CHÔMAGE
La vie change tout d'un coup.
J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a batlu des rri^a et des fia, elle a essayé sur moi des roulées et des étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré, tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le dos — après tant de gigots pourtant!
A un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa surveillance.
On n'entendait jadis que pif, paf, v'ian, v'Ian et allez donc I — On m'appelait bandit, sapré gredin ! — Sapré pour sacré; — elle disait aussi, bouffre pour bougre.
Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes — non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans exaspérer son amour.
Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais fait, — même cela me flattait un peu.
Bandit! — comme dans le roman à gravures. — Puis je sentais bien que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit pantalon et une petite blouse. — Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon.
Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin. ^" *»^» de oalpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes, gonfle devant le feu.
Je n'ai plus à me lever pour aller — cible résignée <— vers ma mère; je puis rester assis tout le temps !
Ce chômage m'inquiète.
Rester assis, c'est bien, — mais quand on retournera aux habitudes passées, quand l'heure du fouet îsonnera de nouveau, où en serai-je? Les délices de €apoue m'auront perdu : je n'aurai plus la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du cuir battu !
Que se passe-t-il donc?
Je ne comprends guère, mais il me semble que ma-
dame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette colère blanche de ma mère.
Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, le? yeux fixes et les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève le rideau, elle a l'air de guettei une proie.
« Vous ne voyez plus madame Brigolin ? lui demande un jour une voisine.
— Si, si!
— Il y a un peu de froid?
— Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche prochain. »
En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas : « N'avoir l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup... »
On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le Jeudi et l'on combine tout pour le dimanche.
J'avais justement gobé une retenue!
J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe — du charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de mine; et depuis «e jour-là, je ramassais tousles morceaux qui avaient une veine luisante, un point jaune.
Le professeur crut à une farce, — me voilà pincé I
forcé de rester en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue — dans l'étude des internes, au lycée même.
Adieu la maison de campagne !
Je les vis partir avec les paniers de provisions.
Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
Madame Brignolin était charmante : un peu décollàiée, avec une écharpe à raies bleues, des bottines prunelle, et elle sentait bon — mais bon!
Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait brouillard autour de madame Brignolitt.
On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des haricots à l'huile, aller en retenue — puis me rendre chez l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
« C'est plus que tu ne mérites, » m'avait dit ma mère.
Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et j'acceptai mon sort de bon cœur.
Je mangeai les haricots à l'huile, — j'allai jouer aus billes avec des petits ramoneurs que je connaissais. — J'arrivai à la retenue en retard et couvert de suie, ^je trouvai moyen, sous prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
UN DEAMB. 193
pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
a Te voilà, gamin?
— Oui, M'sieu.
— Toujours en retenue, doncl
— Non, M'sieu!
— Tu as faim?
— Oui, M'sieu I
— Tu veux manger?
— Non, M'sieu! »
Je croyais plus poli de dire non : ma mère m'avait bien recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un goulu, « tu entends ; » et elle prêchait d'exemple.
Nous avions dîné quelquefois chez des parents d'élèves,
« Voulez-vous de la soupe, Madame?
— Non, si, comme cela, très peu...
— Vous n'aimez pas le potage?
— Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim.,,
— Diable! pas faim, déjà! »
« Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond. » Encore une recommandation qu'elle m'avait faite.
En laisser un peu dans le fond.
C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais
très béte en disant que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère — elle connaît les belles manières, ma mère, — j'en laisse dans le fond, et je me fais prier.
L'économe m'ofïre du poisson. — Ah! mais non!
Je ne mange pas du poisson comme cela du premi''2 coup, comme un paysan.
« Tu veux de la carpe?
— Non, M'sieu !
— Tu ne l'aimes pas?
— Si, M'sieu ! »
Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait pas ce qu'ils vous servaient.
« Tu l'aimes? eh bien! »
L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera s'il veut, qui la laissera s'il- ne veut pas.
Je mange ma carpe — difficilement.
Ma mère m'avait dit encore : « Il faut se tenir écarté de la table; il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises. » Je m'arrangeais le plus mal possible, — ma chaise à une lieue de mon assiette;, je faillis tomber deux ou trois fois.
J'ai fini mon pain!
Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais « demander, » les enfants doivent attendre qu'on les serve. J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi
UN DttAME. 19b
— il m'a lâché, et il mange, la tête dans un journal.
Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet, le décide enfin à jeter un regard . à couler un œil par-dessous le Censeur de Lyon , mais il voit encore de la carpe dans mon assiette, avec beaucoup de sauce.
J'ai le cœur qui se soulève, de manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
Du pain, du pain !
J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas m'essuyer trop souvent à la serviette. « On a l'air d'avoir les doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table. »
Je m'essuie sur mon pantalon par derrière, — geste qui déconcerte l'économe quand il le surprend du coin de l'œil. — Il ne sait que penser!
« Ça te démange?
— Non, M'sieu!
— Pourquoi te grattes-tu?
— Je ne sais pas. »
Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce falali-;me mystique, finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable répulsion.
« Tu as fini ton poisson?
— Oui, M'sieu! »
M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du riz de veau et de la sauce aux champignons.
« Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim. »
Ah! puisque Je maître de la maison me le recommande! et je me jette sur le riz de veau.
Pas de pain ! pas de pain !
Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer de sauce et se livrent un combat acharné.
Il me semble que j'ai un navire flans l'intérieur, un navire de beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot de pommade à six sous la livre!
Le dîner est fini : il était temps ! M. Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon pantalon bleu ; le repas finit en queue de léopard.
7 heures et demie.
Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les vitres ; pas un bruit !
J'ai la tête qui me brûle, et il me semile qu'on m'a cassé le crâne d'un côté.
Je me souviens de tout : du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui tétait...
Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis resté loin de la table, je n'ai pas eu l'ail- de mendier mon pain; j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
9 heures.
Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti
Si je voyais un veau dans la chambre, J3 sauterai» par la fenêtre; mais ce n'est pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
10 heures.
J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils rentreront.
Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle on arrive par une petite échelle; on y étoufife en été, on y gèle en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
Minuit.
Je m'étais assoupi! — Je me suis réveillé brusquement!
Un bruit confus, des cris déchirants, — un surtout qui m'entre au cœur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma mère...
Je saute au.bas de l'échelle, en chemise ; l'échelle n'était pas accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le genou sur le carreau.
C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire à lui, pâle, échevelée.
Je me jette en p eurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il ?
Je veux crier.
« Non, non ! fait mon père en me fermant la bouche, non !» — II me brise presque les dents sous son poing. — « Non, non I » — Il y a autant de colère que de terreur dans sa voix.
Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes. C'est bon, il paraît, des larmes d'enfant qui tombent sur les fronts des mères I La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me reconnaît, elle dit : « Jacques! Jacques ! » — Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux et le vinaigre de sa voix : en ce moment, elle eut une minute d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa aller doucement sa main et son cœur.
Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient eu raison de moi dans la vie.
« Retourne te coucher, » m'a dit mon père.
J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de l'escalier, puis dans la grande chambre, avec leg fenêtres ouvertes, pour que la malade eût de l'air !
Qu 'est-il donc arrivé ?
Mon cœur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées, réfléchir dans ma fièvre I Les heures tombent une à une.
UK DRAME. 199
Je regarde mourir la nuit, arriver le matin ; une espèce de fumée blanche monte dans le ciel.
J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres ; j'ai tenu les yeux ouverts quand les autres enfants dorment; j'ai regardé en face la lune ronde et sans regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon cœur d'innocent qui battait audessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens qu'il est tombé du malheur sur nos têtes !
Qu'est- il arrivé? je voudrais le savoir.
J'ai connu souvent des situations douloureuses; maisje n'ai jamais tremblé comme je tremblaisce jourlà, quand je me demandais comment on allait m'accueillii-, de quel œil me regarderait mon père qui avait dit si pâle : « Non, non, n'appelle pas I »
J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser. — Mais par qui commencer?
Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre, — plus effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
C'est ainsi quand on n'est point sûr du cœur des siens et qu'on craint de les irriter par les explosions de sa tendresse; instinctivement on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un accueil cruel, le cœur ne saurait
l'oublier et il garderait, noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une colère.
Aussi on hésite, on recule !
Ne rien dire? — Mais ils peuvent vous accuser d'être méchant puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur! — Parler? Mais ils vous en vou« dront de ce que vous avez souligné leur faute ou leur crime, de ce que vous avez le matin, réveillé par vos larmes, — vos simagrées — des fantômes qui devaient mourir avec le dernier cri, le premier soleil !
Et je ne savais que faire !
Il y avait longtemps que c'était le matin. — Mon père se levait d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit heures. Je me levais aussi.
Je fis comme toujours ;jem'habillai, mais lentement, et ne mis pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
Il ne venait aucun bruit de leur chambre : un silence de mort.
Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt : à travers la porte il me demanda du papier et de l'encre ; écrivit une lettre au censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
« Tu reviendras dès que tu les auras remises.
— Je n'irai pas en classe ?
— Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a
UN DRAMS. 201
été prise de frayeur dans la campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre... »
Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité dans la tournure, — il traînait ses pantoufles sur le parquet, et rajustait son pantalon.
Que s'était-il passé ?
Je ne l'ai jamais bien su. A des cris qui échappèrent dans des orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent, je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du jardin, dans ce dimanche de malheur !
Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit, jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu d'essayer de le savoir !
Savoir quoi? Ce qui était fait était fait 1
Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, l'enfant!
Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la honte, ou le regret ?) mon père a chaugé pour moi. Il avait jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à assister à quelques conférences que faisait le professeur de rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
Il reste à la maison, maintenant, quatre fols sur six; il y reste, le sourcil froncé, le regard dur, les îèvres serrées, morne et pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou qui siffle; on sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il en souffre; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
11 a le ooeur ulcéré, je le vois.
Oh ! la maison est horrible ! et l'on marche à pas lents, et l'on parle à voix basse.
Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père m'empoigne.
Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende. : bien souvent, je le jure, sans que je le mérite.
J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela. — Et j'ai eu l'idée de me tuer une fois !
Voici à quelle occasion.
Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il faillit casser :
« GredinI dit-il entre ses dents, je Tais te laisser pour mort sur le carreau ! »
J'entrevis un supplice — et justement, j'étais à peine guéri d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la question des boursiers et des nonpayants, quand on était arrivé à mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit :
« Monsieur Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous ?
— C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du proviseur ?» et il se jeta sur moi avec fureur.
Ce furent de véritables souffrances, — mais mon chagrin était bien plus grand que mon mal !
Quoi ! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le destituerait ! Je me donnai sur la poitrine, en mea culpa, des coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et je me serais peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait plus au collège, mais à la maison, on me battait tout de même.
J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien fin m'arracliatil les plumes des ailes, cac j'avais résolu de me raidir contre le supplice, etcommo je dévorais
'204 UN DBAME.
mes larmes et cacliais mes douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent oîux qu'on tue en leur arrachant l'âme : il en fut épouvanté lui-même! mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade, l'esprit noir, — Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le pense. — Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur I
Quelquefois, c'est plus affreux encore, — ma mère intervient; — et elle qui m'a calotte à outrance, accuse mon père de barbarie !
« Tu ne toucheras pas cet enfant ! »
De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la fois! Les raccommodements durent peu.
Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à cœur le reproche sanglant de mon père, et je me dis que je dois expidr ma faute, en courbant la tête sous les coups et en bûchant pour que sa situation universitaire déjà compromise ne souffre pas encore de ma paresse !
Je fais tous ce que je peux : je me couche quelquefois à minuit, et même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse maintenant de brûler trop de chandelle: « Et pourquoi faire? Des singeries, tout ça. »
Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait pas g. "é du mal que je me donne, el
UN DRAMB. 205
c'est à peine si l'on paraît content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête et je suis le premier de la classe.
Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées I
Ce Gradus ad Parnassum où je cherche les épithètcs de qualité, et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur I
]\lon Alexandre a les coins mangés; c'est moi qui les ai mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare ; je m'en bourre, je l'avale comme de la boue.
Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant, et j'entends qu'on dit par derrière :
« C'est parce que son père lui donne des danses. »
On dit aussi :
« Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air sainte-nitouche ? »
J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les compositions au proviseur, mais il est en conversation particulière avec que! ;u'un et l'on me dit d'attendre dans le cabinet voisin — celui d'où l'on entend tout.
On parlait de nous,
« Nous ne disons rien de l'afraire Vingtras, c'est entendu?
— Non, rien, ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec une femme comme celle qu'il a...
— Il est de fait! et toujours a vous parler des cochons qu'elle a gardés, des bourrées qu'elle a dansées — Youp, la, lai — tandis que madame Brignolin, eh ! eh !
— Plus-bas, dit le proviseur, si ma femme entendait! »
J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte, l'en tr 'ouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie; j'avais reconnu leur voix. Ils reprirent :
« Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai pris le prétexte de son fils.
— Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
— Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on bat comme un lapis, pas bête, bon cœur. Il a plu beaucoup à l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte. « Occu- « pez- vous plus de votre fils ; » cela voulait dire: « Res- « tez un peu plus avec votre femme, » — et il a tenu compte de l'observation. »
Je restai rêveur toute la journée du lendemain... Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère :
« Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant?
L'inspecteur doit arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire lionte, comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse 1 »
Quelle honte? quelle paresse î
Mon père m'avait menti.
ÎVïl
M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il s'est démené pour que mon père l'obtînt.
La nomination arrive.
Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers d'agrégation de mon père : les thèmes grecs ici, les versions latines par-lâ ; il y en a dc> tas.
Ries parents vont faire leurs adieux.
Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame Brignolin demeure...
J'enfile du regai d cette rue qui d'un côté mène aa
collège, de l'autre à la place Marengo ; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
Ah ! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfanl qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable ; j'ai peur aujourd'hui de ce que je vois ; peur des maîtres méchants, des mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient.
Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent et ne tiennent pas toujours.
A l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les débris de la tire-lire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter un homme et qu'elle vient de casser.
Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin de prison?
Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je l'ignore, mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir.
Voici, dans ce coin un bout de ruban bleu.
210 BOUVEN-irtw.
C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de ParreyoUes sous prétexte qu'elle était née avec des manières de dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille, ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
Pauvre cousine Marianne !
On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi, — moins les coups.
Nous étions ensemble dans la cuisine, — je faisais le gros — un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond : c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce qui est sale dans les assiettes, c'e*t ï^ dessus. Et voilà pourquoi je faisais le gros.
On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à Saint-Etienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la regardait avec curiosité.
Ma mère de dire :
« C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous 1 Je ne fais pas de différence entre eux deux. » Et elle ajoutait : « Jacques pourrait presque s'en fâcher. »
Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une ^lifTérence ; c'est bien assez qu'on m'ait ennuyé comme oa l'a fait, sans qu'on l'ennuie aussi.
M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à la ville ; ma mère a répondu :
« Croyez- vous donc que je rougisse de mon origine ? Voulez-vous que j'aie l'air d'être honteuse de mes sœurs et de ne pas oser sortir avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne ?... Ah! vous me connaissez mal, monsieur Laurier ! »
Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa nièce, et, assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine ; elle supprima la coiffe ; mais elle dicta un bonnet, coupa elle-même une robe.
« Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où on les essaya.
— Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne ce qu'elle touche. Ah ! Je Bouillonne ?...
— Je n'ai pas dit ça, ma tante.
— Et hypocrite avec ça ! — Oui va-t'en dire partout que je souillonne les robes de mes nièces — Tu ajouteras peut-être aussi que je les laisse mourir de faim ! »
Une pause.
Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment celle du sang, dans laquelle on ecntait mourir la tante et ressusciter la mère.
« Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère.... »
Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce
cœur qui tout d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans de la colle.
« Tu ne viens pas embrasser ta mère ! » s'écria t-elle attristée de ce retard en levant les mains au ciel.
Je pressai le pas, — elle m'attira par les cheveux et elle me donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne enfonça un clou !
Oh ! ces mères ! quand la tendresse les prend ! Ga ne fait rien, le clou m'a fait une mâchure.
Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup d'embrasser leur petit !
Quel coup ! j'ai mal pourtant ! et je me frotte l'occiput.
« Jacques ! veux-tu ne pas te gratter comme ça ! Ah ! tu sais, j'ai regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure ; — tu appelles ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes ? Il y a deux jours qu'on n'y a pas touché, je parie !
— Ce matin, maman I
— Ce matin ! tu oses !...
— Je t'assure.
— Allons c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui mont >
— Non ! m'man.
— Viens queje te gifle 1 »
Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse Elle écrivit à sa mère qui l'aimait bien,
et lui demanda de retourner tout de suite au village.
Mais à la lettre qui vint de Farreyolles, ma mère répliqua:
« Veux-tu donner raison à ta fille contre moi ? Crois-tu ta sœur une menteuse ? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne ! Crois-tu?... — Si tu le crois, — c'est bien ! »
C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un mois encore.
Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus heureux !
Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau. — Ses cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient saupoudrées de rousseurs ; mais la peau du cou était blanche, tendre et fine comme du lait caillé.
Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à travers une grille : elle s'était faite religieuse.
« Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Etienne., murmura-t-elle en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue ici.
— Le regrettez-vous ? »
Elle éloigna du guichet sa tète pâle encadrée dans la grande coiffe blanche des sœurs de Charité et ne répondit rien, mais je crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla reconnaître un geste de regret et de tendresse .'
214 SOirVENIES.
Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ d'ivoire taché de sang.
Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, flui était si haut ; il fallait mettre des li\Tes sur ma chaise.
Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là et quelles mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeait que j'eusse fait dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche et mes beaux habits !
Mon père m'a souvent cogné la tête contre le coin, quand je regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon rêve, et il m'appelait « fainéant » en me frottant le nez contre le bois.
C'est sensible, le nez I On ne sait pas comme c'est sensible.
J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna pour me punir.
Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin. Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui ; puis il ne savait pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du pain pour sa femme et son enfant.
Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé
imbécile, grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil I
J'avais demandé qu'on attendit le soir pour aller l'enterrer. Un camarade m'avait promis un coin di son jardin.
Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant :
« Mais puisqu'on pouvait l'enterrer ! » C'était une idée d'enfant, qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion ! Je la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles étaient bleues et gonflées, et regardait d'un œil où je croyais voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
XVIÎÎ
Quelle joie départir, d'aller loin I
Puis, Nantes, c'est la mer I — Je verrai les grandi vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les homme» de quart, je pourrai regarder des tempêtes !
J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son œil sanglant, et j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les désespoirs des naufrages.
J'ai lu la France maritime, ses récits d'abordages, ges histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme §i j'en avais été un des héros, et je crois même que les phrases que je viens d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourLU-
îonnage des oiseaux ; il me semble bien que c'est de Pulgence Girard, mon tempêtard favori. Je me répète ces grands mots comme un perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
A Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
En face de la grande tasse/ on se laisse glisser et l'on est dans l'Océan.
Je n'appartiens plus à mon père ; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de ma disparition, je suis en pleine mer.
Le capitaine a juré, sacré — mille sabords du diable I — en me voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord ; je suis de l'équipage I
Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà plein de poésie.
Nous avons d'abord la diligence, — l'impériale,
puis nous entrons dans une gare !
Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme djs bœufs, et jettent du feu par lea naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l'âme!
OHLàANS
Nous arrivons à Orléans la nuit.
Nous laissons les malles à la gare
11 y a des choses qu'il faut garder avec soi, dit ma mère, et elle a gardé beaucoup de choses ; on les entasse sur moi, j'ai l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficulté.
Il s'écroule toujours quelque boite qu'on ramasse hiix clartés de la lune.
On ne se décide à rien : on est porté, par l'heure et le calme inmense, à un espèce de recueillement très fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.
Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtels qui, à la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Gheval-Blanc, au Coq-Hardi, — «A deux pas, Monsieur I — Voici l'omnibus de l'hôtel ! »
Aller à l'hôtel, au Gheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon cœur en battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une ville (fu'ils ne connaissent pas.
Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle, hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans l'obscurité et le brouhaha.
Elle a si bien fait, qu'à un moment, on s'est trouvé seuls comme un paquet d'orphelins.
On éteint les lumières. — Il n'est plus resté qu'un réverbère à l'huile devant la grande porte comme un hibou ; et voilà comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à laquelle nous sommes arrivés
en nous traînant, ma mère disant à mon père : « C'est ta faute ; » mon père répondant : « C'est trop fort ; est-ce que ce n'est pas toi !
— Ali ! par exemple ! »
Nous avons hêlé des isolés qui passaient par là ; nous avons même cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l'espace.
La lune est dans son plein — toutes mes nuits qui datent l'ont eue jusqu'ici pour témoin.
Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons \ espace de notre ombre. C'est mftine curieux.
J'ai l'air énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres s'allongent et se cognent sur le pavé. — Mon père a un nez !
Je ne puis pas rire ; — si je riais, je laisserais encore échapper quelque chose ; — puis, je n'ai pas grande envie de rire.
« Quelqu'un là-bas I »
Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule ; j'ai la tête qui m'entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des épaules ; j'ai l'air d'un télescope qu'on ferme.
« Quelqu'un !
— C'est une femme I Je te dis que c'est une femme 1
— Sur quoi est-elle montée ?
^ Sur quoi ?
— Oui, sur quoi? — (Ma mère est aigre, très aigre. )
— Hé ! la bonne femme ! »
Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler,
« Mes amis, nous nous sommes tous trompés... »
La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves ; on dirait qu'une larme vient d'en mouilicr les cordes.
« Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.
«Ce que nous avons devant nous n'estpas un homme, n'est pas une femme, c'est la PUGELLE D'ORLÉANS. »
Il s'arrête un moment :
« Jacques, c'est la. Pucelle / yi
J'ai entendu parler d'elle en classe : la vierge de Domrémy, la bergère de Vaucouleurs !
« C'est la Pucelle, Jacques ! »
Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de paniers, aussi 1
Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat, elle a voulu être mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises ; elle connaît de réputation Jeanne Darc, mais elle ignore le nom chaste aue lui a donné l'Histoire.
« Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant ! »
Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que
je porte des bagages, à deux heures de la nuit, dana
une ville de province, que nous ne connaissons pas...
« C'est Jeanne Darc, reprend ce père accusé d'être
léger devant son enfant, celle qui a sauvé la France !
— Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air content : on peut s'asseoir contre. »
Nous avons passé la nuit là — c'était un peu dur, mais on avait le dos appuyé.
Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.
Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement — avec beaucoup de bagages, par exemple, — aux pieds de leur sainte ; — il ne nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir, il s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beaufrère même, au bout de la rue, près du marché.
« Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.
— Pourquoi aurais-je faim ? »
II faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa décision en lui demandant si elle avait faim.
Mon père ne souffle mot. — Le sergent de ville coule vers ma mère un regard de terreur.
Nous sommes dans l'auberge.
222 LE DÉPAET.
lOlle s'éveillait ; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on attelait la carriole d'un paysan. Le sergent d3 ville appelle son beau-frère, en tapant contre une cloison.
Un grognement.
« On y va, on y va !»
A travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui traînent.
« Ces personnes demandent à coucher et un mor« ceau sur le pouce. »
Morceau sur le pouce est dit, le visage tourné vers mon père. Il se souvient de ce : « Pourquoi aurais-je faim ? » de ma mère.
Mais elle intervient.
« Coucher seulement, fit-elle ; nous mangerons en nous réveillant.
— Gomme vous voudrez, » fait l'aubergiste, à qui il importe pen de vendre à manger le matin ou la nuit, et qui préfère même, une fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.
J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre sous une voûte: les miens hurlent : — c'est un échange de borboi-igmes ; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous et des bâillements ; mais elle a dit, a la station, qu'il ne fallait pas diner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne man-ge-ra pas.
Elle a pourtant crié à mon père :
« Mange si tu veux, toi I »
Mon père a simplement branlé la tête ; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmuré :
« Non, non. demain. »
Il sait ce que cela signifie : « Mange, si tn veux, toi î»
Gela signifie : Je ne veux pas que tu prennes une miette, que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage !
Mon père va se coucher ; ma mère le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin.
Je tombe de fatigue et je m'endors ; mes parents en font autant.
Mais nous nous réveillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.
Ma mère est du concert comme les autres, — mais elle ne cédera pas. — C'est une femme de tète, ma mère. Ah! je l'admire vraiment I Quelle volonté! Quelle difl'érence avec moi! Si j'avais faim, moi, je le dirais, et même, je mangerais... s'il y avait d# quoi!
Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!
Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à ■e serrer le ventre, et attend le matin pour casseï une croûte. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans appétit, tu verras. — Tu as pour mère une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle, — surtout par le nez, car tu l'as en pied de marmite.
Nous avons déjeuné, — ma mère, du bout des dents : mais je l'ai vue qui dévorait, dans un coin, au
foie de veau qu'elle avait demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain ; — elle mordait là-dedans !
Mon père a mangé à en éclater, — il en a les oreilles bleues.
Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées et qu'il a commis, au moment du départ une grande imprudence. Il a confié à ma mère tout l'argent.
Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien :
« Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra mieux; c'est moi qui paierai en route. »
Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur, la gravité de la faute; mais au premier relai il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc, pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les mains des gens à pourboire, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n'avait pas même de quoi prendre un verre de groseille.
11 mourait de soif.
« Donne-moi de l'argent.
— Tu veux de l'argent?...
— Oui, Jacques a soif... »
Ma mère se tourne vers moi.
« Tu as soif? »
Ma foi! je veux bien soutenir mon père, quand c'est uossible ; mais, pourquoi, quand il a soif, dit-il que c esi moi?
LE DÉPART. 22o
Je ne réponds rien à la question de ma mère, dont (es yeux vont avec une ironie froide de son fils à son époux.
« Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il n'existait pas. »
Gela a duré trois jours, les demandas d'argent et les refus de versement !
Mon père s'est fâché; — il y a même eu scandale, d'abord, sur le pas d'une auberge, puis dans un wagon : et ma mère a eu le dessus : mon père a demandé grâce.
C'est qu'elle est courageuse et franche. — Elle dit souvent : « Je suis franche comme l'or. »
Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père, devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans cœur, un époux sans conduite.
Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.
« C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne. — Ah! ah! — On veut s'empiffrer pour oublier... Monsieur veut peut-être l'argent pour lâchersa femme et son fils et retourner chez sa maîtresse. »
Mon père qui a demandé cinq malheureux francs ! Ce n'est pas avec cela !
11 est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler les mots, de détruire l'efi^et; mais, ma mère est si franche.
« Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas
besoin de me pousser le coude : ce que je dis est vrai, tu le sais bien... Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-être?. ..»
SUR LE BATEAD
Le bateau nous affranchit, — ma mère se trouve malade heureusement.
Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie de veau trop vite, — elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. — Enfin, la migraine la prend et l'endort.
Mon père reste près d'elle, le temps moral nécesgaire pour être sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a plus la force de fondre sur lui.
Il monte sur le pont...