‹ Jacques Vingtras: l'enfantChapitre 20 sur 25 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.

Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.

« Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit, comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que je lui écrive?

— Oui, mon Dieu, oui, dit mon père, qui a envie d'aller faire un tour à Paris. C'est une occasion.

On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère ; je m'en arrache, et en route !

Nous courons eur Paris.

i« PENSION LEGNAGNâ

Je suis à Paris.

J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le mal« tre de pension, m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme : « Ce n'est pas un élève, c'est une vessie. »

Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix au concours.

« Vous travaillerez bien, n'est-ce pas? »

Et moi, dont la lèvre tienttoute la joue, je reponds:

« Boui, boni. »

Il m'a trouvé moins fort qu'il ue pensait. Je mett du mien dans mes devoirs.

« Il ne faut pas mettre du vôtre, je vous dis : 11 faut imiter les*anciens »

Il me parle haut; me fait sentir que je paie moms que les camarades.

11 y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des

épinards. Je n'aime pas les épinards, et voilà qu6

je laisse le plat.

H passait.

« Vous n'aimez pas ça?

— Non, Monsieur!

— Vous mangiez peut-être des ortolans, chez vous? Il vous faut sans doute des perdrix rouges?

— Non; j'aime mieux le lard ! »

Il a ricané en haussant les épaules, et s'est en allé en murmurant : « Paysan ! »

Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.

Je dis toujours : « Sacré mâtin ! » C'est une habi» tude; elle me suit jusque dans son salon.

« Mossieu Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre, où avez- vous été élevé ? Est-ce que vous avez gardé les vaches ?

— Oui, Monsieur, avec ma cousine . »

Il en perd la tête et devient tout rouge.

« Croyez-vous, Madame! » dit-il à une voisine. Et se tournant vers moi :

« Allez au dortoir 1 »

Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit peu, mais sans que ça me gêne ; qui ont l'air de faire les malins, et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix de cjjncours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à s'attraper le bout du nez avec le petit bout da sa langue.

11 y a une demi-gloire, — Anatoly.

Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il voudrait qu'on s'entendit bien, — pourquoi donc?

J'ai l'air mastoc; on me trouve lourd quand je joue aux barres, on me blague comme provincial, Anatoly me protège.

« Il se fera, ne l'embêtez pas ! Dans un mois, il sera comme nous; dans deux, vous verrez! »

Oh ! on ne m'embête pas beaucoup ! Je suis solide, et je n'ai pas mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.

Ahl je me faisais une autre idée de ces forts en latin I Je trouvais la province plus gaie, moi!

Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose, — de celui-ci qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir ; il y a eu un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...

« Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avo;' le prix de version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a continué à pleurer. »

Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.

La pension mène à Bonaparte.

Le mardi, on aie droit de rester pour fignoler sa composition, et je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner le coin ; alors, je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande heure, au bout de

laquelle j'irai porter chez son concierge la copie qu'on me croit en train de finir.

Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux ; elles sont si gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que je regarde.

Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.

Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue Miromesnil, la rue Verte, place Beauveau ; j'y rencontre beaucoup de domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, dont les rubans volent à la brise.

Le dimanche, nous allons en promenade.

Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.

Ce Sanglier! je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.

Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où Jtf. Chaillu devient notre pion.

Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpil* 1er le dimanche, à condition qu'à six heures nou» soyons là.

LA PENSION LEGNAQNA. 317

Nons, nous filons sur les Hollandais, au Palais- Royal. C'est le café des Saint-Cyriens et des volailles. On appelle volailles, ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à galons d'or ou d'argent.

Quoique rfes lettres, je suis bien avec les volailles, surtout avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de trinquer.

Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu 1 franc 50. A partir de la première partie, je voulais me lever ; je n'ai pas osé.

« Allons, allons, reste là 1 »

Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.

Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la culotte!...

Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.

Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.

Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces. Pas de chance ! je donne beaucoup et ne reçois rien.

Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.

On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place, et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais i mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.

Je vendis un discours latin à la composition du mardi, — vingt sous comptant.

Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être dans les dix, quoi !

Je retournai aux Hollandais, mes trente sous dans le creux de ma main. On ne voulut pas de mon argent. C'est la caisse de Saint-Gyr ou une souscription des volailles qui avait réglé la casse et les consommations.

J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand du coup de poing.

N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches! Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté, mon but, et qui n'aurai pas de fortune.

Ma vie des dimanches change tout d'un coup.

Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.

Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.

Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la demi-journée, — nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures; nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère : mais je les ménage.

Li PENSION LEGNAGNA. 319

Nous tuons mal l'après-midi. — C'est ennuyeux, je trouve, de se promener quand tous le? autres se promènent aussi, et qu'on a tous l'air bête. Ah ! si c'était comme en semaine I On verrait grouiller le monde! Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme des prêtres.

Il faudrait aller à Meudon! Là on rit, on s'amuse.

Mais, c'est dix sous de Paris à Meudon I Attendons qu'on ait fait fortune !

« Ça fait du bien de marcher par ce froid-là, » dit Matoussaint, — qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte, comme un lustre qu'on époussette.

J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.

Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.

« On apprend toujours quelque chose, » dit Maloussaint, en entrant dans les galeries.

« On apprend quoi?

— Tu contemples les tableaux, les marbres 1

— Et après? »

Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume :

« Toi qui as fait de si beaux vers latins 1 » C'est vrai, tout de même!

Matoussaint me voit ébranlé et continue : « Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!

— Messieurs, orie le gardien en habit vert, en éten» dant sa baguette et nous montrant du son, si voii» voulez cracher, c'est dans le coin. »

320 LA PENSION LEGNAONA.

Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'œuvre et des monuments, décidément.

C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Le* maître est calicot et Matoussaint le tient en petite estime ; il ne comprend que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des douillards et des rigolos, il l'accueille à bras ouverts.

Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la Pîssote, où l'on espère rencontrer Grassot. «Ohî voici Sainville! — Non! Si! »

L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la table du coin.

Nous dînons à trente-deux sous.

Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient, à propos de tout et de rien...

Et comme c'est bon ce qu'on mange I

Purée Crécy, Côtelettes Soubise, sauce Montmorency, A la bonne heure 1 Voilà comment on apprend l'histoire I

Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces !

M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces blagues-là.

« Garçon, uji pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de cochon, prenez vos pieds, grattez-les. »

On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.

« Votre ami est muet, monsieur Matoussaint ? »

Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de rÉpée. On me discute au coin de la table.

« Une tête — des yeux — Mais il a l'air trop couenne I »

Je me rattrape par les tours de forte. J'abaisse les poignets, j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des gens d'à côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me sortent de la tête.

« Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange, » dit un voisin.

Radigon lui-même en a assez.

« Ah ! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration 1 »

Après le dîner, il faut que je parte.

Les autres élèves delà pension, ont jusqu'à minuit. Legnagna — par méchanceté, — exige que je sois là à huit heures.

Je quitte la société et je redescends du côté du faubourg Saint-Honoré.

Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps si je reparaissais avant l'heure.

J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce dortoir où j'entends revenir un à un les

camarades. Je puis penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma timidité m'isole , je ne suis pas troublé par les bruits de dictionnaires, ni les récits de grand concours.

Je me souviens de ceci, de cela, — d'une promenade à Vourzac, d'une moisson au grand soleil ! — et dans le calme de cette pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au passé.

n m'appelle un jour chez Legnagna.

Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie ; il a l'air furieux.

« Vous emporterez cela aussi, » me dit-il.

Il me glisse en même temps un pot et me reconduit ▼ers la porte.

Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre :

« Mon cher fils,

« Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur.

« Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu t'assieds. »

il y avait un mot de mon père aussi.

Je lui avais écrit que Lagnagna essayait de m 'humilier, que je voudrais quitter la pension, vu que je souffra.s d'être ainsi blessé tous les jours.

Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le comédien? Est-il bon au fond?

« Prends courage, mon amil Je ne veux pas te dire que c'est de ta faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités. »

Pas une allusion au passé, rien ! Pas un reproche ; presque delà bonté, un peu de tristesse I... Je lui aurais sauté au cou s'il avait été là.

Je ferai comme il l'a dit : j'attendrai et j'essaierai d'avoir des prix.

Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux ! Et qu'est-ce que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes I

Et toujours, toujours le grand concours I

Le professeur s'appelle D...

Il a une petite bouche pincée, il marche «omme un canard, il a l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au concours gênerai ; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge. 11 parle un peu comme un incroyable, il prononce : a Gicé-on, discou-e. Aima pa-ens. »

11 est le professeur de latin, il a un français à lui.

QuaLd des élèves ont manqué la classe pour aller

au café ou au bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit :

« Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas. »

Le professeur de français s'appelle N... c'est le frère il'un académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne nuit pas.

Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des lunettes de carnaval, une voix cassée, Ûûtée, sifflante. De cette voix-là il lit des tirades d'Iphigénie ou d'Esther, et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein d'araignées, et crie: « A genoux ! à genoux ! devant le divin Racine ! »

Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de bon.

Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui, le professeur continue :

« I) ne reste plus qu'à fermer les autres livres. »

Je ne demande pas mieux.

« Et à s'avouer impuissant I »

C'est son affaire.

J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français, mais je dégringole vite.

De second, je tombe à dixième, à quinzième !

Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent ensemble, j'avais dit une fois :

Et tous réunis, ils burent un bon verre de vt'n.

« Un bon ! — Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne serais pas étonné qu'il fût méchant, un bon! Quand notre langue est si fertile en tours heu-

reux, pour exprimer l'opération accomplie par ceax qai portent à leurs lèvres le jus de Bacchus, le nectar des Dieux ! Et que ne se souvenait-il de l'image à la fois modeste et hardie de Boileau :

Boire un verre de vin qui rit dans la fougêrel

C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi î Boire un verre qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette !

Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de choses, que je ne comprends pas davan tage.

« Bien peu là-dedans », fait le professeur en mettant un doigt sur son cœur.

11 s'arrête un moment :

« Mais rien là-dedans, bien sûr >;, ajoutc-t-il en si frappant le front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. « Il a une fois réussi, parce qu'il avait lu Pierrot, — mais allez c'est un garçon qui aimera toujous mieux écrire «fusil», qu'arme qui vomit la mort. »

C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à la maison; —on parle comme cela dans celles où j'allais. — Nous fréquentions du inonde si pauvre l

Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.

Il était temps.

Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui aurais, un beau matin, cassé les reins.

J'avais même songé une fois à liler pour tout de bon : non pas pour aller flâner aux Champs-Elysées ou devant les saltimbanques, comme je faisais quand j^ manquais la classe; mais pour lâcher la pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les profondeurs de Paris.

Qu'aurais-je fait ? Je l'ignore.

Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas dutant valu que je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que ma vie serait une série de combats ? Peut-être bien.

Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly-le- Pacifique qui la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.

Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais faire. ïl ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.

C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques, qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en tirais comme cela au concours.

Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, jeprendrais les oreilles de Legnagna et je ferais un nœud avec.

Le jour du concours arrive.

Nous nous levons de grand matin. On nous donne nn filet qui est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est pire que l'hostilité et le silence.

« Distinguez-vous... »

Il rit d'un rire lâche.

Nous partons, Anatoly et moî ; il fait un petit froid piquant.

Nous arrivons presque en retard.

Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du pont.

11 y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait son mouchoir. 11 était à genoux comme une blanchisseuse; il se releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher sous sa redingote , qu'il entr'ouvrit et reboutonna d'un geste de voleur.

11 ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était un livre comme un dictionnaire.

Anatoly me tira par les basques, il fallait partir ; mais j'eus le temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.

Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée

elle fut entre moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été devant moi toute ma vie.

C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie !

Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être. Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon père, lesproviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche, et le professeur toujours humilié, malheureux, menacé de disgrâce !

u Je parierais que ce pauvre que je viens de voir BOUS le pont est bachelier, » dis-je à Anatoly.

Je ne me trompais pas.

Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne, un Charlemagne avait crié, montrant une ombre noire qui montait la rue :

« Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret 1 »

C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.

On dicte la composition.

Vais-je la faire ? A quoi bon !

Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de mouchoirs sous les ponts ? Quelle est son histoire à cet être qui obsède ma pensée ?

Je ne sais. Il a peut-être gifflé un censeur, pas même gifflé, blagué seulement.

Il a peut-être écrit un article dans 'Argus de Dijon ou le Petit homme gris d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a destitué.

Pas de ce métier-là, non, non!

Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je fasse ce que je puis.

Je .ne trouve rien, rien — j'ai du dégoût comme une fois où j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.

Voilà enfin quarante alexandrins de tournés/ C'est ma copie.

« Tu as fini, me dit mon voisin,

— Oui.

— Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites saucisses ? »

Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.

« Ça va crier, prends garde ! »

Le professeur qui surveillait était Deschanel ; c'était un garçon d'esprit, — il entendit cuire les saucisses. — On avait le droit de manger cru dans la longue séance — il pensa qu'on pouvait manger cuit. Tant pis pour celui qui tenait la casserole au lieu du dictionnaire dans la bataille 1

« Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et loi? »

Celui de Charlemagne fit le café.

Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des tranches de copie à des bouche-trou de Stanislas et de Rollin qui avaient des faux-cols droits, des rondins de drap fin, et de l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une

petite onsolation. Pour finir, je me chargeai spécitement du brulôt.

< Ton brouillon ? » fit Anatoly-le-Pacifiqne, dès que je rentrai à la pension.

Legnagna arriva et ils l'épluchèrent ensemble.

Je sais que macomposilion esl ratée, et maintenant que le souvenir de la face pâle est moins vif, et que Jesfum.ées de noire banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des remords.

I.cgnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.

Le résultat est connu. — Je n'ai rien !

Mais .\natoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collègi' n'a pa? grand'chose. C'est un désastre pour le lycée.

Les bùc[:ci;t5 et les malins n'ont pasfr.it mieux que moi, ma conscience est pics calme.

La distrihnlion dos prix arrive. J'y a?:~ist,c obscur et inglorieux ! Fractis occumbam in'jhjyius annh!

Et chacua s'en va

Moi je reste.

J'altciiîis une Intre de mon père, et des instructions. Rien ne vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna qui me hait.

Nous sommes quatre dans la pension.

Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie

la pension, un créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit Japonais qui ne sort jamais. Ils paient cher, ceux-là; moi, je suis engagé aa rabais, et je devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.

J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas de réponse, je quitte la maison et je pars.

Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le commissaire, cette fois.

Oh ! ces lettres attendues I ce facteur guetté 1 mes supplications dont mon père et ma mère se rient !

J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me chercher, parce que Legnagna me krde de reproches éternels. >

« C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il me nourrisse encore pendant les vacances 1 »

Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive écheveié,

« Quoi ! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur votre père gagne de l'argent, s'esf fait huit mille, cette année ; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendezvous?

11 frappe du pied, marche vers moi....

Oh ! non, halte -là ! Gare dessous, Legnagna !

Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte avec laquelle il soufflette le mur.

Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce qu'il vient de dire, et je lui donne raison.

Oh 1 mon pèrel vous pouviez m'éviter ces humiliations !

Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre ?

C'est vrai. — Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même, arrivé de Nantes la veille.

Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.

« Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici sans nouvelles ; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez 1»

Je balbutie, et ne trouve rien à répondre ; je pense comme lui.

« Mon père payera ces huit jours.

— Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il n'avait pas besoin de venir demander une remise de 300 francs sur votre pension. »

C'est pour 300 francs que j'ai tant suultci*t.

ÎÎIII

lAOAME VINQTRAS A PARIt

fc. Jacques I »

C'est ma mère ! Elle s'avance, et mécaniquement, me prendla tête. Le petit Japonais rit, le créole bâille, - il bâille toujours.

Ma tète a été prise de côté, et ma mère a toutes les jïeines du monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.

On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair, c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette qu'une faible lumière. « Gomme tu as grandi ! comme tu es devenu fort ! » C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler; elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.

« Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta mère. »

C'est dit d'assez bon cœur. Elle crie toujours : « Tu as si bonne tournure I Je t'ai apporté un 1 abit

à la française ; je te ferai faire des bottes. Mais faistoi donc voir : de la moustache ! tu as des moustaches ! »

Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains au ciel et va tomber à genoux.

« C'est que tu es beau garçon, sais-tu I »

Elle me dévisage encore.

« Tout le portrait de sa mère ! »

Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie, le teintjaune comme du buis.

Quant à mes yeux, prétendait madame Allard, la lingère, qui me demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas cacher que j'étais Auvergnat ; ils ressemblaient à deux morceaux de charboo neuf.

« Tu as l'air sérieux aussi, sais-tu ? »

Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.

J'ai aussi un dégoût au cœnr. Ma désillusion de Paris a été profonde.

Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je «uis dans la grande Babylone I Ce n'est que cela, Babylone !

Les gens y sont si petits I Je n'ai entendu que parler latin 1

Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Le-

MADAME VINGTRAS A PAEIS. 335

gnagna qui est né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.

Ces dix derniers jours surtout m'ont pesé comme an supplice.

« Pourquoi ne m'écrivais-tu pas ?

— Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre, dit ma mère. »

C'était pour épargner un timbre.

Je lui parle des reproches de pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.

« C'est lui qui parle de notre pauvreté ! Quand il aura gagné ce qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...

— Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne. pas lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux ?

— Des insultes, des insultes? — Eh bien, après? Est-ce que tu t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura ! »

Elle rit et tape sur sa poche.

« Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu ; maintenant que tu es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu

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n'as pas des prix à lear grand concours. Il fallait choisir mieux : qu'ils te latent avant que tu commences. Je vais lui dire son affaire, moi, attends un peu, va! »

Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais haïr, voilà qu'il me fait de la peine !

Tout en m'annonçant ses intentions de le sabouler d'importance, ma mère dit :

« Fais tes paquets ! »

Nous étions déjà dans le corridor — le concierge y était aussi.

« Madame, rien ne peut sortir de la maison.

— Les affaires de mon fils ! — Je n'aurais pns le droit de prendre son linge ? Les chaussettes de mon enfant 1... C'est votre Gnagnagna qui a dit ça ?

— Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a donné la consigne.

Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis le boucher...

Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits même recevaient des coups.

Il est bête — on parle de lui comme d'un type, entre pensions. On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.

Le raisonnement que vient de me tenir ma mère,

l'argument de la vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.

Cette vache.... c'est vrai ! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux yeux, bien sûr !

« Non, va, tu peux être tranquille, » a repris ma mère, qui lisait mes réflexions dans mon silence et mon regard.

Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire qu'il laisse sortir mon trousseau.

On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la diligence.

Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix, du geste, comme s'il était là :

« Voulez-vous bien vous taire ! Ah ! si vous m'aviez dit ce que vous lui avez dit ! (se tournant vers moi :) Tu n'as pas eu de cœur de t'être laissé traiter ainsi I Ah ! tu n'es pas le fils de ta mère! »

Suis-je un enfant du hasard ? Ai-je été fouetté par erreur pendant treize ans ? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici genitrix, ma mère, dont j'ai été le gara soboles, parlez !

« Et où allons-nous, maintenant ? »

Ma mère me pose cette question quand nous

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sommes déjà empilés dans la voiture. Le cocher attend.

« Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas ? Voilà un an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère, tu ne connais pas un endroit où descendre ? )>

Je connais la Sorhonne ? — Le Sanglier ? — Est-ce qu'on lui ferait un lit anix Hollandais ?

« Allons, c'est moi qui vais te conduire ! Ah ! les enfants. »

Elle me pousse vers la portière.

« Appelle le cocher ?

— Cocher ! »

11 arrête et se penche.

« Connaissez-vous l'Ecu-de-France ?

— C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise 1

— Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'afh pelle l'Écu-de-France.

— Connais pas ici 1 »

Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage d'une main, elle empoigne la portière de l'autre, et saute à terre.

« Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.

— Gomme vous voudrez, mes enfants ; j'aime pas trimballer du monde qui est si chose que ça I Payez l'heure, et voilà vos malles. »

Nous payons, — et l'histoire d'Orléans, de la place de la Pucelle, de Nantes et du quai, recommence. Nous sommes debout devant des colis et des cartons

à chapeau qui s'écroulent. Ma mère ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...

Elle me donne des coups de parapluie.

« Mais remue-toi donc I »

je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je n'ai pas grand'chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste un doigt.

« Arrête une autre voiture. »

Je fais signe à un nouvel automédon, mais l'équilibre a des lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd ! La montagne de bagages s'écroule. — Ma mère pousse un cri ! Les voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent, — toujours ! toujours I Quelle spécialité I

Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par là?

Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce n'est pas les jésuites qui auraient fait ça !

Ils nous conseillèrent d'aller en face « juste en face, où il y a un écriteau » et ils nous apprirent que les chambres meublées étaient pour les gens qui n'en avaient pas.

« Tu ne le savais donc pas, Jacques ! dit ma mère. C'est les vers latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es pas tombé sur la tête, dis?

•— Non, sur le derrière seulement. »

Ma mère paraît un peu plus tranquille.

Nous sommes installés : une chambre et un cabinet.

Des cris dans la chambre de ma mère...

« Jacques, Jacques!

— Me voilà. »

A peine j'ai le temps de passer mon pantalon> maia j'ai tout le mal du monde pour le garder.

Elle l'a attrapé par le fond, et elle m'attire à elle, à rebours.

« Es-tu mon fils?»

Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé une fois.

Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes e deux vestes que j'ai portées toute cette année.

Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma place.

Enfin presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.

« Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, Bont-ce là les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais, mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large ! Il y

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avait une ressource dans le fonds, du flottant, de l'air, de la place ! Ici, rien! rien ! »

« Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai écrit, tu le savais ! — Qu'ont-ils fait de mon fils? »

C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me tâte.

« Mais explique toi, imbécile ! »

Oh non, elle m'a bien reconnu.

J'explique l'histoire des vêtements.

J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne connaissai» personne.

Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et qui avait, lui, des habits trop petits.

11 m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?

Nous avons signé le marché un jour au dortoir, il m'a donné ses frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres, de nouveau.

Ma mère se taisait. J'attendais accablé ; enfin elle gortit de son silence.

« Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y connailre, ton Rajoux, tu aurais pu de* mander quelque chose en retour, un gilet de flanelle;

un bout de caleçon. Ah ! si c'avait été moi I va ! Oui le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de pièce (examinant un fond rayé) ; pour ce fond-là je ne vois que le tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes vieux rideaux. »

Diable!

a Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, — une redingote verte, — unpantalon à carreaux... Oh I je ne voudrais pas qu'on en abuse I Plaire, mais non pas se lancer dans le vice ; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie dorée, non I mais, tu diras ce que tu voudras, un brin d'originalité ne fait pas de mal, et je ne l'en aurais pas voulu, si on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis pas que ce n'est pas du bon.

« Où me mènes-tu dîner? »

Elle dit ça presque comme mademoiselle Herminie le disait à Radigon, en me câlinant.

Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de suite de Tavernier, à trente-deux

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