VIRGINIE DÉJAZET
E qui suit est extrait d'un journal de Rochefort-sur-Mer (n° du 28 Janvier 1865).
« Nous avons reçu de notre sympathique chroniqueur Parisien, M. Alexandre Piedagnel, la lettre suivante, qui se trouve être l'image parfaite de la dernière soirée que nous a consacrée M^e Déjazet : »
A M. CH. THÈZE,
Directeur des Tablettes des Deux-Char entes.
Paris, jeudi 26 Janvier.
Mon cher ami.
Un malheur irréparable vient de frapper M"^ Déjazet. Je l'apprends à l'instant. Deux dépêches
télégraphiques lui ont été adressées coup sur coup, aujourd'hui même, par son fils désespéré. Pauvre grande artiste!... Elle doit, m'a-t-on dit, jouer tantôt, à votre théâtre, devant une foule impatiente, la Douairière de Brionne et le 2^ acte du Mariage de Figaro, et demain ! . . . demain, frémissante, anxieuse, éperdue, elle arrivera à Paris, où ses enfants l'attendent, comme on attend le rayon consolateur, le coin de ciel bleu, aux heures sinistres de la vie!
Elle va jouer, ah ! quelle souffrance, mon Dieu ! elle va jouer, la vaillante ! en dépit de ses terribles préoccupations, en dépit de son immense douleur. Elle sait tout, absolument tout!... Avant d'entrer en scène, elle aura agité, dans son esprit troublé, de bien sombres pensées. Déjà, elle a regardé l'avenir avec effroi; elle a pleuré jusqu'au soir, en évoquant l'image de sa fille, hélas ! si cruellement éprouvée! Elle a pleuré, la pauvre mère, en songeant aux larmes brûlantes que ses enfants vers ent loin d'elle !
Oh ! que cette journée de deuil et de solitude lui a semblé longue !
Cependant l'heure du spectacle va sonner... Elle sonne! La salle est comble. On frappe les trois coups... Le rideau se lève!... La douairière paraît, sèche et revêche; elle marche lentement, péniblement, grondant à droite et à gauche, d'un air
solennel, à tout propos — et même hors de propos.
Eh ! mais ! elle chancelle ! . . . On lui fait boire aussitôt, pour la réconforter, quelques gouttes de vin vieux; et soudain, — ô surprise charmante ! — la voilà toute transformée. Sa joue ridée devient vermeille, ses yeux brillent, sa démarche est plus assurée, elle chante d'une voix claire... Qui le croirait? elle chante un refrain leste et joyeux :
« Dans les Gardes Françaises... »
Encore un doigt de Chypre!... La vieille comtesse de Brionne a retrouvé sa gaieté d'autrefois, que chacun supposait disparue pour toujours!... « Allons, voyons, donnez-moi le restant ! » dit-elle, en tendant son verre, et les souvenirs de sa jeunesse, orageuse et enrubannée, lui arrivent à la file, au galop !
« Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite, Et le temps perdu ! »
Et le trille de la fin du couplet. . . Ah i ce trille, comme il est déUcieux! La foule émerveillée applaudit avec enthousiasme... Et, à ce moment même, l'illustre artiste se détourne furtivement pour essuyer une grosse larme qui tremble au bord
de sa paupière rougie. Les spectateurs crient plus fort que jamais : Bis, bis! bravo!... sans se douter, hélas! de l'amère douleur cachée derrière ce gai sourire.
Mais l'épreuve n'est pas finie! Il faut tenir sa promesse jusqu'au bout. L'affiche inexorable annonce le 2"^ acte du Mariage de Figaro : le blond Chérubin doit paraître. Eh bien, le voici! Est-il assez séduisant, ce page ! est-il assez mignon, assez timide, assez câlin, assez amoureux! Avec quelle naïveté le pimpant écolier dit : « Je vous aime ! » à la comtesse rougissante, — qu'il croit aimer, alors que, tout simplement, il est épris de l'inconnu, du rêve éternel : de l'amour, pour tout exprimer en un seul mot éloquent! Eh oui, de l'amour! A Rosine, à Suzanne, à Fanchette, à Marceline, à toutes les femmes enfin, les bras tendus, la flamme dans les yeux, il crie, l'endiablé, le cher ignorant : « Je vous aime ! » avec la même foi, avec le même accent pénétrant, avec la même allégresse! O Chérubin! Beaumarchais, en te créant, nous a donné un pur chef-d'œuvre de grâce printanière, — car tu seras, mon bel écolier, toujours smcère, aimable et confiant... Mais quoi! tu ne t'appelles pas Chérubin, — ton nom véritable est : Jeunesse ! — « Bel oiseau bleu, » dit la piquante et mahcieuse Suzon, en montrant ses dents blanches, « bel oiseau bleu, chante:(^ la romance à Ma-
dame!... » — « Chanter? » murmure la pauvre mère dont le cœur est brisé; « chanter, quand mes enfants pleurent? » — « Oui, » lui répond tout bas sa conscience, « chante ; le public te regarde et attend. » Alors la mère étouffe un sanglot, essuie une larme à la dérobée, et Déjazet commence, langoureuse, souriante, inimitable; et la foule ravie retient son souffle, pour ne pas perdre une seule note de ce gazouillement adorable :
« J'avais une marraine, Que mon cœur, que mon cœur a de peine !... »
Oh! oui, courageuse femme; en effet, tu dois bien souffrir! Quelle soirée, mon Dieu! L'artiste navrée en compte les minutes ! Cent fois, elle a cru qu'il lui serait impossible de lutter jusqu'à la chute du rideau. Elle a senti ses yeux se voiler, sa voix s'éteindre, ses jambes faiblir, son cœur se gonfler... Mais, à chaque nouvelle morsure de la douleur, elle s'est raidie, vaillante, enfiévrée, décidée à triompher quand même... afin de ne point tromper les espérances d'un puWic qu'elle respecte et qu'elle aime.
Pourtant, — on a, enfin, baissé la toile! — voici minuit. Son supphce est terminé!... La salle se vide peu à peu, et chacun, en descendant l'escalier du théâtre, dit à son voisin :
« Ah ! cette Déjazet, elle est, en vérité, merveil-
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leuse! Elle aura toujours vingt ans! Comme elle est gaie ! elle rendrait des points aux pinsons ! Quelle verve intarissable, et quelle finesse exquise ! Que d'expression et que de grâce ! Et cette voix argentine et souple ! Et cette mine friponne ! . . . »
Cependant la grande comédienne est rentrée chancelante dans sa loge. Elle n'a point vu les roses semées sous ses pas ; elle n'a point entendu les applaudissements chaleureux et sincères; on l'a rappelée, ses camarades émus l'ont, en quelque sorte, poussée sur la scène; elle a "reparu, le sourire aux lèvres, — la mort dans l'âme... A présent, la mère, pâle, silencieuse, presque inerte, est tout entière à sa douleur. Elle est libre de pleurer, enfin! Cela ne regarde personne! Elle pleure donc, la tête penchée sur sa poitrine, les mains jointes... et les larmes tièdes roulent une à une sur le pourpoint de satin blanc et sur les manchettes brodées du page Chérubin...
Elle resterait là toute la nuit, livrée à cette torture incessante, indicible, si quelqu'un ne venait lui dire, par hasard, qu'il est une heure du matin, que tout le monde est parti depuis longtemps, et que l'on va fermer...
Les choses se passeront certainement ainsi.
Ah! mon cher ami, ces sortes de souffrances doivent être poignantes entre toutes !
J'en suis sûr, on a applaudi, à Rochefort, —
comme elle le méritait, — l'admirable artiste qui vient d'y donner une série de représentations, pour rendre service à son ami, M. Fillion. Mais combien il faudra lui savoir gré, n'est-ce pas? de son dévouement, de son courage, si, ce soir, elle joue dans de pareilles conditions !
Hélas! bien souvent, sans qu'on y prenne garde, quand la comédie narquoise rit au bord de la rampe, le drame intime et vrai sanglote dans la coulisse... Que de tristesses profondes à l'ombre des folles et bruyantes gaietés ! Combien d'abîmes insondables cachés sous les fleurs !...
A. PlEDAGNEL.