‹ Jadis et aujourd'hui (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · PAR · texte numérisé non relu

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Pendant que la discorde s'établissait ainsi dans le château de Nonancourt , les hôtes de la maisonnette d'Octavie n'étaient pas beaucoup plus tranquilles. Blessée jusqu'au fond de l'âme , madame Derval

avait d'abord essayé de vaincre sa passion pour Alfred ; mais elle avait bientôt senti que cette tendresse était trop profonde et que la mort seule aurait le pouvoir de l'éteindre. Alors, elle s'était demandée en pleurant si cette mort ne serait pas un bienfait; et, pendant quelques jours, une pensée bien arrêtée de suicide s'était fixée dans son esprit malade. Les consolations du fidèle et infatigable Rolland, les souvenirs d'une éducation assez pieuse, qu'elle avait reçue dans sa jeunesse, vinrent à son secours et elle abandonna cette fatale résolution. Alfred qui, d'abord, et en vrai mari, avait pris en fort mauvaise part la mélancolie de sa femme , qu'il attribuait à du caprice, fut cruellement surpris un jour, lorsque Rolland, indigné lui dit d'une voix dure :

— Taisez-vous ! mourez de honte! et,

quand la plus méritante des femmes pleure , demandez-vous quel bourreau la fait souffrir. Ce bourreau-là, monsieur, ce démon acharné après un ange , c'est vous!

Et, sans miséricorde aucune , Rolland avait raconté à Alfred les évènemens du bosquet, il lui avait expliqué comment madame Derval avait vu la petite Françoise dans les bras du ravisseur , du scélérat , de l'ogre , etc. Dans son désir de venger la femme qu'il aimait tant, il s'était étendu avec un soin cruellement minutieux sur la douleur de la triste Octavie; il avait compté ses sanglots, ses larmes et, pour dernier coup de pinceau, il avait appris à Alfred que sa femme avait voulu se donner la mort.

Derval , sans répondre un mot à l'inflexible narrateur, courut dans la chambre

de sa l'enime, il se jeta à ses genoux , et avec une chaleur, une fougue qui entraînèrent la tendre Octavie, il avait demandé et obtenu son pardon.

Roland alors se frotta les mains. Il lui importait assez peu qu'Alfred fût heureux ou malheureux ; mais il était ravi , parce que madame Derval, ayant pardonné, allait de nouveau vivre et prospérer à l'ombre de cet amour d'Alfred, sans lequel la vie n'était pas possible pour elle. Roland n'aimait Alfred que pour le bonheur que celui-ci donnait à Octavie. Il eût couru au bout du monde chercher son ami pour le rendre à celle qui en avait besoin pour vivre. Tel était l'homme que le Limousin, d'accord avec Paris, donnait pour amant à madame Derval.

Pendant ce temps-là, Françoise, fidèle ,

à sa parole, était devenue aimable avec Mathieu Souillac , toujours caché dans la chaumière, et elle évitait Alfred comme on évite le loup. Mais elle recevait avec bien de la joie les visites d'Octavie, qui, quelquefois , appuyée sur le bras de Roland, allait causer avec la mère Cressac.

L'aimable et noble visage de madame Derval, sa voix mélodieuse, son regard dans lequel une âme généreuse et élevée se reflétait, ne tardèrent pas à captiver la tante et la nièce.

Un jour, entraînées par l'ascendant de cette femme qui leur semblait être un bon ange pour elles, la mère Cressac et Françoise se laissèrent aller à la confidence du triste sort de Mathieu Souillac, et Roland, qui avait retrouvé dans le général commandant la division, à Tulle, un compatriote, avait fait tout de suite des démar-

ches près de lui dans l'intérêt du conscrit réfracta ire, en se gardant bien, cependant, d'indiquer le lieu de sa retraite. Le générai avait promis de tirer Mathieu du mauvais pas où il s'était mis, et la joie avait reparu dans la chaumière. Telle avait été la position de tous les personnages de cette histoire jusqu'au jour où Caroline Bernard abandonnait le château de Nonancourt, malgré les approches d'une bourrasque qui promettait de désoler le pays à plusieurs lieues à la ronde.

Ce jour même, madame Derval avait été forcée de se rendre à Tulle pour y décider avec plusieurs dames de la contrée qui , comme elle , quoique avec moins de sincérité, s'occupaient des indigens, de l'emploi de quelques fonds produits de la charité publique.

On s'était réuni chez la plus riche, et

par conséquent la plus influente de toutes. Dans les premiers momens qui suivirent son entrée , Octavie ne s'occupa que des pauvres , dont elle était la mère , malheureusement peu fortunée. Puis, ces soins pieux une fois remplis, elle vit que l'assistance affectait de la tenir à distance , et de l'isoler avec un superbe mépris. Octavie, femme du monde, et douée d'un admirable sang-froid quand son amour pour Dervaî n'était pas en jeu, n'eut qu'un très médiocre chagrin de ce dédain qu'on lui montrait. La vérité historique nous force même de rapporter que l'objet de cette réprobation générale se sentit une violente envie de rire.

Ensuite , et par un sentiment naturel , elle se demanda pourquoi on la traitait ainsi ?

Après un moment de réflexion, Octa-

vie crut trouver enfin la raison qui rendait ces dames si impertinentes à son égard. Elle se rappela que tous ces manoirs, épars dans la campagne, sous le ciel pauvre et triste du Limousin , étaient habités par des familles nobles , ou qui , à la longue, avaient fini par se croire nobles, à cause du nom en ac, et à plusieurs syllabes, que leurs aïeux leur avaient transmis. Le moyen , je vous prie, de ne pas se croire noble quand on s'appelle Riberac, Souillac, Montagnac, Cressensac, Blagnac , Meimac , Sussac et Champagnac!... Malgré soi on se croit descendu en ligne très directe des seigneurs limousins qui, jadis, prenaient parti tantôt pour la Guyenne anglaise , tantôt pour le roi de France ; on aime à se persuader, qu'avec un nom aussi harmonieusement historique, on a eu un très-arrière grand-père , le

pot en tête et la dague au côié dans l'armée du prince de Galles, ou dans celle du roi Jean.

Oclavie , bonne et indulgente , pardonnait toutes les faiblesses humaines, et elle ne voulut aucun mal aux dames limousines qui méprisaient son nom bourgeois.

Pendant près d'une heure elle supporta une foule de dédains provinciaux avec un admirable sang-froid, et elle était belle à voir, l'indulgente et noble femme , s'efforçant, au milieu de ces cruelles dames départementales, de ne pas voir les insolences dont elle était l'objet.

Mais, comme dit Odry, Arnal, Alcide Tousez , ou quelque autre grand philosophe de l'époque , une femme est toujours une femme. En d'autres termes, on trouve, même au fond du Limousin, de la généro-

site, de la grandeur d'âme sous le corset et sous le cotillon.

L'une des dames assemblées pour le bien des pauvres s'irrita de la persévérance avec laquelle la pauvre Oclavie était insultée , et s'approchant d'elle, au risque de fâcher l'assistance, elle l'accabla de prévenances, s'efforçant de détourner les traits lancés contre elle , et mettant entre sa protégée et les assaillantes l'égide de son nom et de sa renommée qui était sans tache.

Mais il est prouvé, depuis la naissance du monde, qu'il serait plus facile d'arrêter la colère de mille démons que celle de vingt femmes. Les dames limousines, au lieu d'être désarmées par les efforts de leur aimable compatriote, devinrent plus acharnées encore en la voyant passer dans le camp ennemi. Bientôt Octavie , que

Ton méûageait d'abord, dans la timidité d'une première attaque, n'eut plus à se méprendre sur la cause de cette réprobation générale... Les mots de mari trompé ,àQ Rolland, àe scène scandaleuse dans un bosquet, frappèrent son oreille, et elle comprit , en même temps , que devant certaines personnes il y avait des causes impossibles à défendre. Elle courba la tête devant cette nouvelle infortune, et prétextant une violente migraine, cette bonne ressource de tous les temps, elle quitta l'assemblée, affectant un calme qui était bien loin de son cœur.

Mais cette force d'âme qui l'avait aidée à faire une honorable retraite , la quitta bientôt. Depuis quelque temps elle était en butte à trop de déceptions et de douleurs. Son organisation tendre et impressionnable avait été frappée par des chocs

trop rapprochés. Compromise à Paris par ies assiduités, si pures cependant, de l'ami intime de son mari , trompée dans le Limousin par ce même mari, insultée par des femmes que la voix de son âme lui disait être bien inférieures à elle, Octavie, pour la seconde fois, depuis sa venue dans ce pays, se sentit prise d'un découragement profond, d'un inexplicable eimui de vivre. Abîmée dans une mélancolie irrésistible, froissée au cœur de se voir méprisée , elle qui , dans un légitime orgueil, se sentait digne des respects de tous , elle prit le chemin de sa campagne, oubliant qu'un paysan l'attendait pour ia conduire jusque chez elle avec un cheval portant une selle en forme de fauteuil, selon l'usage de la province.

Elle quitta Tulle , seule , à pied, ne suivant le bon chemin que par un reste d'ha-

Litude et ne donnant aucune attention aux nuages noirs et menaçans qui couraient lourdement dans le ciel.

Octavie était une de ces femmes dont lame droite, la raison vigoureuse sauraient supporter un malheur , la perle d'une fortune, d'une heureuse position, mais qui restent sans force devant une peine de sentiment, créatures aimantes et honnêtes qui riraient aux approches delà mort et qui pleurent en enfant sous les ■ coups de l'injustice humaine.

Elle se demandait, en suivant la route qui conduisait de Tulle à sa maison , ce qu'elle ferait dans ce monde, alors que sa réputation était souillée et que son mari, l'idole de sa vie, avait pu parler d'amour à une autre femme. Les consolations adroites de Roland avaient bien amorti un peu le coup qu'elle avait reçu dans la soi-

rée du bai. De son côté, Alfred avait redoublé d'amou r pour elle, essayant d'étouffer sous des caresses les plus cruels soupçons de la pauvre femme. Mais une douleur en amène une autre; Octavie, blessée par les rigoureuses dames de Tulle, entra dans cet état de spleen, où l'imagination met une sorte de complaisance à entasser autour d'elle tout ce qui peut la torturer ; de l'examen de la conduite de ces dames à son égard, Octavie passa à l'examen des infidélités d'Alfred, et la conclusion fut qu'il n'était plus de bonheur possible pour elle dans ce monde. Une certaine disposition maladive, l'influence d'un ciel orageux donnaient plus de force en ce moment à cette humeur chagrine.

Octavie marchait la tête basse et n'avait pas remarqué les masses noires qui chargeaient l'horizon. Seulement, la brise qui

s'était élevée perçait ses vêtemens et faisait frissonner ses membres. Quelques gouttes de pluie , poussées par cette tourmente qui désolait la campagne , étant venues fouetter contre son visage, madame Derval leva les yeux , et , à la vue de Torage qui chargeait l'atmosphère, elle serra autour d'elle son léger châle d'été, elle précipita sa marche. Mais, déjà, la pluie tombait avec force, et Octavie, dont la robe imprégnée d'eau se collait sur elle, ressembla bientôt à une femme qui sort de la rivière.

— J'auraisdû , dit-elle, avec un sourire mélancolique, prendre moins à cœur les mépris de ces dames, et me laisser tranquillement insulter à l'abri.

Le bruit d'une voiture qui courait rapidement sur les cailloux du grand chemin se fit entendre. Octavie se retourna et elle

reconnut, dans un cabriole!, la jeune clame qu'elle avait vue chez elle avec le baron de Nonancourt. Caroline, chassée par le vieux gentilhomme,allait à Brives attendre la diligence de Toulouse, pour retourner à Paris. La sultane fit arrêter le cheval qui la traînait et regarda effrontément madame Derval qui lui dit avec douceur :

— Me ferez-vous la grâce, madame, de me donner l'hospitalité?.

— Impossible ! oh ! impossible , ma chère! je n'ai pas de temps à perdre. Mais je vous conseille de vous dépêcher; M. Derval court les champs et son ami intime est resté seul chez vous; l'occasion est bonnne ! ! !

Et,comme le domestique de Nonancourt voulait intercéder en faveur de cette pauvre femme grelottant de froid et toute mouillée, Caroline lui arracha le fouet des

mains, frappa le cheval qui partit comme un trait, au risque de renverser Octavie.

Madame Derval était de ces êtres qui ne comprennent rien à ce qui est méchant et ignoble. Il lui sembla qu'elle rêvait; elle passa la main sur son front , et , voyant le cabriolet fuir dans l'éloignement, elle dit d une voix douce :

— Pauvre femme ! je la plains!

Mais la pluie redoublait, et madame

Derval se mit à courir pour se soustraire

plutôt à tout ce désordre qui régnait

dans les champs; elle fut bientôt hors

d'haleine, et elle s'arrêta jetant autour

d'elle des regards effrayés. Elle vit qu'il

lui restait encore une grande demi-heure

avant d'arriver chez elle, et , jugeant que

ce nouvel effort lui était impossible, elle

chercha autour d'elle quelque abri , mais

la plaine n'en présentait aucun.

T. 11. ai

Au même moment elle aperçut une paysanne qui s'avançait sur un âne en stimulant l'animai patient à grands coups de sabots.

Cette paysanne , c'était Françoise, qui reconnut tout de suite la belle dame qu elle aimait tant.

Sauter en bas de sa monture et s'élancer près d'Octavie furent pour la petite l'aflaire d'une seconde.

— Eh ! mon Dieu, ma bien bonne dame, vous voilà mouillée comme celte pauvre morte que l'on a retirée l'aut' jour de la Gorrèze !

— Françoise, mon enfant, je me sens mal!... voudrais-tu me donner le bras jusque chez moi , dis?

— Mon bras, que vous dites?... mais je vais vous donner mon bras, mon mantclet et mon âne !

Sans e-it tendre une réponse, l'agile et vigoureuse enfant de la plaine entraîna Oclavîe vers i'ane, qui recevait avec soumis^ sion le déluge d'eau que le ciel, ce jour-là, jetait à la terre. Elle l'enleva dans ses bras et la plaça sur le bât; ensuite elle se dépouilla de son mantelet et en couvrit madame Derval, qui se débattait en disant:

— Je ne veux pas , je ne veux pas ! tu te feras mal, petite!

— Pas de danger, madame. La pluie, voyez-vous, çà me connaît! nous autres, pauvres gens, nous sommes habitués à la dure!

En parlant ainsi, Françoise prit le licou de son âne cl fît marcher la bête à travers les ruisseaux qui s'élaicnî creusé un lit dans le chemin. Ses gros souliers dans sa main, par économie, elle s'av ançait pieds nuds cîi fredonnant une chan; sonnette, car, déjà,

elle avait oublié Alfred, parce qu'aimer ce Lcau monsieur était un péché, ou plutôt, parce qu elle n'avait jamais eu pour lui (ju'un amour d'enfant.

La pluie tombait toujours avec force, le vent sifflait à travers la plaine et, bien loin , sur la route , on voyait , comme un point noir, le cabriolet du baron de Nonancourt emportant Caroline Bernard.

En arrivant chez elle, Octavie en proie à une fièvre violente , fut obligée de se mettre au lit.

Pendant que Roland épouvanté sautait sur un cheval et allait chercher un médecin, madame Derval, dont la constitution jierveuse n'avait pu résister aux secousses réitérées qu'elle avait souffertes, entrait dans un paroxisme terrible; son corps se tordait convulsivement et, avec toute l'horrible force (j'ue doîineut la iicvre et

la syncope aux plus faibles femmes, elle faisait trembler son lit, sur lequel elle bondissait comme une épileptique. Elle appelait son mari, Roland, et puis elle suppliait Dieu de bénir la petite Françoise et de pardonner à Caroline.

Les domestiques de la maison, dont elle s'était fait adorer , pleuraient en silence autour d'elle en attendant Dervaî, parti pour une grande chasse dans les environs, et le médecin que Rolandétait allé quérir. Françoise s'agenouilla devant le lit, elle récita toutes ses prières, et elle sortit à petits pas pour retourner chez sa tante Gressac,en se'promettant bien de revenir le lendemain.

Remontée sur son âne, elle trottait vers sa chaumière, lorsqu'au loin elle aperçut Alfred qui rentrait chez lui en parlant tout haut et sans s'occuper de l'eau du

ciel qui ruisselait sur ses vêtemens. C'est que, voyez-vous bien , Derval avait suivi encore une fois la pente fatale de son caractère. Pour le corriger, pour le guérir, il lui eût fallu une leçon plus forte que celle qu'il avait reçue. Il n'avait pas vu Octavie assez triste, Roland ne lui avait pas fait de sermon assez vigoureux ; sa vie, enfin, n'avait pas été assez troublée , assez malheureuse. Alfred était un homme à qui il fallait de rudes châtimens , de salutaires rigueurs pour qu'il changeât de route. Un léger obstacle ne l'arrêtait pas; il marchait dessus et il courait de plus belle. Persuadé, donc, que madame Derval avait repris toute sa confiance, il avait repris, lui, tous ses mauvais penchans, et il s'y abandonnait avec cette tranquilhté qui, dans le môme cas, distingue un grand nombre de maris de ce monde , bourreaux

fort polis qui sont persuadés qu'une femme n'a rien à leur reprocher lorsqu'ils sont doux et faciles avec elles; eussent-ils une maîtresse, deux maîtresses, un sérail... Ce sont ces maris-là qui ont produit la femme libre. Qu'ils en soient punis jusqu'à leur quatrième génération !

Au moment môme où Caroline Bernard abandonnait le château du baron do Nonancourt, où m.adame Derval souffrait les impertinences des Lucrèces de Tulle, Alfred, sa carnassière sur le dos , son bon fusil à piston sur l'épaule droite, était allé dans la campagne en promettant à sa cuisinière un levreau ou un lapin. Selon son habitude il avait acheté son gibier dans !a cabane d'un braconnier dont il s'était fîiit l'ami en jetant feu et flamme contre les lois sur la chasse, et, ensuite, il s'était rendu à la maison de la mère Crcssac.

Or, Françoise était absente; la vieille ^ femme de son côté s'était rendue dans un château voisin pour toucher le trimestre d'une pension de cent francs que le parti légitimiste lui faisait en récompense de ce qu'elle avait fait jadis pour la noble dame de Saint-Priest, victime des fureurs révolutionnaires

Il n'était donc resté dans la chaumière, que la chèvre, Mathieu Souiîlac et les rats du logis.

Le grand et robuste gars, fatigué de sa longue captivité dans la cache de sa tante, et désireux de respirer le bon air du ciel dont il était privé depuis long-temps, s'était glissé hors de son misérable réduit. Passant sa tête à travers une lucarne de la maisonnette, il s'était mis à humer voluptueusement les fraîches émanations d'une prairie voisine, profitant de l'absence de sa

tante Cressac et de Françoise qui voyaient partout des gendarmes et qui le tenaient impitoyablement captif dans son cachot pendant le jour.

Mais, tout d'un coup, il entendit la marche de Derval sur les cailloux et, précipitamment, il voulut regagner la bienheureuse trappe qui jusque là avait dépisté les gens du roi citoyen.

Dans son trouble il oublia la meilleure, la première des précautions en pareil cas, celle de pousser le verrou de la porte.

Alfred entra et eut le temps de voir le corps d'un homme gigantesque disparaître dans le plafond de la cabane, comme celui d'un Jupiter d'opéra s'abîmant dans les frises du théâtre.

Et le coureur de bergères entra dans une fureur difficile à décrire. Cet homme, cet énorme limousin, dont il avait aperçu

le dos et les jambes, c'était un amant que la coquette Françoise lui avait préféré, quelque Lucas excessivement champêtre, hideusement stupide, avec lequel, sans doute, elle riait du beau monsieur de la ville comme Jeannette rit avec Lucas , de Joconde et du prince Robert.

Derval , qui avait été soldat, poussa un blasphème à faire tomber sur le limousin la voûte céleste et il s'éloigna en méditant mille projets de vengeance, comme il appartient à tout libertin contrarie. II gesticulait, il parlait tout haut, tout en recevant sa part de l'eau des cataractes du ciel, et nous savons qu'au plus fort de ce paroxismc,' il avait été aperçu par la bonne Françoise.

L'enfant, plus que jamais disposée aie fuir, poussa son âne derrière une vieille roche qui bordait le chemin et elle se

cacha avant qu'il eût pu Tapeicevoir. Elle attacha le licou de sa monture aune racine qui sortait de terre au pied du rocher, et elle regarda attentivement sur la route où depuis quelque temps, derrière elle , un bruit de chevaux, marchant au pas allonge s'était lait entendre.

Françoise reconnut un officier de gendarmerie qu'elle avait vu danser en uniforme au bal , s'avançanl à la tête d'un petit détachement et à la rencontre de Derval qui marchait toujours en menaçant le ciel de son poing et en frappant la terre du talon de sa botte.

^ Eh ! dit joyeusement l'officier à Alfred, quel amour de la nature vous conduit dans les champs, monsieur, quand il fait un temps pareil ? Il faut être au service du roi pour s'exposer ainsi!... morbleu! on

était plus agréablement à ce bal de l'autre jour.

— Oui, oui, il pleut! dit Alfred... cela me calmera. Je suis d'une fureur... une paysanne... une vachère... se jouer ainsi de moi!

— Ah! ah! il paraît que vous faites le mari-garçon dans nos pays! c'est un métier qui a deux revers.., vous avez attaqué le mauvais ce matin, on voit cela.

^ Oui, et j'ai la rage au cœur !

— Eh bien ! ma foi , que diriez-vous donc si, comme moi, il vous fallait faire la chasse aux réfractaires qu'on ne trouve jamais... Tenez, monsieur le préfet m'adressait ce matin le signalement d'un colosse, rebelle aux lois du recrutement, et coupable de voies de fait envers deux gendarmes. «L'enragé, dit BI. le préfet, est caché dans ces campagnes et l'autorité mili-

taire n'est pas excusable de le laisser en repos...» Us sont bons là, ces messieurs de bureaux!... comme si c'était facile!

— Ma foi, dit ctourdiment Alfred, le colosse pourrait bien être mon rival !... et je l'ai vu là-bas, dans celte chaumière!...

Ensuite, Alfred se mordit la langue jusqu'au sang , comme pour la punir d'avoir si vite parlé; mais il n'était plus temps.

~ Merci ! merci ! dit l'ofticier rassemblant les renés de son cheval, et bénie soit votre infidélité conjugale qui nous met sur la trace de notre déserteur... En avant, au trot, gendarmes!... Monsieur Derval, venez donc me demander sans façon à dîner un de ces jours ; nous rirons!

Alfred resta seul sur le chemin , et il se gratta le front en se disant :

r-^ Ah ça', suis-je possédé du diable !

— Oui, vous l'êtes, dit Françoise, sortant brusquement de sa retraite, oui , vous 1 êtes, monsieur, et vous avez jeté comme un sort à de pauvres gens qui ne vous avaient rien fait. Fi ! un homme comme vous faire le métier de dénonciateur I et qu'est-ce que ça vous fait que le roi ait un soldat de plus! ne dirait-on pas qu'il en manque... Monsieur Alfred , vous êtes un méchant homme et le ciel vous punira !

— Mais, Françoise...

— Oh ! oui , essayez de me faire croire maintenant à vos belles paroles ! . . . Le temps est passé, voyez-vous!... d'ailleurs, j'ai entendu. Oh! quelle scélératesse, monsieur Alfred!...

Et la petite Françoise, couvrant ses yeux du coin de son tablier , fondit en larmes, tandis que son âne broutait paisiblement derrière elle un énorme chardon.

Alfred, pâle, désespéré, ne trouvait pas un mot à répondre. Il baissait îa tcte et, avec les ongles de'sa main droite, il déchirait la chair de sa main gauche.

— Un homme comme il faut , disait Françoise, d'une voix entrecoupée par des sanglots, le mari d'une femme si bonne, si belle, si respectable!... Mais, liens, méchant, le bon Dieu a déjà commencé à te punir!. ..Va trouver ta femme. .. tu verras, tu verras dans quel état elle est !...

— Ma femme!... Octavie!... bon Dieu/ qu'est-il arrivé?

-^ Oh ! Dieu sait que je ne lui souhaite aucun mal , a la pauvre chère dame, dit Françoise.... mais voyez-vous. Dieu est juste !...0h ! non , il n'est pas juste, reprit l'cnfanî , levant vers Alfred une main me-

liaçaûte: c est vous qu'il aurait dû frapper., vous qui faites le malheur de ceux qui vous entourent ; vous qui êtes comme le démon qui fait du mal à tout le monde !... Pauvre Mathieu, va!.... Un si honnête homme'... un garçon qui respectait tant notre pauvre tante C ressac!

Gomme elle finissait de parler , on vit revenir, à travers les brumes grises dont la campagne était couverte pendant ce jour de tempête , le détachement de gendarmerie.

Chevaux et cavaliers étaient ruisselans de cette eau qui tombait par torrent depuis deux heures. An milieu d'eux, le pauvre Mathieu , attaché à la queue d'un cheval , marchait triste , mais résigné. Françoise, quand elle l'aperçut , abandonna de nouveau le licou de son âne, et courant au milieu de la troupe , au risque de se faire

broyer sous les pieds des coursiers de la gendarmerie départementale , elle s'écria :

— Mathieu ! mon pauvre Mathieu !

eh! que vont-ils donc te faire?

— Françoise , dit le prisonnier, comme ils m'ont attaché ni plus ni moins qu'un voleur, je ne peux pas te donner la main ; mais mon cœur est Hbre, vois-tu, et il prie le bon Dieu pour toi et la tante Cressac. Tu diras à la bonne femme qu'elle se console, et qu'elle soigne sa santé. D'ailleurs, sois tranquille, ces messieurs sont d'honnêtes gens , ils ne tuent que les brigands et les assassins.

Françoise appuya sa léle sur la poitrine de Mathieu, el clic pleura. Son désespoir avait quelque chose de si touchant, que l'officier dit à un de ses cavaliers :

— Allons, Joseph, détachez un mo-

ment le léfrac taire... Bah! qu'est-ce que cela fera au gouvernement Toi, Mathieu, embrasse ta bonne amie Une

accolade, les enfans, et ensuite!...

— ^Mon lieutenant, dit Mathieu , je n'oublierai jamais cette bourrasque qui fait plier nos vieux châtaigniers, l'eau qui tombe, et, au milieu de tout ça, votre bonté pour le pauvre conscrit!... Mais, mon lieutenant, vous avez des entrailles dans le ventre , et puisse Dieu bénir vous et vos descendans !

— Je vous remercie bien aussi, dit Françoise en faisant une révérence; je vous remercie bien, monsieur le chef...

Tiens, Mathieu, v'ià une croix et trois livres treize sous dans ce vieux linge ! Y 'là encore une médaille que monsieur le curé de Tulle a bénite... ça te portera bonheur! Et puis adieu, adieu , mon pau-

vre Mathieu !... Mais tu regardes ce beau monsieur qui est là, cousin!...

— Oui, je l'ai vu queq' part.

Alors Françoise leva son bras vers Alfred qui , debout au milieu des mares d'eau du chemin, regardait cette triste scène avec des yeux pleins de larmes, et elle dit :

— C'est lui qui l'a dénoncé, fais comme moi , maudis-le, et pries pour sa femme qui est aussi bonne qu'il est méchant.

Alors, Mathieu Souillac, le grand et vigoureux Limousin , tendit ses mains à un gendarme pour que, de nouveau, on les attachât , et il dit d'une voix calme :

— Ce que vous avez fait là, monsieur, €st bien mal. J'agissais plus honnêtement avec vous, à Paris, quand je parais les coups que Ton vous portait , et quand je cachais à votre femme celle lettre de ma-

demoiselle Caroline... Celle lettre pouvait tuer votre femme ; vous l'avez dit vousmême dans le temps. Dieu puisse vous

pardonner! Et loi, Françoise, viens

m'erabrasser, car faut pas abuser de la complaisance de la gendarmerie ; faut jamais en abuser, Françoise !

Alfred avait reconnu dans Mathieu l'honnête commissionnaire de Paris, qui, par sa discrétion, avait épargne à madame Dervai une conviction terrible; il avait reconnu l'homme à qui il devait tout, et lui , il l'avait perdu ! ! î

— Ah ! ah ! dit l'officier à Dervai , il paraît que vous êtes un grand scélérat de mari ! il vous faut des Caroline à Paris , et des Françoise dans le Limousin.

— Monsieur, répondit Alfred en baissant les yeux , Françoise est pore.

— Tant mieux, dit Mathieu; mais ce

n'est pas votre faute, sans doute. Le diable n'a pas toujours raison !

Un moment après, les cavaliers s'éloignaient d'un côté, tandis que de l'autre Françoise rentrait à la cabane, tirant son âne par le licou.

Alfred, resté seul, regarda autour de lui.

Son cœur battait avec une force terrible; ses yeux rougis suivaient la marche de la pauvre enfant, qui allait ne plus retrouver son fiancé dans la chaumière.

Il se sentait malheureux, humilié; il portait avec terreur ce poids d'une mauvaise action, si lourd pour l'homme dont l'âme n'est pas pervertie.

Il comprit que tous souffraient par lui , et pour lui; qu'il avait été cruel, égoïste, et que, du moment où il avait trompé

Octavie, où il s'était soustrait à l'influence de cette femme, bonne et pure, il avait cessé d'être homme , il s'était perdu.

Et, d'un pas lent^ il regagna sa maison à travers k campagne»

Depuis près d'un mois, les maisons de campagne , les châteaux du pays étaient abandonnés. L'hiver avait, de nouveau, renvoyé les riches à la ville.

Les uns s'étaient sauvés à Paris, les

autres, moins heureux, à Limoges, à Tulle ei à Brives.

Cependant, sur deux points de celle vasle et sauvage campagne du Limousin, où nous avons conduit ic lecteur, on voyait encore la fumée bleue d'un bon foyer s'élever en l'air, des cheminées du château de Nonancourt et de la petite maison bourgeoise d'Alfred Derval.

Une maladie violente avait retenu Oclavie aux champs Limousins. Quant au Baron, qu'Alfred, dans son désespoir, était allé implorer au sujet de Mathieu Souillac, il avait juré sur la vieille armure d'un de ses aïeux , tué noblement à la bataille de Coulras, qu'il ne quitterait pas le pays avant d'avoir obtenu la grâce et, bien mieux, le congé définitif du fiancé deFrançoise, et il tenait son serment.

Mais il manquait un hôte dans ia maison de Dervai. C'était Roland.

Oclavie, enfin, s'était décidée à éclairer cet ami chaud et dangereux sur les inconvéniens de son intimité dans une famille. Elle lui avait dit que dans le Limousin, ainsi qu'à Paris, l'espèce humaine croyait peu à la vertu ; que, malgré la pureté de leurs rapports, ils étaient montrés au doigt, qu'en un mot toutle monde donnait» Oscar Roland pour amnnt à madame Oclavie Dervai.

Et Roland dont les artères contenaient un sang marseillais des plus ardens, pensa d'abord, dans sa rage, à tuer tout le monde, à mettre le feu aux quatre coins de l'univers.

Ensuite, il comprit que ce genre de satisfaction présentait de hautes difficul-

lés ei il baissa la têie sous le poids de sa peine.

Il pleura de rage, lui qui avait si sainlcmeul juslifié la coiiliance de Derval et le titre d'ami intime , lui dont la tendresse respectueuse pour madame Derval n'avait jamais été souillée par une pensée impure, lui qui, dans son amitié noble et enthousiaste, avait désiré que la charmante Octavie n'eût de grâces et de charmes que pour son mari.

Son penchant à la misanthropie s'augmentait de tous ces éternels bavardages sur !a liaison la plus chaste qui eût jamais existé sous le ciel.

Et , en vérité , il y avait de quoi détester son prochain que les saintes Écritures nous ordonnent d'aimer comme nousmêmes, il y avait de quoi jeter la vertu aux orties et fouler aux pieds une probité

stérile. Roland, quand il regardait du haut de sa raison le sort qu'il avait fait a cette femme qu'il aimait tant, frémissait d'indignation tantôt contre lui-même, qui avait apporté la douleur là où il eût voulu donner le bonheur aux dépens de sa vie , tantôt contre un monde corrompu qui n'admet ni honneur, ni désintéressement, ni innocence dans les relations d'une jolie femme et d'un homme jeune encore.

S'il cherchait à se réfugier dans sa conscience , dans sa propre estime qu'il avait méritée, il trouvait d'abord un peu de soulagement à l'amertume de sa position, mais la réflexion lui disait que ce n'était pas assez, et que la pauvre Octavie n'en restait pas moins l'objet du mépris , elle , si digne de l'amour, de l'admiration de tous!

Un matin, Roland se dit : pui;^que le té-

nioignage d'une bonne conscience ne suffit pas , parmi ces hommes qui se vantent d'avoir été créés à l'image de Dieu; cherchons autre chose et sauvons l'honneur d'une amie. '

Le jour même, sous un prétexte, il était parti.

, — Avant peu, avait-il dit à Octavie, vous n'aurez plus rien à craindre de la médisance et je pourrai être votre ami en toute sûreté. C'est une bien infâme société, celle où l'amidé doit s'entourer de précautions; celle oij le plus honnête, le plus saint des sentimens doit procéder comme le vice; être circonspect, sournois, hypocrite!... Mais, madame, avant tout il faut que vous soyez heureuse!

Roland avait pris brusquement congé,

et pendant plus de deux mois , il n avait donné qu'une seule fois de ses nouvelles

aux Derval.

Durant cette absence, Oclavie avait lutté contre la maladie. Cet état de soufirancequi la retenait chez elle avait cependant, pour la tendre femme, un côté qui n'était pas sans charme. Seule au fond de sa maison, dispensée, par sonétat maladif des odieuses visites du voisin, plaies de la vie en ce monde, Octavie ne voyait plus que son mari, qui la soignait assidûment, et, là, était pour elle le premier, le plus grand bonheur. Alfred, revenu à lui, après l'arrestation du bon Mathieu Souillac, ne faisait plus d'absence que pour courir au château du baron de Nonancourt stimuler le zèie de l'honnête gentilhomme en faveur du fiancé de Françoise; il passait le reste de son temps au chevet

d'Octavie. 11 s'était fait une vie de gardemalade qui rendait le temps moins long. Il lisait, il s'occupait de littérature, et le plus souvent, s abandonnant à la gaîté naturelle de son esprit, il faisait des contes joyeux à la malade , il lui rapprenait à rire. Octavie se surprenait souvent à dire en elle-même :

— Pourvu que je ne guérisse pas bientôt!

Malgré ce vœu singulier , mais que la situation de ces deux époux justifiait assez, Octavie sentit ses forces renaître. Son organisation délicate restait toujours altérée par les chocs trop rudes qu'elle avait reçus; mais cet état maladif, neutralisé autant que possible par la science médicale, ou plutôt par cette quasi-science, n'était plus qu'un feu couvant sous sa

cendre, qu'un incendie mystérieux, lent, que de nouvelles secousses pouvaient de nouveau développer. Comme tant de malades, Octavie devait, en quittant le lit, une santé factice à son docteur , et, en vérité, on ne peut demander plus à un pauvre homme qui n'a à son service que les ternes lumières de la Faculté.

Madame Derval essaya d'abord quelques promenades dans son jardin , puis dans les environs de sa demeure ; ensuite elle se hasarda dans la campagne, et, comme elle ignorait les malheureux événemens dont la chaumière de la mère Cressac avait été le théâtre, elle osa diriger ses promenades dans cette plaine mélancolique du Limousin où déjà, comme a dit Millevoie, l'automne avait jauni la terre. La pauvre femme, a. l'imagina-

lion vive el tendre , se sentait heureuse de reconquérir ia vie. Avec cette ardeur, naturelle aux organisations jeunes, elle oubliait les angoisses de la maladie et elle s'élançait vers l'iiorizoïi , cette patrie des âmes fortes encore.

Plus tard , Octavie put se passer de l'appui d'Alfred et, alors, elle fût à l'église pauvre et silencieuse du voisin village remercier Dieu qui lui rendait la santé; erisuite,eîle porta ses pas vers la chaumière de la vieille Cressac.

Là aussi, l'espérance était revenue. Les démarches du baron de Nonancourt commençaient à attendrir les cœurs de bronze du bureau institué au ministère de la guerre pour le recrutement , et le bon Mathieu Souiliac, au fond de la prison oii il avait été jeté, voyait poindre, là-bas, làbas, un avenir de pardon et de liberté.

Françoise, la généreuse fille, reçut avec joie la belle Octavie; elle lui cacha avec un soin délicat , avec une bonté digne d'une femme, les nouveaux torts de Derval ; elle lui parla d'espoir , de bonheur, de guéri son.

De son côté, Alfred, éclairé enfin, ne vivait plus que pour sa femme, persuadé qu'il avait été au moment de la perdre, le cœur plein d'épouvante, quand il osait envisager un avenir dont Octavie ne serait pas|, il se ralliait enfin à cette vie de mariage si douce pour ceux qui peuvent la mélanger d'amour. Autant il avait été dédaigneux, insouciant de ce bonheur, autant il y attachait de prix maintenant. Les paroles du sévère Rolland lui étaient revenues en mémoire et il se disait, rougissant de la trop belle part que Dieu lui avait faite en ce monde, qu'il

possédait le premier, le plus doux, le plus rare de tous les biens, une femme belle , bonne et n'aimant que son mari.

Par une froide matinée de novembre, on annonça à madame Derval la visite du baron de Nonancourt. Octavie éclairée sur le compte de ce gentilhomme et de Caroline Bernard, sa maîtresse, professait beaucoup de pitié pour la méchante courtisane, et beaucoup d'estime pour l'homme de qualité dont l'aristocratie était des plus accommodantes, et s'effaçait, même, devant les infortunes du prochain portant des haillons et des sabots.

— Salut, belle voisine, salut! dit le baron , admis clans le boudoir d'Ocfavie. Les roses de la santé s'épanouissent de nouveau sur... Vous concevez? du reste, je vous apporte une bonne nouvelle... et , bien certainement, je suis heureux d'être

le premier qui... Par mon arrière trisaïeul, tué à Malpiaquet, j'en suis vraiment ravi ! J'espère que M. Derval se porte bien.

Octavie répondit quelques mots au baron, ensuite , elie posa sur lui ses yeux noirs, si expressifs, et qui semblaient demander en quoi consistaitlabonnenouvelle.

— Ah! c'est vrai, dit Nonancourt, je ne vous ai encore rien dit, madame....

mille pardons!... c'est un des privilèges de la beauté unie à l'esprit, de troubler l'homme le plus déterminé, et môme comme en ce moment, l'orateur le plus... Vous concevez? je venais donc vous apprendre, qu'une pauvre famille à laquelle vous vous intéressez, et dont la cabane modeste reçoit souvent votre visite, depuis le retour de votre santé, va voir combler ses vœux... Le jeune paysan.. Mathieu Souillac... ce gaiilarddà ! Savez-

vous bien qu'il avait presque détruit un gendarme!... vient, grâce à ma sollicitation, d'obtenir sa grâce... il serait doux, j'en suis sûr, à ces pauvres gens que cette nouvelle leur fût donnée par une bouche qui mieux que !a mienne... une bouche, gracieuse iîcur qui s'épanouit comme...

enfin ,bref, madame, vous concevez?

— Je crois que oui , dit madame Dcrval en souriant. Je vais aller à la chaumière de la vieille Cressac.

— C'est cela , madame , c'est cela. Moi, après une course indispensable à mon bois de Saint-Pierre, je'me rendrai, aussi, auprès de ces pauvres gens. Mais j'ai voulu vous laisser le plaisir d'être la première à les rendre heureux , j'ai voulu vous abandonner ce que , dans ma témérité d'expression , je nommerai la primeur de... delà.., vous concevez ?

Oclavie et le baron échangèrent encore quelques paroles, ensuite Nonancourt ayant prit congé, madame Dervai enveloppée dans une pelisse prît le chemin de la chaumière.

Heureuse du bien quelle allait faire, elle oubliait de récentes douleurs, elle ne s'apercevait pas que la froide température de décembre, perçant la ouate qui entourait son corps épuisé par la maladie, glaçait son sang appauvri, mordait sa chair, ou bien, glissant dans sa gorge, provoquait une toux convulsive. Octavie était entièrement absorbée dans la pensée du bien qu elle allait répandre, et à ce bonheur elle associait le sien.

Elle se disait que cette démarche chez Françoise serait la dernière. Les torts d'Alfred ainsi réparés elle partirait avec lui pour Paris. Là, ils ne quitterraient plus

leur solitude, ils fuiraient un monde qui les avait si mal juges. Alfred, dont la conversion était pleine et entière, ne chercherait plus de plaisir que dans l'amour de sa femme, il travaillerait sérieusement pour se créer un avenir et , quand les méchantes interprétations des intimes seraient oubliées pour de nouveaux bavardages, Roland, l'ami de la maison, Roland le nécessaire, l'indispensable pourraitrevenir au foyer et y reprendre son ancienne place.

Telles étaient les pensées de la pauvre convalescente , trompeuses et douces visions qui lui donnaient de la force pour marcher sur ce sol inégal et rocailleux, qui la rendaient insensible au froid piquant qui désolait la plaine.

La chaumière était déserte lorsqu'elle arriva. Une petite fille qui revenait au logis avec une gerbe d'herbes sur l'épaule,

lui apprit que la vielle Cressac était allée avec Françoise chercher du bois mort dans les taillis du baron de Nonancourl et qu'elles seraient promptcment de retour.

Octavie s'assit sur un vieil escabeau el, en attendant le retour de la tante et de la nièce, elle prit un volume d'évangiles sur un rayon et elle lut au hasard.

Dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis son entrée dans la chaumière , et l'on voyait encore sa poitiine se soulever en bonds rapides à la suite de cette longue marche dans la campagne, lorsque la porte s'ouvrit précipitamment.

Octavie tressaillit sur son siège grossier, puis sa belle et intclh'gente physionomie s'éclaira subitement d'une expression de bonheur.

Roland était devant elle, vêtu d'habils de voy^ige, animé par une course impc-

tueuse, tout brillant du plaisir de revoir cette femme objet de sa tendre amitié , de sa vive admiration.

— Roland!... vous!... que je suis heureuse! avez-vous vu Alfred?

— Non, chère amie, j'arrive pourtant de votre maison, mais Alfred était à la pêche, à la chasse, je ne sais où... du reste, mon ami peut maintenant courir la campagne, il est corrigé, bien corrigé, il n'aime que vous !... j'ensuis ravi, car il faut que vous soyez heureuse.

Roland qui paraissait arriver d'un long et fatigant voyage, prit place sur un vieux coffre , il essuya la sueur qui ruisselait sur son front , malgré la rigueur de la saison, et il reprit avec sa fougue provençale :

— Sacrebleu !,.. pardon, madame!...

vous ne sauriez croire la joie que j'ai res-

sentie en recevant les lettres qu'Alfred m a écrites pendant mon voyage ! d'abord il m'apprenait votre heureuse convalescence et le changement de ses idées... Oh! madame, Alfred est à vous pour toujours, il comprend ce que vous valez... il vous adore. Quelle douce vie vous allez passer maintenant... Monstre d'homme! il est tout à vous désormais. Eh bien! voyons, ctes-vous contente.

— Oh ! oui , bien contente , mon bon , mon excellent ami î

— Moi, voyez-vous, le plus grand bonheur de ma vie c'est l'amour d'Alfred pour vous , puisque cet amour fait votre joie!

— Oh ! Roland il n'y a que vous sous le ciel pour aimer de cette bonne et chaste tendresse une femme jeune encore.

— Et une femme jolie!!! mais je suis ainsi. Dieu en sera loué! eh bien! ces

pygmées , ces repliles qui composent le monde, ont pourtant osé médire de celle

sainte amiiié qui nous unit! Quand je

pense qu'une sociolé où la vertu est inutile, où l'honneur, la pureté, l'élévation des sentimens ne sont pas comprises , a été faite par Dieu!... moi, voyez-vous, tout cela bouleverse mes idées et il y a des momens..... Ali ! mais, ma chère amie, je me suis délicieusement arrangé pour imposer silence à la médisance. J'ai fait un coup superbe, si vous saviez! désormais on n'aura plus rien à dire.

— Quoi, vraiment, il serait possible que nous nous vissions encore sans que l'honneur de mon Allred lut insulté.

— Très possible, madame.

—Oh ! mon Dieu, c'est trop de bonheur à la fois. J'ai reconquis mon mari, ma santé, mon bon Roland!... est-ce quej'au-

rai la force de supporter toutes ces joies là, mon ami.

— Certes, vous l'aurez, dit Roland avec exaltation.... ah! çà, il faut que vous sachiez comment je m'y suis pris pour détourner l'ignoble soupçon de l'infâme famille dite la race humaine.

— Voyons ! voyons!

— Oh! une misère, un rienî... je me suis marié !

— Est-ce possible ?

— C'est certain.

Madame Derval prit les mains de Roland et elle dit avec feu :

— Merci! merci ! mon bon ami !...

Puis revenant à son sang-froid et aux

idées justes et droites qui fcsaient le fonds de son caractère elle reprit avec une expression d'intérêt qui alla droit au cœur de Roland.

— Mais, mon ami, vous si sage, si réfléchi îî'avez-vous donc pas songé à l'importance d'un acte pareil? Gomment? deux mois ne se sont pas écoulés depuis votre départ et, en si peu de temps, vous avez pris une compagne, vous vous êtes lié jusqu'à la mort.

— Madame, dit Pioland, avec gravité, quelque fût mon vif désir de vous voir comme par le passé, de vivre, sinon sous votre toit, du moins le plus souvent possible dans voire intimité, je n'étais pas homme h sacrifier à ce bonheur le bonheur d'une autre. Le mariage est à mes yeux chose trop sainte pour que l'on ose jouer légèrement avec lui; je ne m'en suis servi comme un moyen, que parce qu'il était, en même temps, une bonne fortune. J'ai de l'amour pour la personne que j ai choisie, el, à l'ombre de cet amour, je pourrai avoir

impunément de l'amitié pour vous. Vous me comprenez maintenant.

— Mais comme tout cela est donc heureux, mon bon Roland! et puis, parlons

de votre femme!... voyons, est-elle jolie, Lien jolie?...

— Charmante!... et les quahtés qui lui manquent elle pourra les acquérir dans votre intimité; vous lui apprendrez à maîtriser un caractère un peu ardent, vous lui apprendrez la résignation, le courage contre les coups du sort qui peuvent frapper à chaque instant, vous lui apprendrez l'art d'otre aimable sans frais, de jeter une grâce exquise, poétique sur les moindres

détails d'une vie de mariage oh! d'abord

il faut que vous me la rendiez aussi parfaite que vous !

— Mais où est-elle, oii est-elle donc?

oh! comme je vais l'aimer.

Graigiiiint, malgré les lettres d'Alfred de vous trouver encore malade, j'ai

laissé Adèle...., elle sappelle Adèle à

BriYes,et je suis venu en éclaireur jusqu'ici sur un mauvais cheval que j'ai loué dans cette patrie de monsieur Desclialumeaux... mais je repars à l'instant, je vais chercher ma femme !

Octavie leva au ciel des yeux qui reflétaient tout le bonheur qui s'était glissé dans son âme. Dans une prière mentale, rapide, mais toute imprégnée des sentimens d'un cœur pieux et ardent elle remercia le ciel de tous les biens qu'il lui envoyait; ensuite, se transportant déjà dans celte vie qui s'ouvrait devant elle, vie que l'amour d'Aliied allait embellir, qu'une intimité étroite avec le meilleur des amîs animerait et que ne pourraient plus attemdre les médians soupçons de la ville, elle

prit les mains de Roland et elle se serra contre lui sur le vieil escabeau de la mère Cressac avec tout l'abandon d'une sœur qui a retrouve un bon frère.

Au même moment la porte s'ouvrit et les dames de Gastcl-Usé et du Puits-Large se prccipiièrent dans la cabane, précédant le baron de Nonancourt qui leur criait :

— Mais n'allez donc pas si vite , mesdames... attendez donc, que diable! puisqu'on vous dit que la mère Cressac est làbas dans mon bois !

Ces dames enchantées qu'un soldat fût arraché au gouvernement de Juillet avaient quitté la ville de Tulle pour se réjouir avec la vieille royaliste Cressac de la délivrance de Mathieu Souillac, le conscrit réfractaire.

A la vue de Roland et de madame Derval serrés l'un contre l'autre , au fond do (?ette solitaire demeure, les mains entre-

lacées, et les yeux pleins d'un feu extraordinaire, elles ne pensèrent plus au but de leur promenade dans la campagne glacée par l'hiver, et madame du Puits-Large, la plus véhémente des deux , s'écria ;

— En vérité, Nonancourt, vous êtes fou de nous amener ici... Vous voyez bien ce qu'on y fait, sous prétexte de visiter de pauvres villageois !

— Qu'est-ce à dire, vociféra l'impétueux Roland, dont le front devint pâle, dont les dents commençaient à grincer.

— C'est-à-dire, reprit madame de Gastel-Usé , que pour la seconde fois , mon amie et moi nous vous trouvons... et sans le chercher, vraiment... dans une position avec madame...

— Eh quoi! auriez-vous l'iniamie de supposer...

: — Nous supposerons ce qu'il nous plai-

ra, dit avec hauteur la grande dame limousine... Eh! monsieur, en pareil cas on reste chez soi !

— Troun dé diou,êlt le provençal, hors de lui, et oubliant sa politesse ordinaire, il y aurait de quoi vous battre, vous écraser, vipères départementales !... Baron de Nonancourt, écoutez-moi.

Il raconta en peu de mots l'histoire de son mariage , et le motif qui l'avait déterminé à laisser sa femme à Brives et il annonça l'arrivée de cette femme pour le soir môme.

— Eh ! mon cher, je suis loin de douter de tout cela, dit le baron... mais... permettez-moi ces mots un peu cruels... vous avez fait encore une sottise... cela, avec les meilleures intentions du monde... puisque vous avez une femme, vous ne deviez voir qu*avec elle celle de votre ami... vous con-

cevez? Mais, tenez, à l'aide! à l'aide!... voilà madame Derval qui s'évanouit !

Les châtelaines du Puits-Large et de Castel-Usé avaient pris leur vol comme deux corneilles.

Roland et le baron soignèrent seuls Octavie. Transportée dans le cabriolet de Nonancourt elle fut reconduite chez elle.

Madame Roland arriva dans la soirée elle trouva la femme d'Alfred dans un état désespéré.

Réveillée par le choc terrible que la malheureuse Octavie avait reçu dans la chaumière, la maladie avait reparu plus menaçante , plus terrible.

Le (lendemain, madame Roland attira son mari dans l'embrasure d'une fenêtre de la chambre où madame Derval était couchée, et elle lui dit :

— Une lettre qui m'a été rémise ce ma-

tin mystérieusement, m'apprend que cette femme était votre maitresse. Dieu me garde d'insulter à son horrible position; mais, si vous n'êtes pas tout-à-fait un infâme, vous m'enlèverez d'ici , sans liruit , sans scandale.

Roland ne put répliqfper. Un désespoir qui tenait de la rage céda dans son cœur au besoin de ne pas troubler l'agonie de la chère malade. Il répondit seulement d'une voix creuse et en écrasant dans ses doigts crispés une tasse dans laquelle il avait luimême apprêté une potion pour Octavie ;

— Allez tout préparer !

Peu d'instants suffirent pour ces préparatifs.

Au moment du départ et, pendant que sa femme disposait encore ses carions et ses malles dans une voiture qui devait les conduire à Brives , Roland s'approcha à

pas furtifs de la chambre de madame Derval, il s'agenouilla sur le seuil et, d'une voix entrecoupée par des sanglots, il dit :

— Dieu est témoin de la pureté de mes sentimens pour toi , malheureuse femme.

Je t'aimais en ami, en frère et, cependant, je t'ai déshonoré^,, je t'ai tuée ! toi seule tu me pardonneras!... moi, je me hais, car je t'ai rapporté le désespoir et la mort. Adieu ! Adieu !

Quand il se releva il vit derrière lui Alfred Derval, pâle, immobile comme une statue de marbre.

— Oui Roland, dit Alfred en lui tendant une main glacée , oui, Roland , tu étais un honnête homme! tu l'aimais comme on aime une sainte ! et, tu l'as dit, sa renommée a été brisée pas toi. La mort même Me détruira pas les croyances fatales que

tu as fait naître autour de ma triste maison. Sois heureux , Roland !

Peu de jours après, le bon Nonancourt conduisait le deuil dans la cérémonie funèbre qui eut lieu pour Octavie Derval, morte en priant Dieu pour son mari, pour Roland et en donnant un dernier pardon à ses ennemis.

La noce de Mathieu et de Françoise fut silencieuse. Sur le front des époux, de leur vieille tante et de Nonancourt qui do tait les mariés, une pensée mélancolique resta fixe comme un nuage coir nageant dans un beau ciel. Françoise retenait sa joie, parce que la tombe de la bonne dame était près d elle et lui rappelait la destruction d'un être jeune, bon, miséricordieux, qui l'avait aimée.

Une de ces rencontres bizarres que la mystérieuse destinée prépare quelquefois

eut lieu , trois mois après les événemens qui précèdent , dans celte partie du vieux Limousin.

Un homme et une femme enveloppés de manteaux qui masquaient leurs visages s'approchaient de l'allée de châtaigniers qui conduisait à la maison déserte, habitée, naguère, par la famille Derval.

D'un autre côté un homme, qu'à son pantalon rougeâtre et à son bonnet de police on reconnaissait pour un militaire, s'approchait rapidement des mêmes lieux, monté sur un cheval très vif.

Roland, l'un des personnages réunis alors dans cette campagne, dit à sa femme qui l'accompagnait :

— Les voilà, chère Adèle, ces arbres à l'ombre desquels la douce Octavie venait s'asseoir, voilà cette maison où îoi-môme, tu n'as pas craint de prononcer avec les

autres l'anathême contre la plus pure , la plus sainte des femmes.

— Roland , tu ne devrais pas rappeler cela. Si j'ai accusé madame Derval, si j'ai cru comme tout le monde que tu trahissais avec elle les lois de l'honneur et de l'amitié, c'est que je n'avais pas eu le temps encore d'apprendre à connaître ta loyauté.

— Hélas, dit Roland, j'ai tort en effet de l'accuser. Moi seul étais coupable de ne pas voir que je perdais une femme avec mon amitié sans discernement. Il est donc vrai qu'au sein de notre société la vertu ne sufflt pas !...

— Mon ami , continua la jeune femme ,

vois ce militaire qui s'avance au galop

Un pressentiment terrible serre mon cœur.... Oh ! mon Dieu, si c'était M. Derval.

— Tu me fais frémir, dit Roland s'arrêtant et regardant avec terreur l'homme qui venait à lui.... Mais non, oh ! non, ce n'est pas lui. Alfred est mince, sa chevelure est noire. Ce cavalier a une taille épaisse , des cheveux blonds.

Cependant Roland et saj femme virent bientôt arriver près d'eux l'individu, objet de leur attention. Il ôta son bonnet de police et arrêtant son coursier brusquement :

— Pardon, monsieur, dit-il; si vous connaissez ce pays , vous pourrez m'indiquer la chaumière de la mère Cressac.

— Oui, monsieur. Vous trouverez cette habitation là bas auprès de ce bouquet de bois.

—Alors, dit roffîcier comme un homme qui ne fait plus attention aux auditeurs qui sont là, alors celle grande maison blanche au bout de cette avenue de châtaigniers,

doit être celle qu'habitait le pauvre Derval.

— Oh! ciel, lauriez-vous connu dit madame Roland avec impétuosité ?

— Et vous , madame , dit le militaire d'une voix rude, êtes- vous de ces sévères dames limousines qui ont réussi à flétrir

une honnête et bonne épouse? Je suis

un ami d'Alfred, voyez-vous, et je sais les événemens qui ont eu lieu ici.

— Je suis Roland , elle est ma femme, bégaya le provençal sans chercher à retenir ses larmes.

— Roland, dit l'officier, sautant à bas de son cheval, Roland!....

Il continua prenant un accent triste et solennel :

— Monsieur Roland , Alfred Derval est mort ! il avait repris du service dans notre cavalerie d'Afrique. La balle d'un arabe

l'a débarrassé de la vie. Je lui ai donné les derniers soins et il a vécu encore assez de temps après le combat où il avait été blessé, pour faire quelques dispositions. Son exécuteur testamentaire est devant vous !

Roland salua profondément, ensuite il fut contraint de s'asseoir sur un quartier de rocher, car ses jambes fléchissaient sous lui.

— Alfred lègue le portrait de sa femme à madame Roland et tous les petits bijoux que la bonne Octavie portait et a aimés. Il laisse cette maison à Mathieu Souiliac, ses armes à moi et celte bague qu'il portait au doigt à monsieur le baron de Nonancourt. Un hasard bien heureux m'a fait obtenir un grade supérieur dans le régiment de dragons en garnison à Limoges et j'ai pu m'occuper tout de suite des dernières volontés de mon ami. Il ne me reste

plus qu'à vous demander le lieu où je dois vous envoyer les objets que Derval laisse à madame Roland.

— A Marseille , dit d'une voix lugubre le fatal ami d'Octavie, à Marseille où je vais vivre avec ma femme. Hélas ! je n'ai pas voulu y retourner sans revoir encore ce pays où je laisse tant de souvenirs.

— Adieu donc , monsieur, dit le militaire se remettant en selle, et ne logez jamais le meilleur de vos amis sous le toit conjugal.

Il piqua son cheval qui l'emporta avec la rapidité de la foudre.

Roland et sa femme s'acheminèrent ensuite vers le cimetière du village où Oc a vie reposait.

En entrant dans cette mélancolique dépendance de la vieille église du lieu, ils virent Françoise et son mari auprès d'une

tcmbe qui ne se distinguait ûcs autres que par une croix de pierre.

L'homme arrosait les fleurs, émondait les cyprès du tombeau, la femme agenouillée , pleurait et priait Dieu.

Madame Roland et son mari fléchirent aussi le genou.

Leur émotion trop forte les empêchait de formuler une prière; mais de leurs âmes sortirent ces pensées célestes, ces élans muets, mais éloquents, fruits épars d'une douleur vraie, d'une croyance pieuse que Dieu accueille comme les plus longues oraisons.

Un moment après deux paysans traversaient le cimetière; l'un dit à l'autre :

— Tiens , vois-tu , c'est le tombeau do cette pauvre dame qui est morte de chagrin parce que son amant se mariait.

— T'en as menti, chien ! dit le colossal

Mathieu levant son râteau sur la tête de l'imprudent. Elle était pure comme les anges du Ciel et, si nous n étions pas si près de Dieu ici, je te...

— Dam ! Mathieu , dit le paysan épouvanté parce qu'il connaissait la rare vigueur de l'époux de Françoise, je dis ce que disent les autres.

— Les autres sont des méchantes langues et l'enfant de ta mère ne doit pas faire comme eux.

— Eh bien ! je ne le ferai plus, v'ià tout. Et il prit la fuite, non sans faire le signe

de croix.

Ensuite, on entendit la voix fêlée de la mère Cressac qui appelait Mathieu et Françoise. La vieille femme parut bientôt après à la porte du cimetière avec l'officier de dragons.

Elle venait instruire les jeunes gens de

la grande fortune qui leur arrivait. Ils s'éloignèrent tous après quelques mots d'explication.

Roland et sa femme quittèrent aussi ce lieu funèbre, après avoir pris quelques fleurs sur la terre qui couvrait Octavie.

Roland disait en frissonant :

— Alired avait raison quand il me disait : La mort même ne détruira pas les croyances fatales que tu as fait naître autour de ma triste maison... Oh ! le monde ! Le monde ! je l'exècre î

— Dieu te reste , mon ami, dit madame Roland, et dans le ciel Octavie te pardonne,

La nuit descendait des montagnes. Le

soleil disparût derrière l'horizon et tout

rentra dans le silence autour du tombeau d'Octavie Derval.

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