EN BRETAGNE
A PAUL DE KERGRE
I j E ciel est gris, les toits sont blancs de givre ; En tisonnant je rêve au coin du feu.
De mes genoux glisse à l'instant mon livre : Fermons-le vite, — et bavardons un peu.
Rappelle-toi nos chères causeries, Et les châteaux si bien bâtis à deux, Tout en marchant par les landes fleuries Du beau pays qui vit naître Brizeux.
Certain jeudi, — ma mémoire est fidèle, —
Tu nous fis suivre un sentier ravissant :
Ce souvenir accourt à tire-d'aile,
Comme un oiseau, dans mon cœur bondissant.
Ah ! que j'aimais cette agreste nature ! Les noirs rochers dans le bois de sapins ; Le chêne antique à la sombre verdure, — La croix de pierre à l'angle des chemins !
Je reconnais les touôes de bruyères,
Les grands ajoncs tout criblés de fleurs d'or.
Et le menhir, et les sveltes fougères
Où la rosée en perles brille encor.
Je la revois, la bande insoucieuse, A travers champs, sur le bord de l'Ellé! L'air était vif et notre humeur joyeuse ; Souvent depuis nous en avons parlé.
Rappelle-toi le chasseur émérite.
Fumant sa pipe au seuil de sa maison; Il me sembla, durant notre visite.
Fier de ses chiens plus que de son blason.
PASTELS ET FUSAINS jji
Pauvre logis pour un vieux gentilhomme, Marquis, je crois, et du meilleur aloi : Au temps jadis, ses aïeux qu'on renomme Étaient choyés de leur Dame et du Roi !
Mais, pour parer sa modeste demeure, Fleurs et soleil s'empressaient à la fois. En l'écoutant, trop vite passa l'heure : Ce gai Nemrod nous contait ses exploits.
Sa voix vibrait... J'admirais sa figure Bien colorée, et ses longs cheveux blancs ; Ses yeux montraient une âme ardente et pure, Son geste prompt n'accusait que vingt ans.
Autour du lit, tout noircis, les ancêtres, Graves et droits, dans leurs cadres sculptés, Cachaient le mur; puis, entre les fenêtres, On remarquait deux pastels veloutés.
C'était, à gauche, une dame poudrée, Mouche à la joue et l'éventail en main : Le fin sourire aimé de Cythérée Plissait encor ses lèvres de carmin !
L'autre tableau, d'une touche légère.
Représentait deux radieux enfants.
Dans un jardin, jouant prés de leur mère : Notre marquis et sa sœur, à dix ans !
Portraits fanés ! de l'aube de la vie, Vous évoquez les rêveries plus doux.
On vous contemple, et, dans l'âme ravie, Tout refleurit, tout chante, grâce à vous !
Salut, Avril ! Triomphante jeunesse, Tu m'apparais comme un rayon vermeil.
Qui vient chasser la brume et la tristesse. Et du printemps annoncer le réveil.
Garde, ô mon cœur ! garde ainsi qu'un avare. Les souvenirs riants de ton passé ; Rappelle-toi l'éclatante fanfare De tes désirs au cortège pressé 1
Rappelle-toi l'espoir et la croyance, L'ambition aux fiers songes ailés.
L'amour jaseur, — riche d'imprévoyance ! Les gais refrains des lèvres envolés...
Ces jours sont loin! Mais la philosophie Rend moins aigus les cailloux du chemin. L'amitié sainte épure et fortifie :
Qu'hier nous aide à supporter demain !