PROJETS D':ÉVASION
d'appliquer mes oreilles contre le mur, chaque fois que j'ai pu.
Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu'un domestique l'avait insulté. Le proviseur n'a fait ni une ni deux: il appelle le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire : « Monsieur Souillard, il y a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment devant les élèves ; — il faut que l'un des deux file. Je tiens à Jean : il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n'a pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire son livre d'étymologie et qui porte des habits qui nous déshonorent.
« Ecrivez en marge à son dossier :
« Pichon. Se commet avec les domestiques — a des « habitudes de saleté — sait ses classicfues. Rendrait « de grands services dans une autre localité. »
Ah ( vivent les charcutiers, nom d'une pipel
Et les cordonniers aussi I vivent les épiciers et les bouviers !
Vivent les nègres !...
Moi, plutôt que d'être professeur, je ferai tout, tout, tout I...
Il n'y a donc pas à compter sur Malatestat qui est à la charcuterie de Modène et il a même laissé intacte dans son pupitre une boite de fruits confits qu'on se partage en retenue.
Je cherche de tous côtés d'autres complices ; je
PROJETS D'ÉVASION. i7;>
jette sur la foule des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures à plusieurs : ils hésitent. Les uns disent qu'ils ne s'ennuient pas à la maison, qu'ils s'y amusent beaucoup, au contraire, que leur père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle de Malatestat.
« On ne te bat donc pas?
— Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là; je suis sur que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu'on me donnera une pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se cherchent des raisons avec ma mère. — C'est toi qui en est cause.— Je te dis que c'est toi. — Tu ne lui as pas fait de mal au moins I — J'ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis! »
« Tu lui as fait du mal au moins, » demande ma mère à mon père, à l'envers de ces parents imbéciles. «c J'espère qu'il l'a senti cette fois ! »
Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les enfants, c'est pour leur bien, pour qu'ils se souviennent, au moment de faire une faute, qu'ils auront les cheveux tirés, les oreilles en sang, qu'ils souffriront, quoi I... Elle a un système, elle l'applique.
Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche; qui tapent sans savoir pourquoi, et qui regrettent d'avoir fait mal.
Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, qui sont si bêtes, et ont si peu d'énergie.
176 PROJETS d'Évasion.
Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.
Je ne trouverai donc personne qui veuille s'enfuir avec moi I
Ricard ?
Ils sont neuf enfants.
On les fouette à outrance. — Quel bonheur 1
Je tâte Ricard ; — quand je dis je tâte, je parle au figuré : il me défend de le tâter (il a trop mal aux côtes) — il est sale comme un peigne ; il m'explique que c'est parce qu'ils sont sales que leur mère les bat ; mais elle est diablement sale aussi, elle!
Elle les rosse encore parce qu'ils disent des gros mots; ils jurent comme des charretiers; il y a le petit de cinq ans qui crie toujours : a Crotte pour toi/ »
Il n'y en a qu'un dans la famille qui est bien sage et qui ne jure pas. C'est celui qui est en classe avec jpoi.
On le bat tout de même. Pourquoi donc?
Parce qu'il ne faut pas faire de préférences dans ies familles, c'est toujours d'un mauvais effet. Les autres pourraient s'en plaindre.
Puis, « il est là comme une oie.n
Il est là comme une oie. — Voilà pourquoi on le bat.
On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent et sont grossiers : on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et se tient tranquille.
« Jl est là lomme une oie... »
PROJETS d'Évasion. 177
Il a encore une faiblesse, — (qui n'a pas les siennes !) — il pisse au lit.
Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau de cela!
Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un jeu ou une menace, une* fantaisie de talon rouge, un mouvement de désœuvré.. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut, — ce qu'il fait ne sert à rien. — Il se réveille dans le crime, et on est obligé de mettre ses draps à la fenêtre, tous les matins.
On lui procure cette honte. — Tout le monde sait sa faute; comme on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte au-dessus du château !
Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout, exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y a un saint spécialement afifecté à ce genre de péché; il retombe-désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa grosse voix, et en levant le fouet :
« Ah! nous allons faire pleurer le lapin! ti^
Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à )a faiblesse de son enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier.
178 PROJETS d'Évasion.
Je le décide. Il fera son hamac lui-môme à bord du aavire, et personne ne saura que le lapin a pleuré I
Si je parlais aussi à Vidaljan ?
C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées à tout casser.
Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il fût : il voudrait être escamoteur.
Il est venu un escamoteur au collège. Les élève» payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur l'estrade et tenir le paquet de cartes ; il a vu couper le cou à la tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
« Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
Et on a retiré de sa poche une perruque.
« Vous portez donc vos économies dans vos cheveux? »
Et on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
« Maintenant, mon ami, je vous remercie. »
Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré, questionné, envié; saclasse crève dejalousie.
Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
« Il a de la chance, » a dit Ricard aine, qui pense que, la nuit prochaine...
Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par les regards des grands et des moyens, depuis ce jour-là. la résolution de Vidaljan
PROJETS d'Évasion. 179
est prise, sa vocation est décidée : il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l'escamotage!
C'est le plus grand chippeur du collège; il aimait :léjà à fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un ci-ayon de dessus l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin d'un mouchoir.
Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillie à l'aide de fausses clefs dans les boîtes des copains.
Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le portefeuille d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la merci des moutards pendant huit jours.
Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa place.
Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume k pensums : il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s'était jamais vu encore de l'aveu même de Gravier, qui avait été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de Virgile à la fois.
Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie blanche.
11 acheta les Sea^ets du petit Albert. Nous le vlraea
180 PROJETS d'Évasion
avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des coquilles d'œufs vides.
Il fabriquait de la poudre.
C'est ce qui me décida à m'adresser à lui, — malgré l'espèce de défiance que m'inspiraient ses habitudes.
Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par Fauteur de ses jours, qui avait appris qu'au lieu do faire ses devoirs son fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpent et des punaises de cuivre mêlées aux punaises de famille.
Je lui offris d'être mon lieutenant.
Il accepta. — Ricard aussi.
Mais, au journxe, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume et on l'a battu plus que jamais ; il ne peut pas se traîner.
EtVidaljan? — 11 n'estpas au rendez-vous. Les élèves arrivent l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là. Que s'est-il passé?
Je vais du côté de sa maison en me cachant, je rencontre des commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec. « Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son châle collé sur le dos comme une limande : Vingtrou, Vingtras... On
PROJETS d'Évasion. 181
doit être en train de le chercher. J'espère qu'on le fichera en prison.
— Mais le voilà, je le reconnais, » crie une commère, qui m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où j'essayais de filer.
On s'empare de moi. — On me ramène à la maison.
Ma mère m'en donna une volée I
Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m'échapper.
Et Vidaljan? — Il guérit et ne fit plus de poudre.
Et Ricard aîné? — La. peur qu'il eut en apprenant Vaccident de Vidaljan lui fit une révolution et il aa pissa plus au lit.
d'est toujours §&.
Jl¥f
Madame Brignolin, une voisine, est devenue un* amie de la maison.
C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de flamme; elle est gaie comme tout, et c'est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire, tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air d'une caresse! et elle vous a des façons de se trémousser qui paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit, perd la voix, et renverse les chaises.
Drôle de petite femme ! Elle a trois enfants.
Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
Le soir, elle sort un peignoir frais, et fait un bout ie musique, devant un vieux piano à queue; à la fin
de chaque morceau, elle en arrache un boum grave du côté des notes graves et un hi flûte du côté des notes minces. Boum, boum, hi ht..,
« Monsieur Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous ! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez l'étrenne de votre barbe. »
Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main, le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même, et lui donne sa ceinture à presser.
«Valsons, » dit-elle.
Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite, — et elle va retomber, en riant, sur une> chaise qui crie, devant mon père qui ne dit rien.
Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une cruche ; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre, disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à plat, penchée pour mieux rire, et secouant sa jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de ses rejetons.
Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras en passant.
M. Brignolin est rarement là; c'est un savant. U
est associé dans une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de choses qui font bouilhr ses fourneaux et sa marmite : il est toujours dans les cornues, et j'ai même remarqué que l'on riait quand on disait ce mot-là.
Il y a une cousine dans la maison : mademoiselle Miolan.
Elle a vingt ans : douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons tous ; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux ; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans, — elle est si habile de ses doigts maigres! elle a dans une poche un portefeuille à coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher : « c'est là qu'est mon cœur », a-t-elle dit un jour, et l'on raconte qu'elle meurt d'un amour perdu.
Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête : j'entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux ! Il avait l'air gêné, lui; elle souriait doucement, et elle lui dit :
« Grand bête ! »
Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous les deux en même temps, un regard qui voulait dire : « Pas devant lui, » ou « Pourquoi est-il
là? » Je n'ai jamais oublié ce « grand bête 1 » si tendre et ce geste si doux.
Pour mademoiselle Miolan, on a loue un Dout de campagne, où l'on va passer deux ou trois heures le soir^ après le collège; où l'on dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
Les belles heures pour les petits Brignolin et moi î
Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux, - c'est au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs ; — l'herbe est maigre et roussie, elle traîne par places comme des restes d« poil sur un dos de chameau ; il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes comme des grumeaux de sang caillé ; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson, on est seul dans cette vaste plaine — comme si l'on devait vivre sans le secours des villes : on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le silence.
Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des pierres dans un gouffre,
on revient vers la petite maison qui est coiffée de rouge et chaussée de vert
Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un soleil.
Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or, et leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin ; il en reste encore des pétales dans un \ieux livre où je les avais mises.
Quelquefois la maison s'allume, et nous voyons de loin la lampe qui luit comme une étoile.
Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond du village. — Quel calme I J'en ai des larmes de félicité dans les yeux.
Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe, et mon père aide à éplucher les légumes. — On nous jette, à nous, quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arrêtant en route les larmes de jus) ; nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de mâchoires, puis un bruit de bouchons 1 — Au dessert, on goûte au vin blanc mousseux.
On trinque, on retrinque.
UN DllAME. 187
C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord !
Elle répo id toute rouge de joie : son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vue» de fermes dans le lointain !
A peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d'ailleurs, l'en empêche.
a II faut que tout le monde s'amuse! » dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant parle bras pour l'entraîner à la promenade ou au jardin.
C'est mon père qui paraît heureux !
Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le pM avix quatre coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui des chansons du Midi.
Ma mère — paysanne — dit : « Ça, c'est des airs de freluquets, » et elle entonne er auvergnat :
Digue D'janette, Te vole marigua
Laya!
Vole prendre un hommel Que sabc trabailla,
Layal
« Laya! » reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une pose de danse — rien qu'un geste, la tête renversée, le buste pliant, et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de hanche I
Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin de s'évanouir avec les lèvres entr'ouvertes, par où passe un souffle qui soulève sa poitrine ; ella est restée un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle la cachucha et ia bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
La madone et la fouchtra, Laya !
« Qu'est-ce que cela veut dire? » demande M. Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
Ilessaie des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le savant et gâtent le dîner.
On joue, — il embrouille le jeu, — ne devine jamais !
Il l'est toujours.
« C'est lui qui l'est/ »
Madame Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari :
« Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de madame Vingtras. — Monsieur Vingtras, roulez-vous me donner le vôtre? — Jacques, toi, tu seras avec mademoiselle Miolan. »
Pauvre fille ! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d'un serrement de cœur ou d'une quinte de toux qui amène le sang à ses joues, puis la laisse retomber sur l'oreiller qui rembourre sa
TJN DRAME. 18&
chaise longue; — elle sourit tout de même et elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
« Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Gela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous. »
Sa voix s'arrête, mais son geste continue et noua dit:
« Amusez-vous 1 »