PRIMEURS
u flâneur, le long du marché.
Mai, qui sourit, fait des surprises :
Par hasard, m'étant approché.
J'ai vu les premières cerises !
Ces beaux fruits ronds, brillants, charnus, Sur des lits épais de fougère.
Pour nous tenter sont revenus Avec la fraise bocagère.
Dés ce soir, les petits enfants Aux lèvres pures et vermeilles, Après leur dîner, triomphants, Se mettront des pendants d'oreilles.
Plus tard, dépouillant les buissons, Et barbouillés du jus des mûres, Ils iront jaser, gais pinsons, A Tombre des vertes ramures.
Mais mon cœur se serre. — Pourquoi?
— Je songe à ma lointaine enfance.
Aux rires de si bon aloi.
Pleins de naïve insouciance...
En ce temps, ma mère, à son cou Me prenait (ô douceurs exquises!), Et, très fier d'un bouquet d'un sou, J'avais les premières cerises !
VŒILLET
I j E voilà sur ma table, à côté du papier Qu'hier soir j'ai noirci. Sans parfum il m'enivre;
II est fané pourtant : c'est dans un très vieux livre Que je l'ai découvert chez un pauvre fripier ;
Pas même bouquiniste ! Un vendeur de guenilles Possédait ce Tihulîe où l'œillet a dormi, Plus d'un siècle peut-être? Et pour quel tendre ami L'a-t-on soustrait jadis aux hideuses chenilles?
L'enfant qui l'a cueilli dans le parterre ancien, Où mainte odeur suave embaumait les allées, Prés du myrte, des lis, du thym, des giroflées, Sans doute a rencontré le doux magicien ?
L'Amour rôdait, joyeux ! — Elle était svelte et blonde. Le front pur des seize ans, un franc regard vainqueur ; Avec la fleur de pourpre elle a donné son cœur : Celui qui l'a reçu se croyait roi du monde !
Que d'aveux, de baisers, de gais chuchotements, Que de projets éclos sous l'ombreuse tonnelle ! Comme on chantait à deux l'agreste villanelle. Apprise au premier jour des éternels serments !
Rien ne peut te primer, ô divine jeunesse : A toi le ferme espoir, la séduisante ardeur; A toi l'illusion — qu'on appelle Bonheur, Et dont le souvenir rayonne et nous caresse.
Le galant d'autrefois, chargé d'ans, s'est couché Pour toujours, et ses os sont réduits en poussière. Sa bien-aimée aussi dort sous l'étroite pierre... De leur printemps il reste un œillet desséché.