‹ JadisChapitre 15 sur 64 · AUTOUR DE ROYAN · texte numérisé non relu

AUTOUR DE ROYAN

ES environs de la jolie petite ville dont nous venons de parler étant admirables, il nous semble intéressant d'en dire au moins quelques mots, afin de donner un aperçu de ces sites parfois sauvages et sévères, mais le plus souvent empreints d'une grâce et d'une fraîcheur absolument séduisantes.

Chez certains lecteurs, nous serons heureux de réveiller ainsi d'agréables souvenirs; puissionsnous faire naître chez ceux qui ne connaissent pas encore le pays dont nous sommes épris un vif et durable sentiment de curiosité ! Plus tard, s'ils font à leur tour ces excursions, ils nous sauront gré peut-être de les leur avoir indiquées.

Voulez-vous gagner de l'appétit en vous promenant, le matin, dans un paysage varié et vraiment attrayant ? Allez à Vallières, en suivant la

Grande-Conche. Laissant à votre droite Royan, avec ses maisons étincelantes de blancheur, vous aurez, à gauche, un bois de pins dont les parfums toniques vous accompagneront pendant tout le trajet. Sous les pieds, du sable lin à perte de vue; devant les yeux, l'immense Océan; et, au bout de la route, un groupe de rochers, énormes et bizarres, couronnés de sapins élégants et de chênes verts très robustes, entourés d'innombrables touffes d' œillets et d'immortelles. Si vous le désirez, parle bois, vous atteindrez promptement Saint-Georges, ce paisible village où Michelet a écrit son beau livre : la Mer. Une plage étendue, sans un galet, et bordée d'une riante ceinture de chalets rustiques et de chaumières, où les pampres flottants, les tamaris, les genêts d'or et les chèvrefeuilles embaumés se marient à l'envi, voilà Saint-Georges. Didonne est à quelques pas, avec ses fermes agrestes, ses moelleuses pyramides de foin frais coupé et ses moulins à vent, semés çà et là.

Plus loin, toujours dans cette direction, on trouve Meschers et Talmont, après avoir traversé des bois verdoyants et de jolis hameaux, aux jardins rempUs d'orgueilleux tournesols et d'éclatants géraniums, parmi lesquels se dressent, dans des caisses mal jointes, les sveltes lauriers-roses chargés de fleurs.

Nous gardons de Meschers un souvenir tout spécial, non seulement à cause de ses grottes si étranges, au bord de la mer, mais encore par suite de la rencontre inattendue que nous y avons faite, un gai matin de Juillet.

Sur la place, à côté de l'église, — dont le clocher est curieux, — on voit une maison basse, avec porte vitrée, surmontée de cette inscription : Musée paléontoîogique. Droit d'entrée : 2 j" centimes. — Nous franchissons le seuil, et nous voilà soudain en présence d'un vieillard en blouse bleue; de taille moyenne, au teint coloré, à l'œil vif, à la physionomie ouverte et distinguée. Des cheveux blancs, assez touffus et longs, encadrent bien cette figure aimable et fine. Nous saluons le fondateurdirecteur-préparateur du Musée paléontoîogique de Meschers-sur-Gironde, M. Gangneux, « chercheur de fossiles », comme il s'intitule modestement lui-même, et nous admirons sa collection qui ne contient pas moins de 50,000 fossiles, recueillis dans les terrains crétacés du quatrième grand mouvement géologique.

Il serait impossible de décrire l'expression de béatitude peinte sur les traits du digne homme, tandis que nous examinions — en profane, cependant, — son musée, rempli des vestiges d'un passé depuis si longtemps disparu; avouons-le franchement, le grand-prêtre du temple de Mes-

chers nous intéressait presque autant que ses trouvailles. N'est-il pas juste de rendre hommage, en passant, à cet humble savant de village, qui, depuis trente-neuf années (il en a soixante-quatorze), ne cesse guère d'interroger, avec sa pioche, ses marteaux et ses livres, les innombrables blocs crayeux de ce coin de la Saintonge ! En nous montrant les coquilles si diverses, les oursins, les crabes pétrifiés, etc., extraits par lui des masses crétacées, avec une louable persévérance, le visage de M. Gangneux s'illuminait. — Que de joie pour le chercheur obstiné, amoureux de ces études absorbantes, lorsqu'un jour il put partir enfin pour Paris, et communiquer à des connaisseurs émérites ses principales découvertes ! Hélas ! il fallut vite revenir au pays, après ce rêve réafisé, car, à Meschers, beaucoup de braves gens regrettaient son absence : les figures s'allongeaient, les barbes poussaient dru, à tel point que les ménagères n'osaient plus embrasser leurs fidèles époux au teint hâlé, — même le dimanche ; — mais l'infatigable M. Gangneux reparaît, et les choses rentrent dans l'ordre, et partout renaît Tallégresse ! . . . L'excellent collectionneur n'avait eu pour cela qu'à bien affiler son meilleur rasoir et à faire mousser le savon à outrance... M, Gangneux cumule : il est le Figaro de Meschers-sur-Gironde, jusqu'à midi, et le directeur du Musée le reste du jour.

Après Meschers, Talmont, — un village en ruines, aux rues étroites, tapissées d'herbe et de mousse, — à moitié dévoré par la mer. Le cimetière est en partie détruit ; l'église est menacée, et ce serait grand dommage si elle succombait dans la lutte, car cette basilique du onzième siècle est superbe; le portail, particulièrement, doit être signalé aux amateurs d'archéologie et aux artistes sincères.

Aimez-vous les excursions en mer? Allez à Cordouan ; le phare est un chef-d'œuvre ; grimpez trois cent vingt-six marches et vous ne regretterez point la fatigue de cette ascension. L'illustre Michelet, qui excellait à peindre le beau et l'utile, a dit éloquemment : « On ne connaît pas assez ce martyr des mers. L'audace, en vérité, fut grande de bâtir dans le flot même, que dis-je, dans le flot violent, dans le combat éternel d'un tel fleuve et d'une telle mer. Cordouan reçoit à chaque instant ou de tranchants coups de fouet, ou de lourds soufflets qui tonnent sur lui comme ferait le canon. C'est un assaut éternel. Au soir, quand il allume brusquement sa rouge lumière et lance son regard de feu, il semble un inspecteur zélé qui surveille les eaux. »

Saluons, avec respect, ce géant bienfaisant, — surtout en songeant aux tempêtes lugubres, aux

i8o JADIS

navires en péril que cette ardente clarté veut sauver, — et sauve bien souvent.

N'oubliez pas de visiter Soulac-les-Bains, et notamment son église, naguère ensevelie sous les sables^ pendant des siècles. Une partie du trajet se fait d'une manière amusante, en wagonnets, de la pointe de Grave au Verdon, — et le but est vraiment intéressant. Nous avons dîné, au bord de la plage, dans une auberge bien approvisionnée, et, du reste, en renom pour la chaudrée (i), les poulets au blanc, et la sole au gratin. — La blonde fille du logis possède dix-huit printemps, et les plus beaux yeux du monde... Elle nous a servi avec une grâce alerte digne d'un vif éloge... Nous soupçonnons fort, par exemple, les grands yeux noirs et le mutin sourire d'avoir figuré sur l'addition, sous un déguisement quelconque, — mais, après tout, Avril en jupe courte a son prix !

Il faut, d'ailleurs, mentionner un supplément improvisé : au dessert, une demi-douzaine de gentilles Saintongeaises, de huit à dix ans, ont dansé dans la cour rustique, en chantant, avec un entrain

(i) La chaudrée est la bouillabaisse de la Saintonge. Composée de plusieurs sortes de poissons, et cuite à grand feu, on y met du vin blanc, de l'ail, mais point de safran.

AU BORD DE L'OCÉAN i8i

et une conviction superbes, la vieille ronde amoureuse :

« J'ai un cœur à mon côté, Qui rouille, rouille, rouille !

J'ai un cœur à mon côté. . .

Qui va le dérouiller? »

Nous croyons même entendre encore la bande joyeuse répétant naïvement le refrain :

« Passez par ici, moi par là ; Mon p'tit cœur se dérouillera ! »

En vérité, le dîner de Soulac n'était pas trop cher.

Faites-vous conduire aussi à la Grande-Côte; nous y avons passé, pour notre compte, une journée délicieuse.

Pontaillac se présenté d'abord, avec sa plage arrondie, ses rangées de cabines rivales, et, derrière, ses maisons neuves, ses luxueux hôtels, son Kursaal et son bois de pins. — Puis on traverse Vaux. Malgré les incessantes recherches du curé de Tanzac, le plus acharné collectionneur de la contrée, quelques vieilles faïences curieuses s'y trouvaient encore, quand nous y sommes allé.

i82 JADIS

Nous avons également remarqué, dans ce joli village, une adorable haie de clématites et de chèvrefeuilles ; les précieuses assiettes ont disparu sans retard, cédées par leur antique propriétaire; mais la haie opulente est toujours là!

Nous atteignons Saint-Palais, dont le petit vin blanc léger a un très agréable bouquet ; et, maintenant, arrivée au Bureau : un vilain nom de pays, une conche charmante, entourée de chalets champêtres, éparpillés au milieu de la verdure. Dans ce coin fleuri, nulle gène ! On s'y baigne en famille, avec accompagnement de rires sonores et frais; tout le monde s'y promène volontiers nu-jambes; les enfants, mouillés et contents, y montrent à l'envi leurs petits mollets brunis ; les mères et les tantes se réunissent à l'ombre pour causer beaucoup, en travaillant très peu, — et (paraît-il) sans jamais médire du prochain. Le Bureau, on le voit, est une oasis, succursale véritable du Paradis terrestre !

La voiture roule toujours : voici des vignes, des prés, des hameaux où abondent les tournesols, fastueux et suffisants comme des Mondors ou des Turcarets, — et, enfin, nous nous arrêtons à Terre- Nègre, un rivage désert et désolé dont les rochers sont noirs. Ici l'on descend pour contempler le puits de Lauture, où les flots s'engouffrent à

grand bruit et en écumant; — profondeur inconnue !

C'est le commencement de la Grande-Côte, — qu'il est impossible d'oublier. — La plage tragique, ainsi que l'a baptisée M. Eugène Pelletan, mérite son nom. Les vagues y gémissent sans cesse, et la grève immense est parsemée d'épaves sinistres. Nous y avons vu un bateau, d'assez grande dimension, ensablé, et dont le milieu a été broyé d'une effrayante façon par les lames furieuses. Le ciel était radieux, lorsque nous est apparu ce témoignage de longues angoisses subies pendant une nuit sans étoiles, mais la vaste mer grondait toujours. De tous côtés, aux alentours, des squelettes de navires attristaient le regard; — et, à quelques pas, dans un bois de pins solitaire, nous retrouvions les parfums pénétrants , les joyeuses taches de soleil sur la mousse, les tapis d'immortelles et de pois de senteur nains... La poésie partout! La poésie, qui fait sourire de pitié « les hommes forts )), les boursiers habiles, les spéculateurs audacieux...; la poésie, qui est — et sera toujours — la fête de l'esprit, la consolation du cœur.

Et, puisque nous rentrons à Royan, enivré d'azur et de brise marine, courons, pour bien finir la journée, écouter le concert sous les beaux arbres du parc.

On va jouer la Marche Turque, de Mozart; l'ouverture du Barbier de Séville, et une fantaisie sur VEUsire d'amore.,. Nous allons rêver encore !

Page 1