamais eu la moindre affec-
316 MADAME TALO.v.,
tion pour votre maître de clavecin , qui vous aime bien, lui, et qui donnerait sa plus belle sonate pour vous guérir de la maladie noire qui vous dévore. Ne voyez-vous donc pasTartislcPJiilibcrt, le joyeux compagnon, Tinsouciant coureur de ruelles , embaslille dans Tinterieur d^ui me'nage , avec une femme qui gronde , des enfants qui crient , un chat qui miaule , un bonnet de coton et des pantoufles : et plus de petits soupers, plus de comme'rages, plus de médisances , plus de parties de campagne , plus de liberté ! une bonne chaîne, bien lourde, un bon contrat par devant notaire, un amour bourgeois toujours flambant comme le feu de Paire, des faveurs légitimes a heure fixe , une femme enfin sure de st;s drpils , qui me dira , quand elle aura sa migraine : Mon ami , joue-moi donc un air de flûte!... Jouer de la flûte pour dissiper les migraines de sa femme , c''est superbe , n''eRt-ce pas? Allons , riez , riez donc!
Le fait est que Philibert avait débité celte
SiADAME TALO>\ 3i7
peinlure anticipoc des plaisirs du mariajje avec tant de verve et d'enlrain , que la statue du commandeur s''en serait émue sous son linceul de marbre.
— Ce pauvre Philibert! ... dit madame Talon ave: un demi-sourire.
— Et savez- vous , continua Farliste, quel est le but de ma visite ? Je viens, et il s''inclina respectueusement , vous prier de vouloir bien Iionorcr mon mariage de voire présence; aujourd'hui je ne suis plus un maître de clavecin, je suis une invitation de mariage a deux pieds, et en chair, un prospectus vivant , je vais chez toutes mes élèves colporter les phrases que je viens de vous dire , le spectacle est assez re'jouissant pour qu''on Tannonce , et j\ii pris le piarti de crier moi-même a la poi*te : Prenez vos billets , suivez le monde.
— El Ton paie en sortant? dcmandamadame Talon, eniraînce parlagaîtc contagieuse de son niaîlre de clavecin.
— Gratis, gratis, madame ; nous ne denian-
dons rion que ri)onncur de votre présence , répliqua Pliilibert en imitant le Ion criard des bateleurs de la .foire Saint-Laurent, et voici le programme du spectacle , écoutez , grands et petits : Jeudi en huit jours, à dix heures du matin ^ réunion chez la mariée ; on y verra le célèbre Philibert et madame sa fiancée, revêtus de leurs plus beaux atours. A onze, départ pour Téglise : génuflexion, sermon, eau bénite, rien n''y manquera, afin d''apprendre aux écoliers et aux clercs comment on s''y prend pour consacrer saintement la plus fantasque de toutes les œuvres du diable. A trois heures, dîner aux Porcherons, gala pentagruélique ; le soir, courantes, menuets, et sarabandes exécutés par une troupe d''amours, natifs de Chambéry. Le sieur Philibert exécutera une chaconne de sa composition, sans balancier et en s''accompagnant sur les castagnettes. On est prié de laisser la mélancolie à la porte, le sieur Philibert voulant très judicieusement que son mariage ne soit pas attristé au moins avant sa
consommation. Hein ! que dites-vous de mou programme ; n''est-ce pas qiC'û est joli !
— Comme votre ide'e, dit madame Talon , vaincue, et en riant tout-à-fait; mais votre programme tiendra t-il tout ce qu''il promet ?
— Plus c|u''il ne promet, puisque vous viendrez à mon mariage. Toutes mes élèves y viennent. Puis-je compter sur vous ?
— Le moyen de vous refuser ?
— Parole d''lionneur ?
— Foi de femme.
— Encore une restriction jésuitique; mais n''importe , c''est une affaire conclue, et vous ne voudriez pas me faire souvenir de deux méchants vers de noire bon roi François P*.
Cet échange de paroles s''élait fait avec la rapidité d\me de ces scènes de la comédie italienne, oii chaque lazzi heurte un lazzi, où la réplique emboîte le pas sur la réplique qui la précède ; c''était, pour parler la langue de nos jours, un dénouement enlevé. D''ailleurs , madame Talon n'avait pas d''objection sérieuse
3*10 MADAMr TAI.(»V.
a opposer au désir de son maître de clavecin ; elle avait , pour s'étourdir, repris sa vie de plaisir. Un mariage, une noce aux Porcherons, le sieur Philibert exécutant une chaconne avec accompagnement de castagnettes, il y avait de quoi afFr iander Pliypocondrie la plus intense ; peut-être elle avait trouvé un remède à son mal, comme cet Anglais attaqué du spleen et abandonné des médecins , qui prit le parti d''aller voir tous les soirs le Carlin du théâtre Italien, et fut guéri.
Après le moment de repos qui suit ordinairement ces sortes de scènes vivement roulées, madame Talon ne put s''empcclier de demander au maître de clavecin quelle femme il épousait :
— Une veuve, dit Philibert.
Les maladies de Pâme, engendrées par une affection profonde, par un chagrin fixe et intérieur, offrent des symptômes cent fois plus compliqués que les plus violentes maladies physiques; ceux qui en sont atteints sont or-
dinairement d'une excessive susceptiljililo de ^ nerfs qu^in rien blesse ; il suffit d\ui mot , d\nie consonnance, d\in parFum qui les rappelle au sentiment de leur malaise, pour rouvrir leur plaie un instant fermée. Chez eux, et par suite du frottement continuel d^me pensée rongeuse , le tissu médullaire est devenu si transparent et si fin, qu^uie pointe dVpinglc le perce de part en part. Il y a dans Palphabet des lettres maudites, dans la Flore de nos jardins des odeurs fatales, qui les font subitement tomber en faiblesse; il semble qu'ails aient un sixième sens pour trouver entre les objets des pbints de contact imperceptibles aux me'decins même, et que la physiologie la plus subtile ne saurait constater. Madame Talon e'tait de ces malades la, et les remarques que nous venons de faire peuvent seules expliquer Teffroi qui glaça tout a coup sa velléité de bonne humeur, lorsqu''elle entendit ce mot si simple du maître de clavecin : Une veuve ! Ces cinq lettres assemblées avaient éveillé en elle un écho toulï 2i
322 MADAMF, TAI.OV.
jours vivaat dans son souvenir , malgré tous ses efforts pour Fétouffer : il y avait juste un an à pareil jour que son mari lui avait appris la mort subite du quincaillier nommé Brunet , et depuis un an tous ses commentaires, toutes ses appréhensions, tous ses remords, avaient tourné autour de ce pivot, comme les chassemarrées autour de ces pouttiers qui signalent les bancs de sable si fréquents dans la Manche. Mais Philibert était trop glorieux de sa victoire, remportée sur ce qu^il appelait les idées noires de madame Talon , pour «""apercevoir de cette impression a fleur de cœur qui n''avait pas dépassé répiderme. 11 prit donc une chaise, s''assit auprès de madame Talon , pétrit dans ses doiplsune prise de tabac, qu^il aspira lentement avec Pair voluptueusement appréciateur d''un gourmet qui caresse des lèvres une gorgée de vin vieux, et commença ainsi :
Histoire des amours du sieur Philibert,
joueur de flûte du roi et professeur de clavecin. Ecoutez ceci, c'est un morceau de littérature
MADAME TAI.ON. o2:>
fortajrëaljlect fortcourl, ce qui est un mérite. Il y a dix-huit mois , un riche bour{jeois, qui veut trancher du grand seigneur , me fit mander pour faire de la musique a une soirée ; comme les ëcus roturiers valent les e'cus nobles, et que le bourgeois me payait bien, j'allai a sa soirée; je lis de la musique , et je me retirais, lorsque le maître de la maison vint à moi , et m'attiiant dans Pembrasure d\me croise'e, commença par me faire force compliments sur mon talent et même sur ma bonne mine. Après quoi, il continua sans transition , et a brûle-pourpoint par cette question renversante : Pourquoi ne vous mariez-vous pas , monsieur Philibert? Je le regardai sans répondre, et alors en hochant la lête, il me montra une petite fille de quinze à seize ans, qui se tenait dans un coin auprès de su mère, et semblait tout effarouchée de se trouver en si brillante Fociété. Voyez-vous cette petite folle ? me dit-il; elle aura vingt mille e'cus de dot; voulez-vous Pépouser? — Pourquoi pas? re'-
.')^.l MADAME TAl.ON.
pondis-jc, — C'est bien ; je me charge de votre affaire. En effet, le soir même il me présenta a la mère et à la fille ; sans plus de préliminaires, je fus admis a faire ma cour. La petite fille était littéralement une Agnès; mes galanlerics les plus fines, mes propos les plus doucereux lui tombaient dansForeille comme une perle fiae dans les pattes d''un chat; mais le père et la mère me recevaient bien ; puis les vingt mille écus me démangeaient fort. Je fis la demande après deux mois de visites, et elle fut accueillie; mais comme la petite Agnès était encore un peu trop jrunc,»le terme du mariage fut assigné a quatre mois de la. Les quatre mois se passèrent, et le mariage allait se faire , lorsqu'il y a un an , à pareil jom\..
Madame Talon s''était rappelé cette date si précise et par une phrase pareille , lorsqu'cn entendant prononcer par Philibert le mot de veuve , elle s''était retracé la mort subite du (juincailler Brunet ; en Fenlendant répéter sous la inciTie forme, il lui sembla que ses
.>IAI>A>li: TAI.oN 3'2.)
pressenliinenLs nerveux allaionl recevoir nécessairement leur confirmation, cl elle ("erma les yeux toute tremblante.
— II y a un an à pareil jour, reprit Philibert en savourant une seconde prise de tabac, le père de la petite mourut d^me attaque d''apoplexie foudroyante ( madame Talon fre'mit convulsivement ). La partie fut remise. Mais lorsfju''après avoir laissé passer le temps convenable, je voulus reprendre mes projets do mariage, un ami de la veuve me fit remarquer qu''il était fort incivil de rechercher la fille pendant que la mère était libre. Tous ceux a qui je parlais de mes affaires me faisaient la même observation. Vous êtes bien Ijoîi, me disait-on, de vouloir épouser une petite niaise de fille , quand vous avez à votre disposition une femme de belle humeur et façonnée aux bonnes manières. Comme la petite fille ne me plaisait pas fort, je finis par me rendre à ces observations ; et voilà comment, après avoir dû épouser une Agnès de seize ans, jVpousc
dans iiuit jours une Femme de f|uaraiUe ans, réjouie , avenante , parfaite niénan^èrc , et qui cxeelle, qualité que je prise fort, dans la con, feclion de toutes sortes de pâles et de confitures. ' '
Toule la fin de ce récit fut faite do ce ton dëyage et bouffon dont Philibert avait pris rliabitiide pour complaire a ses e'ièves; madame Talon Técouta les yeux fermes, soubre saulant par intervalles sur son siège.
L''liistoire de ce mariage ressemblait trop a cette autre histoire quVlle avait entendu raconter chez la Voisin, pour qu''elle ne fut pas frappée de la ressemblance. L''espèce d''instruclion criminelle qu''elle avait établie dans son esprit, amenait une conviction profonde, a laquelle se mêlait celle conviction nerveuse que nous avons signalée. Ces deux impressions , qui résultaient pour elle de la narration de Philibert et de la mort du cjuincaillier Brunet, se mêlaient et se corroboraient Pune par Pau- Ire; elle mettait un nom au bas du récit; tout
elait prouve, clair, consomme pour elle, au point que lorsque Pliilibcrl se leva pour prendre congé, elle oublia de lui demander le nom de la veuve. Elle n'en avait pas besoin, ou elle ne Fosa pas ! Le nom de madame Brunet lui semblait aussi invinciblement inévitable que le coup de hache de rexéculeur, quand le patient attend, la tète posée sur le billot.
Pendant les huit jours qui devaient s''ecou- 1er avant le mariage du maitre de elavecin, madame Talon se promit bien de nV pas paraître , et chercha dans sa tête une excuse à opposer aux sollicitations prévues de Philibert. Le jour venu , clic argua d\ui violent mal
de tête, et malgré les exhortations de son mari lui-même , qui voyait dans cette noce un moyen de la distraire , elle refusa obstinément d''en entendre parler. Mais Philibert vint lui-même , il la sollicita , la pressa , lui fit des reproches ; n''avait-il pas sa parole , pouvaitelle manquer à sa foi de femme ! Bref, il Tenleva , pour ainsi dire , la porta dans lui carrosse cjui l'attendait a la porte , et la conduisit a la maison nuptiale. En entrant dans un salon où plusieurs personnes étaient déjà réunies , et entr''autres quelques dames de son cercle, elle essaya par un dernier effort d''appeler sa raison au secours de sa faiblesse, elle se demanda si le hasard ne pouvait produire des coïncidences pareilles a celles qui la terrifiaient. La mariée n''était pas encore prête , et on Tattendait. La jeune marquise de Ternies s''approcha de madame Talon, et lui dit:
— Savez-vous le nom de la mariée ?
— Non , répondit madame Talon horiiblement pâle.
MADAME TALON. Soi
— Madame veuve Bniiiel', dit une voix d'homme derrière elle.
— Je ne la connais que par le portrait que Philibert m''en a i^ait , reprit la marquise ; une grosse bourgeoise, bien dodue, bien avenante, et excellant h faire les confitures.
Madame Talon entendit au fond de ses entrailles une voix qui lui criait , par opposition h cette description triviale de I ''embonpoint , du calme et du bonheur bourgeois :
— Une empoisonneuse !
En ce moment on entendit parmi les assistants circuler ce mot : Lavoici. Madame Talon tenait les yeux obstinément baissés ,et ne vit pas entrer la mariée éblouissante de dentelles, de pierreries et de soie; mais lorsque Philibert s''approcha d''elle et lui dit ces mois :
— Madame, j''ai l'honneur de vous présenter madame veuve Brunet maintenant ma femme.
Elle fut bien obligée de lever la télé ; elle
la leva , et se laissa tomber dans un fauteuil
oo'2 ^lADAMli i.VLON.
place derrière elle, en poussant un cri dVllioi. Heureusement elle ne perdit pas connaissance, si bien qu''elle put s''cxcuser sur son étal de maladie ordinaire , sur sa i^iihlcsse, sur ses conlinuels (îtourdissemenls ; mais elle n''osa pas demandera se retirer , car elle voyait toujours le regard menaçant que la veuve Krunel lui avait jeté , et elle en avait compris Tepouvantable apostrophe : Souviens-loi des menaces de la Voisin ! L''impression produite parmi les assistants par ces e'vénements fut bienlôl dissipée; les propos etlesprësentations reprirent leur cours; a peine si , parmi les spectateurs , un seul s^avisa de remarquer la pâleur mortelle qui couvrait les Ir.iits de la pauvre petite madame Talon. Philibert était étourdissant de gaîté, écrasant de folie ; après Fintroduclion officielle de la mariée , il avait repris sa fougue de bonne humeur ordinaire , il allait , venait , gesticulait , parlait haut et k tout le monde , semant avec profusion sur son passage les plaisanteries bonnes et mauvaises , ressemblant a un de ces
Soleils (.railifice qui, en tournant sur euxmêmes , sVnveloppent cFun cercle de feux , tFane myriade d^clinccUes oninicolores. En passant près de madame Talon , il lui dit d\ui air d''intërét :
— Comment allez-vous?...
— Je vais bien , répondit celle-ci , en le refjardant les larmes aux yeux.
Pour comprendre le sens de cette phrase trempée de larmes , il aurait fallu y ajouter ces deux monosyllabes :
— Mais vous !...
Ce sentiment de compassion fit bientôt place à un autre sentiment, lorsqu^in valet paré vint annoncer que des soldats cernaient la maison. Il se fit un silence , et Ton entendit alors dislinclement le bruit des pas et des armes. En même temps , un exempt, c[ue madame Talon reconnut, non sans terreur ,pour Pavoir vu plusieurs fois chez son maii , entra dans la , salle suivi de»qualre soldats, et, s'adressant a Mme Brunet et u Philibert , leur dit qu'eau nom
.'i3/i MADAME TALON.
du roi il les arrêtait. Ce fut une stupeur gciK;rale , et une consternation difficile a décrire ; la veuve Brunet devint aussi pâle que Tétait Mme Talon : Philibert seul conserva son inaltérable gaîté.
— Parbleu, dit-il en suivant les soltlats, voiFa qui sera original, de passer la première nuit de ses noces a la Bastille!
Quand les deux époux furent partis, les spectatem's de cette étrange scène cherchèrent a Texpliqucr. Le bruit, probablement venu du dehors, commença a se répandre , qu\me sorcière nommée la Voisin venait d'être c'ffalement arrêtée , et que probablement Paffaire de Philibert et de sa femme se rattachait à la sienne. Ce nouveau bruit doubla la frayeur de la petite Mme Talon , elle s''enfuit chez elle , Pocil hagard, à moilié folle , et déhra touteJa nuit. Le médecin pratiqua une saignée; le lendemain matin la fièvre disparut, mais laissant après elle un état d^accablement et de somnolence telle , qu''après la mort par apo-
MADAME TALON. Ho 5
plexio. tlu cerveau , il y avait lieu de la craindre par atrophie et épuisement.
(^)uoi qu"'il en soit, vers midi, elle se fit lever, et se plaça bien entortillée dans un grand fauteuil près de la croisée ; elle voulut demeurer seule, et ne sonna qu^me fois son domestique pour lui demander s''il était vrai qu'une sorcière appelée la Voisin eût été arrêtée.
— Oui, dit le Normand, il n''est question que de cela, et on dit que son procès sera bien amusant.
Il aurait pu ajouter que le procureur-général Talon avait été mandé dès le matin au parlement pour Tinstruction de ce procès.
Les réflexions que madame Talon fit sur sa position n''étaient pas de nature à la rassurer. La veuve Brunet ne devait- elle pas croire que son arrestation si subite, si imprévue, était la suite des révélations de la seule confidente que le hasard lui avait donnée ? Et si à son tour elle s'^avisait d\me contre-dénonciation î . . . Madame Talon, aux yeux de rempoisonneuse^
n''etait coupahle, à la vérilé, que de sa présence chez la Voisin; mais un pareil prétexte ne suffisait-il pas pour Pimpliquer dans une affaire scandaleuse , et qui devait nécessairement avoir crinnombrables ramifications ? Or, si elle était amenée à comparaître devant le parlement (le parlement dont son mari était membre !), si on lui demandait judiciairement le motiF qui Pavait conduite chez la Voisin ! elle frémit a Fidée de livrer solennellement, en public, un secret dont Paveu, même confidentiel. Pavait fait jusque-là reculer; et si elle refusait de parler, à quelles suppositions s'*arrètcrait-on? c]uel champ ne livrerait-elle pas aux conjectures de la malignité et de la curiosité, toujours avides de scandales? Il y avait la un abîme, et madame Talon se perdait dans cet océan de craintes et de doutes dont il lui était impossible de pouvoir se sauver.
Vers quatre heures, pendant qu''assise auprès de la fenêtre, elle relournail en tous sens les dangers de sa position, cherchant de tous
MADAME TAÎ.ON. •3.'^7
colrs un iiiovcn odiappatoirp, rommo une alouette px'ise au filet essaie, à I^iidc de sou bec, de découvrir une maille mal prise et de se me'nager une sortie, elle entendit à la porte de sa chambre une voix d'homme qui prononçait son nom. Dans Fe'tat d''agilalion où elle était , les accidents 1rs plus insi^ynifiants devaient prendre , à travers i''optic]ue de sa frayeur, une teinte romanesque et fatale : il y a des moments de crise oii tout au monde, même les accidents physiques, même les caprices les plus innocents du hasard, semblent conrerger vers un point unique; oti IVsprit, souffrant de la plaie qu''il s''est faite, rattacherait tous les fils de la cre'ation à Fide'e qui
le de'vore; dans de pareils moments, le soleil, le ciel, le vent, ont un langage; on fait de sa souffrance une reine trahie par d^in fidèles sujets devenus des bourreaux.
Surprise, terrifiée au bruit de celte voix qu''ellc n^-ivait jamais entendue , madame Talon es«;aya de se lever en s^ippuyant sur le
â92 MADAME TALON.
bras de son fauteuil ; mais elle retomba aussitôt et ne trouva que la force de dire :
— Au nom du ciel, ne laissez pas entrer.
Défense inutile! car au même instant la porte s*'ouvrit, et un homme, peu fait d'ailleurs pour justifier les sinistres prévisions que sa présence faisait naître , se présenta avec sang-froid devant elle, pendant que le grand domestique normand , dont nous avons déjà parlé, tenant de la main un des battants de la porte, contemplait d''un air ébahi cette scène que ses efiForts n''avaient pu prévenir. ,
Avant tout, madame, dit Tinconnu, dont
la figure franche et ouverte eût en tout autre moment inspiré de la confiance à la malade, je dois rendre justice à ce grand escogriffe de valet que vous avez commis a la garde de votre porte, on pourrait lui octroyer, je vous assure, la place de portier des enfers : Cerbère nVst ni plus laid, ni plus fidèle que lui; j''avais beau lui dire que je voulais vous parler, qu''il le fallait, il se retranchait avec une impertur-
bable opiniâtreté dans les tlevoirs de sa consigne; et si je n''avais pas forcé le passage, je doute fort que j''eusse pu le tourner. Maintenant, madame, que me voici devant vous léte à tête, voulez-vous avoir la bonté de dire à votre valet de se retirer : ce que j\ii a vous dire n''a pas besoin de témoin.
Madame Talon regarda Pinconnu avec la curiosité haletante dVm agonisant qui cherche a lire dans les traits impassibles de son médecin ce qu''il a à craindre ou a espérer ; celui-ci ne la quittait pas de Toeil, et semblait la tenir en arrêt entre la double surveillance de ses deux prunelles.
— Renvoyez donc votre valet, répéta«t-il.
— Sortez , Jean , dit madame Talon au Normand , qui se retira h reculons, en poussant une sorte d'exclamation inintelligible, semblable a ce murmure guttural des Sioux et des Dacatehs, dont Cooper, dans son beau roman de la Prairie, a si bien traduit le sens.
— Vous êtes souffrante!... dit alors l'in-
-"/iO MADAME TALOX.
connu en adoucissant sa voix, et sans chercher à dissimuler la compassion que lui inspirait la vue des traits paies et futijjués de la jeune femme; votre valet me Tavait déjà dit, et je vois bien que ses paroles étaient encore au* dessous de la vérité. Par conscf[uent, madame, vous devez comprendre que l'objet qui m''amène est de la dernière importance; il m''a fallu un motif bien puissant pour m''obliger, ainsi que je le fais, a troubler la solitude d\\ï\e femme et le repos (fune malade. Je me nomme Descoteaux, madame, et je suis Tami de Philibert, non pas seulement ami de nom, mais de fait, ami d''enfance, ami véritable, ami intime, a tel point que le malheur qui le frappû me frappe comme lui. Je n''ai pas besoin le vous dire que Philibert a e'té arrête hier en même temps que la veuve Brunet, et qu''on le soupçonne du plus noir des crimes. Vous le savez, Philibert est innocent, j'en suis certain et vous aussi. Au besoin vous auriez pour garantie de son innocence celte inaltérable
MAUAMli i.Vl.ON. 341
bonne humeur, cette gaîtc de tous les instants, cette se'rënilc de l'honiiêle homme qui ne TaLandonna jamais ; et si vous e'tiez chargée de le juger, vous, madame, à Faccusation fju''on porte contre lui, vous re'pondriez par ' cette fin de non-i ecevoir qui vaut les meilleurs arguments : Philibert , com])lice d'un empoisonnement, c''est impossible! il est trop drôle ! . . .
Pourtant , il y a contre lui , a ce qu^on dit , des pre'somptions , c''est-à-dire des soupçons juridiques, des commencements de conviction, basés sur je ne sais quelles inductions louches et bâtardes , qui forment la logique des cours judiciaires. Ce matin j''ai vu tous les juges appelés a siéger dans cet étrange procès, tous m''ont répondu par des hochements de tète silencieux, ou par des phrases évasives ; sur leur figure j''ai lu quelque chose de semblable k Pexpression du médecin qui dit tout haut a un malade : Dans huit jours vous serez guéri , et tout bas : Dans trois jours , il sera mort. Le
Ht MADAME TALON.
président La Reynie s''est explique plus clairement ; il a rendu un arrêt motive , et de quelle façon motivé ! Il m''a cité , a moi pauvre artiste, un axiome du droit romain , qui signifie pour tout le monde que celui-là est coupable a qui le crime a pu servir , et qui signifiait pour moi : Ton pauvre Philibert sera condamne. Celui-là est coupable a qui le crime a pu servir ! .. . Comprenez-vous cela? Comme si la justice était dans le secret de Dieu , comme si un juge sur son siège pouvait découvrir tous les ressorts cjui font mouvoir la machine humaine ; comme si ces mille retours de la passion qui se concentre et se reploie sur ellemême était appréciable par des procédés certains ; comme si les caprices de la haine , les fantaisies du crime , les bizarreries de la vengeance , étaient soumis a des principes d''évaluation certains i L^intérct d^m crime ! Eston sûr de ne pas le déplacer ? de le voir la oîi il n'est pas , et de ne pas le voir là où il est? Vous êtes femme, vous, madame,
dites-moi donc un peu s"*]! est possible de discerner toutes les causes secrètes qui font agir une femme , de démêler en quoi tel e'v(inemenl la touche , en quoi telle action la sert, quel est le motif qui la dirige , quel est le but où elle tend ; et quand il s''agit du plus grave des devoirs, la justice, on applique et on reconnaît comme certain un principe que les juges eux-mêmes repoussent dans leur vie privée... Cest absurde et odieux! mais n''imporle! il y a présomption ! . . . J''ai vu ce mot fatal gravé dans les rides de nos juges , dans les saillies de leur col , dans les ondulations de leur perruque ; avant de faire la cour h la mère , Philibert avait fait la cour à la fille : présomption ! Il était gai , étourdi , bavard ; moyen de mieux cacher son jeu et d''endormir les soupçons : présomption !... Au moment oii on Ta arrêté , il a plaisanté sur la singulière nuit de noces que messieurs du parlement lui octroyaient , il n'y a qu^m scélérat cjui puisse traiter aussi légèrement les choses sacrées , et rire de la
juslicc : présomption ! présomption ! et mon pauvre Philibert sera condamne : il le sera , madame , si la seule pcr.ionne qui puisse le sauver s''y refuse ; cl cette personne, eVst vous. Pylmc Talon n''cssaya pas une fois d'interrompre Dcscoteaux , mais pendant qu'il parlait, avec celte adresse qui re'sulte de Finslinct de la conservatioîi dans f-on sens le plus absolu, instinct de r}ioni]eur, instinct de la vie, du bien-clro, du repos, elle avait résumé sa position et préparé ses moyens. Elle comprit tout d''abord que son état maladif était une foLtercise imprenable, un asile inviolable comme une église du moyen âge, si elle savait s''y renfermer et s''y couvrir. Elle résolut donc de rester enveloppée dans celte vspècc de nuage des fcniincs malades , qui ïiiasquc souvent leurs projets les plus audacieux, leur réticences les plus obstinées : force négative , puissance d''inertie , qui leur sert comme leurs bouches a émousscr les traits qu''on leur lance. Par suite de ce rai^^onncmcnt , clic
WAUA.'ili': lALON. 345
se tint Iicniiéliquement close, ne laissant passajjc à aucun jour, et rassemblant les plis du voile (jui la couvrait. x\.ussi , quand Descoteaux eux cessé de parler , penchant le cou sur le derrière de son fauteuil , et jircnant un de ces air de tête languissants qui ressemblent au léger balancement d^ni oiseau £i'appé à mort , se contenta- t-elle de répondre :
— Je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre, dit Descoteaux. Il y a quinze mois, le 17 janvier, vous étiez chez la Voisin emprisonnée entre deux portes , cela est-il vrai ? Vous avez été , là , témoin auriculaire de la scène principale qui fait le fond de Faffaire dont je vous entretiens; vous avez assisté au marché conclu entre la Voisin d''une part, et la veuve Brunct de Fautre. Vous connaissez les termes de ce marché, vous savez si dans la conversation qui Ta précédé , le nom de Philibert a été prononcé : donc vous êtes moralement sûre de Tinnocence de mon ami ; car , dans un cas pareil , le
34fi MADAME TALOiN.
silence absout , le défaut de preuve innocente Paccusé. Si Philibert eût ëtc d'intelligence avec la veuve Brunet, celle-ci n'aurait- elle pas trahi son complice ? On aime assez à partager les charges du crime avec qui doit en partager les bénéfices. La Voisin elle-même, qui savait tout d''avance , cjui racontait a la veuve Brunet Thistoire secrète de ses pensées , avec une si merveilleuse précision , aurait-elle manqué de lui nommer ou de lui indiquer au moins son associé , son copartageant ? Donc , si ni la veuve Brunet , ni la Voisin n''ont parlé de Philibert, c''est que Philibert n''est pour rien en tout ce qui s''est passé. Maintenant, madame , refuserez-vous de dire ce que vous avez entendu , ce que vous seule pouvez dire , de faire une déclaration qui renvoie nécessairement Philibert de Paccusation portée conlre lui?
Ce récit était tellement clair , tellement circonstancié , qu'ail fallut à madame Talon toute Péncrgie de résolution qu'elle s'élait inoculée
avec tant d'^effort , pour que son trouble ne la trahît pas.
— Je ne peux pas déclarer ce qui est faux, dit-elle.
— Vous niez avoir été chez la Voisin ! répliqua Descoteaux.
Madame Talon, d''après son système de langueur calculée , était décidée à faire le moins possible usage de la parole ; elle ne répondit pas a cette interpellation.
— Vous niez ! répéta Descoteaux ; mais songez , madame , que si je parle ainsi , cVst qu''assurément ]''ai des preuves.
— Lesquelles ?
— Le témoignage de la veuve Brunct qui , en m''avouant son crime , m''a garanti Finnocence de Philibert , et se résigne a mourir pourvu qu''il soit sauvé : la veuve Brunet , que j''ai vue ce matin , dans sa prison , moi-même !
— La veuve Brunet a menti.
348 MAUAAIE lALUN.
— Mais si elle avoue en plein pailemenlce qu^le a avoue devanl moi !
— Je répéterai en plein parlement ce que je dis devant voiïs , que la veuve Brunet a menti; et enlre le tëmoij»na<je d''une empoisonneuse el celui de la femme du procureur-général, j'aime à croire que le parlement n^iura pas de peine à prononcer,
La réplique elait bien posée , il n'y avait pas moyen pour Dcscoteaux de contester ce dénouement probable d^me confrontation judiciaire. La surprise et la douleur se peignirent sur sa figure , il venait d'essuyer un échec.
— Mais enfin , madame , quel inlcrcl la veuve Brunet peut-elle avoir à mentir ?
Madame Talon saisit Fouvcrture que son antagoniste lui offrait avecraviditc et l'adresse d'une chalte qui soutire une lampëe de lait à travers le grillage d'un garde-feu ; elle se rappela les arguments dont Descoteaux s'était servi pour saper l'autorité de la présomption
jfAn.AMK T.vinx. 349
lofyale , et se jela avec audace clans le cliamp de rargumentation.
— Monsieur, dit-elle, vous me permettrez de vous faire observer que vous êtes en contradiction avec vous-même, et la thèse que vous souteniezsi éloquemmenttout a-Flieure pourra me servir de réponse. Admettez-vous qu''on ne puisse pas mentir sansintêrêt ? alors je vous demanderai si , plus que les jujjcs dont vous parliez, vous avez im procédé sur pour apprécier les motifs secrets qui font agir la })assion, parler la haine , siffler la calomnie ? Si celui-là nVst pas nécessairement coupable , à qui le crime a pu servir, vous conviendrez que celui-là peut Tctre , dont on ne peut constater rigoureusement Tintenlion , expliquer le but , démêler le principe d'action ; vous savez très bien que l'inverse se prouve par Finverse : si voire raisonncmr-nt est ju'^te , le mien ne peut pas être faux; et vous me pardonnerez si je m\'\ppuie de votre logique pour consacrer la mienne. Baltu par ses propres armes , Descoleaux
•> JO MADAMF. TALON.
n''avail plus traulre ressource que celle tles lionimcs convaincus auxquels les bonnes raisons manquent.
— Et cependant , reprit-il , ce que j''ai dit est vrai ; pourquoi le niez-vous ? avoir été chez la \ oisin est-ce donc une chose qu''on ne peut avouer ? Le but de votre démarche était-il coupable? ayez-vous uncrimeà cacher?
Cet argument ad personam tomba émoussé en rencontrant le bouclier de langueur et d''apathie maladive , sous lequel madame Talon sV'tait de nouveau mise a couvert comme une tortue frileuse sous sa carapace.
— J''ai une calomnie h démentir , dit-elle froidement.
— Une vérité à cacher , répliqua Descoteaux échauffé par la lutte. Madame ! madame ! par \olre obstination a vous taire, vous avez permis un empoisonnement ; voulez-vous , par une semblable obstination , autoriser im assassinat juridique ? Oui , madame , ils le condamneront , ils le tueront ! il y a présomption , je
MADAME TM.ON. 351
VOUS Tai dit; et quand il ne faut qu^m mot de votre bouche , une simple déclaration , vous me refuserez ce mot que je vous demande , vous laisserez périr un innocent , mon ami , le vôtre , madame ; car enfin vous Paimiez , ce pauvre Philibert, votre maître de clavecin ! un brave artiste si rejouissant , qui vous a tant de fois sauvée de la mélancolie par sa gaîté, cjui vous contait toutes les nouvelles, vous apprenait toutes les ariettes a la mode, et vous faisait rire en dépit de vous-même. Un homme qui fait rire , c''est précieux ; vous le sauverez , n''estil pas vrai ?
Il y avait quelque chose de profondément touchant dans ce détour que prenait Descotcaux pour intéresser madame Talon au sort de son ami , dans ce contraste du pathétique , quant au but , et du bouffon , quant aux moyens ; tjuelque chose de semblable à ces paroles du pauvre saltimbanque condamné a mort, et qui disait aux bourreaux: Ne me tuez pas, messieurs, je vous ferai le saut périlleux 1
n;)2 MADAMF. TAION.
— rValllciirs, ajoiila l-jl, je ne voiisdeniande plus une tleclaration publique , solennelle ; je conçois tout ce qu\nic pareille démarche aurait d'humiliant pour une femme comme vous. Mais votre mari , madame (mouvement presque imperceptible de madame Talon) , est puissant et habile ; il jiourra s'il le veut nous tirer facilement des griffes de la justice. Parlez a votre mari ; le promettez- vous ? est-ce trop demander ?
— Je ne peux pas reconnaître pour vrai ce qui est faux , dit madame Talon simplement et sans emphase.
Descoleaux parut quelque temps abattu ; celte déne'fjation pcrpëUielle que madame Talon lui opposait avait brisé ses forces. Mais tout a coup un éclair passa sur sa fijjure , comme une illumination cVespoir ; il raffermit sa contenance , et se rapprochant de madame Talon avec le sang-froid d\m maître qui s\apprète à corriger un enfant rebelle.
— Madame, dit-il, puisque vous repoussez
MADAMr. TAF.ON. oio
t'galcmcnt mes raisons et mes prières , écoulez Tcxposc (jue je vais vous prc'scntcr. Vous aviez fait a la Voisin le serment de vous lairc , et peut-êlre est-ro la rdijjion du scnncnt rpû vous relient.
— D''oîi tenez-vous encore cela ? tlcniantla madame Talon.
— De la Voisin même, dit ii.trepidement Descoteaux , et voici ce que lu Voisin in"a charoe de vous rapporter, (la^oisin, entendez-vous, madame !)Ce sont ses propres j>arôles que je vous rends :
« Je ne veux pas que Philibert meure , et comme mon Icmoignagc ne serait pas admis en justice pour le sauver, je délie madame Talon de son serment ; comme autrefois je lui ai ordonne de se taire , je lui ordonne maintenant de parler ; le même eliàliment qui devait punir son indiscrétion punira son silence ; quoique emprisonnée je suis puissante encore , et je laisse des exécuteurs de mes vengeances.
Dites-lui donc que je lui donne huit jours pour H ' 23
se décider : si dans huit jours Tavcu que j''cxige n\;stpas fait, elle sait comme la Voisin se venge. Si elle doute de Pefficacité de mes menaces pendant les huit jours que je lui ai accordés , j^aurai soin de lui faire voir des signes certains de leur infaillibilité. »
Quand Descoteaux eut fini cette espèce de conjuration menaçante , il rcgnrda fixement madame Talon. y\unomdela Voisin, celle-ci s''était sentie faiblir, comme à Taspcct d''une évocation dont elle avait appris à connaître la réalité et a redouter la puissance.
— Eh bien ! demanda Descoleaux.
— Voulez-vous tuer une femme qui a déjà bien de la peine a vivre? demanda madame Talon d'une voix brisée et se retranchant, mais cette fois comme un trainard blessé qui rentre après la bataille , dans celte forteresse quV'lIc s'hélait élevée de ses mains dès le début de cet entretien.
Descotcaux se leva , s''inclina devant celle pauvre petite femme sans souffle et presque
MADAME TALON. oSH
sans vie , qui n^ivait qfie juste assez tle force pour laisser mourir un innocent , el il tenait déjà lehouton de la porte, lorsqu''il ajoulaces' mois :
— Huit jours , madame, dans huit jours je viendrai chercher votre i-éponse !
L''inlcrvenlion de la Voisin était lu seule chose qui pût lutter avec avantage contre Fopiniàtreté gigantesque de la petite madame Talon ; mais il fallait qu''elle y crût. Or quelques instants après la sortie de Descoteaux et sou premier mouvement d''effroi calme , clic
5o5 MADAME TALON.
réfléchit avec la sagacité ordinaire des femmes, que quiconque possède un moyen infaillible de mener une affaire à bien, ne s*'amuse jamais aux exj)cdients incertains et vulnérables, et d''induclion en induction , elle arriva à cette conclusion rassurante que l'intervention de Ja célèbre empoisonneuse n''élait de la part de Descoleaux qu''un stratagème comminatoire. LVailIeurs, dans la série d'^arguments invoqués par lui , il avait oublié le plus décisif. Peu versée dans la connaissance des lois et actes du parlement, madame Talon établissait une parité complète entre le délit de non révélation et le crime de complicité, \vouer qu"'elle avait eu connaissance d^ni projet d''empoisonnement et ne Tavoir pas prévenu par une déclaration , c'était a son sens se livrer à la justice et se reconnaître coupable ; elle ignorait que les peines portées contre la non révélation «''étaient applicables qu''en matière de complots contre la sûreté intérieure de Tétat , ou de fabrication de fausse monnaie; Descoteaux
avait oublie de la rassurer sur ce poinl. Quoi qu'ail en soil, la série des douleurs de la pclilc madame Talon n*'etait pas encore a son terme. Le procureur-ge'neral revint tard du parlement avec un énorme dossier sous le bras; il se rendit droit a la chambre Ii coucher de la malade , et s*'assit auprès d'elle , la couvant du regard ; il y avait dans sa physionomie , ou une tendresse ardente, ou une curiosité ombrageuse , sans qu'on pût démêler distinctement "a la(juelle de ces deux inspirations il obéissait. 11 la questionna d^ibord avec tout Pintérét d\m père ou d^ni amant sur sa santé , lui fit reproche d''ètre resiée debout au lieu de se reposer : elle devait, disait-il, bien prendre soin de sa personne ; ses nerfs étaient dVme délicatesse si grande , qu''il fallait les ménager avec le plus grand soin ; le choc qu''elle avait éprouvé la veille pouvait avoir des conséquences dangereuses. Dans son enthousiasme médicalement conjugal, il prit lui-même un coussin, le plara sous la tête de sa femme, et Fentorlilia
360 MADAAIli: TALON.
doucement clans une vaslc pelisse en fourrure, crainte du froid , comme on eût fait pour un enfant , lui prcsenla de sa n:ain un verre de lisanne adoucissante préparée dès le matin , c t à lafjuellc jusque la madame Talon n'avait pas songe. Puis il rapprocha son faulcuil , bien en facedVIic, et se mita feuillcler d^m air «rave la liasse de papier qu'ail avait apportée ; puis , comme absorbe dans sa Icclure et a( Iiariic à la recherche de hi vc'rile , i! Innra de lemps en temps sans lever la lèle , eommc un à-parle* dramatique, une exclaniation brève, un mut qui semblaient ne s'adresser à personne : Etrange procès! affaire scandaleuse !... monstre ! . . . Peu à peu ses exclamations s'allongèrent et se changèrent en véritables phrases ; il parla des plus beaux noms compromis, des personnages les plus haut places , entaches de suspicion , cFinlrigucs impénétrables , de secrets dont il était impossible de dcmcler lous les fils. Madame Talon ne bougea pas ; seulement , h (iliaque exclamation de son mari , clic re'pon-
MADAMi: TALON. •)<»1
(.lail pai' un soupir maladif, ficvieiix , heurlc.
— A ous ne croiriez pas, madame , dil enfin le procurciir-general en relevant la tète, quel Iroiible le procès de la Voisin peut susciter dans les familles et dans Tetat ; en vérité, je sens pour la première fois combien ma charge est pesante : livrer a la publicité et à la plus ignominieuse de toutes, la publicité judiciaire, des noms comme ceux-ci: duchesse deBouillon! comtesse de Soissons ! maréchal de Luxembourg ! deux nièces du cardinal iWazarin , du premier minislrc !
— Le maréchal de Luxembourg^, la duchesse de Bouillon , la comtesse de Soissons , mère du prince Eugène , répéta madame Talon.
— Seront cités h comparaître pardevant la chambre ardente pour y ester criminellement et rendre compte de leurs relations avec une empoisonneuse.
— Mais qui les accuse ? demanda madame 1 alon avec plus d''anxiélé qu'elle n^^u^ait voulu
•"î^î MADAME TALON.
en montrer, y a-l-il des preuves de coiuiivence, de coniplielle i"
— 11 y a dé forles prësomplions !
— Présomptions!.... murmura la pelite femme , se rappelant le sens terribre qui s'attachait h ce mot.
— Oui , des chargées même , reprit le procureur f|ënéral. On a trouvé (il découpa cha(jiic syllable de ces trois mots et de la phrase «pii va suivre ) ilans les papiers de la Voisin une Ion;; iic liste (]ui contient les noms de toutes les personnes (|ui lui ont fait visite.
Madame Talon détourna la tête et mordit le velom-s du coussin. Le procureur-général recommença à feuilleler ses papiers.
— Et vous croyez le témoignaore d\me femme comme la Voisin , demanda madame Talon qui plongeait de Pceil dans un abime ouvert sous ses pas.
— Dans (pielle intention mentirait-elle?
— Dans quelle intention ! vous me demandez cela ; dans l'intenlion apparem aient d'in-
M.\nA.)lK TALON. 'JOS
Ic'rcsser a son sort, en cas de niaihciir, le pins jjranci nombre de personnes possible , et les personnes les plus influentes; et vous ajouterez , foi a une liste de proscription dressée par une fename comme la Voisin î
— Le parlement décidera, dit froidement le magistrat.
11 se fit un silence interrompu seulement par le bruit des feuilles de papier que remuait le procureur-gëneral , le dossier du procès représentait pour ainsi dire un troisième personnage , semblable à ces ingonnus qui occupent le fond de la scène dans les drames espagnols, et cachent le mystère du dénouement dans les plis de leur manteau.
— Vous n'avez jamais eu envie, vous, dit le procureur-gënërald*'une voix artistement notée, de connaître cette célébrité de Tempoisonnement , la Voisin ?
— Pourquoi me demandez-vous celar* dit madame Talon.
•î'»'! MADAML TALON.
— Tout bimplemcnl parce que votre nom c^l sur la liste.
— Je Taurais parie, dit madame lalon avec un accent de vérité qui eût fait la réputation d\mc comédienne ; voyez-vous , monsieur le procurcur-jjénéral , que les femmes ont une perspicacité qui vaut J)icn la votre; que vous faisais je observer loul u l''lieure P Elle aura voulu lier toute la ville I» sa destinée , et prévenir sa chute par la crainte du scandale. Et vous ne m^iviez pas dit cela lout d'abord , vous jouiez donc au fin avec moi , vous me tendiez un piéye, vous me tiaitiez comme une
• accusée , vous siéfjiez dans la chand)rc Ix coucher de voire femme : laissez-moi , votre vue me fait mal. Ah! (pie je souffre!,..
En entendant prononcer ces derniers mots d\me voix brève , saccadée , en voyant celte tèle de femme s''affaisser mollement comme ce beau lis de Virgile touché par la charrue , tout un parterre de nos jours eût éclaté en applaudissements; c''élait une admirable conjédie de
MADAME TAF.ON. ofio
roiir crassises. Le procurcur-gcncral comprit que dans un pareil moment la vcrile devait lui échapper en dépit de tous ses efforts ; mais il résolu! d''éludier l'affaire à fond, pas li pas, par tous les moyens que la juslîce emploie pour arriver à la connaissance d^in délit; il dressa une instruction particulière sur Tinslruction générale dont il était cliar;;(' , un procès privé sur un procès puhlic.
Dès le lendemain , madame Talon se trouva serrée, entre un double danger également à craindre. IV mi côté le système d''espionnage et d''induction du mari ; de Tautre la réalisation des menaces vraies ou fausses faites par Descoteaux au nom de la Voisin. D\in côté, le procureur-général roda autour d'elle avec la persévérance d^m loup qui cerne un parc de moutons ; de Pautre, voici ce qui arriva :
IMadame Talon avant voulu mettre une fonlange, la première qui tond)a eous sa main se trouva tachée de sang; elle en prit une autre, la tache de sang y était imprim''e à la même place.
3(i6 MVDAMF. T.U.ON.
VMc visita loulcs celles f|u'elle possédait dans sa «arde-robe , toutes étaient ensanglantées.
Klle questionna sa camériste qui lui répondit avec un accent de vérité convainquant, qu'acné ignorait comment cela s''ctait pu faire , et que les fontàngeslui avaient été remises par Madelon Friquet, la blanchisseuse, ])Ianches comme du lait. Alors madame Talon se prit pour la première fois a considérer les paroles de Descoteaux sous leur aspect sérieux, et à se rappeler 1<^ terme du délai qui lui avait été assigné : huit jours! ]N''élait-il pas possible en eîfel que la Voisin , soit caprice , soit par un motif ignoré, eiit voulu intervenir dans celle étrange affaire, et une fois Fintervention de la Voisin admise , quel faux fuyant à espérer?
In chat angora , doux, charmant, que madame Talon caressait toute la journée, Tégraligna jusqu'au sang.
Vn chien épagneul, de la race de ceux qu''on njqielail carlins, sous le prétexte de leur préleiuiuc ressemblance avec le célèbre arlequin
MADAME TALON. ZCi"/
i\o la comëtlic-Italicnnc, \iiit mourir ii ses j)ieds subitement sans pousser un cri , seulement en tournant vers elle un regard suppliant. Madame Talon essaya de recliercher la cause de celte mort siimpre'vue , elle n''appritrien. Ce dernier accident fit crouler Pechafaudagc d''incredulité qu'acné avait élevé avec tant de peine; sa lon^i(juo se troubla, elle ne s''avisa pas même de sonoer que le grand domestique normand, au regard louche, pouvait bien être dans le secret de ce bouleversement intérieur. Enfin le septième jour , pendant que , troublée par la pensée de cette série d'infortunes cjui présageaient une catastrophe, elle se tenait assise sur son lit les yeux fixes , elle vit paraître un spectre qui vomissait du feu par la bouche , et qui, après avoir traversé sa chambre, disparut sans bruit en laissîint derrière lui une odeur de soufre et de fumée.
Pour le coup c'en était trop : la petite madame Talon se crut inévitablement dévouée a la mort. Elle se leva le huiliènio jour résolue
ofiS MADAME TALON.
\x mourir, mais avec son secret et en se drapant, comme la jeune fille antique, dans les plis de sa robe sans lâche. Maljrc sa faiblesse, elle se para comme aux jours de fêle, revêtit une robe de salin lamée d\Trgenl, chaussa ses plus belles mules, se fit apporter des fleurs, et attendit bravement dans son grand fauteuil Taccomplissement des menaces de la Voisin.
Ce jour la, le procureur-géne'ral rentra plus^ tôt c[ue de coutume du parlement, et il vint s''asseoir auprès de sa femme. Etonne de la toilette qu'acné avait faite, et cherchant à rattacher par quelque fil détourné celte reprise de coquetterie inexplicable à son plan d'information maritale, il tourna autour dVlle , comme toujours, étudiant les mouvements de sa physionomie, commentant les modulations de sa voix, flairant ses pensées. Il y avait dans son mané{je quelque chose de semblable a ces préliminaires de Pescrime qui consistent en fausses attaques, en défjajjements brusques qui ont pour objet de ne pas lier tiop lot le fer et
MADAMF ÏALO\. ^6^
d'attendre .9^7 belle. Madame Talon, renfermée dans sa supériorité s'oïque , ne daignait pas s''apereeYoir de toutes ces oontromarciies dont elle était l'objet ; l'oeil fixé sur son but mystérieux , elle faisait en son cœur le dernier adieu a la vie ; comme Marion Delorme, etavec plus de fondement , elle semblait assister au spectacle de son enterrement. A trois heures sonnant, le domestique normand vint annoncer M. Descoteaux.
— Quel est cet homme ? demanda le procureur-général. ,
— Le maître de clavecin de madame , dit celui-ci en se présentant bravement et sans hésiter ; c''est madame la comtesse de Macéqui m''a recommandé auprès de madame, et je lui ai donné la première leçon (il appuya sur ce mot) ; me permettez-vous de lui donner la seconde ?
Le procureur-général se leva et dit :
— Faites.
Ouand il fut ^orii, Descoteaux regarda que!' II 24
Ôi^O Madame îau>!^.
que temps madame Talon en silence; puis il
se dirigea sur la pointe des pieds, et sans faire
crier le cuir de ses souliers , vers la porle du
cabinet de toilette qui communiquait a la cliam"
brea coucher, et revint en disant k voix basse :
Ilestlà!...
— Mettez-vous a votre clavecin , madame , continua-t-il à haute voix , et il ajouta dans Toreille de madame Talon : Frappez fort, afin que les sons couvrent ma voix, et que votre mari n''entende pas ce que j''ai à vous dire. Il y va de votre intérêt.
Madame Talon obéit, et se mit a frapper a contre-mesure les touches du clavier.
— Bien , disait Descoteaux ; maintenant , écoutez-moi. ( A. voix basse.) Les menaces dont je vous ai épouvantée au nom de la Voisin notaient pas fondées , je n''avais pas vu Tempoisonneuse.... Frappez donc plus fort. (A voix haute. ) Le doigté est raide, madame, les articulations ne plient pas assez vite , il faudra exécuter des chromatiques pour acquérir du
«AbAME TAiOiV. 3*/i
rnoelleux dans rexëculion. ( Al voix basse. ) J\i' vais pris suf moi de faire parler la Voisin dans Pinterèt de mon pauvre Philibert , et cVst à Taide de votre valel, séduit par moi, que j\'\i pu leur donner une apparence de réalité ; c"esl lui qui, au moyen d^me bougie dans la bouche, a exécuté la scène du speclre vomissant des flammes. (A haute voix.) Recommencez-moi ce înorceau, s''il vous plait, madame, vous ne Tavez pas assez éludié ; il y a des doubles croches que vous ne détachez pas : vous glissez sur le clavecin, vous n\ippuyoz pas. ( \ voix basse.) \insi vous voilà tranquille , vous ne mourrez pas. Mais vous pensez bien que si je renonce à mon sliatagème, c'est que j'ai un moyen infaillible de vous faire parler. (A haute voix.) Ferme, madame, attaquons vigoureusement la note ; Dieu me pardonne ! est-ce là un mouvement de strette, ferme donc ! sisi, ré-sol !
Madame Talon obéissait nonchalamment à ce mouvement rapide que la voix pressante de
Descoleaux imprimait a ses doigts, chacune de ses paroles a voix basse soulevait en elle une Icmpcle d'impressions diverses. Lorsqu'elle entendit cette phrase : J'ai un moyen sûr de vous faire parler ! elle laissa tomber sa main tout enlière sur une louche qui remplit Tappartemont d''un son discordant.
Descoteaux continua (a voix haute) : Je vous ai apporté une ariette nouvelle que je vais chanter d''abord, pendant que vous y plaquerez un accompagnement, et vous la répéterez après moi.
îl tira alors de sa poche un petit papier qu'il «■lala sur le pupitre adhérent au clavecin en disant (a haute voix) : Attention! (a voix basse) : Lisez. Et il se mit a chanter d^une grosse voix de lutrin :
Belle Cliniêne, Qui vois ma peine Sans l'affliger; Bientôt peut-être I.'aniour mon maître Va t'ena;a";er.
Tu crains les larmes , Et les alarmes Que cause amour.
Chimère vaine !
Il laut , Climèiie , Aimer un jour.
( S''interronîpant a voix basse ) ; — Avezvous lu ?
— Oui, dît madame Talon. Reprenez avec moi :
Belle Climène , ^ Qui vois ma peine.
Sans l'affliger , etc..
Le billet que madame Talon venait de lire contenait ces mots : « Je déclare (jue madame Talon, femme du procureur-général au parlement de Paris, est venue chez moi pour me demander un élixir a Teffet de lui faire venir de Tembonpoint , parce que le comte de Milly, son amant , avait dit dans un bal qu''elle était plate comme mie planche de sapin sans nœuds.
w Signé : femme VOISIN,
4 A 15 EastiUe , ce 22 février 1579, »
— Continuez donc I» frapper, reprit Descoteaux a voix basse , je n''ai pas fini; ( a \pix haute) voici le second couplet :
Eu vain craintive ,
La sensitive
Ileciile et fuit ;
Nonne discrèle
Dans sa retraite
Anionr la suit. *
Voyez la rose ,
A peine éclose.
Qui des zéphirs
Compte et rotiieille
Pour chaque feuille
Mille soupirs.
— Allégro ! madame , allégro ! une jolie petite ritournelle pour tout cela , il n''y a que la ritournelle qui puisse faire passer les couplets. Ferme ! frappez! frappez!. (à voix basse) vous pourriez encore espérer, madame, un faux-fuyant ; vous pourriez croire que ce billet est supposé comme les paroles d''il y a huit jours ; mais votre mari a dans ses mains des pièces notoirement écrites par la Voisin , et je peux lui remettre ce billet pour qu'il corn-
MADAME TALON. 37i)
pare les écritures. (A. haute voix) Votre ritournelle manque d''haleine ; piquez donc la note et finissons par le crescendo obligé. (A voix basse) D''ailleurs , madame , je ne suis pas exigeant ; je vous demande seulement d''a vouer à votre mari ce qui concerne Philibert , en vous laissant la liberté d\irranoer a votre guise tout ce cjui vous concerne. Me le promettezvous? .
— Oui, dit encore une fois madame Talon. — Voilà, j'espère, une bonne leçon que vous
venez de prendre , ajouta-t-il alors , en exécutant sur le piano et dans les notes aiguës une sorte de triolet railleur qui semblait donner un accent à ses paroles.
Un bruit venant du cabinet , et semblable au son d^in verre heurté contre un autre verre , suivit presque immédiatement le triolet persifleur et triomphant du prétendu maître de clavecin :
— Ah ! dit Descoteaux , à demi voix , voici votre mari qui se met de la partie ; mais j'a-
voue que je ne m'attendais pas a un accompagnement de verres casses.
En effet, le procui eur-gënei al rentra et dit :
— La leçon a dure assez long-temps.
— C'est juste, dit gaiment Descoteaux en se retirant, le mari a cède une preniière fois la place au uiaitrc de clavecin, il est juste cpic le mailrc de clavecin ccde la j;!aoe au mari.
— Promettez- moi , niaduinc , rcjîiit le procureur-général , de ne me faire aucune question sur la proposition que je vais vous adresser, ou plutôt sur les conditions que je veux vous imposer. A dater d'aujourd hui , madame , de ce moment , nous ne pouvons vivre ensemble. Vous aurez donc pour agréable de jjartir demain , de quitter Paris , et de vous retirer en Dourgogne auprès de votre père. Je \ou> constituerai par chaque année une rente de liouze mille livres, car je ne veux pas qu''une fenjme , qui a porté le nom du procureur-général Talon , vive dans un état voisin de la gêne.. Jamais, mad-iuBe , ni dans uu an ,
MADAME TALON, -î??
ni dans vingt , vous ne me questionnerez sur leniolifcjuime détermine a la séparation que je vous annonce ; de mon côte, je m'engage îi ne jamais parler de vous d'une façon désavantageuse. Pour le monde , il sera convenu seulement que nos caractères n'ont pu s'accorder, nos Immeurs sympathiser , nous aurons l'un pour 1 autre l'eslime qu'un lionncte homme doit avoir pour sa femme et une honnête femme pour son mari. Vous me comprenez!'
— Pas le moins du monde , dit madame Talon au comble de la surprise.
— Faites alors comme si vous me compreniez ; ma résolution est immuable.
Madame Talon eut un instant envie d'accepter la proposition de son mari, de quitter Paris , d'aller chercher chez son père un refuge conti'e les inextricables embarras qui de mo ment en moment semblaient s'amonceler de plus en plus comme des vajmes , et menaçaient d^ l'engloutir. Mais fuir n'était pas se sauver : elle partie , Descoteaux restait avec l'arme ter-
rible que lui avait fournie la Voisin ; et il fallait fuir vaincue, craig^nant tout, a la merci de cet homme qui s''ëtait constitué d''office et avant le jour de Paudience Tinexorable défenseur de Philibert ; la fuite n''avançait a rien , et perdait tout. Elle prit donc le parti de se jeter tête baissée dans le gouffre , dùt-elle y périr ; elle avait assez de tant d''incertitudes et de tiraillements , ses moyens dilatoires étaient à bout , Descoteaux avait forcé ses derniers retranchements, une sortie désespérée pouvait seule la sauver.
— Non, monsieur, dit-elle avec énergie , je ne fuirai pas , je ne quitterai pas Paris, je ne me réfugierai pas chez mon père avant d''avoir obtenu de vous une explication ; il ne sera pas dit que vous aurez chassé votre femme , la fille d*'un président à mortier , monsieur , votre égale , comme on chasse une servante infidèle , en lui payant ses gages. Je désire, monsieur , je réclame , j^exige que vous m'appreniez vos griefs , que vous me disiez com-
MADAMIÎ TALON. 379
ment j'ai mérité Pinjure que je reçois. S'il le faut , monsieur , pour connaître les motifs de votre conduite, je ferai du scandale, je m'adresserai aux juges , au parlement,
— ■- Au parlement! madame , dit le procureur-général avec fureur ; en effet , madame , vous y seriez à votre place, à côté de la Voisin, à titre d''empoisonneuse comme elle !
A ce terrible mot, que le magistrat ayait prononcé avec emphase , la petite madame Talon montra plus d'étonnement encore que de frayeur. Son esprit était trop loin d'une pareille idée, pour qu'au premier moment et sans préparation elle dut la prendre au sérieux. Dans tout autre moment elle aurait ri du rôle de ce mari qui croyait bravement avoir été sous le coup d'un empoisonnement, et drapait son , infortune conjugale dans un manteau de victime ; en ce moment elle n'en eut pas la force.
Le procureur-général lira solennellement de sa poche une petite fiole qui contenait une liqueur noire, et ressemblait fort a celle que
la Voisin avitit remise autrefois à madame Talon.
— Si je vous ordonnais de boire ceci, dit-il, le feriez-vous sans pâlir, sans trembler i*
— Donnez , dit vivement madame Talon , en lui arrachant des mains la iiole , qu'acné vida d'un Irait : vous voyez bien que je ne suis pas une empoisonneuse.
La scène, par le seul fait de cet incident , tournait au profit de la petite femme. Mais un hasard, un piège tendu par le mari vint lui enlever cet avantage. Le domestique annonça qu'un homme demandait a parler k madame Talon, et que cet homme s'appelait Desgrées ; ce Desgrées cîait 1 exempt qui avait arrêté la veuve Brunet.
A ce nom , le courage de madame Talon , déjà ébranlé par tant d'as.'auls successifs, s'évanouit soudainement; elle se retira au bout de Tappartement, pâle et eftrayée. en criant :
— Sauvez-moi ! . . . . sauvez-moi ! . . . . empcchcz-le de m''arrèter.
— \ous avoiiey, donc avoir ete chez la Voisin? demanda le magistrat.
— Je l'avoue , dit-elle; je vous raconterai tout ce que j'*ai vUj tout ce c[ue j'ai entendu; mais sauvez-moi , au nom du ciel !
Desgrées ne se présentait pas ; peu a peu la raison de madame Talon se raffermit. Elle avança à petits pas vers son mari, et tombant a ses genoux :
— Pardonnez-moi, dit- elle ; il est vrai que j''ai été chez la Voisin , mais je vous jure que je n''ai aucune faute à me reprocher.
La raison lui était tout-a-fait revenue , car elle mentait parfaitement.
— Mais dans quel but avez-vous été chez cette femme?
— Je vous le dirai plus tard.
— Pourquoi pas tout de suile?
Madame Talon se releva , se dressa sur îa pointe des pieds pour atteindre à la bouche de son mari; el, semblable à une perruche qui extrait un bonbon enveloppé' dans une coquilie
libâ Madame talon.
de noix, elle entortilla entre deux baisers tes deux mois si féminins, et si admirablement en situation :
— Ce soir.
En effet, madame Talon remplit sa promesse, et Fit a son mari le récit complet de sa visite chez la Voisin , en le dégageant toutefois de certains accessoires qui concernaient le comte de Milly et ti es inuliles à dire. Le procureurge'néral ne jugea pas a propos dVtayer* publiquement Tinnocence de Philibert du témoignage de sa femme ; mais il promit secrètement à Descoteaux de sauver à tout prix son ami.
La Voisin l'ut condamnée à la peine capitale, et exécutée le 22 février 1680, en compagnie d\me femme nommée la Vigoureux et d\ui ecclésiastique nommé Lesage, convaincus d'avoir formé une association avec elle pour IVxploitation des poisons composés par un Ilalien nommé Exili.
La veuve Brunet fut également condamnée à mort et exécutée.
Le maf ëclial do Luxembourg- se tira d''affaire, mais non sans peine. La Voisin, qui peut-ôtrc avait encore à cœur Favenlure du faux diable, Faccusait d''avoir fait un pacte avec Fesprit infernal, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de Louvois.
La comtesse de Soissons se sauva à Bruxelles, soit qu*'elle se sentît réellement coupable, soit qu'elle fût effrayée de la nécessité de comparaître en justice, et de subir un interrogatoire.
Celui que subit la duchesse de Bouillon fut remarquable par la réponse qu''ellefitau président de La Reynie , qui lui demanda si elle avait vu le diable.
— Monsieur , dit-elle, je le vois en ce moment; il est fort laid, fort bêle, et déguisé en conseiller-d''état.
Elle fut aussi acquittée.
Le pauvre Philibert, par suite de présompiLons existant contre lui, fut condamné à mort. Mais, à la sollicitation d'un grand nombre de personnages de marque, et notamment du pro-
TuS/i M\nAiIF. TAI.ON.
t iireur-géncral iui parlomen!, la peine de mort
fiil commuée en celle du bannissement per-
jH'luel.
Descoleaux voulut acconipaoner son ami
dans l'exil.
Pour madame Talon, elle passa le reste de
sa vie dans les pratiques de la plus fervente
■piété.
Que si maintenant quelque jeune provincial,
in;norant la susceptibilité excessive de ce sentiment tout féminin, que nous nommerons la pudeur de la vanité , s'élonnait du silence obstiné de madame Talon (quoique molivé déjà suffisamment par la terrible menace de la Voisin) et du second motif que nous lui avons assigné, pour toute réponse, nous le prierions d''attendre quelque temps encore : en vivant , il apprendra qu'il v a certains secrets dont nous rions, et qu'une femme ne révélera jamais, dut un homme en mourir.