‹ Jacques Vingtras: l'enfantChapitre 23 sur 25 · A LA BOULE NOIRE · texte numérisé non relu

A LA BOULE NOIRE

AUBERGE DES RETOQUÉS

àSEÉCàTION et BlCCi.LlURÉi.T

(On porte tout de môme des participes en ville)

On porte tout de même des participes en ville I c'est-è« dire qu'on donne des répétitions tout de même et qu'on demande 25 fr. par mois, tout comme si on avait été reçu d'emblée, comme si on avait passé des agrégations du premier coup, et comme si le fils de la maison avait jonglé avec des blanches!...

« Jacques, il vaut mieux que tu ne te mettes pas à table avec nous. »

Ma pauvre mère ne vit plus. Elle assiste chaque jour à des scènes pénibles.

Mon père me reproche le pain que je mange.

On m'apporte des provisions dans ma chambre, tomme à un homme qui se cache.

« Oh ! je ne veux plus de cette vie! Je veux repartir pour Paris.

LE IJETOUE. 377

— Dans ces habits ? » dit ma mère en regardant mes bardes.

Je serai donc toujours écrasé par mon costume !

Ah ! je partirai tout de même !

Mon père a eu vent de ce propos.

M S'il part, dis-lui que je le ferai arrêter par les gendarmes. »

Legnagna m'avait déjà menacé d'eux...

Vous voulez faire de moi un gibier de prison, mon père?

Il a donc le droit de me faire prendre, il aie droit de me traiter comme un voleur, il est maître de moi comme d'un chie;).,

« Jusqu'à ta majorité, mon garçon! »

Il a dit cela avec emportement, en tapant sur un livre qui s'appelle le Gode ; je le retrouve le soir dans un coin, ce vieux livre. Je le lis en cachette, à la lueur du réverbère qui éclaire ma chambre.

« Peut être enfermé, sur f ordre de ses parents, etc. »

Me faire arrêter ? — Pourquoi ?

Parce que je ne veux pas qu'il dise que je ne gagne pas la pâtée que je mange, — parce que je ne veux pas qu'il s'amuse à me frapper, moi qui pourrais le casser en deux, — parce que je veux avoir un état, et 'que ça l'humilie de penser que lui, qui a tant lutté pour avoir une toge roussie, il aura un fils qui aura nne cotte, unbourgeron !

11 me fera mettre les menottes peut-être et ordon-

nera aux gendarmes de serrer dur si je résiste. Et cela, parce que je ne veux pas être professeur comme lui.

Je comprends. C'est que j'insulte toute sa vie en déclarant que je veux retourner au métier comme nos glands parents ! Dire que je désire entrer en atelier, c'est dire qu'il a eu tort de lâcher la charrue et l'écurie.

Il me ferait donc conduire de brigade en brigade; si ce n'est pas ce soir, ce sera demain, ou dans un mois. Jusqu'à vingt et un ans, il le peut.

On a pensé à moi pour une leçon.

Mes succès de collège m'ont fait une réputation; et puis quelques personnes, devinant peut-être le drame muet qui se joue chez nous, veulent me montrer de l'amitié.

L'une de ces personnes s'adresse à ma mère ; c'est une dame qui veut que j'apprenne un peu de latin à son fils. Ma mère a répondu :

« Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours. — Il faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu'il aille chez vous tout nu — sauf votre respect. Je vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas. — J'ai gardé les vaches, voyez-vous ! »

J'entends cela de la chambre où je suis. Pauvre mère !

La personne qui venait chercher la leçon s'en va, ayant peur de recevoir une carafe à la tête, quelque bouteille égarée de son chemin, — si mon père rentrait et que nous nous prissions aux cheveux. Puis elle ne se sent pas le courage de parlementer pour ma culotte. En un mot, on a gardé des animaux dans notre famille, et elle vi9<»t chercher un professeur et non pas un berger.

Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire).

«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elli en croisant les bras; oh I ces riches, ces ricb'is 1... »

Ah I cette paysanne !

Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une leçon, mais mon père, afin de m'hiimilier, ne me laisse pas même pr5»";'lre dans sa garderobe une culotte neuve. Mes habits no Mennent pas.

Je suis forcé de m'asseoir de côté.

Je tremblai si tort un jour où l'on me dit :

« Donnez donc votre leçon dans le jardin, mon sieur Vingtras, et ôtez votre paletot. Il fait si chauc' : Vous suez à grosses gouttes.

— Oh! non, au contraire, merci.

Je ruisselle.

— Il a l'air timide, un prij iinjuiet, votre fils, dittn à ma mère qu'on n'attendait pas, mais qui est

venue un jour pour demander si l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.

— Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de beaux yeux, ne les laissez paa trop courir quand il est là. Il y a déjà eu des histoires ! Il est Parisien pour ça, allez! et avant même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son frontavec ses doigts), oui, oui, comme je vous dis 1...»

On me chasse le lendemain.

Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier, « Cinquante francs. »

Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère intervient.

a Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.

— Oh ! non, par exemple, non I

— Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine qui a sa confiance. — S'il me laissait choisir le drap enem^ ! »

J'achète iin costume tout fait.

Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande à parler en particulier au patron de l'établissement et lui explique mon histoire.

« Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les larmes aux yeux ! »

Je vois un peu plus de monde, maintenant que j€ §uis propre. Ma mère me prie de l'accompagner chei des gens qu'elle connaît.

LE RETOIJB. 381

Elle en est si contente et si fière 1

Mais au milieu d'une conversation elle dit tout-àt)up :

« Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'j a qu'une demi-doublure ! Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait! »(et elle me tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).

Claquant la langue tristement, elle ajoute :

« Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant I Et il n'a seulement f"** demandé des morceaux ! »

Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait pâlir, il eut peur de mon désespoir.

— Ton fils a voulu s'empoisonner, dit-il à ma mère.

Il en est à croire cela.

La pauvre femme reste muette, glacée.

Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.

— Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.

C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur du suicide.

C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour écrire à son père. Il faut mettre « vous. »

Je dis vous pour la première fois.

Je ne vois pas bien avec la chandelle.

382 LE EETOUE.

« Mère, donne-moi donc une bougie.

— Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu ! »

J'écris à mon père! je rature, et je rature!

Tout en écrivant, il m'est venu delà sensibilité, j'ai peur de paraître faible.

Je recommence; c'est difficile et douloureux.

Ah! ma foi, non! et je déchire encore...

Je vais mettre deux lignes seulement, — pas deux lignes, — quatre mots. Ça m'évitera ce « vous, » et ce que je veux dire y sera tout de même. J'écris simplement ceci :

JB YETJX ÊTRE OUVBIBB.

« Ton père est furieux, » me glisse à l'oreille ma mère, qui vient de remettre le bout de papier.

Il me rencontre dans un corridor :

— Tu tef... de moi, dis...?

Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser. L'abîme est creusé, -r» il va arriver un malheur.

ÏÎY

Le malheur est arrivé 1

Je sors quelquefois, le soir — bien rarement. Que dirais-je aux gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le gou pour aller au café où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas payer : je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.

Mais il y a longtemps que je^^n'ai plus rien — même an sou.

J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. La Poésie au seizième siècle^ par Sainte-Beuve, un Icesuet, et les œuvres de M. Victor Cousin.

ïlh mère trouvant cinq francs dans ma poche u'aviit demandé où je les avais pris. Elle avait l'air \i cjoire que c'était !c produit d'un vol ou J'uu assassinat. « Il se sera laissé entraîner par les mauvais

conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les jeunes gens. »

Qui me donnerait des conseils? — Des copains? Je suis plus vieux qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette. — Des vieux ? les collègues de mon père? Ils ont bien assez affaire de nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait cbez les anciens, et n'ont pas le temps, — à cause des répétitions — déjuger ce qui passe autour d'eux.

J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.

Elle avait levé les mains au ciel.

« Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!... »

Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins, il me semble! Je ies aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des choses de l'autre monde! — tandis qu'avec l'argent, j'ai pu acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la feuille de Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.

Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.

« Te voilà, fainéant?»

Et il a continué son chemin.

Fainéant? — Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui demander pourquoi il m'avait jeté entre les

dents, et sans me regarder en face, ce mot qui me faisait mal!

Fainéant! — Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce travail de bachau et cet acharnement sur les morts m'ennuient, parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan ! Oh! il nelautpas qu'il m'appelle fainéant!

Fainéant!

Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais :

« Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle! »

Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien va cela, quand j'étais plus jeune.

Deux ou trois fois quand il allait m'humilier ou me battre, je lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au courage de son fils.

Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je caponne!

Allons ! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde chiourme, et je travaillerai tout de même! C'est dit.

Mais le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, toute effrayée, que mon père ne voulait plus que je r<^*Uj.sse dehors et que je courusse les cafés comme

un vagabond. Il fallait être rentré à huit heures, (^ sincn je coucherais dans la rue.

J'y ai couché.

C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des sergents de' ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. A dix heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé le verrou mis.

Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de courage que moi.

Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans ma chambre, mais on a l'air de me tnênacer. Je ne veux pas paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.

Gomme c'est firoid, quand le soleil se lève !

Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à huit heures et demie du matin.

Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.

M'avait-il vu et m'attendait-il? Etait-il malade de fureur ?

La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était blanc comme un mort.

(( Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes ! »

LA DÉLIVEANCE. 387

Dans la maison, une heure après.

«Qu'ya-t-il?

— Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père ! »

Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait volontiers estropié ; il répétait : « Je te casserai les reins et les jambes. »

— Eh bien, non ! Vous ne casserez les bras ou les reins à personne. Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point. C'est trop tard ; je suis trop grand.

Bas les mains ! ou gaeb a vous I

Minuit,

Mon père me fera arrêter bien sûr.

La prison demain, comme un criminel.

Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui commencent comme cela. Je le sens bien.

Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.

L'idée m'est presque venue d'en finir.

Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui m'aurait assassiné !

Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire, voilà tout. Puis j'ai, sur un faux reasei-

gnement, dit qu'il y avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept. — Voilà pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?

Je n'ai pas un reproche à m'adresser.

Je n'ai pas même une bille chippée sur la conscience. Une fois mon père me donna 30 sous pour acheter un cahier qui en coûtai 29 ; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai jamais rapporté, oh! noni ni cane "quand il fallait se battre.

Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait la main tout de même. Ici, point!

Eh bien! je ferai mon temps ici, et j'irai à Paris après, et quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je le crierai ! Je défendrai le DROIT DE L'ENFANT, comme d'autres les DROITS DE L'HOMME.

Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le corps et l'âme de leurs fils ; si M. Vingtras aie droit de me martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.

Paris! oh! je l'aime!

J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre, la sympathie aux révoltés.

L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais déjà ma cravate.

Encore des cris, des cris ! C'est deux jours après. Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre. « Jacques, viens, vi 3ns J

LA DÉLIVBANOE. 389

On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant calotte venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras fit des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait, on lui mettait le poing sous le nez.

Ils étaient deux, le père et le fx'ère aîné, un vieux et un jeune.

« Qu'ya-t-il?

— Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.

— Malheureux I »

Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! ilne pèse pas lourdi et le vieux non plus. Par la porte, allons ! Un peu plus, ils étaient en morceaux.

Ils amassaient du monde dans la rue.

a Viens donc, me crie le Irère aîné écumant.

— Eh! je viens! »

On nous a séparés à grand'peine. Il a dix-huit ans, c'est un saint-cyrien, il est courageux, mais je le règle. Je le tiens comme j'ai vu l'oncle Ghadenas tenir des cochons. Je ne veux pas lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge encore. On me tire par les cheveux.

On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte par-dessus la foule.

« Si c'était devant une épée, tu ferais moins le

fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi » et il gesticule, et il en conte!...

L'imbécile!

« Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je vais le casseï' de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai à l'épée avec lui. »

Prairie de Mauves, 7 h. du matin.

Ça s'est arrangé sans que chez nous on n'en sût rien. Tout le collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la fièvre, — le médecin a môme ordonné qu'on le laissât reposer, — ce qui me donne ma liberté.

J'ai trouvé des témoins : tous ceux de mes anciens condisciples qui ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Gyr ou à la Navale s'offrent pour la chose.

« Yous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aui pourparlers.

— J'ai dix-huit ans. »

Je mens de deux ans-, voilà tout.

On se demande tout bas si au dernier moment je ne fouinerai pas devant Saint-Gyr.

Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un tonnerre I Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.

Je suis ému tout de mêmai Je vais peut-être avoir

LA DÉLIVEANCE. 391

l'air si gauche ! Mais je nie ferai tuer tout de suite sj on rit.

Nous sommes sur le terrain.

« Avancez, messieurs! »

Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de rater le cérémonial.

L'autre ne vient donc pas?.. Il a engagé le fer, puis a fait un bond en arrière et il me laisse là.

J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.

Il ne vient pas, j'avance.

Cri du médecin 1

« Quoi donc?

— Vous êtes blessé.

— Moi?

— Vous avez la cuisse pleine de sang. » Je ne sens rien.

« Recommençons, recommençons-çà ! »

Et croyant que c'est le grand genre de bondir en

arrière comme a fait l'autre, je bondis. « Mais c'est un saltimbanque, dit le chirurgien! » Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore

pourquoi.

« Le gras de la cuisse traversé 1

— Vous croyez ?

— Et quinze jours sans marcher I »

Oh I je n'ai pas grand endroit où aller !

Je suis donc blessé, il parait. En effet, ça saigne. Le saint-cyrien me serre la main et me dit * « Je regrette. . »

Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de bois.

J'avais laissé un mot à ma mère le matin : « Je suit chez un camarade. »

Elle a même fait cette remarque:

« C'est mal pendant que son père est malade. »

Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette voiture ; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente sous à ma mère qui m'a cru fou.

« Il prend des voitures, maintenant! »

L'escalier est noir.

J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et sous prétexte de migraine (on croit que j'ai bu) jp suis allé me fourrer dans mon lit.

Mais une voisine, — à peine étais-je dans les draps, — lui a conté toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le mien.

« Jacques, tu as été en duel!

— Et moi! père, comment va-t-il?»

Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne à lui.

Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi, elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.

Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends tout.

LA DÉLIVRAKCE. 393

C'est mon père qui parle avec émotion : « Oui, quand il sera guéri, il partira.

— Pour Paris?

— Pour Paris. — Il n'est pas blessé grièvement, n'est ce pas? Ce n'est rien, au moins?

— Je t'ai dit que non. »

Un silence.

« C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la veille !... »

Il semble que sa voix tremble.

« Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!.. II me hait peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi ! Ce professorat a fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant, et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux creux... Ça vous tanne le cœur... On est cruel... J'ai été cruel.

— Gomme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit an jour à Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme il a pleuré!

— Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de blesser la discipline. Je craindrais que les élèves, je veux dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion etilm'en reste dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.

— Tu l'embrasseras avant de partir,

— Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que

j'aurais encore l'air cAz'en sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!... Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime bien... Moi, je n'ose pas.

« Madame, madame!

— Quoi donc!

— Il y a les agents en bas 1

— Les agents ! »

Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends parler.

« Nous venons pour emmener votre fils.

— Parce qu'il s'est battu? »

Elle remonte vers mon père.

« Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour qu'on se tint prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais signé après cette scène,.. Oh! j'ai honte... Il n'entend pas, dis, au nioins, à travers la cloison?»

J'entends.

Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce lit ! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.

Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me semble qu'il me restera toujours de ma vie d'enfant, des trous de mélancolie et des plaies sensibles dans le cœur I

Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour voir Je fond des âmes ; ils sont

LA DÉLIVEANOE. 395

comme cela, ai-je lu quelque part, ceax qui ont up

peu pleuré.

Il ne s'agit plus de pleurer! il faut vivre.

Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche 1 — Ah ! oui ! malheur à celui-là!

Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.

Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit :

K Grâce à mon pansement, — un nouveau système, — vous êtes guéri ; vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain. »

Ma mère remercie Dieu.

« Ohi j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe 1 — Je vais t'apprendre une nouvelle maintenant... »

Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers la cloison.

« Tu vas me quitter! dit-elle en sanglotant. »

Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres, faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.

Ce sont ceux du duel.

Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et taché de sang.

« Je ne sais pas si le sang s'en ira... la courleur partira avec, bien sûr... »

Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé, fait ce qu'il faut — elle a toujours eu ù soin de ma toilette I — mais finit par dire en hochant la tête :

« Ta vois, ça ne s'en va pas... Une autre foiSt îacques. mets au moins ton vieux pantalon I

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. &0 le volume

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