‹ Jacques Vingtras: l'enfantChapitre 4 sur 25 · SUR LE BREUIL · texte numérisé non relu

SUR LE BREUIL

l'ai eu bien des émotions au Breuil.

On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.

C'est le cirque Boutor, qui vient s'installer dans la ville.

Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à schakos et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes comme des pâtés.

Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.

Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient en trottant.

Une écuyère a laissé tomber sa cravache.

Nous noas sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à qui la rendrait. L'écuyère riait; son œil a rencontré le mien; et j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...

J' veux la revoir, cette femme l

Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.

Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur deux jambes, débouchent des bouteilles — avec un clown bariolé qui fait le saut périlleux pardessus.

Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup d< tête dans Testomac.

« C'est sur moi qu'il est tombé 1

— Pas vrai, sur moi !

— A preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste 1

— Il ne t'a pas écorché, toi — j'ai du rouge à la joue, c'est lui qui m'a fait ça I »

Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par le clown !

Au tour de l'écuyère !

Elle arrive! — Je ne vois plus rien 1 II me semble qu'elle me regarde...

Elle crève les cerceaux, elle dit : Hop! hop!

Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son corsage, et mon cœur bat la mesure sous mon gilet.

« Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc C3mme le clown I » •

Je suis amoureux de Paola ! — C'est le nom de l'é* cuyère.

J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix sous, prix des troisièmes.

J'irai tout de même.

Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet des dimanches, je mets des man«

chettes de ma mère et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grelin.

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire jusqu'à ce que j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.

Elle est là !

Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour!

Je fais le tour du manège, je colle mon œil à des lentes, je me dresse sur les orteils à m'en casser les ongles; pas un trou pour mon regard de flamme I

Par ici...

Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du poteau, et en déchirant encore un peu...

J'ai élargi la déchirure, mis le pied — je veux dire passé la tète — dans le chemin qui conduit à l'écurie.

Je suis à plein ventre par terre, dans la boue et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habité!

M'y voici ! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des écorchures aux mains ; mon nez, qui s'est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai la voir en passant derrière cette grosse bonne.

Je vais grimper I... Je grimpe, — un point d'appui me manque... je me raccroche à ce que je trouve...

86 Lî! FER-A-OHEVAL.

Un cri!... tumulte !

Une femme serre ses jupes, appelle au secours 1

On croit que le cirque s'écroule !

J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais oii; elle a cru que c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.

On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crotin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!

On m'entoure. Elle est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.

Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame Grelin, qui m'empêchera d'être fouetté, — (oh Paola!) et à qui je dis tout, — tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une femme ! J'ai tout mis sur le compte du chameau qui a bon dos, et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.

Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est toujours Paola et le gras de la bonne que ma mémoire empoigne. Le Breuil tient dfins ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...

Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-É tienne, par la protection d'un ami. Il a dû filer dat^e dare.

Ma mère et moi nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.

Enfin nous partons. Adieu le Puy 1

Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l'œil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

Une plaisanterie — à laquelle je ne comprends rien — dite par le commis voyageur, lui écarte les

lèvres et lui arrache un bon gros rire. A partir de ce moment -là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin , à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'œil en branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis — toujours en riant — et se donnent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage ; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

Gomme elle est plus gaie que ma mère, celle-là !

Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder, — son honneur, Jacques !

Celle-ci est une femme du peuple, «ne marchande

(elle vient de le dire en remontant dans sa voiture) ;

elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir

une boutique à la foire. Et tu la comparas à ta mère,

eune Vinfitras!

Nous arrivons à Saint-Etienne.

11 fait nuit ; mon père n'est pas là pour nous re cevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l'ombre des ré-

Yerbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d'un œil qui lance des éclairs ; elle va et vient, 8e mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles. ■*"

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle restera longtemps avec ses malles à encombrer la porte.

« J'attends mon mari qui est professeur au lycée. »

Ils ont l'air de s'en moquer un peu !

Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai lea pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.

« Jacques !»

Un « Jacques » qui inaugure mal notre entrée dans cette ville — et elle marmotte entre ses dents qui claquent:

«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se rôtirait les cuisses !»

Mais, elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche, puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.

Mon père arrive tout essoufflé.

« Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous aveî fait un bon voyage? » (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)

Il se retourne vers moi.

« Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre ! >dit ma mère.

Mon père dit : « Non, non ! » — c'est-à-dire — il ne sait plus trop.

Il va pour m'embrasser à mon tour il me rate}; comme il a raté ma mère. Pas de chance pour le» embrassades, pas de veine pour les baisers.

« J'étais avec l'économe, M, Laurier, tu sais... je croyais que la diligence... »

On ne lui répond rien, rien, rien.

Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende tourner mes os, vàrer ma tète. Je tourmente du bout du doigt un gland lie parapluie ; à ce moment le parapluie m'échappe — y me penche pour le rattraper ; mon père se tournait — pan ! — Nous nous cognons — nous nous relevons comme deux Guignols ! — Encore un faux mouvement — pan, pan! — c'est en mesure.

Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père ; des changements visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'œuf dur contre l'œuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il sourit. — Bonne nature 1 Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité, pour tâter, et aussi parce que mon front à l'air d'avancer et va le gêner tout à l'heure ; i". étend la main, c'est mon »ez qu'il attrape ; il croit

SAINT-ÉTIEWNE. 91

de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé, de rester un instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.

De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de soie : ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.

La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.

L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et unB galerie en bois moisi à laquelle il manque des membres.

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds — ce qui gène tout le monde. Il semblait qu'on devait rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.

« Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou là. Tiens-toi à la rampe, »

Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé et saugrenu comme un geste de bébé.

Je traînais le parapluie.

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mère, c'est du « ma-

92 BAINT-ÉTIENNE.

ladroît » par-cî, du « nigaud » par-là, elle crie: J6 reçois une gifle.

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est contente quand elle me donne une gifle, — cela l'émousdlle, c'est le frétillement du hochequeue, le plongeon du canard, — elle s'étire et rencontre la joue de son fils ; quelle joie pour une mère de le sentir là à sa portée et de se dire : c'est lui, c'est mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi, — clac!

Mais non.

Elle a les bras croises elles garde cachés sous son châle... Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.

Mon père use un tas d'allumettes ; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.

Jamais moment ne m'a paru plus long.

Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef dans la serrure...

Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.

Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et nuette, avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannejuin et la solennité d'un revenant.

Mais je sauve toujours les situations avec ma tête

OU mon derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes che veux qu'on arrache, en glissant, m'accroupissant o3 roulant, comme l'ahuri des pantomimes, ou l'mno cent des escamoteurs.

Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe !

Il y avait une pelure d .«range sous mon talon; ce dont on s'aperçoit en se penchant vers moi; comme sur un problème. Je déconcerte les mathémn ticiens par l'imprévu de mes opérations. — C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première cette peau d'orange.

Elle croise ses bras et avance sur mon père :

« On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!... »

Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.

Je suis à terre, forcé de lever la tète pour voir tout ce qui se passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop lourd.

Je ne veux pourtant pas mourir à cette place ! Puis je ne dois pas écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente, m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop tardé déjà !

Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi de ton père. Relève-toi, fils ingrat.

Mais non. non !

J'ai voulu bouger... je ne puis...

Je SUIS tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.

On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à mon père — et à ma mère aussi — pour entrer dans des mouvements nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de même d'avoir dérangé ce silence, cassé la glace, et ma famille en arrache les morceaux.

On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.

L'opération est minutieuse et faite avec conscience.

Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage pour laisser à la colère de sa femme ie temps de tomber tout à fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes, tantôt sur îe ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les piquants se présentent ; mais je sens que j'ai rendu service à ma famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas : « Voyez si Dieu est fin et s'il est bon ! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement. »

On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catéchisme.

J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé : on s'expliqua sur la peau d'orange, avec calme; on donna une raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.

On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait un mystère, tout de même...

Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu ; je le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage et surtout l'échenillage, faisait un somme.

« Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose. — Pourvu qu'elles ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la rue. — Il n'y pas de danger, au moins ? »

J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu de côté, par instants, et je me demandais ce que ce elles signifiait.

Je pourrais à peine dire comment était fait l'appar-

ment dans lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre, clignotement de réverbéra et raccommodement posthume — si posthume est le mot.

A peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.

Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession — celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon père.

C'est une vie nouvelle, — il n'est jamais là, je suis libre, et je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de l'épicière.

J'adore la poix, la colle, le tire-fil : j'aime à entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et '^e marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue.

On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à mon oncle Joseph. Il est compagnon du

Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.

Je suis presque de )^ famille. Mon père m'a mis en pension chez eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les professeurs d'élémentaires. Moi j'avale des soupes énormes, dans des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le chevreton.

Ils sont heureux dans cette famille ! — c'est cordial, bavard, bon enfant : tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute, mais en s'aimant.

On les appelle les Fabre.

L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, Bont épiciers.

Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre.

Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne Ta vu qu'une fois, vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux heures, et est reparti.

Il parait qu'ils sont séparés — judiciairement — je ne sais pas ce que c'est, et il vit en Afrique, en Algère, dit Fabre.

Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame

Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on l'entendait qui disait : « Non; non, » d'une voix dure, à travers la porte — et le petit Vincent qui pleurait :

« Je veux rester avec maman !

— Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui-là. »

Un pistolet ! un cheval I

Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de ma mère ! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé! — à la porte seulement — de peur que ma mère ne m'entendit et ne voulût me reprendre I... Oh 1 oui, je serais parti !

Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux jupes.

Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.

Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au coin de la rue ; il regardait la maison d'oo il sortait, où étaient sa femme, son enfant ; il resta un long moment, l'air triste, et je crus m'apercevoir qu'il pleurait.

Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui fient; chez moi, je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que ma mère

est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme il faut.

Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras formenf une colonie criarde, joueuse, insupportable.

a Vous êtes insupportables, Jacques; Ernest... »

C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut pas ; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux.

« Insupportables I Ah ! si je vous y reprends I »

On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.

Braves gens. Ils juraient, sacraient, enlâchaient de salées: mais on disait d'eux : « Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or. » Je respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de joie et de santé ; ils avaient la main noire, mais le cœur dessus ; ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés, parlaient avec des velours et des cuirs ; — c'est le métier qui veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni de sa mère, ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.

Puis, on avait de belles alênes pointues. On voyait luire sous la main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte, et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et 1 piquait le nez.

Braves gens I

Ils ne battaient pas leurs enfants — et ils faisaient l'aumône. Ce n'était pas comme chez nous.

Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne fallait pas donner aux pauvres, que l'argent qu'ils recevaient ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivière ; qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu'il me tombât du chagrin sur le cœur, comme un poids.

Mais comment cela se fait-il cependant?

Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait : « Il a bon cœur! »

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous blanc.

Ah ! elles me troublaient un peu les braves iemmes, la mère Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.

Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer 1 Elles lui laissaient faire l'aumône, parce que cela faisait plaisir à leur petit cœur.

Ma mère avait plus de courage. Elle se sacr'.fiait, elle étouffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu

de m'embrasser, elle me pinçait ; — vous croyez que cela ne lui coûtait pas! — 11 lui arriva même de se casser les ongles! Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main hésita plus d'une fois ; elle dut prendre son pied.

Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son enfant adoré.

Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières pour m'en disculper. Malheureusement j'avais très peu de temps à moi, et mes mea culpa restaient en l'air parce qu'Ernest, Charles ou Barnabe, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de marmelade ; il y avait toujours quelque tonneau , quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou l'échoppe, le travail ou la rigolade.

Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.

La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort propre, — un peu languissante; — elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il fallait descendre; elle fermait sa Dorte et ne reparaissait que

102 BEATES GENS.

pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent d'avoir un enfant, « qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore pour cette fois, que cela désespérait son mari. »

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait à ce moment, elle se taisait, mais lui, en manière de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de ses cheveux blonds ; elle essayait de sourire tout de même, mais elle semblait doucement gênée.

« Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de l'édredon là — (Il enlevait une petite plume sur l'épaule, et hochait la tête en rigolant).

— Ce M. Fabre...

— Mais dame ! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux. »

J'étais là, quand il lâcha ce : « On ne les trouve pas BOUS les choux. »

Le mot m'entra dans l'oreilïe, comme une alêne et s'y attacha comme de la poix.

M'a-t-on égaré ?

Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours où elle est absente par hasard.

Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à l'improviste pour la ccmsulter sur

une toilette, — elle a tant de goût ! — et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas eu lo temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras I

Ce jour-là c'est la coutume que dans chaque rue on élève une pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le matin.

On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir notre édifice ; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche; on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et de loin , de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris et saisi.

Je suis de garde un des premiers.

Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...

Il me semble qu'il fait des signes ; ils vont arriver en masse ; je serai débordé, tourné. — Que dira le fils de l'aubergiste, et toute ma rue? Oserai-je y repasser, si j« ne me défends pas en héros ?

Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets fermés ! Je

fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.

— Je me figure que je suis au siège d'Arbelies, ou à Mazagran. — Si j'avais un drapeau tricolore, je le planterais, — Cette histoire d'Arbelies, nous l'avons traduite hier dans Quinte-Curce. Celle de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du capitaine Lelièvre.

Ah ! l'on parlera de moi aussi, — nom de nom !

Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.

On sort des maisons et l'on regarde — pas trop

— car je manie toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira le siège.

J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas ! Je me suis donc trompé ; on n'attaquait point. — Je vais être pris, jugé, mon père perdra sa place.

Que faire ?

J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc; j'ai mon mouchoir, — il est bleu. — Se retirer ? Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...

Je prends ma course.

Uu'ai-je donc ? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.

M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-til dire ?

Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je ?

Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me feront-ils ?

Le médecin hoche la tête avec un ah ! qui est triste. Je fais l'évanoui pour mieux entendi'C.

« C'est grave, c'est grave ! »

Dieu soit loué ! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave, pour qu'elle ne pense pas à me grondei et à me rosser.

C'était grave ; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne méritais : on dit que j'ai la langue coupée ! Gomme c'est commode ! pas d'explication à donner ; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.

Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point dès que je le pus.

Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des additions.

« Déjà pour deux francs de diachylon I»

Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échalaud.

Moi je me désolais à l'idée que j'allais guérir!

J'appréhendais le moment oî' je serais à point pour être corrigé, quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie de recommencer ; je ne me sentais pas la moindie inclination pour un nouveau

siège, une nouvelle chute, un flot si terrible d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le comprit, et on ne m'aurait peut-être pas frappé.

On ne me frappa pas — on fit pire.

On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.

Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et honteuse ; elle souff'rait de me voir traîner dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m'en détacher.

Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau ; en tous cas, ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la poix et la colle avec politesse, quand elle venait me chercher.

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de ménager la chèvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se brouilla point pourtant.

«< Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a déjà assez souffert, le pauvre enfant.

— Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation — môme de savetière — ferait pencher la balance du côté du pardon.

— Aussi je ne veux pas le battre. »

J'entendais la conversation, non pas que je l'écou-

BEAVES GENS. 107

tasse, mais j'étais derrière la porte ; ma mère le savait et voulait peut-être que je l'entendisse.

C'était la première sortie : j'étais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu pâle ; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin — car c'était de la vache. — « C'est plus tendre, disait-elle ; la vache pour les enfants, le bœuf pour les grandes personnes. »

J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée; j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait vide comme un globe : il me restait peu de sang; ce qui en restait fit un tour, monta versles j#ues creuses, et je les sentais qui brûlaient.

K On ne voulait pas me battre I »

On voulait faire plus.

« Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais qu'il se plaît bien avec vos fils, je l'empêcherai de les voir; ce sera une bonne correction, »

Les Fabre ne répondaient rien, — les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, préférait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait deviné où il fallait me frapper, ce qui fai-

sait mal àmon m l'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, un rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une cruauté, était méchante.

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin de causer avec des enfants comme moi. de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans l'escalier, et m'avaient dit avec affection .< Comme tu es pâle !... » Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers, marmaille au bon cœurl le les aimais bien. Ma mère aurait mieux fait de me battre et de me laisser le» revoir quand mon bras fu- '^uéri.

LE LYCÊI

Mon père était donc professeur de septième, ppv fesseur élémentaire, comme on disait alors.

J'étais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des petits !

Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au poste du sacrilice, au lieu du danger...

A côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand préfet, et qui à cette ^'p()C]ue-là était un affreux garnement, fort drôle du teste, et pas mauvais compagnon.

Il (aut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit comique, ou

qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée d'encre. C'était mon voisin qui s'en donnait.

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais ; car s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, el si sa culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais ; c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales, et il m'accordaii la préférence pour les coups de pied au derrière.

Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton ?

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une autorité. — L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait et des gants à trcla boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.

Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non ! je croyais, je sentais que ma peau lui était utile pom 8on commerce, son genre d'exercice, sa situation, — et j'offrais ma peau. — Vas-y, papa 1

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée)

dans ce milieu de moutards malins tout disposés à faire souffrir le fils du professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.

Ces roulées publiques me rendaient service ; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants savaient plaindre !

Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la pitié ; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un pâtiras ni un pestiféré ; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne répondais «ça n'est pas moi. » Puis j'étais fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du mognon, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu, — f y avais fait avec Rosée^ qui était le plus fort de la cour des petits. On appelait cela y faire « Veux-tu y faire, en sortant de classe ? »

Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Lion-Bouge, une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre Bans être vu.

J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit — sur son nez et au collège. — Songez donc! j'avais l'autorisation de mon père.

Il avait eu vent 4e la querelle — pour une plume ▼olée — e*. vent de la provocation.

112 liE LYCEE.

Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y aval* plus; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec l'administration. Je pouvais y faire.

Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je me figurais que je semais une graiiir, que je plantais une espérance dans le champ f'e l'avancement paternel.

Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des dangers, celui d'être — comme fils de professeur — persécuté, isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux !

Si cependant mon père m'avait défendu de me battre ; si Rosée eût été le fils du maire ; s'il avait fallu au contraire être battu?...

On doit faire ce que les parents ordonnent ; puis c'est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur...

Puis les principes 1

« Que de^'iendrait une société, disait M. Beliben, une société qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un haricot... »

J'eus la chance de tomber sur Rosée.

Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, quf son nez reçoive mes sincères remerciements :

Calice à narines, sang de mon sauveur, Salutaris nasus, encore un baiser!

J'ai été puni un jour : c'est, je crois, pour avoir

roulé sous la poussée d'un grand, entre les jambea

d'un petit pion qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête ! Il s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit — en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement l'estomac. — Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui gonfle... Le pion s'est fâché.

Il m'a mis aux arrêts ; — il m'a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur.

Je vais d'un pupitre à l'autre : ils sont vides — on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.

Dans une fente, un livre : j'en vois le dos, je m'écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde le titre :

ROBINSON CRUSOB

Il est nuit.

Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre? — quelle heure est-il ?

tl4 LE LYCÉE.

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore I Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres g'effacent ; les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse: je suisresté penché sur les chapitres sans lever la tête , sans entendre rien , dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au . bnd du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'Ile, et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain...

La faim me vient : j'ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude ? Comment faire du feu ? J'ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons frais! Justement i'adore la limonade!

Clic, clac! on farfouille dans la serrure. Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait oubliéy et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés.

Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme ! —

Il me retrouve gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse ; il s'excuse de son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un bon feu et de me réchauffer.

II a du thon mariné dans une timbale « et peut-être bien une goutte de je ne sais quoi, par là, dans un coin, qu'un ami a laissée il y a deux mois. »

C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte humide, son dada jaune.

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon, — poisson d'Océan — la goutte, — salut du matelot — et du feu, — phare des naufragés.

Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et ma peau, et je le dévore — avec un peu de thon, des larmes de cognac — devant la flamme de la cheminée.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y a dix ans que j'ai quitté le collège ; j'ai peut-être les cheveux gris, en tout cas le teint hâlé. — Que sont devenus mes vieux parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur enfant perdu ? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne l'embrassaient jamais auparavant.) 0 ma mère! ma Hère I

Je dis : « ô ma mère ! » sans y penser beaucoup, c'est pour faire comme dans les livres.

Et j'ajoute : « Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir! »

Je la re verrai, si Dieu le veut.

Mais quand je reparaîtrai devant-elle, comment serai-je reçu? Me reconnaîtra-t-elle?

Si elle allait ne pas me reconnaître !

N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin !

Qui remplace une mère?

Mon Dieu I une trique remplacerait assez bien la mienne !

Ne pas me reconnaître I mais elle sait bien qu'il me manque derrière l'oreille une mècbe de cheveux, puisque c'est elle qui me l'a arrachée un jour ; ne pas me reconnaître? mais j'ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconnaîtra ; il me sera donné d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté 1

Il ne faut pas gâter les enfants.

Elle m'a reconnu I merci, mon Dieu ! Elle m'a reconnu I et s'est écriée :

« Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t attendre jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte ouverte, c'est moi qui te corrigerai I Et il bâille encore ! devant sa mère i

— J'ai sommeil.

— On aurait sommeil à moins'

— J'ai froid.

LE LYCËE. 11/

— On va faire du feu exprès pour lui, — brûl >r un fagot de bois !

— Mais c'est M. Doizy qui...

— C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas ! Si tu ne l'avais pas lait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous ! Tiens ! voilà ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur ! Allons ne faisons pas le gelé, — n'ayons pas l'air d'avoir la

fièvre Veux-tu bien ne pas claquer des dents

comme cela ! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être »

Je ne croyais pas être tant dans mon tort : en effet, c'est ma faute ; mais je ne puis pas m'empècher de claquer des dents, j'ai les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre le pupitre ; cette lecture aussi m'a remué...

Oh ! je voudrais dormir ! je vais faire un somme sur la chaise.

« Ote-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant ?

— Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je n'ai pas reposé dans mon lit.

— Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne l'amuses pas à vagabonder.

— Je n'ai pas vagabondé...

— Gomment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? H

va donner tort à sa mère à présent ! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons pour ce soir ? »

Oh ! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales, — mais pas les leçons pour ce soir !

Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul ; j'avais pour amis Grusoé et Vendredi. A partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu la poésie des rêves, et mon cœur mit à la voile pour les pays où l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.

Que de fois j'ai lu et relu ce Robinson!

Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il avait le Robinson suisse, les contes du Chanoine Schmidt, la Vie de Cartouche, avec des gravures.

Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais noni je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la Banque de France, à moi-même.

J'ai été faussaire! La peur du bagne, la crainte de désespérer des parents qui m'adoraient, on le sait,

LE LYCÉl. 119

mirent sur mon front de faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à arracher.

Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.

Des gravures ! — la Vie de Cartouche, les Contes du Chanoine Schmidt, les Aventures de Robinson suisse/.,. un de mes camarades, — treize ans et les cheveux rouges, — était là qui les possédait...

Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes ; je les acceptai... Je me rappelle même que je n'hésitai pas.

Voici quelles furent les bases de cet odieux marché :

On donnait au collège de Saint-Etienne, comme partout, des exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.

Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tète;

« Tu sais faire le paraphe de ton père? »

Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne de sécha pas dans ma bouche.

« Fais-moi une exemption de deux cents vers et je le prête la Vie de Cartouche. »

Mon cœur battait à se rompre.

« Je te la donne! Je ne te la prête pas, je te la ' >nne... »

Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon iionneur par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me réfugiai dans le faussariat.

J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal complice.

A ce prix-là j'eus des livres, — tous ceux qu'il avait lui-même; — il recevait beaucoup d'argent de sa famille, et pouvait même entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu avoir des grenouilles aussi — il m'en a offert — mais si j'étais capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je n'avais pu résister à cette tenlation-là, je m'étais juré de résister aux autres, et je 1 :'. touchai jamais la queue d'une grenouille, qu'on iiic croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés d'areux.

Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique, imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Gela dura deux ans. Nous nous arrêtâmes las du crime- ou parce que cela ne servait

plus à rien, j'ai oublié, et nul ne sut jamais que noua avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le remords pâlit ; il eii des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n'empéciie pas de jouer à la toupie el de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des fiannetons.

Ce fut mon cas : beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air si ouvert, que pendant cette période du faussariat.

Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions ; on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais pensé aux billets : c'est peut-être que j'avais autre chose à faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je devrais y être.

Et qui dit que je n'irai paal

xn

PAOTTAGE — GOURMANDISE — PROPRET

On me charge des soins du ménage. « Un homme tloit savoir tout faire. »

Ce n'est pas grand embarras : quelques assiettes à laver, un coup de balai à donner, du plumeau et du torchon : mais j'ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.

Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt sur la paille, si ce brise-tout ne se corrige pas.

Une fois, je me suis coupé le doigt — jusqu'à l'os,

« Et encore il se coupe 1 » fait-elle avec fureur.

Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont M. Béliben parlait quelquefois : il faudrait qae je fisse des bouquets avec des épluchures.

« Pas pour deux lîards d'idée. »

Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l'eau ou la poussière, en ge balançant un peu, minaudière et souriante.

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