‹ Jacques Vingtras: l'enfantChapitre 3 sur 25 · LE PLOT · texte numérisé non relu

LE PLOT

Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fro^ mage, des poulets et du beurre.

Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.

C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!

Il y a des embrassades et des querelles.

îl y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les œufs, renversentles éventaires,dépoitraillent les matrones et me remplissent d'une joie pure.

Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.

J'aspire à plein nez des odeurs de nature : la marée, l'étable, les vergers, les bois...

Il y a des parfums acres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de mieU

Et comme les habits sont bien des habits de campagne !

Les vestes des hommes se rearessent comme des queues d'oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait un champignon dessous.

Des cols de chemise comme des œillères de cheval, des pantalons à ponts, couleur de vache avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d'arbre...

Les parapluies énormes, couleur sang de bœuf, les longs bâtons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, à la queue en cercle et aux pattes à la hussarde...

C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier, de paille et de feuillage.

La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fraîcheur.

Un homme qui a une tète de belette, la mine triste, qui n'a pas l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants.

Prisonnier! Mendiant!

Il appartient, bien sûr, à cette race.

On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque histoire dans sa vie.

Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien ; ou bien il a lui-même eu affaire aux gendarmes.

Il rôde sur la marge des bois, sur le bord des rivières, dans la montagne.

Quand il peut attraper un renard, un loup, — quelquefois il blesse un aigle, — il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.

J'ai ea peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné dix sous et lui a parlé :

« Comment ça va. Désossé? »

Et en s'en allant il a dit : « Pauvre bougre 1 il ne mange pas tous les jours. »

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