‹ Jacques RogerChapitre 5 sur 6 · COMPLAINTE DE ROGER · texte numérisé non relu

COMPLAINTE DE ROGER

EXÉCUTÉ A GRENOBLE, LE 2} MAI I745. Sur l'air du psaume XC1^

Prêtez tous l'oreille à ma voix.

Que l'univers admire

Roger , héraut des saintes lois ,

Appelé au martyre.

Le ciel m'a rendu languissant ;

Une fureur barbare A trempé les mains dans mon sang.

Par un zèle bizarre.

Le parlement du Dauphmé ,

Ci-devant pacifique , Changeant de loi, a fulminé

Une sentence inique , Contre un innocent . en effet .

Des méchants la victime.

Ah ! Seigneur . qu*avais-je donc fait •

Et quel était mon crime. -

IH

Annonçant au peuple , en détail .

Les vérités sacrées , Je ramenais dans le bercail

Les brebis égarées.

J'avais inspiré la candeur .

La justice et le zèle ; J'avais instruit avec douceur

L'impie et l'infidèle.

J'avais exhorté constamment

Le peuple à se soumettre Au roi , à son gouvernement ,

Par ordre de mon Maître.

Et, condamnant à tout jamais

Le trouble et la cabale.

Je prescrivais d'aimer la paix,

D'éviter le scandale.

Mon langage était écouté .

Mon travail efficace ,

Et je voyais Satan dompté Par la divine grâce.

Le vice était anéanti , La vertu sur le trône ,

Mon troupeau sage et converti, Ma joie et ma couronne.

Bourreaux , vous m'avez enlevé.

Par vos mains sacrilèges, Et vous m'avez , hélas ! privé

De ces doux privilèges.

D'un grand roi, par votre noirceur,

— Quel attentat! quel crime! — Vous avez surpris la douceur ,

Et la bonté sublime.

Ne nous laissons pas détourner

Par la cause seconde ; Mais sachons tous nous élever

Au Monarque du monde.

Vous n'avez , juges , nul pouvoir

Si le ciel ne le donne.

Vous traliissez votre devoir ,

Quand Dieu vous abandonne.

L'esprit des persécutions

N'est point évangélique ; C'est le génie du démon

Et de ses satellites.

Jésus est un Prince de paix ,

Et jamais ses ministres N'eurent recours, dans leurs projets

A des moyens sinistres.

En nous conduisant au trépas , Vous hâtez nos victoires;

JACQUES ROGER. 2g'

Au milieu des plus grands combats .

Nous trouvons notre gloire.

Plus vous flétrissez notre nom ,

Plus il devient célèbre.

Nous scellons notre religion

Dans ce moment funèbre.

L'Eglise, semblable au phénix,

Renaîtra de ses cendres.

Le Tout-Puissant nous Ta promis.

Vous ne saurez comprendre Sa bonté, sa fidélité,

Ni sa grande clémence , Par votre esprit de cruauté

Et votre violence.

Notre sang et celui d'Abel

Crient toujours vengeance Au juste Juge , à l'Eternel ,

Notre unique défense.

•Jusques à quand, dans ce péril,

O Maître du tonnerre , Tarderas-tu , s'écrient-ils,

A confondre la terre ■•

A vous tous , auteurs de mes maux ,

De bon cœur je pardonne , Cruels juges, cruels bourreaux,

Comme Dieu me l'ordonne , Qui me refusez un tombeau ,

Me jetez dans l'Isère, Croyant d'ensevelir dans l'eau

L'honneur du ministère.

Mais en vain, ô Romains ardents .

Prétendez-vous me nuire ,

Les flots me rendent plus brillant ,

Bien loin de me détruire (i).

L'élément qui ma submergé

Représente la grâce , Qui , dans mes maux, m'a soulagé

Et réjoui ma face.

Mon âme, à Theure de la mort,

Au paradis portée , Triomphante entre dans le port,

De la gloire escortée, Parmi les acclamations

De la troupe angélique , Pour célébrer le sacré nom

De mon Roi magnifique.

Mon faible corps fut exposé

Au caprice de Tonde.

Il fut haï et méprisé.

Abject aux yeux du monde.

Mais mon esprit, ferme et constant,

Couronné de justice.

S'abreuve depuis cet instant

Au fleuve de délice.

Je contemple de mon Sauveur La face ravissante ;

(i) L'auteur fait ici allusion à un bruit, concernant le corps de Roger, qui s'était répandu dans les Eglises et que nous trouvons reproduit dans le fragment suivant d'une lettre de cette époque : « M. Roger resta vingt-quatre heures pendu , sans que l'on put reconnaître qu'il eût changé de mine. Il fut ensuite traîné jusque sur le pont de pierre et jeté dans la rivière. Au bout de trois jours , il fut trouvé sur un gravier où l'eau l'avait laissé. Sa mine étant toujours que plus vermeille, je ne sais pas ce que l'on a fait de son pauvre cadavre. »

Je SUIS au comble du bonheur.

Ma gloire est plus brillante Que le soleil, les diamants

Et que les diadèmes.

Elle surpasse infiniment

La pompe des rois mêmes.

Confessant , sous les grands fracas ,

Les célestes doctrines , Je chantai , jusqu'à mon trépas ,

Les louanges divines.

Présentement surpris , ravi ,

Loin de la noire clique , Je puis entonner, à l'envi ,

Des élus le cantique.

Je quittai la société

Terrestre et sanguinaire , Pour entrer dans cette cité

De paix et de lumière , Où j'ai trouvé mon frère Ranc

Plein de gloire et de vie , Après avoir perdu son sang

Dans la ville de Die.

Ah ! vous qui pleurez sur Roger,

Mes brebis fugitives , Ne regrettez plus ce berger;

Pourquoi ces voix plaintives?

Ne plaignez pas de mon bonheur

La lutte terminée.

Pleurez plutôt sur le malheur

De votre destinée.

Pleurez, pleurez sur vos enfants, Surtout sur votre vice!

Amendez-vous , il en est temps !

Cessez votre injustice !

Le ciel est armé contre tous :

Son tonnerre et sa foudre Vont éclater aussi sur vous.

Et vous réduire en poudre.

Tendez vers cet heureux séjour,

Animés d'un saint zèle, Avancez-vous plus chaque jour,

Réglés sur mon modèle.

Dans ces jours de tribulation ,

Montrez votre constance.

Vos mœurs, votre religion,

Votre persévérance.

Réjouissez-vous au Seigneur;

Rendez-lui vos hommages; Exempts de crainte et de frayeur ,

Reprenez vos courages.

Au temps de la persécution ,

Réclamez sa puissance , Et sous sa sainte protection

Vivez en assurance.

Soyez unis , selon mes vœux ,

Dans la vive espérance.

Devenez à toujours joyeux

Par la persévérance.

Aimez jusqu'à vos ennemis ,

Comme des chrétiens sages.

Au roi soyez toujours soumis.

Patients dans l'orage.

Si vous pratiquez constamment Ces divines maximes ,

Le Dieu toujours doux et clément

Effacera vos crimes.

Il vous rendra son chandelier

Et vos doux privilèges : Vous couvrira de son bouclier.

Et sera votre pleige (i).

li vous donnera des pasteurs

Nouveaux pour vous conduire .

Et bénira vos conducteurs ;

Rien ne pourra vous nuire.

Le loup paîtra près de l'agneau.

La tendre tourterelle Ne pleurera plus au tombeau

De son ami fidèle.

Vous transmettrez à vos enfants

La parole sacrée Du grand Dieu qui , vous bénissant .

Comblera vos années.

Heureux , dans ce bas élément ,

Vous verrez votre race Fleurir perpétuellement,

Sans trouble ni disgrâce. i

Vous entendrez ce que dira

Ce Dieu tendre et propice , Car à ses fils il parlera

De paix et de justice.

— Oh ! puisses-tu , mon cher troupeau .

Tout rayonnant de gloire , Jouir, au séjour le plus beau .

Du fruit de ta victoire !

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