A ROYAN
« O bonheur extrême !
Je veux qu'ici même Chacun soit heureux! »
ES vers du Chalet, chantés au Casino devant une salle comble, nous semblent en parfaite harmonie avec Taspect actuel du pays, avec la physionomie des habitants. Ces rimes fameuses font songer à une félicité absolue, à une joie débordante, que
Ton constate à la fois chez les baigneurs et chez les courtois indigènes. Les uns sont contents parce qu'ils flânent à leur guise, parce que le soleil est fidèle et clément, la plage hospitalière, les bois de pins parfumés et agrestes; les autres, parce qu'ils ont loué des gîtes étroits^ à des conditions réellement avantageuses, aux amateurs passionnés de la vague bienfaisante, de l'air pur, des soirées du Casino et des excursions pittoresques autour de la coquette ville de Royan, — chaque année agrandie, embellie et toute blanche sous la voûte azurée où les nuages sont si rares !
Tandis que nous écrivons ces lignes rapides, nous entendons trois ou quatre marchandes qui rivahsent d'entrain dans la rue ensoleillée : « Des poires et des poirillons!... La moule déroche!... Du Royan (i) bien frais !.. . Petits pâtés tout chauds!... De bons gâteaux! En voule:(^vous?... Des pains au lait, mesdames! Du sucre-d'orge et des casse-museaux (2)!... Voilà la marchande, celle que tout le monde demande! Ah! la voilà, la charmante!... » Et ces invitations à la gourmandise, — à la portée
(i) Petite sardine du pays, fort appétissante. (2) Pâtisserie populaire de Saintonge, un peu spongieuse et très indigeste.
des bourses les plus modestes, — sont chantées par des voix aiguës et infatigables.
« O bonheur extrême!... »
On dirait que la Providence, approuvant à Tenvi les paroles de Scribe et la pimpante musique d'Adam, vous répète à toute heure du jour :
« Je veux qu'ici-même Chacun soit heureux !»
Et tenez, les chèvres alertes et les chevriers de fantaisie s'en mêlent. De tous côtés, dès l'aube, on entend la musique originale et engageante des marchands de lait chaud à la tasse. Les turbulents troupeaux se font une rude concurrence ; nous en avons compté jusqu'à quatre, hier, à Pontaillac (i), offrant leurs services aux frêles baigneuses, aux nourrices sèches et aux bébés altérés.
« O bonheur extrême ! »
Rien ne détonne dans cet ensemble riant.
Le parc du Casino est ombreux et disposé à sou-
(i) La conche à la mode, à un kilomètre de Royan. En Saintonge, les baies s'appellent des couches.
hait; Torchestre de Constantin charme les oreilles les plus exigeantes ; la comédie et Topéra-comique alternent avec beaucoup de verve; Guignol, sans se lasser jamais, fait rire aux larmes son fidèle public aux joues roses; la salle de spectacle, blanc et or, présente un coup d'œil délicieux, lorsqu'elle est pleine de fraîches toilettes (ce qui arrive tous les soirs); les journaux et les revues émaillent le tapis vert du salon de lecture ; le kiosque, au bord de la mer, promet de l'ombre et du calme, et tient ses promesses alléchantes; les bals d'enfants^ sous l'épaisse charmille du jardin, réjouissent les yeux et rajeunissent les cœurs !
Sur la célèbre plage de Pontaillac^ au Chay, au Pigeonnier, sur la Grande-Conche, dans les sinueuses allées du parc, sur le port, partout enfin, on cause à loisir, on rit, on prend ses vacances, sans nul souci du lendemain. Financiers, commerçants, rentiers, fonctionnaires, diplomates et artistes, tous vêtus d'étoffes légères, abritent leur belle humeur sous de larges chapeaux de paille. Combien de femmes jeunes et gracieuses, aux délicates ombrelles épanouies, se pressent sur les promenades; ou, paresseusement assises, écoutent tantôt la musique, tantôt le murmure berceur de rOcéan! Chaque instant de la journée offre un plaisir nouveau. Dès le matin, les baigneurs amis
de la solitude peuvent aller rêver sous les pins, ou sur les hauteurs de la pointe de Vallières, couvertes de plantes sauvages à Todeur de miel.
Aujourd'hui dimanche, de notre fenêtre aux contrevents vert-pomme, nous voyons la mer, un peu houleuse au large. Elle fleurit, dirait un matelot Normand. La plage, humide encore et toute parsemée d'empreintes de petits pieds, paraît frangée d'argent. Au loin, quelques voiles tannées se détachent sur l'horizon. Le ciel bleu est zébré — par exception — de nombreux nuages blancs, chassés par le vent d'ouest. — Un vieux petit monsieur à lunettes lit V Union avec quiétude, assis à l'ombre sur un banc, — tandis qu'une grosse dame, en robe saumon, placée en face de lui, fait sur le sable obéissant des ronds avec son ombrelle; un peu à l'écart, plusieurs jeunes filles bavardent joyeusement « sous l'aile maternelle ». L'air pur, le bien-être régnent en ce lieu privilégié, et chaque physionomie annonce l'intime contentement de se sentir vivre !
Notre ami Albert, — un voisin, — apparaît tout à coup, au coin de la place des Acacias.
« Avez-vous vu » nous dit-il, en levant sa tête brune, « la quêteuse de ce matin, à la messe de » neuf heures ? — Non. Pourquoi ? — Parce qu'elle » vous aurait fait grand plaisir à regarder. Ce n'est
)•> pas comme celle de l'autre dimanche, par exem- » pie; elle avait la taille si mince, si mince que » c'en était inquiétant! »
Vous saurez que notre ami Albert aura dix ans aux fraises prochaines.
Il ne met pas ses yeux dans sa poche ; ajoutons que ce serait vraiment dommage, car ils sont ravissants et promettent beaucoup.
Nous gagerions volontiers qu'ils tiendront tout ce qu'ils promettent. Suzanne et la comtesse n'ont qu'à prendre garde, Chérubin veille !