BOUS
« Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux où chez Véfour; — pour une fois, on n'en meurt paava; puis ton père a fait une ai bonne année! »
MADAME VINGTRAS A PAEIS. 343
J*ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était disposée à ne pas lésiner ; s'il fallait dix francs, on les mettrait I « Ah I tant pis! on fait la noce! »
Dix francs, fichtre! — j'entrevis la note montant à un louis, ma mère les appelant voleurs. « Je sais le prix de la viande, moi ! Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous pour un fromage ! »
Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente sous.
« On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré que ça dans ton Paris! Tu ne me f^ras pas croire qu'on demande trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut avoir un petit cochon dans nos pays !
— Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela timidement).
— Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix francs, sois tranquille! »
Je ne l'étais pas, et je reprends :
« Essayons de Tavernier d'abord, crois-mot »
Nous allons chez Tavernier.
Elle a commencé par dire en entrant :
« C'est trop beau ici pour qu'ils donnent bon; tout
ça c'est du flafla, vois-tu? »
Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais
tout houleux en voyant la dame du comptoir des des-
terti qui l'enlendait.
Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la salle.
On commence à dire que nous passons bien souvent I Enfin ma mère paraît fixée»
« Nous serons bien ici... — non, de ce toié-\k... — Va-t'en voir si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond. »
Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.
Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer absolument au passage d'une sole et d'un œuf sur le plat. Le garçon prenait à gauche, moi aussi! — A droite : il me trouvait encore 1 Il allait droit — halte-là !
Des paris s'engagent dans le fond.
— Passera, passera pasi
M.i mère disait : C'est mon filsl
« Je vous en félicite, madame/ »
Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de moi, règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant d'un aliP courroucé.
Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.
« lîestons ensemble, dit-elle 1 »
Nous nous portons sur un point stratégique qui noui paraît le plus sûr, et nous tenons conseil.
On nous regarde beaucoup.
« Tu as faim? mon pauvre enfant! »
Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant, devant fmil ce monde-là?
L'ne scie s'organise.
* Va rincer l'pau...
— Consoler l'pau...
— Remplir l'pau.. . vre enfant.
Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en bouteilles.il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.
« Êtes-vous venus pour dîner? Voyons! »
Je réponds « non », audacieusement.
Étonnement de cet homme, — murmure de la foule.
J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux.
« Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pourquoi faire donc?
— Monsieur, je m'appelle madame Vinglras, j'arrive de Nantes, — Il s'appelle Jacques, lui ! »
On crie bravo ! dans la salle. — Écoutez/ écoutez f laissez parler l'orateur!
Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement que le patron dit: Il faut en finir !
On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.
J'avouai à la fin que nous étions venus pour diner.
On nous servit en se tenant sur la défensive.
« Je connais ça, disait un des garçons, un vieux ; ce Bont des frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils pisseront à l'anglaise. »
« J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.
— Moi aussi , oh 1 oui , moi aussi. Je déteste la chanson: Rincer l'pau..., Vider le pau... Nous irons chez Bessay, il est à deux pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous. »
Ma mère s'installe chez Bessay.
« Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?
— Maman, on ne dit pas Monsieur le garçon?
— Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon enfant ! »
Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est occupé avec un client, à qui il dit : « Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas? » Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tète de veau.
Le garçon revient à nous.
« Voyons, que nous conseillez-vous? dît ma mère.
— Je vous recommande le fricandeau.
— Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger chez moi, — non. — Que mangeriezvous, vous-même? Dites-nous ça. »
Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. « Là, voyons, qu'y a-t-il de bon ? De quel pays êtes-vous? »
Il propose un plat, ella » l'air d'accepter, mais, non, non, elle a réfléchi...
« Jacques, rappelle-le'
— Garçon! »
Je lis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste. J'espère qu'il ne m'entendra pas.
« Tu ne vois donc pas qu'il s'en va ; cours après lui, cours donc! »
Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie d'une voix de Stentor dans l'escalier:
« Et mes tripes? »
Il se retourne brusquement :
« Qu'y a-t-il?
— Ce n'est pas un rôti qu'il faut
— Qu'est-ce qu'il faut, alors I »
Ma mère, du fond de la salle:
« Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît! »
« La côtelette... enlevons l
— Je vous ai dit: pas grasse f
— Ce n'est pas gras, ça, madame 1
— Voyons, mon ami, si vous êtes franc... » Le garçon a disparu.
Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette ; elle finit par accoucher de cette propo° sition :
« Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.
— Maman !
— Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime avec son argent! Ne dirait -on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une voix tendre) : Tu voudrais
348 MADAME VINGTRAS A PAEIS.
donc que je mange quelque chose qui me ferait du mal ? Va prier qu'on la change, va, mon ami. »
Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur, (je crois même que je morda mon petit doigt) :
« Moi qui aime tant le gras !
— Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges? que tu en serais fou un jour. Tiens. mon enfant, régale-toi. »
Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon gousset, et un autre dans ma poche de derrière.
Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler sérieusement :
« Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous n'avons rien décidé pour ton avenir. »
Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me asse des sueurs dans le dos. Elle a été bonne femme endant sept jours; le huitième, elle me fait remarquer u'elie se saigne aux quatre veines, que j'en prends bien à mon aise. « On voit bien que ce n'est pas toi
MADAME VINGTRA8 A PARIS. 349
qui gagne l'argent. Le restaurant, ce n'est que 22 sous pour un, mais pour deux c'est 44 sous, sans compicr le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois sous ! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi parfaitement ; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!
Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les gâte un peu.
Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que je rie pendant deux jours — pour bien montrer que ça n'a pas été de l'argent perdu. — Si je ne me tords pas les côtes, elle dit: — C'était bien la peine de dépenser 4 francs !
Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tète, je me repose un peu, mais ça fatigue tout de même!
Elle m'a mené voir l'Hippodrome — nous sommes revenus à pied. Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.
« Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste quand tu jouais au mirliflor dans une bonne seconde et que tu regardais les écuyères.
Au mirlitlqr???
— Allons! Que va-t-on faire de toi?
— Je n'en sais rien !
— As-tu une idée?
— Non.
^- Il faut finir tes classes. »
Je n'en vois pas la nécessité.
350 MADAME VINGTRAS A PAEIS.
Ma inére devine le fond de ma pensée.
« Je parie, — oui, je parie ! — qu'il consentirait à ce que les sacrifices qu'on a faits pour lai soient perdus. 11 accepterait de quitter le collège, tenez 1 II laisserait ses études en plan !... »
Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira I... (c'est en dedans toujours que je fais ces réflexions).
<( Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu ?
— A quoi voulez-vous que je réponde ?
— Que comptes-tu faire ? As-tu une idée, quelque chose en tête ? »
Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis :
Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le temps passé sur ce latin, ce grec — ces blagues ! — est du temps perdu ; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je voulais apprendre un état ! J'ai hâte de gagner mon pain et de me suffire !
Je suis la8 des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi, pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit ; je sens que je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me dire que je vous coûte un sou 1...
Voilà ce que je pense, ma mère !
J'ai à vous dire autre chose encore ; — malgré moi je me souviens des jours, où, tout enfant, j'ai souffert
de votre colère. Il me passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content, voulez-vous le savoir. que le jour où je serai loin de vous !...
Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!
Ma mère en est devenue pâle.
« Oui, je veux entrer dans une usine, je veux êtie d'un atelier, je porterai les caisses, je mettrai les volets, je balaierai la place, mais j'apprendrai un métier J'aurai cinq francs par jour quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal, et les trois sous du garçon !
— Tu veux désespérer ton père, malheureux !
— Laissez-moi donc avec vos désespoirs ! Ce que je veux, c'est ne pas prendre sa profession, un métier de chien savant ! Je ne veux pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une veste comme mon oncle Joseph, ma paie le samedi, et le droit d'aller oïl je veux le dimanche. »
« Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis ? »
Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil, dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne voulais plus les voir I
Son air de tristesse m'a tout ému ; je lui prends les mains.
« Tu pleures ? »
Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si
352 MADAME VINGTEAS A PAEIS.
chagrin, comme j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa tête dans ses mains...
Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus ; il y avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur ; elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme des perles dans les yeux.
« Pardon ! »
Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.
« Je n'ai pas à te pardonner... j'ai à te demander seulement, vois-tu, de ne plus me dire de ces mots durs. »
Elle baissa la voix et murmura :
« Surtout, si je les ai mérités, mon enfant...
— Non, non, dis-je à travers les larmes.
— Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir, tu peux sortir... Laisse-moi. Laisse-moi. »
Elle me fit donner la clef — « pour qu'il puisse rester jusqu'à minuit, » avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.
Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant mui ! je me perdis dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de gestes cruels...
« Jacques ? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller encore au collège ?
— Oui, mère. »
MADAME VINGTRAS A PAEIS. 3b.l
Je ne l'appelai plus que « mère » à partir de ce jour jusqu'à sa mort.
« Ah ! tu me fais plaisir 1 Merci, mon enfant ! Voistu ! J'aurais tant souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après... Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux de faire ce que nous voulons... »
Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais simplement mon baccalauréat.
J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse, et de laver avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme 1
Elle ne me parle plus comme jadis.
Elle est si grave, et a si peur de me blesser !
« Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas ? »
Elle ajoute avec émotion :
« C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse, d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une vieille feinme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je puis très bien rester à causer avec madame Molay. EIIa me mènera voir les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes soirées, au moins. Revois tes amis, les camarades ; va chez Matoussaint. »
J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du
354 MADAME VINGTEAS A PARIS.
quartier latin, où il demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une histoire de la Convention.
Matoussaint écrit sous sa dictée.
Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil, mais on a continué la conversation.
Leurs phrases font un bruit d'éperons :
« Un journaliste doit être doublé d'un soldat, » — « Il faut une épée près de la plume, » — « Être prêt à verser dans son écritoire des gouttes de sang. » — a II y a des heures dans la vie des peuples. »
Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons, m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche suivant, je n'étais plus le même.
J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.
On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans, dont les fourches avaient du sang au bout des dents.
Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que madame Veto affamait le peuple ; et la pique à laquelle était embrochée la miche de pain noir — un drapeau — trouait les pages et me crevait les yeux.
C'était de voir qu'ils étaient de pauvres gens comme mes grands parents, et qu'ils avaient les mains coutu-
rées comme mes oncles ; c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des enfants qu'elles traînaient par le poignet ; c'était de les entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la mère Vincent, comme moi ; c'était cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.
Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient : « Nous avons faim 1 Nous voulons être libres ! »
J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le cœur.
Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais toujours portés et qui avaient toujours fait rire ; je les remplaçais par l'uniforme des bleus, je me glissais dans les haillons de Sambre-et-Meuse.
On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. Vive le peuple l
C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier, et en culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais petit.
Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les veillées, des chansons que j'avais entendues dans les champs, les noms de Robespierre ou de Buonaparte au bout de refrains en patois; et un
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vieux, tout vieux, avec desciieveux blancs, qui vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et regardait les cendres d'un œil fixe.
Je me rappelais celui qu'on appelait le sans-culotte et qui ne tolérait pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où sa femme, avant de mourir, avait demandé le bon Dieu.
Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits, devant moi, en tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec un regard de colère, du côté du château.
Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers, bondissait dans mes veines de savant malgré moi!
Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle Chadenas... « Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que j'aurais mieux aimé être avec vous à la charrue ou à l'étable, qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les aristocratei^ appelez-moi 1 »
« Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps, » dit ma mère.
C'est vrai — j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant. — Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux, des rois, des saints, — c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de Mathurine et de Plorimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de mon village ; il y a des pleurs de pauvre, du sang de ré-
MADAME VINGTBAS A PARIS. 357
▼ollé, de la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec une encre qui est à peine séchée.
Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère ! J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les brigades au cri de : « Vive la nation/ — A bas les rois! — La liberté ou la mort. »
Être libre ? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est d'être victime, je le sais, tout jeune que je suis.
Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes en campagne, et chacun fait ses rêves.
Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.
Moi je me vois sergent, je dis : Allons-y ! Eh! me» enfants! On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on parle de la Haute-Loire.
Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.
Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et des ouvriers. L'onde Joseph serait capitaine et l'oncle Ghadenas, lieutenant.
Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moisionner les champs « ap^^.^ — •*0*i'e, »
£58 MADAME VINGTRA8 A PARIS.
Rue Coq-Héron.
Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le rez-de-chaussée noir oii le journal se tire ; i'. est l'ami d'un des ouvriers.
La machine roule, avale les feuilles, et les vomit, les courroies ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.
C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui surveille comme un capitaine.
Un rouleau de la machine s'est cassé. — Ohé ! — oh !
On arrête, — et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se remet à souffler.
J'ai trouvé l'état qui me convient
J'aurai, moi aussi, le bourgeron bien, et le bonnet de papier gris, j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je respirerai ce parfum, — c'est grisant, vrai ! comme du gros vin.
Compositeur ? Non. — Imprimeur, à la bonne heure ! Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout le monde à un moment est ému comme dans une bataille
Il faut être fort, — de grands gestes. Il y a du fer, du bruit, j'aime ça. On gagae sa vie, et l'on lit le premier le journal.
Je n'en parle pas ; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie !
Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.
Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la vie de bohème! — il n'y a pas à dire — parce qu'ils n'ont pas d'ouvrage sûr; tandis tjue moi, je me ferai mes cinq francs par jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.
Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche j'écrirai, — Je serai d'une société secrète, si je veux. — J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...
Vivre en travaillant, mourir en combattant I
« Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous retournerons à Nantes pour que tti prépares ton baccalauréat avec lui. »
Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie !... Puis nous avions été manger des ordinairei- <2aD3 des crémeries , où il venait des ouvriers qui
360 MADAME VINGTEAS A PARIS.
avaient appartenu aux Saisons et qui avaient écé mêlés à des émeutes.
La blouse et la redingote s'asseyaient à la nièine table et l'on trinquait.
Le dimanche, nous allions dans une Goguetle, la Lyre chansonnièi^e ou les Enfants du Luth ,• je ne me rappelle plus bien.
Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on disait tout à coup : « C'est Festeau, c'est Gille. » Et il me semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour républicain, puis la batterie était plus claire, Gille entonnait, et cette musique tirait à pleines volées sur mon cœur.
Je ne sais pas cependant, si je ne préfère pa? aux chansons qui parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air doux comme un agneau, mais fort comme un bœuf, chante à pleine voix. Il pa^'le de la poésie de l'atelier, — le grondement et le brasier, — il parle de la ménagère qui dit: « Courage, mon homme, — travaille, — c'est pour le moutard. »
A un moment, le chanteur baisse la voix. « Fermes la fenêtre, dit quelqu'un. » Et l'on salue au refrain :
Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry I il ^ â de la révolte au coin des vers. — Moi j'en
mets du moins, moi qui, hier, ai ouvert V Histoire de dix ans, qui n'en suis plu-3 à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se fâchent, et ils crient: Du pain ou du plomb/
« Jacques, c'est lundi aue nous partirons pour Nantes. »
Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.
Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé là -dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades , et mes maîtres.
Mais depuis un mois il y a eu les larmes de ma mère, et au lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et, le dimanche, d'un bœuf braisé à Ramponneau.
J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français, mais de bon cœur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens, on disait Liberté et non pas Libértas.
Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en o, onis, us, t, arum, je vois qu'on se réunit sur la place publique pour
o62 MADAME VINGTRAS A PARIS,
discuter la misère, et demander du travail ou la mort.
« Hé ! Jean Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il pas mieux passer le goût du pain? »
Retourner là-bas ?
A qui parlerai-je de république et de révolte ?
Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose à Lyon 1
Oh I si je n'avais promis à ma mère ! — si elle n'avait pas pleuré I
Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit : « Je ne veux pas partir. » Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau, comme homme de peine, dans un des journau'x. Il y a justement (c'était une chance !), il y a une place au National; on donne trente francs par mois pour tenir la copie, pour lire à l'homme qui corrige. J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je demandais aui ouvriers de m'apprendre l'état.
Si j'en parlais à ma mère ?
Je lui en parle.
« Tu m'avais dît, cependant..»
— C'est vrai, oui. >
Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint.
Le journaliste me donne du courage.
« Vous reviendrez, mon cher.
— Écrivez-moi, au moins!
— Oui. Môme, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à l'assaut de l'Elysée.
— Surtout dans ce cas, citoyen I »
Ah I que la route est triste I
Ma mère voit bien ma douleur et essaie de me consoler, ce qui m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas la brusquer. Je m'en veux de paraître accablé : je n'ai donc pas de courage I
Non, je n'en ai pas ; les noms de stations criés à la gare m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.
Beaugency 1 Amboise ! Ancenis l
On signal*» un château, une ruine ; mais c'est tout près de Nantes, cela !
« Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.
— Oh ! mon Dieu 1
— Nous y sommes. »
Comme les rues paraissent désertes ! Sur le quai où nous demeurons, il y a deux ou trois personnes qui passent — pas plus. Je reconnais un ancien capitaine
sur le banc où je le voyais jadis en allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants à qui l'on faisait la charité.
Quel silence 1 on dirait qu'on est dans une campagne.
Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.
Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.
Il me repoussait quand j'étais petit, et qu'on me jetait dans ses bras pour un baiser.
Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une ret7'ouvée, est-ce un embarras pour nous deux !
Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de pierre.
Je n'ose pas.
Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique, nous nous grattons d'un air de rancune tous les deux.
On monte les escaliers sans dire un mot.
Mon père arrive par derrière ; on dirait une exécution à la Tour de Londres.
Si l'on exécutait tout de suite, — mais non — mon père prend des temps de solennité.
C'est le latin. — C'est le souvenir des pères qui assassinent leurs fils dans l'histoire : Gaton, Brutus. Il ne pense pas à m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et il voudrait que son fils, que Bruticule lui en sût gré ; et chaque fois que J6
fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif, il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer beaucoup, ce digne homme 1) et il semble me dire : « Tu oublies donc que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un coup de hache, te livrer au licteur ? »
Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille ; ou qu'il ne puisse plus y tenir.
Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.
Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.
Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était une chaise curule.
« Vous êtes mon fils, je suis votre père. »
— Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.
— Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils ?) qui donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le droit de faire mourir ce... ce... ce sien... suum. »
U s'embrouille.
PHILOSOPHIB
« Tu feras ta philosophie jusqu'à Pâques, et à Pâques tu te présenteras au baccalauréat. » Telle est la décision adoptée.
On me regarde un peu quand je reparais dans la cour des classes. On m'entoure, et l'on me dévisage Un garçon qui revient de Paris..., jugez I...
Le professeur est un jeune homme qui, sorti 1 i premier de l'École normale, a été reçu à l'agrégatioh le premier; qui arrive toujours le premier au cours, et qui se présente toujours le premier à l'économat pour toucher ses appointements. Il loge au premier, dans une maison au fond d'une rue lugubre. Au théâtre, il va aux premières, et au premier rang.
C'est sa mère qui a fait cette combinaison.
« Je veux que tu sois partout, partout, le premier. »
Ce professeur me traite assez bien. Il compte sur moi pour faire le péripatéticien chez lui, dans son jardin.
Il avait du monde autrefois, à qui il faisait tirer de l'eau pour arroser son potager; il n'a plus personne.
11 pense que moi, fils de collègue — qui suis d'Eleusis aussi, — j'ai l'étoffe d'un disciple et d'un tireur d'eau.
Je ne sais comment il a été nommé à ce poste-là.
Je trouvais mes professeurs de réthorique ennuyeux à Paris, mais l'on m'assurait qu'il y avait parmi les professeurs de philosophie des gens qui raisonnaient, qui pensaient, qui avaient la tête pleine.
Une fois même, il y en avait un qui était venu êer-
rer la main du Journaliste, quoique ce journaliste fût républicain.
J'avais grande idée de ces chercheurs de vertu.
Mais celui-ci est vraiment comique I