‹ JadisChapitre 8 sur 64 · LE PALAIS · texte numérisé non relu

LE PALAIS

ONNAissEz-vous le bonhomme Marcille?

Je gagerais que non.

Laissez-moi vous le présenter.

Il est bizarre, je l'avoue, et même peut-être un peu toqué, ce père Marcille; mais, en revanche, il est sincère. C'est un homme convaincu. Qualité précieuse; qualité rare! par le temps qui court. Elle doit militer en faveur de mon héros.

Si ce conteur infatigable et charmant qu'on appelle Alexandre Dumas avait rencontré le vieux

Marcille, par un jour de soleil, sur la route de Meudon, ses Mémoires ou ses Impressions de voyage se seraient, à coup sûr, enrichis d'un chapitre entièrement consacré à ce singulier bonhomme et à son étrange maison.

On va souvent bien loin chercher du nouveau. Vous et moi, chère lectrice, aimons assez, à nos heures, la fantaisie et le caprice... et nous ne sommes pas seuls !

L'imprévu est très à la mode, cette année. Un petit grain de folie ne messied à personne. C'est, du moins, l'avis de tous les sages.

Le palais du bonhomme Marcille a donc, en ce moment surtout, quelques chances de devenir célèbre; — et, si cela peut vous être agréable, je m'empresserai, sans autre préambule, de faire ici l'historique de ce curieux logis et de son vieux propriétaire.

Je tâcherai de ne pas abuser de votre gracieuse indulgence.

Commençons par Marcille, si vous le voulez bien.

C'est un bonhomme de quatre-vingts ans environ^ court, trapu, parcheminé, ridé comme une pomme de reinette conservée depuis six mois dans un fruitier, — mais ayant l'œil vif et presque toutes

ses dents, — qui ne sont plus, par exemple, aussi blanches que celles de M^^^ Pierson.

Je le vis, pour la première fois, un dimanche du c< joli » mois de Mai. Le temps était superbe. Vous épargnerai-je la description du ciel bleu, du feuillage épais, des bourdonnements d'abeille, des petites fleurs du sentier, du ruisseau murmurant ?. . . — Oui, certainement. A quoi bon s'attarder en faisant ainsi l'école buissonnière ? — Je reviens au bonhomme.

Il me fit visiter son « palais », de la cave au grenier. Une blonde cousine de dix-huit ans, — ■ dont j'étais le mentor ce jour-là, — (cet âge est sans pitié!) me joua, en riant, le mauvais tour de lui déclarer que je noircis du papier, un peu par profession et beaucoup pour mon plaisir.

« Ah ! mossieu ! » s'écria aussitôt le père Marcille, « si vous consentiez à parler de ma maison » dans les journaux, quel bonheur pour moi !

» — Tiens! c'est vrai, » s'écria m.a jeune parente, c( écris donc quelque chose sur ce bon- » homme. » Et elle ajouta, en se penchant à mon oreille : « Il est si drôle !

)) — Mais...

» — Mais quoi ? Ne faites pas le méchant, mon- » sieur!... Dites oui. Oh! la bonne idée! Ça » m'amusera. Tu seras bien gentil. Je te don-

)) nerai des notes pour ton article, sois tran- )) quille. »

Je n'étais pas tranquille. Cependant, le moyen de résister? J'aurais voulu vous y voir, ami lecteur! Le vieux paysan pleurait de joie par avance. Francine (ma cousine se nomme Francine) souriait en me regardant. Et quel sourire, bon Dieu !

Je promis tout ce qu'on voulut.

« Alors, » fit Marcille, « il faut donc que je » vous raconte mon histoire ? » (Soyez sans inquiétude, je vous ferai grâce des divagations du bonhomme. Quatre lignes de biographie, — et vous en serez quitte pour la peur.)

« Mon nom est Louis- Léger -Mesmin Mar- » cille. Mon père était maître d'école. Moi, j'ai su » lire... mais je ne peux plus trouver de lunettes » qui aillent à mes yeux. Je suis né à Bleury, près » Chartres, le 4 Juillet 1784. Quand j'avais vingt » ans, les filles de Bleury disaient que j'en valais » bien un autre à la danse — et ailleurs; mais, à » présent...

» — Ce n'est plus ça ! » interrompit Francine, toujours malicieuse.

— « Dame non ! » répliqua le vieillard, en riant bruyamment; « on ne peut pas être et avoir été!

» — C'est parfaitement juste, et cet axiome est » connu, » lui dis-je. « Parlons de la maison.

)) Quand avez-vous commencé à la construire? » — Ah! mossieu! elle n'est pas bâtie d'hier! La )) première pierre des fondations a été posée, il y » aura quarante-sept ans vienne la Saint-Michel, » — et elle n'est point terminée, tant s'en faut! » Mais aussi, c'est moi qui ai tout fait ; et regardez- )) moi ça : c'est solide, voyez-vous, à défier les » boulets.

)■) — Vous êtes donc architecte ou entrepreneur » de travaux?

>■) — Architète? Pas du tout. Je me moque bien, » par exemple, de leurs griffonnages et de leurs » dessins tricolores... Ça ne sert à rien. » — Pourtant...

» — A rien, j' vous dis. C'est des bêtises. J'ai » tout arrangé, sans rien mettre sur le papier. » Comme l'a écrit là- haut un artisse qui est arrivé )) ici voilà un mois : « Marcille est l'égal de » Socrate. — Il a bâti lui-même sa maison et ne » s'en trouve pas plus mal. »

» Le dimanche, lorsqu'y fait beau, on vient ici » par curiosité avant d'aller au bois, — ou bien » en en revenant. Je vends du vin pas méchant » aux messieurs, j'offre des échaudés aux petites » dames, et je fais mes affaires... parce que je ne » suis pas ambitieux.

» Il y a déjà beaucoup de messieurs de Paris » qui ont mis leurs épitaphes sur les murailles de

» mon palais, comme ils disent. Regardez plu- » tôt... »

Le bonhomme avait raison. Nous lûmes, — non sans surprise, — les noms de Timothée Trimm, de Siraudin, de Thiboust, de Delaage, deNadar, etc. agrémentés de paraphes fulgurants. Seulement, je le confesse, la plupart des signatures me sernblèrent apocryphes.

Le père Marcille continuait son bavardage. Francine grignottait les échaudés et riait en tapinois; — et moi, tout en me cramponnant à la table vermoulue, j'essayais de boire à petits coups l'argenteuil « première » du maître de léans.

Arrivons — sans plus tarder, — à la description de son grotesque logis.

Un Anglais, par nature ami du confortable, aurait poussé des cris de paon à la vue de cette maison abracadabrante. Construite en silex et en cailloux polis, ramassés çà et là, avec une patience infinie, elle ne ressemble en rien aux habitations familières aux Parisiens. Des caves profondes, irrégulières, absolument sombres, môme à l'heure de midi, servent de chambre à coucher, de salle à manger et de salon au bonhomme. Son lit est disposé dans une cavité humide, non tapissée, bien entendu, et dépourvue de rideaux. Le plancher,

affreusement raboteux, est plein de crevasses. Les étroites fenêtres, de formes diverses, percées à des hauteurs inégales, sont, au premier et au second étage, garnies de vitraux coloriés, fêlés et disparates, provenant d'anciens couvents démolis au temps de la Révolution.

Par ci, par là, on entrevoit des escaliers fantastiques, droits ou tournants, aux marches disjointes et tremblantes, qui mènent on ne sait où, — souvent à rien. Des débris de vieilles sculptures ont été placés au hasard, soit dans les angles des pièces, soit au-dessus du chambranle des cheminées. Au sommet de ce bizarre et inextricable édifice, — œuvre de persévérance d'un paysan trop fantaisiste, qui l'a bâti sans se lasser, pierre à pierre, avec un amusant orgueil, — on distingue une sorte de belvédère imparfait, ouvert à tous les vents, et en forme de lanterne.

A chaque pas, de l'imprévu, trop d'imprévu ! — On risque sans cesse de se casser le cou. Sans raison, à tout propos, on monte ou l'on descend. Les chambres sont nombreuses, et toutes à peu près inhabitables. Les cheminées doivent fumer à l'envi. Les murailles, d'une épaisseur extraordinaire au rez-de-chaussée, sont rugueuses et singulières d'aspect. Ce nid est plein de surprises... désagréables. Le soleil, quand viennent les jours

d'été, essaye quelquefois de regarder un moment aux fenêtres, mais ses rayons pénètrent comme à regret dans cette demeure, aussi inhospitalière qu'originale, — fruit monstrueux de près d'un demi-siècle de travail obscur, ardu, infatigable.

A l'endroit même où s'élève cette maison invraisemblable, impossible, — dans le coquet village de Bellevue, à l'entrée du bois de Meudon^ — il y eut jadis une montagne de sable, que le père Marcille enleva, pour ainsi dire, poignée à poignée... Il se montre très fier de son œuvre. Au double point de vue de l'étrangeté voulue, et, surtout, de la patience obstinée dont il a fallu faire preuve, elle mérite, en effet, d'être signalée à l'attention des esprits curieux.

Comme bizarrerie suprême, — notons ceci en passant, et passons vite ! — le vieillard a construit près de son alcôve abrupte un caveau funèbre à lui destiné. Des cailloux sont, en beaucoup d'endroits, disposés d'une manière sinistre. On ne pourrait, j'imagine, songer à décrire minutieusement ce domicile étrange, fantastique... Ce que j^en ai dit me semble suffisant pour en donner une idée.

Je ne sais si, — à l'heure où j'écris, — le père Marcille est prêt à faire les honneurs de son « pa-

lais ». — En le quittant, l'an dernier, Francine lui avait prédit que pendant bien longtemps encore il serait de ce monde, — mais j'ignore si ma jolie petite cousine possède réellement le don de prophétie.

Quoi qu'il en soit, le palais ^ sans nul doute, est toujours là, — inachevé, absurde, — et se tenant debout par la force de l'habitude.

Dans le cas probable où vos occupations vous laisseraient, de loin en loin, quelques loisirs, je ne saurais trop vous engager à le visiter, — en profitant d'un beau jour de printemps ou d'automne. Vous pourrez voir (admettons que cette excursion vous tente) le bois de Meudon — par la même occasion, — avec ses frais tapis émaillés de fleurettes, ses ombrages doucement frémissants, ses sentiers mystérieux... et, j'en suis sûr, vous me remercierez de vous avoir conseillé ce petit voyage, — surtout si votre âge, madame, et celui de votre compagnon de route, réunis^ ne forment pas un demi-siècle... et si vous vous aimez.

Ainsi soit-il!

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