LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION
DE
(c NOS INTIMES ! «
(i6 Novembre 1861).
E quoi vous parlerais-je, sinon de la dernière victoire que vient de remporter M. Victorien Sardou? A cette lieure encore, tout Paris ne rêve qu'à cela. Ce succès éclatant fera époque. Le théâtre du Vaudeville est envahi, et, pour y trouver une petite place, il faut absolument la retenir trois semaines à l'avance.
Le soir de la première représentation , au bruit des applaudissements de la salle entière, M. Sardou a été, malgré sa résistance, entraîné devant la rampe par les artistes chargés de nous
faire apprécier son œuvre... Quel triomphe enivrant! Voyez-vous d'ici le jeune auteur, haletant, frémissant, pâle et sans voix, mis tout à coup en présence de cette foule enthousiaste!... Son cœur bat à briser sa poitrine, il n'y voit plus, il tomberait certainement si Numa et Febvre ne le soutenaient dans leurs bras... La bataille est gagnée ! . . . Sur toutes les lèvres, il y a de charmants sourires ; les yeux brillent, l'émotion est au comble, un courant magnétique s'établit entre la scène et la salle, — et les bravos retentissent de tous côtés... Ah! ces minutes-là valent, à coup sûr, toute une vie !
Nos Intimes! Tel est le titre de ce chef-d'œuvre de fine observation, dans lequel pétillent une verve délicieuse, un esprit jeune et du meilleur aloi.
Certes, c'était là un sujet bien tentant! Dévoiler les petites perfidies journalières de ces gens qui viennent s'asseoir à notre table et au coin de notre foyer, passant leur vie à spéculer traîtreusement sur nos faiblesses. — Nos Intimes! la tribu des égoïstes, des parasites, ayant sans cesse de belles protestations à la bouche et jamais une bonne pensée dans le cœur! — Des appétits d'enfer! — mais nul dévouement, nulle franchise, nulle affection vraie...
Allons donc ! les amis ! !. .. « 0 mes amis, il ny
» a pas d'amis fyy disait Socrate, qui s'y connaissait. Tenez, laissons plutôt la parole au brave docteur Tolozan. Il nous racontera éloquemment ce que c'est que l'amitié par le temps qui court :
— « Maïs, » — lui dit (au deuxième acte) l'un des parasites en question, — « il suffit d'ouvrir les yeux pour voir, tous les jours et partout, des gens qui vivent dans les meilleurs termes et font commerce d'amitié... — « Ah! parbleu ! commerce ! oui ! On se voit une fois : « Monsieur ! » deux fois : « Mon cher ! » trois fois : « Mon vieux ! « Un Siamois qui tomberait sur le boulevard et qui nous prendrait au mot, se dirait : Quelle bénédiction ! Ces Parisiens sont tous unis par les liens d'une affection indissoluble !... « Mon ami! bon ami! cher ami! tendre ami!... » Et des poignées de main> devant, derrière... et je te secoue!... et je te démanche ! et je te serre la main ! comme je te serrerais le cou ! Il est vrai qu'elle est pleine de boue et d'argent volé! Raison de plus pour la secouer! c'est le mo3'en qu'il en tombe quelque chose !
» — Alors vous ne croyez pas du tout aux amis?
» — Si, pardon, j'y crois, » répond vivement le bon docteur...
« J'en ai même connu deux I deux véritables ! . . . Et vous pourrez apprécier les caractères qui les distinguent des autres. A quinze ans, le plus âgé tirait l'autre d'un canal où il se noyait! A vingt ans, le plus jeune se battait à la place de l'aîné! un an plus tard, aimant la même femme, ils s'engageaient tous deux en secret, par un sacrifice mutuel! et ne se retrouvaient que sur le champ de bataille, pour enlever un canon à l'ennemi et se disputer à qui céderait à l'autre l'honneur de l'avoir pris! Plus tard, le plus jeune mourait, laissant un fils orphelin ; et son ami emportait le pauvre petit être dans ses bras, et l'élevait de manière à lui prouver que l'on n'a pas besoin d'être le fils d'un homme pour être
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son enfant... Et j'en parle savamment, messieurs, car cet orphelin, c'était moi! Voilà peut-être ce qui m'a rendu si difficile en fait d'amitié... C'est que mes deux pères m'ont gâté !
» — Mais enfin, » hasarde V Intime, « dans la vie ordinaire!... dans la vie ordinaire, on ne peut pas prendre des canons tous les jours! ni repêcher tous les jours son ami dans un canal. — Au moins faudrait-il ne pas l'y jeter, ni lui tirer le canon dans les jambes, » s'écrie Tolozan, « et c'est ce que ne manquent pas de faire nos bons amis!... »
Tout commentaire serait inutile. La comédie entière a cette vigueur, cette logique admirable, ce style ferme et élégant... Le succès brillant de M. Sardou est bien un succès légitime!
Heureux M. Sardou! Il écrivit les Premières Armes de Figaro et M. Garât, pour Déjazet, — le printemps éternel ! — et chacune de ces pièces eut cent représentations. Il donna les Pattes de mouche au Gymnase : tout Paris courut applaudir ce spirituel imbroglio. — Un peu plus tard, ses Femmes fortes reçurent pareil accueil, et, quatre mois durant, l'affiche resta stéréotypée à la porte du Vaudeville. — Dans Piccolino (au Gymnase), sur un canevas léger comme les tissus d'Arachné, M. Sardou a brodé, avec un art infini, des arabesques merveilleuses. Personne ne pouvait rendre mieux que M"^ Victoria les nuances du rôle sympathique de Piccolino...
Si épineuse d'ordinaire, la carrière des lettres
LA PREMIÈRE DE « KOS INTIMES » loi
semble devoir être, pour l'auteur de Nos Intimes, un chemin inondé de soleil et semé de fleurs parfumées.
Et toujours, et toujours, le charme réside particuUèrement dans les détails. L'habile écrivain excelle à dire les jolis riens du cœur, les mots qui appellent le sourire ou l'émotion douce. Il a la jeunesse, il a la grâce! et la fantaisie ailée, et le caprice enchanteur ! Quel brio, quelle gaieté franche et quel goût exquis! Dans les Pattes de mouche, cette lettre que l'on cherche pendant toute la pièce, et qui a passé dans toutes les mains avant le dénouement, c'est un sujet futile, en apparence... Pourtant cette comédie, elle aussi, est un vrai chef-d'œuvre, et si je voulais y reprendre (pour le simple plaisir de critiquer un peu)... je dirais qu'il y a trop d'esprit.
Mais il a donc fait un pacte ? Certes, il possède un talisman! quelque amulette mystérieuse! — Oui et non. — Vous voulez connaître le secret de M. Sardou?...
Sachez donc que Victorien Sardou est en relations suivies avec feu Beaumarchais II l'évoque tous les soirs, dans la solitude de son cabinet de travail; et jamais le père du malicieux et ravissant Figaro ne manque à son appel !
Ah ! vous n'avez pas foi aux tables tournantes ! vous niez le spiritisme et vous vous moquez des
esprits frappeurs et des médiums?... Vous le voyez cependant, ils ont du bon, après tout. Le créateur du Barbier de Séville et de la Folle Journée, collabore avec l'heureux peintre de Nos Intimes! — de telle sorte que, sur l'affiche, pn pourrait mettre deux noms côte à côte : Victorien Sardou et feu Beaumarchais.
Il est aisé de s'en convaincre : ces mots étincelants, ces réflexions profondes ou piquantes, ce dialogue vif et naturel qui fait si bien la raquette, ces plaisanteries ingénieuses qui vont droit au but, sont de la meilleure école; ce talent d'observation, joint à la magie d'un esprit fécond, captivera toujours les intelligences!... Ainsi donc, imitant tout le monde, applaudissons des deux mains.
La pièce est interprétée avec le plus remarquable ensemble. M^'^ Fargueil — une rare comédienne, — joue dans Nos Intimes un rôle à sa taille. Comme elle est belle de passion contenue, cette artiste éloquente ! Que de pitié et de terreur au troisième acte... et quel triomphe!
[Revue Française, livraison du i^r Décembre 1861.)
Neuilly, 20 Mai 1885.
Je viens d'ouvrir, une fois de plus, le tiroir aux
LA PREMIÈRE DE « NOS INTIMES » lo?
souvenirs. Il est plein à déborder. Des paquets de lettres jaunies, des fleurs sèches; un parfum très doux, qui grise cependant... et mille pensées, les unes riantes, d'autres mélancoliques, qui voltigent, semblant s'échapper du tiroir profond de ce vieux meuble en bois de rose, où s'abritent et se mêlent les vives émotions, les enthousiasmes, les franches gaietés, les espérances printanières, et les joies plus paisibles, les admirations fidèles, les solides amitiés de mon âge mûr (i).
Cette petite branche d'un oranger planté, il y a deux siècles, par la marquise de Sévigné, je l'ai cueillie en Bretagne, sur la terrasse du célèbre château des Rochers; et, tout auprès, je retrouve des verveines du jardin de Victor Hugo , données par son aimable belle-sœur, M""^ Chenay, et rapportées de Guernesey, dans l'été de 1880. — Taché d'encre, le porte-plume en ivoire de Lamartine dort à côté de la plume avec laquelle Alexandre Dumas fils a buriné les dernières scènes de la Princesse Georges. Quoi encore?... Le brin de lilas des Prés Saint-GervaiSj que Déjazet tenait en chantant
(i) Déjà, dans mon premier volume de poésies : Avril (publié en 1877), j'ai parlé du tiroir aux souvenirs. Voir les strophes ayant pour titre : Fleurs fanées, datées de 1864, et dédiées à Joséphin Soulary.
le couplet final toujours bissé : N'y a pas d' mal à ça! est posé sur des vers autographes d'Amédée Rolland et d'Antoni Deschamps, à moi dédiés. Voici maintenant une alerte chanson, — paroles et musique^ — écrite par Gustave Nadaud, et des hiéroglyphes de Jules Janin, tracés à Tencre bleue, comme les billets de la comtesse Dash. L'inépuisable tiroir renferme aussi de précieuses lettres, également à mon adresse, de l'immortel poète des Contemplations, du grand peintre Normand François Millet, de Sainte-Beuve, de Michelet, du bibliophile Jacob, de l'auteur des ïambes, de Flaubert, de Charles Dickens, et d'une trentaine d'écrivains pleins de vie, Dieu merci, et de talent vigoureux ou délicat. Que de trésors!... Je feuillette — combien mon cœur bat! — le manuscrit des Vieux Garçons, en entier de la main du maître, et enrichi de cette dédicace :
« A mon ami Piedagnel, qui a l'esprit de se marier!
)) Victorien Sardou. »
Ce paquet, souvent dénoué, contient les lettres charmantes de M. V. Sardou. Et, justement, voici la première de toutes, qui me fut envoyée au bureau de la Revue Française, après lecture de mon article sur Nos Intimes. Je vais la placer ici, — mais, par exemple, je renonce à exprimer le plaisir que
j'éprouvai, en déchiffrant ces pattes de mouche, il y a plus de vingt-trois ans.
« Paris, 10 Décembre 1861.
» Monsieur,
» J'ai été singulièrement envahi et encore plus malade ces derniers jours, et il n'a pas fallu moins que ces deux raisons pour m'empêcher de répondre tout de suite à votre aimable lettre, et de vous remercier de votre non moins aimable article. Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien il m'est doux de me savoir, dans le monde, des sympathies aussi chaudes que l'est la vôtre! Comme l'acteur qui ne joue souvent que pour un seul spectateur, nous ne travaillons aussi fréquemment que pour deux ou trois amis inconnus, et leur satisfaction récompense mieux nos efforts que les applaudissements de toute la foule. Je sais donc. Monsieur, que je puis vous compter parmi ceux-là, et je ne me console de vous laisser aujourd'hui encore à l'état d'zxm inconnu, que par l'espérance de vous serrer bientôt la main mieux que je ne le fais ici, par lettre. Laisse;(-moi seulement le temps de respirer un peu, et vous me verre^ accourir à vous avec autant de chaleur que vous êtes venu à moi.
» Jusque-là, permettent-moi de vous serrer cordialement les mains et de me dire votre reconnaissant et dévoué,
» V. Sardou. »
On me permettra de reproduire, en outre, une bien jolie lettre, également de l'illustre auteur de
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Théodora, et qui m'est venue du pays ensoleillé des mimosas, par un jour de neige :
« Nice, — Villa Graziella, nouvelle route de Villefranche; 15 Janvier 1883.
» Mon cher Piedagnel,
» J'ai reçu, avant mon départ, votre bon et beau volume que j'ai apporté ici pour le lire au soleil, car, à Paris, je n'ai jamais le temps de lire. Moi et tous les miens avons pris grand plaisir à cette lecture. La Cinquantaine m'a rappelé un hier qui était bien doux et auquel a succédé un bien triste aujourd'hui, et mon père a été très ému en retrouvant là des vers charmants qui lui étaient venus naguère comme un joli bouquet de fête. Le Déjeuner sur l'herbe m'a rappelé le rondeau de Garât, et aussi le dîner que nous fîmes ensemble chei^ Magny, avec Déja:^et, et où vous fûtes notre aimable amphitryon. Tout cela est bien loin déjà... C'est fini de la pauvre Déja:(et et de ses chansons. Je vois avec plaisir pourtant que vous ave:^ le cœur toujours aussi jeune, et que le temps n'a pas glacé votre verve poétique; loin de là. Vous croye:^ toujours au Printemps, au soleil, aux roses, à tout ce qui est aimable et souriant, à l'amour, aux femmes, ou à la femme, si mieux vous Vaime:{, — et vous ave:( bien raison. — Moi aussi. Nous sommes donc faits pour nous comprendre.
» Faites encore de jolis vers comme ceux-ci, envoyez-lesmoi, ils seront toujours les bienvenus. Apporte :{-les-moi un jour, ce sera encore mieux : non pas à Nice qui est trop loin, — mais à Paris ou à Marly ; et, en attendant, mille bons souvenirs et bien cordiale poignée de main.
» Victorien Sardou. »
Mon second volume de poésies, intitulé : Hier, venait à peine de paraître (à la fin de 1882) lorsque M. Sardou eut la douleur de perdre son excellente mère. — Voici le sonnet dont il parle tout d'abord :