‹ Jacques Vingtras: l'enfantChapitre 7 sur 25 · FROTTAGE — GOURMANDISE — PROPRETÉ · texte numérisé non relu

FROTTAGE — GOURMANDISE — PROPRETÉ

Jacques ! Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu comme uii amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.

Il me manquait un citron entre les dents, et du persil dans les narines, comme aux têtes de veau J'avais leur reflet bleuâtre , fade et molasse , mais j'étais propre, par exemole.

Et les oreilles ! ah ! les oreilles ! On tortillait un bout de serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bou chon...

Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.

La propreté avant tout, mon garçon !

Être propre .et se tenir droit, tout est là.

Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me tiens pas droit.

C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.

Ma mère veut que je me tienne droit.

« Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas toi qui vas commencer, j'espère ! »

Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.

un

>.'ARQEfl

I M'man ! j'ai mal.

— Ce sont les vers, mon enfanti

— Je sens bien que j'ai mal.

— Douillet, va ! ah ! si tu avais dix mille livres de rentes !... Si tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la culbute par terre I »

L'argent! — les rentes !

On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite piécette blanche. On me la donne? Non, ma mère m'aime trop pour cela.

Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.

Les dix sous ne rentraient pas dans la famille, — ils allaient se coucher dans une tire-lire dont la gueule me riait au nez.

« C'est pour toi, » disait ma mère en me faisant voir la pièc3 et avant de la glisser dans le troul

Je ne la revoyais plusl

130 l'argent.

« Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme I »

C'est le remplaçant caché dans cette tire -lire qui absorbe toutes les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains, dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux baraques, cigares à paille, canons en cuivre.

Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère qui marchait avec son siècle, me donnait ainsi la haine des armées permanentes, et me faisait réfléchir sur « Vim.pôt du sang. » Je me regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.

« C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu I »

Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion, à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés sans que cela parût.

« Et pourquoi ! » disait-elle en se parlant à ellemême et arrivant jusqu'à l'impiété.

« C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu. — Il t'a épargné, toi, » reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait, qu'elle devait, — c'était son rôle de m.ère — continuer à nourrir le remplaçant dans le fond de la tire-lire...

Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, mesau-

L'AEGENT. 131

vant du tirage au sort, me donnerait le droit de prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satanée tire-lire.

Les inspecteurs généraux vont arriver dans quel» que temps.

Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci ce passage, à celui-là cet autre.

« Tribouillard, vous avez le que retranché. — Caillotin, V Histoire sainte. Piochez les prophètes.

— M'sieu, dit Gaillotin, comment iaut-il prononcer Ézéchiel ? »

Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.

« Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde ! Pour toi, pour toi tout seul ; tu en feras ce qu'il te plaira. »

Elle m'a montré de l'or ; c'est une pièce de vingt sous. Oh ! pourquoi me donner la soif des richesses? Kst-ce bien de la part d'une mère ?

Il se livre un combat en moi-même — pas très long.

« Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me [jiaira avec ? Je le donnerai à un pauvre, si je veux ? »

Les donner à un pauvre ! — ma mère chancelle ; ma folie l'épouvante et pourtant elle répond à la face du ciel :

132 l'argent.

« Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à un pauvre I »

M;iis p/est une révolution alors IJusqu 'ici je n'ai rien eu qui fût à moi, pas même ma peau.

Je lui fais répéter.

Minuit.

Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier, — et je pioche, je pioche !

Le samedi arrive.

Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit, ^ « Thème grec.

— Premier : Jacques Vingtras. »

K Eh bien ? dit ma mère en arrivant.

— Je suis premier.

— Ah ! c'est bien. Tu vois quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places ! Demain je te ferai une bonne pachade. »

Lapachade est une espèce de pâte pétrie avec des oommesde terre, un mortier jaune, sans beurre, que "la mère m'a présenté comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade ! C'est une pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave, que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'alTairée pour la pachade et me montre un œuf tout crotté en me disant : « J'espère qu'il est gros 1 »

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, le3 ai-je

l'argbitt. 133

gagnés, oui ou non ? Est-ce qu'on me les a promis ? Il faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc ? Est-ce qu'elle a oublié?

Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie d6 l'œuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu'elle =rt souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu'elle a promis.

« Maman, et mes vingt sous ?»

Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup, d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et charmante, en montrant le gros œuf crotté :

« Jacques, veux-tu laire crédit à ta mère?... »

Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà ! — Les vingt sous sont sur la table — mais elle prie qu'on lui laisse du temps.

Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh ! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans uri^î entreprise, -- et sans me rien dire, en /lyant l'air plutôt de mendier un pardon, vous joignez [Mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les afiiires, vous me faites l'associé de la maison! Merci 1

Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.

134 l'argent.

Elle a commencé par acheter un pigeon avec sepl sous qu'on lui avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé le pigeon et l'a revendu pou:- acheter un agneau qui sortait du ventre de la mère.

Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau toujours du même âge.

Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait, curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.

Je n'ai pas sa force, moi ! J'aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour gagner avec l'argent un veau au débarqué.

Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser au remplaçant et adonner aux chevaux de bois. 11 s'agissait encore d'être premier deux ou trois fois avant le bal du proviseur.

Je décrochai de nouveau la timbale.

J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien demandé : « Elle sera pour moi? Je la garderai. » J'avais indiqué que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en met pas sept.

— Je la garderai 7^

— Tu la garderas.

l'argent. J35

Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante sous ; je les serrai dans mon gousset ; mais quand je parlai d'aller sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:

« Tu m'as dit que tu les garderais! »

Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais à faire à elle. Comme je protestais :

« Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça, mon garçon ! »

Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moimême. Je m'étais suicidé avec ma propre langue.

J'en fus réduit à traîner ces Quarante sous comme une plaque d'aveugle.

Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.

Un jour, je ne pus les lui montrer 1...

J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, tout à treize !

J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient "ose tendre !

A peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La pièce était entamée : j'avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère? — Perdu pour perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.

Jouir... — après moi le déluge I

Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles, toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent quoi-

136 l'argent.

qu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le premier que je trouverais.

Il me restait vingt-sept sous, en sous, — jamais je n'avais eu une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches. — Patatras 1 les sous roulent à terre, — même ailleurs 1

C'est horrible.

Je n'ai retrouvé que un franc deux sous. Je perds la tête...

Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo.

« Trois balles pour un sou I On gagne un lapin. »

Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les y3ux fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.

« Il a gagné le lapin ! »

C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse; quelqu'un dit que dans ce pays-là, les enfants apprennent à tirer à trois ans et qu^à dix ans il y en a qui cassent des noisettes à vingt pas.

« Il faut lui donner le lapin ! »

Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibe-. lotte avec l'homme s'il ne me donne pas le lapin qui est là et qui broute.

Je l'ai, je T'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.

Il faut voir le monde qu'il y a ! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.

Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses

l'argent. 137

partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse — ij'est moi, le Suisse — et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre j)ar la queue de temps en temps. Je n'ose pas devant cette foule.

Je n'ai pas le courage de tourner la tète, mais je devine que les rangs se sont grossis.

On marque le pas.

Je suis en avant, à quelque pas de la colonne, seul comme un prophète ou un chef de bande...

On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.

Si elle est pratique, on verra ; — mais que je laisse là le lapin ! — Est-ce un drapeau ? — Il faut le dire alors.

Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un suprême effort...

Il m'échappe ! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte — une culotte de mon père, mal retapée, laige du fond, étroite des jambes. — Il y reste.

On s'inquiète, on demande...

Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas ainsi son drapeau 1

— Le La-pin l Le La-pin I — sur l'air des Lampions,

Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.

Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens,

138 LAEQENT.

Oh ! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est-là — je l'enfile...

On me cherche, mais je connais les coins.

Où aller? — Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je ! i ai fait des commissions, j'ai porté des lettres à une 1 iine. J'ai son secret, je suis prêt au chantage. — Il faut qu'il me sauve ! Je lui dis tout.

« Tiens , voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c'est moi qui t'ai gardé, et lâche moi cette bête 1 »

Ma mère croit à notre mensonge.

« Bien , bien , monsieur Laurier , — du moment qu'il était avec vous.. Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent. »

Le lendemain.

« Mange-donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapir^ maintenant ? »

Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les dents.

Où est la peau ?..,

Je vais à la cuisine

îVest luit,,.

VOYAGE AU PftVt

Jacques ira passer ses vacances au pays.

C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle,

« Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous t'envoyons chez ton oncle ; tu monteras à cheval, tu pécheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs pour tes frais de voyage. »

La vérité est que mon oncle le curé, qui va sur toixante-dix , a parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de lui pendant les vacances.

Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de... payable à ma majorité : c'est l'idée du testament.

J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une gourde.

« Il a l'air d'un Anglais. »

Ce mot me remplit d'orgueil.

Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de l'étrier.

« Allons, bois cela, ça te fera du bien. »

J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans le ruisseau.

« Sois aimable avec ton oncle. »

C'est la dernière recommandation de mon père.

« Aie bien soin de ta veste neuve. »

C'est le cri suprême de ma mère.

En route, fouette cocher!

Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive a« plus vite chez le grand oncle.

On n'a pas fait du sentiment.

Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...

J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu dormi, rêvé, j'ai pris des sirops au buffet, j'ai soule\'é les vasistas, je suis descendu aux côtes.

A six heures du matin, je me suis trouvé en plein ^-*uy, devant le café des Messageries.

Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit que j'arriverais, sans fixer 1 3 jour.

TOYAGE AU PATS. i41

Je frappo.

Ah ! ce n'est pas long ! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée et émue 1 et m'embrasse, m'embrasse

— comme jamais ne m'a embrassé ma mère.

Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las, et que j'aie eu froid...

« Tu dois être fatigué. Ote-moi ce palctot-là. Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi! — Comme tu es grand ! — Toute la nuit en "voiture, pauvre petit, •-■ tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?

— Pas fermé l'œil. »

Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n'ait pas fermé l'œil et paraisse si frais, si fort. — C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.

« Veux-tu te coucher? — Tiens couche-toi. — Tu ne veux pas? — Tu vas prendre une tasse de café au moins? — Tu sais, comme je t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait. — Tu l'écrémais toujours,

— tu disais « donne-moi la peau. »

Comme elle m'aime 1

Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi d'un diablotin; elle, avec ses coques en l'air, tournant le moulin ; moi, dans les cendres, soufflant le feu...

Comme toutes les vieilles filles — qui ont une gourmandise — elle aime son café au lait à l'adoration, — et il est bon, ma foi I J'en ai les lèvres toutes grasses, et les joues toutes chaudes. C'est le même bol que

celui où je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait arriver et que ma mère ne voulait qu'on me gâtât en dehors d'elle ; — puis le café au lait, c'est mauvais pour .■es enfants « ça donne des glaires. »

« Mais venez donc le voir I »

Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené \es commères. Il y a une petite demoiselle dans un coin.

« Tune reconnais pas mademoiselle Perrinet? »

Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais , qui m'égratignait — j'en ai encore la marque, — elle était méchante comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue par un peigne d'écaillé, un nœud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les joues et la lèvre?

« Embrassez-vous donc 1 »

Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop !

Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite d'une scène de jalousie.

Je m'en' souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.

Ma malle est aux messageries.

Je dis cela avec un revenez-y de vanité , il est entendu que j'irai avec un petit voisin la chercher.

« C'est bien lourd pour toi, » dit mademoiselle Balandreau.

Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma vesl'^ neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur.

Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherché partout un rognon.

J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer, que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au collectionneur ; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Université, et la fortune professionnelle de mon père peut s'accrocher à ce rognon.

Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.

J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un œuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.

« C'est pour toi, fait-il.

— Pas pour mes parents? ai-je dit coût bouleversé.

— Pour toi, pour t'amuser en vacances. »

ie YieD8 de faire le tour de la ville, j'ai longé la ri-

144 TOYAGfî AU PATS.

vière, j'ai cherché des endroits déserts, j'avais be&oin d'être seul.

A la tête d'une fortune 1 — Si jeune, à mon âge, sans que j'aie besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fenêtres 1

11 y a peut-être un crime là-dessous.

Non , M. Buzon le destinataire est unhonnête homme, il a une bonne figure, — même l'air un peu bête; — j'ai entendu dire que les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à l'abri du soupçon.

Cependant! — Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de ce monsieur!...

Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.

('■ Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en prie! tu diras quejel'aipris sans savoir... »

Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe jusque devant la porte du monsieur « au rognon ».

Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.

Quand elle sort, elle me dit : « C'est fait », et elle m'embrasse en se frottant le nez plusieurs fois.

« Mais tu pleures !

— Cher petit ! fait-elle en ne cachant plus ses larmes, et en s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je

pleure. Est-ce que je pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit! Déjà si fier... »

Elle s'éponge encore le nez et les cils.

Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.

A cheval !

Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane à Chaudeyrol.

Le rendez-vous est chez Marcelin.

Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la réputation à dix lieues -à la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon.

Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en sueur, qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil.

Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.

C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de bruit, plein de vie.

On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.

Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table, et je soupèse de gros bâtons cravatés de

146 VOYAGE AU PATS.

cuir : quelques uns ont une histoire qu'on raconte. — Il y a après le bout de la peau d'huissier.

Anynf... Il faut partir.

Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le garçon d'écurie.

Je suis trop petit : on me plante et on raccourcit les courroies.

Encore, encorel j'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met rênes en mains.

« Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?

— Non.

— Ça ne fait rien. As pas peur / »

Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant, pour me laisser seul. J'en suis si fier !

CHADDEYROL

Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui qui n'est pas fatigué.

Les premiers moments ont été tristes.

Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfant.«i pour jouer avec moi; il souffle un vont dur qui

rai=e la terre avec colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là- bas, nue et pelée comme le dos décharné d'un éléphant.

C'est vide, vide, avec seulement des bœufs couchés, ou des chevaux plantés debout dans les prairies!

Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il y avait eu du sang : l'herbo est sombre.

Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau.

J'ouvre la boucbe toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise pour qu'il me batte la poitrine.

Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et la tête si claire I...

<~'-'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à coups de balai...

Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une gaieté dans l'espace, — elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allumé là-bas par nu berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins...

Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts. Quel

ques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cotte eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant comme une jupe blanche sur les pierres !

La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or tft de petites taches de sang.

Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son herbe à coups de faux. Gomme elle siffle dans le gras du pré, cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue trempée dans l'eau fraîche !

Quelquefois je sabre un nid ou un nœud de couleuvres.

Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment comme un camarade.

Je suis heureux !

Si je restais, si je me faisais paysan?

J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner sous le manteau de la cheminée, et qui! avait bu de Bon vin pelure d'oignon,

« Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas être valet de ferme? »

Je n'en sais trop rien.

Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pécher ni d'aller chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses, — ou bien quand le soleil brûle comme une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre, — ces jûurs-Ià, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé de Feletz. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais!

Mon oncle attend les curés du voisinage pour la conférence.

Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu'à l'an quarante I

Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense ; il se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et presque l'aveugle; mais le vin a

délié la langue des autres. Un gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tacbée de vin, et dérange son rabat jaune de café. Un maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau, mais il jette de côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre de Saint-Etienne, une fois, le traître qui servait du poison dans les verres ; il a cet air-là.

Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.

On voit leur culotte sous leur robe sale.

Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.

« C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins, ce gaillard-là ; est-il râblé ! »

Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.

« Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites ? dit une voix.

— Il est maintenant au lac de Saint-Front.

— Avec le tas 1 C'est là qu'ils ont fait leur nid.

— Nid de vipères, » sifÛe la tête de serpent.

Il y a donc des protestants ! J'ai lu ce qu'on en dit dans la bibliothèque de Chaudeyrol,et les protestants qu'on a brûlés, qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.

Je vais, un jour, jusqu'au lac Saint-Front, toutseul. C'est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélémy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.

VOYAGE AU PATS. 151

Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.

On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès ; je n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait et on me montrera les protestants.

On m'accueille bien; « et quant aux protestants, me Jit l'homme, il y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon. »

Il a l'air dur et triste, — maigre, jaune, le menton pointu, — et raide comme une épée.

Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? lui parle-t-on? A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des scélérats I J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces, tout celai

Il faut partir.

Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt rentrer à Saint-Etienne pour le collège.

Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un

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