EN CLASSE
« Monsieur Vingtras. quelles sont les preuves de l'existence de Dieu ? »
Je me gratte l'oreille.
« Vous ne savez pas? »
Il paraît étonné, il a l'air de dire : « Vous qui arlivez de Paris, voyons!
— Gineston, les preuves de l'existence de Dieu?
— M'sieu, je ne sais pas, il manque des pages dans mon livre.
— Badigeot?
^ M'sieu, il y a le consensus omnium/
— Ce qui veut dire?... » (Le professeur prend leg poses de Socrate accouchant son génie).
— Ce qui veut dire... — Pitou, souffle-moi doncl
— Ce qui veut dire (reprend le professeur aidant le malade), que tout le monde est d'accord pour reconnaître un Dieu?
— Oui, m'sieu.
— Ne sentez-vous pas qu'il y a un être au-dessui de nous? »
Badigeot regarde attentivement le plafond !
Rafoin y a lancé le matin un petit bonhomme en papier qui pend à un fil au bout d'une boulette da pain mâché.
« Oui, m'sieu, il y a un bonhomme là-haut.
— Bonhomme, bonhomme, (dit le professeur qui est myope, et n'a pas vu ce qui pend au plafond), mais c'est aussi le Dieu de la Bible. Sa droite est terrible 1 »
Le mot ne lui a pas déplu, cependant.
« J'aime cette familiarité, tout de même, » disaitil en sortant de la classe. « Il y a un bonhomme làhaut !.. Ce cri d'un enfant pour désigner Dieu! »
Il en a parlé en haut lieu.
« Qu'en dites-vous, monsieur le proviseur? N'estce pas l'enfant qui ne sait rien, parlant comme le vieillard qui sait tout? — Oui, il y a un bonhomme là- haut! »
A la classe suivante il s'adresse de nouveau à Badigeot et commence en lui rappelant le mot : « Il y a un bonhomme là-haut? »
— Non, m'sieu, il n'y est plus. »
Il tenait mal et il est tombé.
UON ÂME
Le professeur m'a mis aux facultés de l'âme.
Les autres n'y sont pas encore, il fait cela pour moi.
Ce n'est qu'après Pâques qu'on sait comment l'âme est faite dans ce collège-ci.
Il y a sept facultés de l'âme.
370 LE RETOUS.
« Comptez sur vos doigts, c'est plus facile, » me dit le maître.
On annonce à Nantes l'arrivée d'un professeur de faculté célèbre, M. Ghalmat. Chalmat lui-même est dans nos murs 1
Il a connu mon père à Paris au moment de l'agrégation.
Ils dînaient à côté l'un de l'autre, dans un restaurant à prix fixe. M. Ghalmat sortit le premier, oubliant un manuscrit, que mon père prit. Il y avait l'adresse, et il put rapporter le paquet à son propriétaire désespéré.
« Quand vous aurez besoin de moi, dit le philosophe, je suis là. »
Il était là, en chair et en os, par hasard, et par hasard aussi il y avait un appartement meublé dans notre maison, ce qui fit de lui notre voisin.
M. Ghalmat dormait sur le même carré que nous.
Il dormait peu, et la nuit il parlait tout haut. Je l'entendais qui disait : « Il y en a huit, huitI Oui, il y en a huit. »
Il voulut me faire un cadeau.
Il nous prit à part, mon père et moi; il nous parla à cœur ouvert.
« Mes amis, dit-il (il m'honorait moi-même de ce nom), je désire vous payer du service que vous m'avez rendu jadis, en sauvant mon manuscrit. Je n'ai
LE RETOUE. 371
pas de fortune, mais je vous donnerai ce que j'ai, le résultat de vingt ans de réflexions et de travail! »
Mon père semble dire : « c'est trop. »
ce Non, non ! Ecoutez-moi bien. »
Nous retenons notre souffle, on aurait entendu voler une mouche.
« On vous dit qu'il y a sept facultés de l'âme ? // y en a huit ! »
On me trompait donc ? On me volait d'une? Pourquoi? Que signifie?
« Oui, oui, c'est comme ça, » et M. Ghalmat me montrait ses cinq doigts de la main droite et trois autres couchés dans la main gauche.
Il a ajouté avec bonté :
« Servez-vous delà découverte, je vous y autorise; on l'ignore encore, dans deux mois seulement ce sera dans mes livres^. »
Rennes, lundi.
Je suis arrivé ce matin. Demain la version. Mon père voulait me suivre à Rennes, mais il est forcé de rester avec ses pensionnaires.
Mardi.
Je suis le second en version.
J'ai fait encore trop près du texte, sans cela j'aarais été le premier.
1. Lelivie il 1 iru. iJdui ce iivre, M. /Shalmut accusan fnioiiquement huit f.icultés do l'âme au lieu de tept. Cette révélatioa fit grand bruit dant> le temps.
372 LE RETOUE.
Cette après-midi l'examen.
Je repasse, je repasse, comme si je pouvais avaler
Manuel en trois bouchées.
« Monsieur Vingti-as! »
C'est mon tour.
On tire les boules.
« Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela. »
Je traduis comme un ange.
« On voit, dit publiquement le doyen, non-seulement que vous avez été bercé sur les genoux d'une tête universitaire, mais encore que vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant) : Ah ! non, pas tous; il y a notre collègue M. Gendrel. »
M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de province, docteur es lettres de province; il n'a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c'est un cafard, à ce qu'on dit, le doyen le pique chaque fois qu'il le peut. Il m'a pris pour prétexte à l'instant.
M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard.
Je passe par le professeur de mathématiques avant ^'arriver à lui.
Je ne sais pas grand chose de ce qu'on me demande, mais l'éloge qu'on vient de m'adresser publiquement engage le professeur à être indulgent.
« Qu'est-ce que le jDendule compensateur?
— C'est un pendule qui compense.
— Bien, très bien! »
Se penchant à l'oreille du doyen :
« Il est intelligent. »
Se retournant vers moi :
« Et la machine pneumatique, quel est ion usage?
— La machine pneumatique?...
— Oh ! je ne vous demande pas grands détails. C'est pour faire le vide, n'est-ce pas? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, très bien I »
Il reprend :
« Vous avez en géométrie la section d'un cône? »
Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la fais à la bonne franquette.
Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d'où je retire un vieux mouchoir, je coupe mon cône.
On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le mouchoir très sale ; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur.
Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour :
« Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore, mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l'heure, vous avez bu aux grandes sourees, et Pythagore même en a profité. »
Murmure flatteur.
Encore un coup à Gendrel !
C'est à lui que j'ai aff'aire maintenant.
374 LE EETOUE.
Il me fixe : ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous toutes neuves.
II lui prend l'envie de se moucher.
Il cherche son mouchoir, c'est lui que j'ai retiré tout à l'heure et remis dans la coiffe si grasse.
C'était le chapeau de Gendrel.
Je suis perdu I
Il m'en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui sous mon couvert; il m'en veui pour Ja coiffe et le mouchoir.
Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
« Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l'âme. »
(D'une voix ferme) : « Combien y en a-t-il ? »
Il a l'air d'un juge d'instruction qui veut faire avouer à un assassin, ou d'un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail de son cheval.
« Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de l'âme? »
Moi, abasourdi : « U y en a HUIT. »
Stupeur dans rauditoLre, agitation au banc des examinateurs I
Il y a un revirement général, comme il s'en produit quelquefois dans les foules, et l'on entend ; Huit, huit, huit.
Pi — wit !...
J'attends l'opinion de Gendrel» Il me regarde bien f^n face.
LE RETOUE. 375
« Vous dites qu'il y a huit facultés de l'âme? Vous ne faites pas honneur à la source des hautes études à laquelle monsieur le doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout à l'heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait peut-être huit, monsieur. Nous n'en avons que sept en province. »
Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma théorie des huit publiquement, et je vais porter la peine d'avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d'hommes célèbres pour la faire accepter.
Le doyen rentre et ditsèchement : «Monsieur Vingtras est appelé à se présenter à une autre session. »
La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et où l'on en arriverait si l'on jouait ainsi avec l'âme; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
Je n'y tiens pas du tout, moil C'est la faute à M. Ghalmat, qui m'a dit qu'il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d'une secte ou d'une faction.
J'ai dit ce qu'il m'a dit !
Il n'y a donc que sept facultés de l'âme : j'en perds one, — je m'en fiche, — mais je serai forcé de me représenter devant la Faculté de Rennes, — et je ne m'en fiche pas. Je suis bien triste...
Mon père me reçoiH, les lèvres serrées, le front plissé, l'œil cave.
C'est qu'il n'est pas seulement blessé dans ma personne! Il l'est dans son propre orgueil 1
Un élève qui lui en veut a retourné le poignarc 4ansla plaie.
Le soir di même jour où l'on apprit que j'étais refusé, on lisait sur notre porte :