EN NORMANDIE
A M. OEORGES D'EGOVILLE
En villégiature au château d'Anet,
Mon cher ami,
E n'est pas des bruits incessants et si divers de Paris que j'aurai le plaisir de me faire aujourd'hui l'écho, à votre intention. Adieu l'asphalte! Courons
aux champs! Enivrons-nous d'air et de soleil...
Je comprends mieux que jamais, en contemplant
le magnifique paysage déroulé devant mes yeux, la gloire toujours grandissante de Théocrite et de Virgile.
Me voilà en Normandie, et, pour ainsi dire, sur le seuil de la Bretagne.
Depuis environ trois semaines, je visite, à petites journées, et par un temps superbe, le riant pays du cidre mousseux et des toasts interminables. Les Normands suivent, avec empressement et conviction, le conseil désaltérant du chansonnier. D'abord on trinque pour boire, et puis on boit pour trinquer !
Après avoir passé quelques jours (trop vite écoulés) dans cinq ou six villages du Calvados, cachés comme des nids au milieu des arbres, — et où plusieurs braves curés m'ont fait cordialement les honneurs de leurs presbytères, — je suis arrivé à Vire, la patrie si pittoresque du fameux Olivier Basselin, — qui avait toujours soif. Inutile d'ajouter que ce joyeux poète créa le vaudeville.
« Le Français né malin... »
Chacun sait cela.
De Vire on m*a conduit à Avranches par une route charmante. Quatre heures de voiture. On
n'abuse pas encore des chemins de fer dans ces heureuses contrées, qui gardent en bon nombre d'endroits, pour cette raison même, tout l'attrait de leur physionomie primitive. Avranches est une ville riche, perchée fort agréablement sur le sommet d'un coteau boisé. Des sites admirables de tous côtés. Les grasses prairies, « vertes et fleuries, » sont émaillées de « grands bœufs blancs, marqués de roux, » bien dignes d'inspirer la muse en cornette des émules de Pierre Dupont et le magique pinceau de Rosa Bonheur. Le regard charmé embrasse un vaste et souriant horizon. A chaque tournant des sentiers, on rencontre Timprévu. En ville, beaucoup d'Anglais, — partant beaucoup de confortable. Mais il faut trouver, chaque jour, un robuste appétit pour prendre part, sans inconvénient, aux plantureux festins des indigènes; ils durent parfois cinq ou six heures, accompagnés de chansons en douze couplets, dont les convives chantent les refrains avec un entrain qui n'a rien de factice. En ce pays, d'ailleurs, tout est naturel, tout est sincère : ce qu'on voit, ce qu'on boit, ce qu'on mange... et, même, tout (ou presque toutl) ce qu'on dit.
La scène se passe, vous le voyez, à mille lieues de la place de la Concorde.
Pour se rendre d' Avranches au mont Saint-
Michel, il est nécessaire de rouler ou de trotter pendant trois heures.
M y voici, — et en aimable compagnie !
C'est de l'hôtel du Grand-Saînt-Michel que je date cette causerie rapide.
Aussitôt arrivés, nous nous sommes mis en devoir de visiter consciencieusement Tabbaye et ses dépendances, les remparts et la ville, où vivent sans trop se quereller, cent vingt Chrétiens, pêcheurs et pêcheuses pour la plupart.
Permettez-moi de vous présenter notre guide : M"^ Marjolaine Foulard, âgée de douze printemps, brune et rose, vive comme une abeille, gaie comme un pinson, et connaissant son mont Saint-Michel aussi bien que son Pater noster, — et M"^ Marjolaine a toujours été la première au catéchisme de M. le curé.
Je dois résister au désir de vous raconter en détail, aujourd'hui, nos impressions : cela nous mènerait trop loin. Nous avons vu des choses merveilleuses...
Deux fois par vingt-quatre heures, la mer enveloppe le mont. L'élévation des eaux autour du gigantesque rocher de granit, éloigné de la terre ferme de plusieurs kilomètres, varie entre quinze et trente pieds. Çà et là se trouvent des sables mouvants (des lises), qui ont causé, après d'épou-
vantables agonies, la mort de nombreux voyageurs inexpérimentés.
L'aspect de la ville est des plus bizarres. Les premières constructions datent de dix siècles et même davantage. Une rue principale, fort accidentée, s'enroule autour du mont; quelques jardins égayent le paysage ; des escaliers, en granit rongé par le temps, couverts d'herbe, d'orties, et de lichens jaunâtres, surgissent presque à chaque pas; de vieilles maisons se tassent d'une manière inquiétante. Chemin faisant, le voyageur rencontre une chapelle, placée sous le patronage de Saint Aubert, douzième évêque d'Avranches, ruinée à demi par les terribles tempêtes d'hiver; une église rustique (la paroisse) et le presbytère, à mi-côte ; puis, couronnant majestueusement l'énorme rocher, la splendide abbaye avec sa forêt de tourelles, de clochetons, d'arcs-boutants, d'aiguilles gothiques, et ses dentelles de pierre, d'une délicatesse inouïe. Je renonce à décrire ici l'immense Salle des ChevaHers, divisée en quatre nefs par trois rangs de colonnes, dont les chapiteaux sont tous différents, et le Cloître^ orné de sculptures ravissantes qui ont six cents ans d'existence, et la BasiUque, et le Réfectoire des Moines, le Dortoir, l'ÉgHse souterraine des Gros-Piliers, la Merveille, le Saut- Gauthier, le Pont de Dentelles, la Tour des Fous, le Vestibule de la Salle des Voûtes, le Cachot du
i6o JADIS
Diable, la Grand'Roue, l'Escalier des cachots, les Montgommeries, vastes écuries taillées dans le roc, l'ancien Promenoir, etc. Il faudrait un volume!... La hauteur totale de l'édifice est prodigieuse, et le panorama que l'on découvre, quand on est arrivé au sommet, éblouit les moins enthousiastes. L'âme s'élève en présence de ces splendeurs chrétiennes, et bénit le divin Créateur !
Que ne puis- je, mon cher ami, vous envoyer M'^* Marjolaine, notre gentil cicérone ! Ses récits naïfs vous séduiraient, j'en suis persuadé. Ma plume étant impuissante à rendre mes pensées, je prends le sage parti de l'abandonner, pour aller revoir encore l'abbaye, les vieux remparts moussus, et la grève, — cette immense plaine de sable, qui sera charmante tout à l'heure, argentée par la lune...
A bientôt, mon cher Georges! Je vais écouter religieusement notre jeune guide, en sabots et en jupon rayé, qui doit venir nous conter les sombres légendes du mont Saint-Michel; — et, par un soir de pluie, j'essaierai de vous les redire, au coin d'un feu clair !
27 Août 1873.