FROTTAGE — GOURMANDISE — PROPRETÉ
Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
Quelquefois, c'est le coup de la vigueur : elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.
Elle fait : Hein ! comme un mitron ; elle geint à faire pousser des pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je dévore le vernis.
« Jacques, Jacques ! tu es donc fou ! »
En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie frottante...
«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire ! »
Je suis fort embarrassé : — ou l'on m'accuse de paresse, parce que je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que j'appuie trop.
Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même capable de faire la vaisselle avec grâce 1 Que deviendrai-je plus tard? Je ne mangerai que de Il charcuterie, — du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour laisser les restes dans l'herbe.
(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
124 F]10TTAGE — GOUKMANDISB
Le plus terrible dans cette histoire de vaisselle, c'ea{ qu'on me met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
Je maudis l'oignon...
Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.
J'ai le dégoût de ce légume.
Comme un riche! mon Dieu, oui! — Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela , de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je m'écoutais, je me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le cœur, — ce que j'appelais mon cœur, comprenonsnous bien ; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un cœur.
« Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours. »
C'était le grand mot. « Tu le fais exprès! » Elle fut courageuse heureusement; elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.
PROPRETé. 125
Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n'en fit plus : à quoi bon? c'étajl aussi cher qu'autre chose et ça empoisonnait. Il suffis sait que sa méthode eût triomphé, — et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait :
«Jacques, souviens -toi du hachis aux oignons Pendant cinq ans tu l'as vomi et au bout de cinq an? tu pouvais le garder. Soi» viens-toi, Jacques! »
Et je me souvenais trop.
J'aimais les poireaux.
Que voulez-vous? — Je haïssais l'oignon, j'aimai* les poireaux. On me les arrachait de la bouche , comme on arrache un pistolet des mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.
« Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandais-je en pleurant.
— Parce que tu les aimes, répondait cette lemma pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions. »
Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
« Aimes-tu les lentilles?
— Je ne scis pas... »
Il était dargereux de s'engager, et je ne me prononçais plus qu'après réflexion, en ayant tout ba-
lancéi
126 FEOTTAGK — GOU KMANDISK
Jacques, tu mens!
Tu dis Que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
Tu aimes le gigot, Jacques.
[■^st-ce que ta mère t'en prive?
Ta mère en fait cuire un le dimanche. — On t'en donne.
Elle en mange froid le lundi. — T'en refuse-t-on?
On le fait revenir aux oignons le mardi — le jour des oignons c'est sacré — tu en as deux portions au lieu d'une.
Et le mercredi, Jacques I qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant? Qui? parle;
C'est ta mère — comme le pélican blanc! Tu le finis le gigot — à toi l'honneur !
« Décrotte l'os ! ce n'est pas moi qui t'empêcherai de manger, va ! »
Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton appétit... « Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas! »
Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'en mange! J'ai un mouton qui bêle dans l'estomac : grâce, pitié!
Non, pas de grâce, pas de pitié. Tu aimes le gigot, tu en mangeras.
« As-tu dit que tu l'aimais?
— Je l'ai dit, lundi...
— Et tu te contredis samedi ! mets du vinaigre, —