IL FAUT
A Sagesse des Nations a dit sentencieusement : Il ne faut point courir deux lièvres à la fois!.,.
Elle est déjà bien vieille — la Sagesse des Nations, — aussi nous devons Texcuser lors-
(i) Cet article a paru, d'abord, dans le Figaro du i6 Février 1862; il a été publié, de nouveau à Paris, le 15 Juillet 1865, avec des additions. C'est cette reproduction que l'on donne ici.
Parmi les nombreux auteurs mentionnés, combien, hélas! sont morts ou presque oubliés!... En revanche, quelques-uns se portent à ravir, et ont fait beaucoup de chemin, au bruit des applaudissements. Il en est même jusqu'à trois qui se reposent à présent dans des fauteuils fort enviables, sous la célèbre coupole du palais Mazarin !
qu'elle « bat la campagne », — ce qui lui arrive plus souvent qu'à son tour.
Courir deux lièvres?... mais c'est là, au contraire, une idée vraiment heureuse et charmante, une précaution intelligente! — Nous allons le prouver tout à l'heure... si vous le permettez.
Tenez, par exemple, les auteurs dramatiques du jour... — sans aller plus loin, sans chercher ailleurs, — choisissons-les pour notre démonstration. On les trouve en chasse l'année entière; et
— pour la plupart — courant deux lièvres tant qu'ils le peuvent.
Or, qu'en advient-il, en fin de compte ?
Ils prennent du ventre (ceux que le hasard favorise!) — à mesure que leurs cheveux les quittent
— et que leur bourse s'arrondit.
Ces privilégiés ont alors du trois pour cent, de l'Orléans et du Lyon; des villas délicieuses, de vieux châteaux et de jeunes femmes... ils dotent leurs filles, le cas échéant, ni plus ni moins que des banquiers. Leur table est bonne, leur cave meilleure. Ils voient, sans cesse, graviter autour d'eux des amis qui les applaudissent : tout leur sourit ; ce qui les rend, d'habitude, à ce moment fortuné, d'un commerce facile, d'humeur joyeuse et débonnaire.
Et pourquoi?
Parce qu'ils ont eu l'esprit de courir deux lièvres.
En effet, voilà tout le mystère. Ils ont su mener de front deux occupations, dont l'une, cependant, est l'antipode de l'autre. — Jugez-en. J'en vais passer. . . On ne saurait épuiser toute la liste !
M. Camille Doucet, chef de division au ministère d'État, réussit à merveille au Théâtre-Français; Jules de Wailly, qui nous a donné le Mari à la campagne, est chef de bureau au ministère de l'Intérieur; Alexandre de Lavergne, l'auteur de Mademoiselle Aïssé et de Bramas le Rêveur, occupe la même position officielle au ministère de la Guerre ; Deforges, son collègue aux Archives, a écrit, avec de Leuven, le Bijou perdu, pour Marie Cabel; et Vert-Vert et Sophie Arnould, pour Virginie Déjazet.
M. Arsène Houssaye, inspecteur général àts Beaux- Arts, a crayonné la Comédie a la fenêtre. — Un illustre homme d'État (i) n'a pas dédaigné de composer, à ses moments perdus, des bouffonneries qui deviendront centenaires. — M. Emile
(i) Le duc de Morny, auteur de M. Choujieuri restera chex lui..., etc.
de Girardin, non content de griffonner des alinéas politiques, commettait récemment une comédie en trois actes, et il sera bientôt, dit-on, coupable de récidive.
M. Arsène de Cey, l'un des auteurs du Mari d'une Camar^o, est employé au ministère de l'Agriculture et du Commerce. M. Achille Eyraud, qui écrivit les paroles de l'opérette Jean et Jeanne, pour les débuts de Dupuis aux Folies-Nouvelles, et, plus tard, Francastor, pièce jouée par Tissier au Théâtre-Déjazet, est commis au ministère de la Justice.
M. Alphonse Daudet, l'aimable auteur de la Dernière idole, des Absents, de Y Œillet blanc, etc., est secrétaire de S. Exe. le président du Corps législatif; son collaborateur habituel, M. Ernest Lépine, est auditeur au Conseil d'État.
M. Aylic Langlé, qui a écrit V Homme de rien et la Jeunesse de Mirabeau, remplit les importantes fonctions de chef du bureau de la Presse. Théodore Barrière, l'auteur applaudi des Filles de marbre, des Parisiens de la décadence, du Piano de Berthe, du Feu au couvent, des Faux bonshommes, et de tant d'autres comédies charmantes, était attaché au ministère de la Guerre, section du Dépôt des fortifications. — On raconte qu'en deux heures il expédiait son tra-
vailde bureau et qu'aussitôt après il disparaissait... pour ne plus revenir de la journée. Th. Barrière se chargeait volontiers des copies de dépêches, rapports, etc. ; cette occupation mécanique lui permettant de penser à toute autre chose qu'à son ministère.
M. Henri Rochefort, qui a dévoilé, au profit du théâtre du Palais-Royal, les Petits mystères de VHôtel des Ventes, était employé à l'Hôtel-de-Ville. Mario Uchard, le père de la Fiammîna, et de la Charmeuse (qui n'a charmé personne), est boursier. LéonLaya, l'auteur des Jeunes gens et du Duc Job, fut autrefois employé au ministère des Finances. Un beau matin, il donna bravement sa démission : ses pièces l'avaient rendu assez riche! Charles Edmond (M. Choieski), qui a fait jouer V Africain dans la maison de MoHère, était bibliothécaire. Alphonse Karr, l'auteur de la Pénélope Normande, et de la Rose jaune, en répétition rue de Richelieu, est jardinier à Nice. Moléri est horticulteur; son collaborateur ordinaire, Léonce, sous-chef au ministère de la Justice, a remporté, en sa compagnie, quelques jolis succès... Il y a bien eu le Revers de la Médaille... mais, on le sait, les jours de pluie font valoir les heures de soleil !
Eugène Labiche, — l'un des princes de l'agri-
culture, — défriche la Sologne depuis plusieurs années, tout en écrivant, d'une main légère, le Voyage de M. Perrichon, les Vivacités du capitaine Tic, la Poudre aux yeux, et bon nombre d'autres comédies et vaudevilles pleins d'observation et d'entrain.
Henry de Kock, le fils du plus gai romancier de France, a été dans les Douanes; Charles Nuitter est dans le barreau; A. de Jallais, l'un des fournisseurs attitrés des petits théâtres, est dans les assurances; Pierre Zaccone dans les Postes, — et Siraudin dans la confiserie jusqu'au cou.
Pol Mercier, l'auteur de Freluchette, du Roman du village, de Méridien, de Triolet, etc., a composé les meilleures scènes de ses pièces sur son pupitre du ministère de la Marine. M. Grasset, sous-chef de bureau, à l'étage au-dessous, a écrit en collaboration avec M. Jautard, son collègue, sous le pseudonyme de Henri Vernier, la Chanson de Margot, le Fils de Télémaque, etc. — Laurencin, lui aussi (il s'appelait alors Fromage), était employé naguère au ministère de la rue Royale.
M. Léon Morand, qui a signé, avec MM. Clairville et Pol Mercier, le Troupier qui suit les bonnes, est attaché au musée du Louvre; et M. Hugot
(orné d'un T), vaudevilliste, — au ministère de la Guerre.
Le père de Croquefer, des Troubadours et des Petits prodiges, M. Etienne Tréfeu, qui a créé également Césarine Borgia et trempé dans les Fiancailles de Coquempot, chez M. Harel, est employé au ministère des Finances. Ornithologiste distingué^ cet ami fidèle de Jacques Offenbach charme ses loisirs en causant avec les oiseaux, et cela le console des petites misères de la vie humaine, auxquelles, hélas! personne ne saurait échapper.
M. Alexandre Dumas, (( Vune des forces de la nature, » selon l'expression de Michelet, a travaillé dans les bureaux du duc d'Orléans. Son écriture lui valait de fréquents éloges, et il raconte même à l'occasion^ avec une certaine complaisance, que pour cacheter élégamment à la cire les pHs officiels il n'avait pas de rival.
Ludovic Halévy, qui nous a donné le déHcieux livret de la Chanson de Fortunio, et ceux Ôl Orphée aux enfers, du Pont des Soupirs, de la Belle Hélène, etc., est secrétaire du Corps législatif. — Ernest Blum et Alexandre Flan, les frères siamois de la littérature légère, — jeunes vaudevillistes qui, souvent, gaspillent de l'esprit dans les éternelles revues
des Folies-Dramatiques, — ont fait partie d'une administration privée. Les Délassements-Comiques, dirigés par M. Sari, eurent la primeur de leur verve originale. — Louis Couailhac occupe une place de secrétaire sténographe au Sénat; etl'érudit Edouard Fournier, auteur de comédies en vers et d'opérettes, est membre de la Commission du colportage, au ministère de l'Intérieur.
M. Mazères, l'auteur du Jeune Mari (l'un des bons rôles de Dressant), était préfet, voilà quelques années; — M. Paul Juillerat, écrivain de mérite, est directeur de la Librairie; — M. Miot, le collaborateur mystérieux du fécond M. Clairville, était encore, il n'y a pas longtemps, attaché au ministère de l'Intérieur. A propos de M. Miot, constatons un fait curieux, c'est qu'il n'a jamais mis le pied dans un théâtre, et que, par conséquent, il n'a jamais vu jouer une seule de ses pièces...
Continuerai-je? Non, n'est-ce pas?... Il ne faut abuser de rien!
Un âxiomQ pour finir :
Courir deux lièvres est le commenxement
DE LA sagesse.