Jacques-Philippe Cornuti [microforme]
L'ouvrage de Cornuti qui fait l'objet de cette note, est intitulé : “ Jac. Cornuti, Doctoris Medici Parisiensis, Canadensium plantarum, aliarumque nondum edilarum Historia... Parisiis, venumdatur upud Simonen le Moyne, via Jacobea, MDCXXAXV. Le Privilège du Roi qui termine le volume, est daté du 23 octobre 1631. Enfin, tout au bas de la dernière page, on lit : “Achevé d'imprimer le 30 décembre 1634”.
Voilà ce que nous lisons en titre dans l’exemplaire que notre regretté collègue, M. l'abbé Verreau, avait bien voulu mettre à ma disposition. Le livre contient deux cent trente-huit pages, petit in-quarto. Deux cent quatorze sont consacrés à la description des plantes du Canada. Il faut cependant en défafquer un bon nombre, car l'auteur joint aux plantes canadiennnes plusieurs autres espèces végétales, originaires des Antilles, de l'Amérique du Sud, de l'Espagne et d’ailleurs encore. La dernière partie est occupée par une liste des plantes des environs de Paris, liste destinée spécialement aux herborisateurs parisiens.
11 est à présumer que le livre de Cornuti n'a pas eu un grand succès de librairie au moment de sa publication, et on peut douter que ses confrères médecins, les seuls qui fissent alors ue la botanique, ÿ aient attaché beaucoup d'importance. On y découvrit sans doute que l'auteur était avant tout un érudit de cabinet et que l'observation personnelle des phénomènes dont il traite à propos de la vie des plantes avaient toujours eu, chez lui, une part relativement restreinte. La vente de son livre ‘ut done pénible et lente à se faire. Nous trouvons bien cet ouvrage dans la bibliothèque du docteur Sarrazin, de Québec, dont nous devons une copie du catalogue à ia bienveillance de M. J.-Edmond Roy, qui a bien voulu nous la communiquer. Mais Sarrazin eut apparemment peu d'imitateurs chez ses confrères d'Europe, et l'écoulement du livre de Cornuti fut plutôt difficultueux, que facile et rémunérateur. Mais, au dire de Gay Patin, Cornuti était
1 Nous adoptons pour le nom de Cornuti l'orthographe employée dans le Privilège du Roi qui termine l'ouvrage ; nous la regardons comme étant la plus certaine, la plus officielle. D'autre part, Guy Patin, contemporain de Cornuti, éerit toujours ce nom avec un y, sauf lorsqu'il le latinise ; il orthographie alors : Cornutius.
fort riche, et ses héritiers n'eurent pas trop à souffrir de l'échec financier de l’auteur.
Il existe cependant une seconde édition de cet ouvrage, lle est datée de 1672, vingt et un ans après la mort de l’auteur, M. JE. Roy « possède un exemplaire, Mais en ÿ regardant de près, M. Roy s’est aperçu lui-même que cette prétendue ln édition se bornait exclusivement à la réimpression de Ja pion tr aitre, laquelle a été délicatement et habilement collée à l'onglet laissé par le titre enlevé de 1635. L'art de multiplier les éditions, dans le but de Masquer un débit trop restreint e!. par conséquent, compromettant Pour un ouvrage, n’est donc Pas une invention qui est propre à notre époque. De tout temps, ça été la suprême ressource des auteurs mal Connus et des éditeurs aux abois.
Au xviie siècle, l'étude de la botanique était comme une annexe de l'étude de la médecine. Les plantes n'avaient guère d'intérèt en dehors de leur propriétés médécinales ; ce que nous pourrions appeler la botanique théorique n’existait pas. Il suffi*, pour s'en convaincre, de jeter un coup d’œil sur le Piax Theatri botanici de Gaspard Baubhin, publié à Bâle, en 162”, En parcourant et en examinant les 5,000 espèces de plants qui entrent dans cet ouvrage, on reste frappé par le fait que l’auteur ne perd jamais de vue les applications thérapeutiques des végétaux, et c’est sous le couvert de cette espèce de passe-port, si Von peut ainsi parler, qu'il ajoute à son texte la description des plantes dont on ne connaissait Pas encore le: propriétés médécinales. Pour dorer davantage la pilule et faire avaler ses longues énumérations de plantes par les médecins, il affirme que les plantes qui n'ont pas encore leur place dans ‘la pharmaconée, jouissent probablement de propriétés précieuses, encore inconnues, que l'expérience mettra u. jour en évidence.
Cornuti n'échappe pas à cette coutume, ou, si l'on aime mieux, à cette loi. Son texte est bourré d’une foule de vertus mirifiques attribuées aux plantes qu'il décrit, Et, dans le but de se conilier les bonnes grâces de la Fe “lté, il commence son livre Par une pompeuse dédicace au docteur Chs Bouvard, D.M. qu'il appelle Architriarchorum comes. Bo ‘vard (1572-1658) était surintendant du Jardin des plantes de la Ficulté de Paris ct premier médecin du Roi depuis 1628. Tout en restant étroitement uni à la Faculté, son caractère hautain lui valut un nombre incroyable de chicanes retentissantes avec la plupart de ses collègues, chicanes qui se continuèrent à peu près toute sa vie.
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[LAFLAMME] JACQUES-PHILIFPE CORNUTI 59
par les minéraux, et celle de l'école de Paris qui purge et médicamerte par les simples, herbes, rhub:rbe et graines, se range tout à fait du côté de l’école française, 11 le fait d'autant plus volontiers, dit-il, que cette manière de voir est bien celle de Bouvard, puisque celui-ci, ‘’san+ ménager son temps ni sa peine, a organisé, dans ce but, un jardin ren pli de toute espèce de plantes, jardin qui fait l'admiration de Pari- et de l’univers entier ”.
Puis arrive le compliment direct au gran | médecin, qui, grâce à ia nunificence royale, a été placé à la tête de ce jardin par le Roi luimeme, en témoignage d’une santé tant de fois recouvrée par Sa Mujesté. On n’est pas plus gracieusement flatteur.
“ Le Roi, continue Cornuti, t'a donné une couronne de plantes, à toi qui le guéri sait; moi qui, dès le commencement, t'ai reconnu comme mon maître et mon guide, je t'en ai préparé une autre que j'ai faite de plantes inconnues, dont personne n’a encore parlé et qui viennent du Canada, de l'Ame.ique méridionale, des Indes et de l'Espagne. Et, comme elles étaient nues et encore barbares, je leur ai mis comme un vêtement latin. Tu trouveras peut-être celui-ci un peu vulgaire, mais je crois que c'est à peu près ce qui convient à ces enfants des bois.” Voilà bien, n'est-ce pas, un échantillon clussique de la flatierie obséquieuse qui était tant à la moûe pendant le graud siècle :
Cette dédicace à Bouvard est suivie d’une lettre au lecteur: c’est comme la préface de l'ouvrage, dans laquelle il indique le but qu'il a eu tout particulièrement en vue.
Tout d’abord, il nous parle de ces modernes (neolerici), qui, sans se laisser rebuter par d’extraordinaires périls, ont tre versé l'océan et décnuvert de nouvelles terres. Leur objet, dit-il, netait pas tant de s’ennchir, que d'augmenter le trésor de leurs connaissances, Aussi ont ils rapporté des Indes et des deux Amériques un très grand nom de plantes inconnues.
Parmi elles, Cornuti choisira de préférence celles dont personne, à ça connaissance, n’a encore parlé. Il les étudiera toutes, bien que leurs fruits et leurs fleurs n’aienc rien d’attrayant, dan: l'espoir de découvrir un jour que, sous ces dehors sauvages, elles possèdent de précieuses quulités médicales, A chacune d'elles il a donné un nom, celui qu’il a jugé le plus convenable: libre aux savants de modifier ou de changer cette nomenclature, s'ils le jugent à propos.
I1 nous avertit encore que ces plantes, il les a décrites après les avoir vues lui-même et les avoir étudiées en personne: que l’artiste qui en a tracé les dessins a également travaillé d’après nature et sous 38 direction imn:éciste. Par conséquent, rien n’a été fait d’imagination, mais tout d’après une sérieuse et consciencieuse observation.
Il citera souvent Pline, Théophraste ct d'autres anciens, ut, ü“jouteil, auctorum ativa et Jenuina loquendi venustas en magis elucerrt, cum sermonis eorumdem Parlicula minus exrcuitæ meæ oralioni intermiscerelur, essetque velut in viridi prate sparsa viola, que distanti pulio stiam
inlerslinguitur. On ne Pouvait être plus humble,
ni se faire plus petit,
Toutefois cette profession publique n'elnpéchait pas les amis de Cornuti d et de le lui dire, Nous en avons la pre latins, composées à la louange de blier sans trop de prote sont signées : H, V. et loi Medicus Parisiensis.
de bas senciments de lui-riême ‘apprécier hautement son œuvre uve dans les trois pièces de vers l'auteur, et que Cornuti paraît pustation au commencement de son livre. Deux la troisième : Guido Patinus, Bellovacus, Doc-
Les deux vers par lesquels commence
la première sont intéressants, en Ce sens qu'ils
nous laissent entrevoir Comment ces plintes ‘anadiennes avaient trouvé le chemin de Paris. Venerat extrem is ter
rarum Gallus ab oris Von visos fr
utices navita classe vehens....
Quel à pu être ce navigateur français qui a transporté en France ls plantes américaines si Ce n'est Champlain lui-même 2 Ju ne fais que citer ici les opinions de nos deux confrères, M. l'abbé Verreau et M. J.-Edmond Roy, deux autotités en fait d'histoire du Canade. M. Roy m'écrivait à ce sujet, à la date du 97 mars 1900: “Le Père de ln colonie (Champlain) aimait à herboriser, Après la prise de Québec par les Kertks, Champlain à rapporté en France les Plantes qu'il avait recueillies. C’est même (lors de l'attaque des Kertks) deux de ses domestiques, qui étaient à recueillir des simples dans les bois, qui lui apprirent l’arrivée dc. «isseaux ennemis” Le fait que Cornuti décrit, avec bre de plantes des Indes, Somption de plus en étant ce gallus voy cités,
les plantes canadiennes, un certain nomentre autres la canne à sucre, paraît une préfaveur de l'idée de regard
er Champlain comme ageur, dont il est question d
ans les vers ci-dessus
Ce sont surtout les gr est remarquable que, des Comuti et qu'il dit rencontre que de
1ines qui ont dû être transportées, (ar il quarante-trois espèces
où plus décrites par avoir vues dans le
jardin de Vespasien Robin, on ne
S espèces dont l'habitat est Québec et ses Pas un seul] arbre ou arbuste,
T'ante marécagense: toute
sur la lisière des forêts.
D'autre part, ces graines canadiennes ne so
arrivées à Paris avant 1621 ni après 1629 ; et voici
environs.
sauf la vigne sauvage, pas une seule
$ sont herbacées et poussent dans les buis ou
nt probablement pas pourquoi.
[rariamue] JACQUES PHILIPPE CORNUTI 61
Cornuti, nous venons de le dire, avertit le lecteur qu'it n vu les plantes qu'il décrit dans le jardin des Robins, Ce jardin, D ré düns la seconde moitié du xvie siècle par l'aîné des Robins, Jean, à l'extrémité de l'île de Notre-Dame, était célèbre dans tout Paris Les dames de la cour de Henri IV venaient souvent visiter les fleurs rares de ce parterre, pour en tirer des motifs de broderie. On compreni facilement q"* la réputation de Robin ne pouvait être confiée une réclame plus puissante et plus étendne que le caquetage de tonte ces grandes dames. Sa renommée se répandit done très vite dans la haute rsoniété. Aussi qu nd la Faculté de médecine créa son jardin des plantes, en 1597, Jean Robin en fut le premier directeur. Vespasien, son fils ou son neveu, lui fut adjoint en 1621. Cette année-là, ils publièrent un catalogue de leurs plantes. C'était le second depuis l'inauguration de | ur jardin. Or ce catalogue ne rer. nait aucune plante nouvelle. “ 11 semblerait done, ajoute la Biog 19hi de Michaud, que ce ne fut qu'à cette époque que les Robins couunencèrent à recevoir d' Canada celles (les plantes) dont on les regarde généralement comme } introducteurs.”
Bauhin qui édita deux ans plus tard, à Bâle, son Pinar, cite quatre plantes qu'il venait de recevoir de Vespasien Robin et qu'il dit venir du Canada, savcir: Rudbeckia laciniata, Rhus triphyllum, Solidagn mexicana et Sp'"æa hypericifolia.
Il est dor très probable que les graines des plantes décrites par Cornuti n'arr erent pas en France avant 1621. L'autre part, la Canadensium Plantarum Historia renferme à peu près soixante gravures sur cuivre, toutes dessinées d’après nature. Leur préparation, eu égard aux ressources restreintes de cett. ‘poque pour ce genre d'ouvrage, a dû exiger un temps assez long, : »bablement une couple d'années. Or, limpression du livre a été terminée en 1634. Donc elle devait être déjà commencée en 1632. Si nous remarquons que Champlain, de son côté, avait dû quitter Québec en 1629, pour n’y retourner que cette année-là même de 1632, nous sommes conduits à restreindre l’arrivée en France des plantes canadiennes cultivées dans le jardin de Robin à l’espace de temps compris entre 1621 et 1629, et Champlain apparaît encore une fois comme étant le facteur principal dans ces essais de transplantation et d'acclimatation.
Cependant, il ne faudrait pas perdre de vue que d’autres personnages ont pu y prendre part, les missionnaires surtout. (C’est ce que se demandait M. Verreau, dans une lettre du 4# avril 1900. La chose toutefois nous paraît fort douteuse.
Les jésuites en effet n’arrivèrent à Québec qu’en 1625, et leurs plus anciennes relations ne laissent absolument rien soupçonner à propos du transport possible de plantes canadiennes en Europe. Mais les ré-
collets étaient ici avant les jésuites, et le frère Sagard avait déjà écrit son fameux ouvrage sur le pays des Hurons, quand les fils de saint Ignace débarquaient Pour la première fois à Québec. Dans ce livre, l'auteur s'occupe d’histoire naturelle ; il décrit les plantes et'les animaux indigènes. Pourquoi alors ne pas croire que les fils de saint François aient envoyé en Europe.des échantillons des végétaux qu'ils trouvaient intéressants et utiles à la fois ? Or, ici encore, la chose ne nous paraît pas probable. En effet, pas une seule des plantes décrites par Cornuti, sauf la vigne sauvage, n’est mentionnée par Sagard. Ce dernier ne parle guère que des arbres et des arbustes. A part le fraisier, le muguet et un petit nombre d’autres, toutes les espèces énumérées dans le Veyage au Pays des Hurons sont ligneuses. Done il est impossible que les espèces herbacées étudiées par Cornuti, dans le jardin des Robins, y aient été envoyées par les récollets.
Les religieux étant éliminés, il faut en revenir une dernière fois à Champlain et au personnel de sa maison. Lui seul se sera sans doute occupé de iaire connaître notre flore à Paris, et cela dès les premiers temps de la colonie. :
Cependant, pour n’omettre aucune hypothèse à propos de cette intéressante question, il ne faut pas perdre de.vue que, dès le commencement de l'existence de Québec, il y avait dans cette ville un apoticaire, le sieur Hébert, lequel, dans son zèle pour la pharmaceutique des simples, a fort bien pu envoyer à ses confrères de France quelques échantillons de plantes canadiennes, en mentionnant leurs propriétés médicales, telles que données par les sauvages ou constatées par son expérience personnelle. 11 nous a été impossible d’arriver sur ce dernier point à autre chose qu’à de simples conjectures.
Ce zèle pour l'étude des plantes canadiennes, zèle dont Champlain nous donne le premier un si brillant exemple, n’a jamais cessé depuis, parmi les personnes éclairées du Canada. Il a été brillamment ravivé par Sarrazin, une cinquantaine d’années plus tard, Avant lui, mais plusieurs années après la mort de Champlain, nous voyons que l'on fait des envois de plantes canadiennes vivantes, de poudres et de racines (toujours la préoccupation médicale) au jardin des plantes du Roy. Sarrazin qui élevait des plantes à Québec dans ce but servait. de son temps, d’intermédiaire pour ces expéditions scientifiques, ainsi que Hocquart et Beauharnois. Plus tard encore, en 1730, nous trouvons dans les Mémoires de l’Académie des sciences un travail du docteur Gauthier, correspondant de cette Académie, sur le sucre d'érable.