‹ JadisChapitre 40 sur 64 · A PIERRE LOTI · texte numérisé non relu

A PIERRE LOTI

A B o T E u X, vermoulus, les pieds blottis dans l'herbe. Sous les ormes du quai s'abritent quelques bancs; Le Parisien flâneur y rêve de forbans.

De cyclone effroyable ou de pêche superbe.

La fillette y parcourt sa leçon du matin, Et la nourrice y berce un gros poupon qui crie. Tandis que des goutteux, parlant de la patrie, Suivent d'un regard vague un^nuage lointain.

A deux pas du Guignol dressé sur la jetée. Les vieux marins oisifs, tannés et babillards. Aiment fort à causer politique ou brouillards. En riant des baigneurs à la mine éventée.

Le syndic, droit et grave, et souvent le douanier Se mêlent à ce groupe où la parole est franche. Où l'on prédit le temps, où l'on jure, où Ton tranche, Sans que le ton bruyant soit jamais rancunier.

Au retour des bateaux, et lorsque la sardine Emplit les mannequins de lamelles d'argent, Les femmes de pêcheurs ont l'air très engageant ; Tout le pays, soudain, montre une humeur badine.

Hier, j'étais assis sur l'un des bancs poudreux, Placés le long du port et dominant la baie Blanche, attrayante et calme, auprès d'une futaie Où, quand le bain est pris, les enfants sont nombreux.

Comme il faisait bon vivre, en ce coin, bien à l'ombre ! Je l'avoue humblement : j'y griffonnais des vers ; La brise, qui venait du bois de chênes verts, M'apportait des parfums et des rimes sans nombre.

Tout à coup j'aperçus dans l'agreste chemin, Une brune étrangère, — une adorable fée ! En robe de linon, coquettement coiffée.

Marchant d'un pied léger, son ombrelle à la main.

Chacun la contemplait, épris de sa jeunesse : Les malins loups de mer ne disaient plus un mot, La nourrice, immobile, allaitait son marmot. Et les rhumatisants riaient avec finesse.

Elle, passait naïve, en nous laissant joyeux : Sa beauté, dans les cœurs rayonnait, vive, exquise ; (Par un geste, un sourire,, une foule est conquise...) Et, tout ému, longtemps je la suivis des yeux !

Page 1