S2 TOY-^GE AU FATS
coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil ami...
Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec bonté.
« Travaille bien, dit-il.
— Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.
— Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu ! »
Je le sais.
Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu la servante parler dans la chambre.
« C'est le fils de madame Vingtras ?
— Oui.
— Celle qui disait tant de mal de vous ?
— C'ejt fini maintenant, je lui ai pardonné, — et Palme cet enfant. »
Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il était bon.
Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi triste que moi.
« Adieu, me dit-il, en m'cmbrassant et en me donnant une poignée de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fdnd de ta valise, n'en dis rien à ta mère. »
lime tendit encore ses vieux doigts gris, fît un mouvement de tête et partit.
Oii ! s'il eût été mon père, cet oncle au bon cœur '.
Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît : pourquoi donc?
J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.
« Comme il écrit bien ! voyez ces majuscules f »
Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je range des papiers, ie fredonne...
Qu'y a-t-il dans ma valise , dont m'a parlé mon oncle?
Dix francs!
Je puis les accepter de loi...
Me voilà riche tout d'un coup.
Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d'être libre, je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre t!e mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe, la nue dans le ciel, le soldat dans la rue ; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme
154 VOYAGE AU PATS.
le receveur particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.
Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien!
11 y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je frôle ; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements, d'écouter et de voir si quelqu'un fait une farce.
Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah ! mais !
Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m'ouvrir les idées et le cœur!
Nous allons le soir au café ; on est trois ou quatre anciens camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait brûler son eau-de-vie ! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que je soulèverais le billard !
On va en sortant au Fer-à-Gheval faire un tour — comme des rentiers ! — On s'arrête en rond aux moments intéressants, je marche quelquefois à reculons devant la bande.
Puis l'âge reprend le dessus.
« C'est toi qui l'es I Sauterais-tu ce banc à pieds joints? Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?
— Je parie que je renverse Michelon. »
Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y mets de volonté ! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.
Je suis mon maître ; ie fais ce que je veux et même je suis un peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand un voyou nous a jeté une pierre ; « Ne bougez pas, vous autres! » — J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande. — « Demande pardon ! » Il était plus grand que moi.
Nous avons fait une partie de bateau ; personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. \h ! nous nous sommes bien amusés !
On m'avait voulu nommer capitaine.
« Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche. »
Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau bleue...
Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille ; il me renverra aprèsdemain.
« Filons, mon neveu. Huel la Grise. »
C'est moi qui tiens les rênes en passant dans la faubourg. Je donne de temps en temps un coup de
fouet inutile et j'ai l'air de jurer en frappant avec le manche : « Ah! carcan! »
Nous nous arrêtons au Gheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l'air comme un maquignon.
L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.
« C'est mon neveu ! » dit-il à tout le monde dans l'hôtel.
Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des œufs au vin, puis des œufs au lard, pour finir par une salade aux œufs durs), il me raconte l'histoire de sa branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.
« Tu verras tes cousines, elles sont jolies. »
Oui, elle le sont, et comme elles ont l'air déluré,
mâtin 1
C'est moi qui suis la fille, je redeviens gauche, je me sens bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles ont été à l'école au bourg voisin.
a Un verre de vin ! me disent-elles.
— Oui, un verre de vin. »
Je n'en bois que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je ne bois de cognac que pour faire des brûlots : c'est joli, les flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais boire — boire du bleu et du courage.
VOYAGE AU PATS. 137
« A votre santé 1 » font-elles après avoir versé une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres.
Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.
Je crois que je suis un peu gris. — Gare à vousl cousines.
C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer 1
Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
Voilà comme je suis, moil
Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!
Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.
Gomme il fait beau! un soleil d'or! De larges gouttes (Je sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseillers, fait une musique monotone dans l'air...
« Qu'est-ce que vous faites donc là-bas? crie une voix du seuil de la maison. »
Ce que nous faisons?... Nous sommes heureux, heu-
leux comme je ne l'ai jamais été, comme je ne le serai jamais! J'enfonce jusqu'aux chevilles dans les fleurs et je viens d'embrasser des joues qui sentaient la fraise.
Il faut rentrer, on nous appelle! Nous revenons comme des gens sages, et ces demoiselles m'ont pris chacune par un bras ; elles s'appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, chaque fois qu'elles veulent m'apprendre quelque chose, ou me demander ce que je sais.
On me gronde déjà, remarquez ! On prétend que je ne réponds pas ou que je réponds mal. « On ne me dira plus rien si je me moque comme ça... Voulezvous bien ! »
On me donne des tapes, on me fait des reproches.
C'est que j'ai adopté un système pour être à l'aise : je les embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop difficile.
A.h ! que j'ai bien fait de boire du vini
Elles veulent me rouler,
« Vous savez la géographie?
— Pas trop.
— Vous savez bien quel est le chef-lieu de... »
Je l'ignore absolument, et, pour m'en tirer, j'embrasse, j'embrasse; j'en perds mon assurance, malgré le verre de vin, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine.
Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des
VOYAGE AU PATS. 159
garçons de ferme battent l'heure du dîner dans la cour, et tout le monde rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépèche en tirant la patte ; les abords de la maison sont vides, je vois dan^; les champs s'arrêter les charrues et les laboureurs s'asseoir pour manger la soupe que vient d'apporier la servante dans son tablier vert.
C'est le grand calme de midi et son grand silen^T).
A notre table (on a servi le diner à part pour le neveu), il y a une nappe blanche, des fruits dresses dans des soucoupes et une branche d'églantier, qui est là toute frissonnante dans l'eau, fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.
Il vient je ne sais quelle odeur de sureau. — Ah ! j'ai le cœur qui s'en va, tant cette odeur est douce!
Après le dîner.
<( Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin?
— La Grise est trop fatiguée, dit le père.
— C'est vrai. Où irons-nous alors? »
J'offre d'aller du côté des sureaux, et nous voilà au bout d'un moment occupés à vider la moelle de ces sureaux et ù faire des sifflets luisants comme des cuivres; la cousine Marguerite se coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le blanc des feuilles.
On arrache une herbe pour la panser, et l'on va Icin
des vilains arbres qui sont cause qu'on s-est coupé.
On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange où les fléaux s'arrêtent quand les demoiselles et le cousin entrent ! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J'en attrape un pour essayer; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et qui revient comme un marteau, qui prend de l'air et fait du vent... S'il touchait une tête, il la casserait comme du verre.
Au fond du clos, il y a un trou plein d'eau et de branches mortes, avec des petites grenouilles vertes qui luisent au soleil; je fais une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit Marguerite. Sa sœur donne un morceau de ruban écarlate, et la pêche commence.
Quels cris quand la première rainette mord ! Mais il faut l'arracher de l'hameçon, personne n'ose, la grenouille s'échappe et les jeunes filles s'enfuient.
Je les suis! Nous passons une journée délicieuse à battre les champs, à entrer jusqu'aux genoux dans la rivière! je cours après elles en î^autant sur les pierres, jue polit le courant.
A un moment, le pied me glisse et je tombe dans l'eau.
Je sors ruisselant, et je m'en vais le pantalon tout collé et pesant, m'étendre au soleil. Je fume comme une soupe.
a Si nous le tordions? » dit une cousine, en faisant un geste de lessive.
Elles vont de leur côté derrière une pierre qui les cache mal, ôter leurs bas; elles ont les jambes trempées, quoi qu'elles en disent... et si blanches!
Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.
Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées, — j'avale les noyaux pour faire l'homme.
On se fâche, on se perd! mais on se retrouve toujours bras dessus, bras dessous, raccommodés et curieux, moi racontant ce que je fais à Saint-Etienne, les farces de collège; elles disant des gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier :
« Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux?
— Laquelle aimes-tu mieux? » dit carrément Marguerite, qui jette le vous par-dessus les moulins et se plante devant moi.
Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux.
On me fouette la figure avec une fleur et on s'écarte pour me bombarder de prunes violettes.
Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée devant la maison, comme des petits vieux à la porte d'une auberge.
Ah! c'est Marguerite que je préfère décidément! Elle me prend la main toujours à la fin de ses phrases,
elle me dit, ébouriffant ma crinière de ses doigts :
« Rejette donc tes cheveux en arrière, tu n'es pas beau comme ça ! »
On me conduit à ma chambre qui est près du grenier, — le grenier où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes, avec des bouquets de fenouil et des toufîes sèches de lavande. Il en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu'elle entre chez moi, — enîore un chez moi d'un soir !
Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s'éteindre les hameaux. Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter. Il y a le coucou qui fait hou-hou! dans les arbres du grand bois, et les grenouilles jacassent.
J'écoute et finis par ne rien entendre.
Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans mes mains et je me déshabille avec un frisson pour dormir d'un sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.
Deux jours comme cela, — avec des disputes et des raccommodailles près des buissons, dans les fleurs, dans le foin ; le grand jeu du fléau, le chant doux îles rivières et l'odeur du sureau !
Il faut partir I
î-' « Tu m'écriras, dit Marguerite, me disant adieu.
Tiens, tu garderas ce petit bouquet comme souvenir.
Bonsoir!... »
Elle me donne son front à embrasser, rien que son
front. Ces deux jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres; elle a l'air toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son mouchoir, comme font les châtelaines dans les livras, auand leur fiancé s'en va; je tâte le bouquet qu'elle a fourré dans ma poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J'ai sucé co doigt-là.
Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dians les Ûeurs sècneé,.»
xy
•ROJETS D'ÉVASION
J'entre en quatrième. Professeur Turfiri.
Il a été reçu le second à l'agrégation ; il est le neveu d'un chef de division, il porte de grands fauxcols, des redingotes longues, il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleu» de faïence, des cheveux longs et plats.
Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres, maltraite les boursiers, et se moque des mal vêtus.
Il fait rire les autres à mes dépens; je crois qu'il veut faire rire de ma mère aussi.
Je le hais...
On m'accorde des faveurs en ma qualité de fils de professeur.
Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne rentre presque jamais à la maison. On m'apporte du réfectoire un morceau de pain sec.
a De cette façon, on lui donne à déjeuner pour
PEOJETS d'Évasion. 16S
rien, je sauve encore une ratatouille à la mère Vingtras. »
C'est Turfîn qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit ; il le dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je l'entende.
Je me contente d'enfoncer mes mains dans mes poches, et j'ai l'air de rire! Je pleure. Que de sanglots j'ai étoufïes pendant qu'on ne me voyait pas 1
Je ne suis plus qu'une bête à pensums t
Des lignes, des lignes 1 — des arrêts et des retenues, du cachot !
Je préfère le cachot à la retenue.
Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine desbonshommes, je joue aux billes tout seul.
Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfîn, je me remets à la besogne vers le soir et je fais mon pensum.
On me renvoie à neuf heures à la maison.
Le cachot ne m'épouvante pas; même j'éprouve un petit orgueil à revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage quelques élèves qui me regardent comme un révolté !
Nous nous croisons souvent avec Malatestat, qui sort d'un autre cachot. C'est le chef des chahuteurs dans l'étude des grands.
Il va entrer en élémentaire.
C'est lui qui doit être reçuàSaint-Cyrl'an prochain.
166 PROJETS d'Évasion.
C'est le champion de Saint-Étienne ; on ne le renverrait pas pour un empire.
Il porte un képi à galons d'or et il prend des leçons J'armes.
Malatestat me fait des signes de tête en passant et me dit : « Salut, Vingtras! » Salut, comme en latin. « Vingtras, » comme à un homme.
C'est la retenue qui m'ennuie le plus.
J'y gobe encore des pensums. — Je suis si maladroit! — C'est mon encrier que je renverse, c'est mon porte- plume qui tombe, mes papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.
« Vingtras, cent lignes! »
Patatras ! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage d'enfer 1
« Cent lignes de plus.
— M'sieu !
— Vous répliquez ? Cinq pages de grammaire grecque. »
Encore ! Toujours 1
Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là !
C'est à peine si je vois le soleil !
Le dimanche, comme les autres jours, j'arrive pour la grande retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là, à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un cri de marchand bien loin, bien loin 1
PROJETS d'Évasion. 16?
Nous sommes là une vingtaine.
Une plume grince, quelqu'un tousse, Je pion fait dçux ou trois tours en regardant le ciel à travers les croisées.
« M'sieu sortir ! »
11 fait oui de la tête, et sous prétexte d'aller là-bas, je traîne un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles vides, je jette par une fenêtre une biMe, j'envoie une boulette de pain à un moineau, je lorgne l'infirmière et je tâche d'aller chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied, dans l'étude.
Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je barbouille avec ce qui me reste d'encre, je pense à toute autre chose qu'à ce que j'écris — et il se trouve qu'il y a quelquefois dans mes pensuma des : « Turfin pignouf. Turfin crétin. »
Mardi matin.
C'était composition en version latine.
Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père m'a donné à la place de Quicherat.
Turfin croit que c'est une traduction.
Il s'avance et me demande le livre que je cachais tout à l'heure.
Je lui montre le petit dictionnaire.
« Ce n'est pas celui-là.
— Si, m'sieu!
— Vous copiez votre version.
168 PROJETS d'Évasion.
— Ce n'est pas vrai ! »
Je n'ai pas fini le mot qu'il me souffleté.
Mon père et ma mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le clroil de me frapper. Celui-là me bat parce qu'il déteste les pauvres.
Il me bat pour indiquer qu'il est l'ami du sous-préet, qu'il a été reçu second à l'agrégation.
Oh ! si mes parents étaient comme d'autres, comme ceux de Destrème qui sont venus se plaindre parce qu'un des maîtres avait donné une petite claque à leur fils !
Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfîn, s'est tourné contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin est influent dans le lycée, parce qu'il pense avec raison que quelques coups de plus ou de moins ne feront pas graind'chose sur ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon cœur.
J'ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.
Je n'y puis plus tenir ; il faut que je m'échappe de la maison et du collège.
Où irai-je ? — ^ A Toulon.
Je m'embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du monde.
Si l'on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera un étranger qui me les donnera. Si l'on me bat trop fort, je m'enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l'on n'aura pas de leçon à apprendre ni du grec à traduire.
PKOJETS d'Évasion. 169
Il )' a encore une consolation, même si l'on est attaché au grand mât ou enchaîné à fond de cale ; il y a l'espérance d'arriver à être officier à son tour, et l'on aie droit de souffleter le capitaine.
Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu'il voudra, sans que je puisse me venger.
Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma jeunesse : je lui dois l'obéissance et le respect.
Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de mort sur moi.
Je suis un mauvais sujet, après tout!
On mérite d'avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand au lieu d'apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou voler les mouches.
On est un fainéant et un drôle, quand on veut être /"ordonnier, vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, au lieu de rêver une toge de professeur, avec une toque et de l'hermine.
On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu'avec la toge on est pauvre, qu'avec le tablier de cuir on est libre !
C'est moi qui ai tort, il a raison de me battre.
Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts d'apprenti, mes manies d'ouvrier.
Mes parents m'ont donné de l'éducation et je n'en veux plus 1
Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les agrégés; et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins béte que M. Beliben 1...
170 PEOJETS D'ÉVASIOM.
« Fort comme il est, et si fainéant ! » disent-ils tou jours. C'est justement parce que je suis fort que je m'ennuie dans ces classes et ces études où l'on me garde tout le jour. Les jambes me démangent, la nuque me fait mal.
Je suis gai de nature ; j'aime à rire et j'ai la raie qui va en éclater quelquefois ! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un gros chien, j'ai des gaietés de nègre.
Être nègre 1
Oh ! comme j'ai désiré longtemps être nègre I
D'abord, les négresses aiment l^«rs petits. — J'aurais eu une mère aimante.
Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour s'amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils dansent en rond !
Zizi, bamboula ! Dansez Canada !
Ah! oui! j'aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je n'ai pas de veine !
Faute de cela je me ferai matelot.
Tout le monde s'en trouvera bien.
(.< Je les fais périr de chagrin ? » ils me l'ont assez dit, n'est-ce pas?
Ils vont revivre, ressusciter.
Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain ; mais ils devront finir le gigot !
Finir le gigot ?
Je suis une triste nature décidément ! Je ne songe pas seulement au plaisir d'échapper à ce gigot, mais
PEOJETS d'Évasion. 171
dévoré d'une idée de vengeance, je me dis comme un petit jésuite, que c'est eux qui auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce noire, en émincés et en boulettes, — comme je faisais.
Je vais plus loin, hypocrite que je suis !
Je me dis qu'il faut m'exercer, me tâter, m'endurcir, et je cherche tous les prétextes possibles pour qu'on me rosse.
J'en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me rompe d'avance, ou plutôt qu'on me rompe au métier; et me voilà pendant des semaines, disant que j'ai cassé des écuelles, perdu des bouteilles d'encre, mangé tout le papier! — Il faut dire que je mange toujours du papier et que je bois toujours de l'encre, je ne peux pas m'en empêcher.
Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le malheureux !...
Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il me casse les règles sur les doigts, et m'enfonce ses bottes dans les reins.
Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet tiomme !
Je pense qu'il me pardonnera plus tard en faveur de l'intention ; et d'ailleurs il me semble que cela no l'ennuie pas trop.
Un peu fatigué seulement quand il m'a rossé trop longtemps, — il a chaud !
Je me traîne alors jusqu'à la fenêtre, et je la ferme pour qu'il n'attrape pas de courants d'air.
172 PROJETS d'Évasion.
La nuit, je me couche dans une malle, — en chemise.
Je me couche en chemise!
Dieu puissant ! favorise Cette sainte entreprise!
Partirai-je seul?
C'est hien ennuyeux ! Et puis à plusieurs on peut s'emparer d'un navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand on est fatigué, fonder une colonie.
Qui entraînerai-je dans cette expédition ?
Malatestat est justement parti d'hier.
Sa mère est tout d'un coup tombée malade, et il est allé la voir.
Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant !
Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges ; elle lui fait passer de l'argent en cachette du proviseur.
« Elle est donc bien riche, ta mère? lui demandaije un jour.
— Non, mais elle est si bonne 1
— Tu l'aimes bien !
— Si je l'aime!»
Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.
Lui qui doit être soldat I
Avoir une si mauvaise mère et l'aimer tant ! Une mère qui le console quand il est puni, qui mange peuiètre moins de pain pour que son enfant ait plus d'oranges 1
PROJETS d'Évasion. 173
« Que fait-elle, ta mère ?
— Elle est charcutière à Modène. »
Et il n'a pas l'air de rougir I Charcutière 1 Tout s'explique. C'est une femme du sommun.
Ma mère n'aurait jamais été charcutière. Jamais 1
Ah ! elle est fière, ma mère, il faut lui donner cela.
Si ce n'avait pas été pour elle, c'eût été pour son fils qu'elle n'eût pas voulu vendre du jambon.
Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d'être lâche I...
Elle préférait vivre d'une vie sourde, bête et vile ; mais elle était la femme d'un fonctionnaire, une dame, et son enfant^irait un jour :
« Mon père était dans l'Université. »
Ah I cela me fera une belle jambe, et on a l'air de les estimer drôlement ces messieurs de l'Université I
Si elle entendait ce que j'entends, moi, non pas seulement ce que les élèves marmottent — ce n'est rien — mais ce que les parents disent, elle verrait c» qu'on pense des professeurs I si elle savait comme ils sont méprisés par les chefs même : le proviseur, Tinspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint, répondent:
« N'ayez peur : je lui laverai la tête I »
Du petit cabinet où l'on m'enferme d'habitude avant de me mener au cachot, je puis saisir ce qu'on dit dans le salon du proviseur, et je n'ai pas manqué