‹ Jacques RogerChapitre 4 sur 6 · COMPLAINTE SUR LOUIS RANG · texte numérisé non relu

COMPLAINTE SUR LOUIS RANG

(Voir page 211).

Venez, tout chrétien fidèle.

Plein de zèle, Et pleurez amèrement Sur la mort triste et cruelle

D'un fidèle, Sur la mort de monsieur Ranc.

A Livron, sur la grand'route ,

Fut sans doute Arrêté par des soldats; Avec la maréchaussée

Elevée On le saisit sans égard.

On le conduit à Valence.

En diligence , Pour le mettre en la prison De cette ville meurtrière;

Il faut croire Qu'il faisait compassion.

Arrivé près de la porte,

Avec l'escorte, La porte de la prison , li leur dit : Lavssez-moi faire

Ma prière Au Dieu qui règne en Sion.

Quand sa prière fut faite ,

On s'apprête Pour le renfermer dedans ; Même l'on double la garde

Qui regarde Où l'on mettait monsieur Ranc.

On le traduit dans la suite,

Au plus vite , A Grenoble, en parlement.

Les messieurs de la justice,

— Injustice! — Vont faire son jugement.

Aussitôt on l'interroge :

On déroge A l'honneur de monsieur Ranc.

— Êtes-vous de cette bande ,

On vous demande, Qu'on appelle prédicants?

— J'ai été reçu ministre,

Qui consiste A dire la vérité.

Oui, j'ai prêché l'Evangile,

Loin des villes .

A ceux que j'ai rencontrés.

— Vous faisiez des mariages.

En votre âge.

Et baptisiez des enfants.

Vous avez donné la cène.

Pour la peine Signez-la de votre sang.

— Je sens une joie extrême

En moi-même.

Cela m'est un grand honneur

De pouvoir suivre la trace.

Avec la grâce, De mon divin Rédempteur.

— Vous passiez les ordonnances

Des puissances , Sachant qu'il est défendu De prêcher dedans la France.

Leur sentence S'ils sont pris d'être pendus.

— Jésus-Christ, mon divin Frère,

Et vrai Maître, Nous a tracé le chemin.

Nous promet une vie nouvelle,

Eternelle , Qui n'aura jamais de fin.

— Pour vous éviter la peine

De la cène , Il faut donner votre seing.

Lui , plus ferme qu'une roche ,

Il s'approche; Aussitôt coucha son seing.

On voit peint sur son visage

Un courage Qui étonna ces messieurs.

En posant sa signature,

Sa main sûre Ne changea point de couleur.

De son air doux et affable ,

Agréable , Il leur dit à haute voix :

J'ai passé les ordonnances

Des puissances , Mais servi ie Roi des rois.

Nous lisons dans l'Ecriture.

Sainte et pure,

Ce qu'il faut dire aux adieux ; Comme nous le fait entendre,

Et comprendre , Jésus-Christ en saint Matthieu.

On lui a lu la sentence,

En sa présence , Comme il doit être pendu ; Avoir la tête tranchée,

Exposée , Faisant ce qui est défendu.

— Jésus-Christ et ses apôtres,

Et tant d'autres , Ont bien souffert le martyre.

Oh! que mon sort est aimable.

Estimable, Je suis content de mourir!

Puis donc qu'il faut que je meure

A cette heure, Je vais faire mes adieux.

Je vais avoir en partage

L'héritage , Dans le royaume des cieux.

Je prie Dieu, mon cher Père.

Pour mes frères Qui sont dedans le pays, De ne point perdre courage.

Parmi la rage, Car c'est Dieu qui l'a permis.

On commande des gens d'armes.

Faits aux armes.

Pour aller en sûreté , Pour le conduire où sa vie.

Où sa vie Devait être exécutée.

On le ramène à Valence, En diligence,

Pour prendre la garnison ; On prend la maréchaussée,

Assurée , Pour le sortir de prison.

Mais tout le long de la route,

- Fut sans doute Conduit très exactement ; Pour exécuter les ordres

On s'accorde De messieurs du parlement.

C'est à Crest qu'on se repose, Pour la cause

D'avoir un nouveau renfort,

Croyant que la populace S'éieuasse

Et quon leur ôtât le corps.

Avec grande hardiesse

On s'apprête Pour conduire monsieur Ranc.

Chaque soldat prend son poste

Droit à Aouste ; On arrive à Saillans.

Aux fusils la baïonnette,

On s'apprête Pour aller un peu plus loin.

A Pontaix se rafraîchissent ,

A leur guise, De ce qu'ils ont de besoin.

De là sont venus à Die,

En furie, Faire dresser son poteau.

Monsieur Ranc dit les louanges

Des saints anges , En levant les yeux en haut.

Les gens d'église sans cesse Qui le pressent

A changer de religion.

Non , dit-il , sans plus attendre ,

Faut se rendre Et répondre à la question.

Quoique je sois un jeune homme

Rien m'étonne, Car je sais en qui j'ai cru.

C'est à mon Dieu que j'adore

Et honore , C'est l'auteur de mon salut.

— Quittez votre loi, mon frère.

Car j'espère Que vous serez bienheureux.

Les saints tireront votre âme

De la flamme , La porteront dans les cieux,

— Je n'adresse pas m.es plaintes

A vos saintes , Mais au divin Rédempteur.

Jésus-Christ, le roi de gloire,

Salutaire , Me rendra plus que vainqueur.

— Tous les plus grands de la France,

En assurance , Ils sont de notre côté.

Les plus avancés des vôtres

Sont des nôtres, Ayant connu la vérité.

— Les uns pour avoir des charges

Et surcharges, Pour être dans les emplois , Pour sauver leurs biens, leur vie.

En cette vie, Ont quitté le Roi des rois,

— Monsieur, votre heure s'approche ,

Qui reproche

De mourir dans cette erreur.

Croyez-moi, vous aurez grâce ,

Une place , Nous vous ferons grand prieur.

— Ce discours insupportable

Qui m'accable , Mon pauvre corps fait languir :

Ma peine bientôt finie,

En cette vie, Me conduit en paradis.

Lorsqu'il fut près de l'échelle.

Ce fidèle D'abord se mit à genoux.

Il adresse sa prière

A Dieu son Père , A Jésus-Christ son époux :

Grand Dieu . montre-moi ta face .

Que ta grâce Me soulage en tous mes maux !

Fais, Seigneur, que ta parole

Me console Dans l'excès de mes travaux.

Tes tendresses paternelles

Des fidèles Te font toujours prendre soin.

Hâte , ô Dieu , ton assistance ;

Ma souffrance D'un prompt secours a besoin (i).

Seigneur, entends ma demande :

Je demande T'invoquer dans ces moments.

Puisque chacun me délaisse

Dans l'angoisse.

Au milieu de mes tourments.

(1) Ces deux dernières stroplies sont tirées du psaume XXX VIII.

Les tambours battent sans cesse.

Et sans cesse, Pour détourner monsieur Ranc.

Ne veulent lui laisser faire

Sa prière, Sans crainte du Tout-Puissant.

Le bourreau de grande rage

Eut le courage De faire mourir l'innocent.

Lui faisant monter l'échelle.

Mort cruelle , Trempa les mains dans son sang.

D'abord il coupa sa tête,

Puis s'apprête A le prendre par les pieds.

Il le traîne par la rue: ,

A la vue Cela faisait grand pitié.

Cher martyr, on peut bien dire.

On admire Ta sagesse et ta douceur.

Tu as quitté la misère

De la terre, En triomphant et vainqueur.

Tu as fini ta carrière,

En prière , Tes peines et tes travaux, Laissant ton corps de poussière

A la terre , Pour aller dedans les cieux.

Tu es dans la compagnie

Infinie De tous les gens bienheureux.

Tu jouis de la victoire

Dans la gloire, Pour toujours dedans les cieux.

(Voir page 263)

Nous donnons ici la liste des Eglises du Dauphiné que Roger et ses compagnons d'œuvre relevèrent de leurs ruines. Elle fut dressée peu de temps avant la mort du martyr, en 1 744, et se trouve dans l'ouvrage de M. Edmond Hugues (t. II , p. 156). Nous avons corrige quelques noms mal transcrits et indiqué les départements dont font maintenant partie ces localités. La plupart sont encore des chefs-lieux ou annexes de paroisses. On voit que la Drôme seule en renferme quarante-neuf.

Nyons (Drôme).

Trescléoux(H.-Alpes).

Vinsobres (id.).

Orpierre (id.).

Taulignan (id.).

Valdrôme (Drôme).

Venterol (id.).

Lesches (id.).

Luc-en-Diois (id.).

Charens (id.).

Dieulefit (id.).

Saint-Dizier (id.).

Montjoux (id.).

La Charce fid.).

Vesc (id.).

La Motte-Chalançon (id.),

Crupies (id.).

La Maladière }

Bezaudun (id.).

Volvent .Drôme).

Mornans (id.).

Arnayon (id.).

Bourdeaux (id.).

Poyols (id.).

Saint-Auban (id.).

Châtillon (id.). 45-

Poët-Laval (id.). 46.

Saint-Roman (id.). 47.

Montmaur (id.). 48.

Aucelon (id.). 49.

Die (id.). 50.

Marignac (id.). 51.

Saint-Julien-en-Quint (id.). 52.

Saint-Eîienne-en-Quint (id.) 55.

Sainte-Croix (id.V ^4.

Pontaix (id.). >v

L'Epine -H. -Alpes). 57.

Le Gai- )8.

Mirabel (Drôme). 59.

Aouste (id.). 60.

Montclar (id.). 61.

Beaufort-sur-Gervanne (id.)

Lozeron (id.).

Plan-de-Baix (id.).

Gumiane (id.).

Les Bardons r

Beaumont (Drôme),

Chamaret (id.).

Montmeyran (id.).

La Baume-Corhillanne (id.).

Eurre (id,).

Livron (id.),

Loriol (id.),

Montélimar (id,).

Allan (id,),

St-Paul-Trois-Chàteaux ^id.)

Mens (Isère).

Mortes r

Comme Ranc et tous les martyrs du Désert, Roger trouva des poètes improvisés pour chanter ses souffrances. La complainte que nous publions est tirée des archives de lapréfecture de Montpellier (Procès Mazoyer de Clarensac, ^^ division, no 30) et fait partie d'un recueil inédit de complaintes du dernier siècle, offert par M. le pasteur Auzière à la Bibliothèque du protestantisme français. C'est là que M. J. Gaufrés a bien voulu la copier pour nous. L'auteur anonyme met, dans la bouche de Roger, une apologie des travaux de ce pasteur et des mobiles élevés qui inspiraient sa conduite, et la fait suivre d'une chaleureuse exhortation à la fidélité chrétienne. La versification est mieux soignée qu'elle ne l'est, en général, dans les compositions de ce genre. On trouve çà et là quelques beaux vers. On remarquera en particulier la strophe neuvième et la quatorzième, sans oublier celles qui terminent le morceau.

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