BAILLI D'ORLÉANS
CHaONIQCE ou %YV SIÈCLE
Par le baron de Biiderbeck.
A la mort de Henri II , François second du nom, âgé de seize ans monta sur le trône de France; jamais monarque n'avait encore reçu le sceptre dans un temps plus orageux, La paix régnait à l'exié-
rieur, mais les factions déchiraient le royaume , et c'était au nom de la religion que des frères s'armaient les uns contre les autres ; je laisse à la muse de l'histoire le soin de dérouler le sombre et sanglant tableau de nos guerres civiles, je ne veux vous parler que de mon bailli d'Orléans.
Groslot était son nom ; de toute sa maison, il ne restait plus à Jacobine son épouse, et à sa fille Anna, qu'une petite chambre sur la cour, où tristement assises, elles regardaient par-dessus le mur du jardin la tour de l'église de Sainr- Pierre. Groslot, en sa qualité de bailli d'Orléans, s'était rendu dès l'aube du jour à riu)tel-de-ville, où, de concert avec les échevins, il faisait toutes les dispositions pour la réception du roi, laissant au chevalier d'Humières, chambellan de Fran-
çois II, le soin de prendre une connaissance plus particulière de sa propre maison, dans laquelle Sa Majesté venait de descendre.
Un morne silence régnait dans Orléans, la ville semblait déserte , Charles de Bourbon, le prince de la Uoche-sur- Yon étaient arrivés la veille, avec le lieutenant du gouvernement, Cyprien, à la tête de la compagnie des gendarmes de Monlluc, qui furent bientôt suivis par les arbalétriers et les arquebusiers de Taranne. Les gendarmes campaient sur la place du Marcroy, les arquebusiers aux pieds du monument érigé à la Pucelle; ils avaient en même temps pris possession des tourelles de l'autre côté du pont de la Loire; toutes les boutiques étaient fer- • mées, comme aux approches de l'ennemi on ne rencontrait que quelques bourgeois
qui allaienl isolément déposer àl'liôtel-deville ces mêmes armes, avec lesquelles ils avaient si glorieusement défendus leurs foyers.
— Il nous faut donc décidément abandonner toute notre maison aux gens du roi, dit Anna à sa mère, quitter ma chambretie si commode, si agréable ! et Dieu sait le temps que durera l'assemblée des états...
— Anna, ce n'est pas ta chambrette que tu regrettes si fort, lui répondit sa mère, mais c'est parce que sa vue donne sur cette maison du coin, en face les Jacobins.
Une forte rougeur monta au visage de la jeune fille, elle baissa ses grands yeux d'un bleu tendre comme le ciel au matin , et un soupir qu'elle cherchait à étouffer ftit toute sa réponse.
— 0 ma fille ! continua Jacobine Groslot, j'eus bien désiré que tes regards ne se fussent jamais tournés vers la demeure de ce papiste, car j'ai de tristes pressenti' mens..
Anna était encore suspendue au cou de sa mère à l'arrivée de Jérôme Groslot.
— Essuyez vos larmes, leur dit-il, et rassemblez à la hâte tout ce que vous avez encore de précieux à conserver. Nous allons quitter le foyer de mes ancêtres pour n'y rentrer peut-êire jamais... Toi, Jacobine, tu vas avec ta fille l'installer chez ton père ; il n'y a pas de temps à perdre, c'est demain que le roi arrive ; puis, il ajouta avec une amère ironie. Il leur fout au moins vingt-quatre heures d'avance pour purifier la maison du huguenot, et la purger de toutes ses hérétiques immondices.
— La maison de mon père est si petite, dit Jacobine, à peine s'il pourra nous donner une ou deux chambres, et toi qui es accoutumé à avoir toutes tes aises, comment t'y loger?
— Que cela ne t'inquiète pas, répondit Groslot, notre bon roi lui-même se chargera de faire donner un logement à son bailli d'Orléans. — Un rire forcé accompagna ces paroles.
Jacobine se jeta, toute éplorée, dans les bras de sa fille. Une heure après, elle avait remis toutes les clefs au chevalier d'Humières.
Le 18 octobre de l'an de grâce 1560, le vénérable bailli Groslot avec le prévôt Lamothe et les échevins d'Orléans, se rendirent à l'entrée du faubourg du Bonnier pour y attendre l'arrivée du roi, Ils se topaient à quelque distance d'une tribune
élevée à la haie, leur attitude était calme, mais leurs visages empreints d'une tristesse qu'ils ne cherchaient même pas à cacher.
— ' Mes amis! leur répétait à tout instant Groslot, ne perdez pas courage, nous avons un protecteur plus puissant que les rois, Dieu qui lit dans nos cœurs.
— Votre croyance fera votre perle !
s'écrie enlin le prévôt Lamolhe , jeune homme que sa profonde érudition et son énergique fermeté avait élevé à un posle, qui, de son temps, était toujours réservé à des hommes d'un âge mûr;oai,je vous l'ai dit, et vous le répète, votre fanatisme religieux fera le malheur de notre ville et le vôtre, vous vous êtes attiré la colère du roi, elle retombera sur Orléans, celte perle de sa couronne; déjà ses citoyens désarmés attendent, en frémissant d'in-
dignatioQ les chaînes qu'on leur prépare...
— Désarmés, diles-vous? reprend Robours avec un sourire sardonique^ et ne voyez- vous pas nos belles compagnies s'avancer, drapeau déployé, entre ces deux lignes des arquebusiers Écossais, ne leur a-t-on pas généreusement pr^/e leurs propres armes, sans munitions, il est vrai, pour parader devant notre roi bien-aimé? Qu'avez-vous à répondre à cela ?
Lamolhe piqué du sarcasme , allait éclater,
— Calmez-vous, jeune homme, lui dit le bailli en fixant sur lui un regard bienveillant, si nous n'avons pas la même croyance , les mêmes sentimens nous animent; tous, nous chérissons également notre commune patrie , et désirons son bien-être...
— Que vous aussi, Jérôme Groslot, que je révère à l'égal de mon père, que vous aussi ayez quitté la bonne voie...
— Laissons cela, les voici qui arrivent armés de fer et de feu, ceux qui se disent chargés de nous remettre dans cette bonne voie! — Et il désignait du doigt une nuée de poussière qui annonçait l'approche d'une troupe de cavaliers. — C'était le duc de Bourbon et sa suite, la fleur de la noblesse catholique, le prince de la Roche-sur- Yon le suivait de près, ils allaient au devant du roi.
François de Guise allait dépasser la tribune, tout-à-coup il fait retourner son cheval, et s'avançant vers Groslot. — Bailli, lui dit-il, n'étiez-vous pas avec moi à Metz?
— Oui, monseigneur, avec deux bannières d'Orléans.
■ — Je vous ai reconnu, et me suis rappelé que vous éticx un de ces braves, comme je les aime , c'est pourquoi je vous conseille de rentrer chez vous , et de ne pas vous présenter ici aux yeux du roi.
— Je suis à mon poste, seigneur duc, vous devez avoir souvenance que Jérôme Groslot ne l'a jamais déserté.
— Mon intention a été de prévenir un ancien compagnon d'armes d'un danger qui le menace , s*il ne veut pas suivre mon conseil, le bailli d'Orléans pourra s'en repentir, — il dit et pique des deux. — Adieu, Groslot!
— Je pense comme le duc, lui dit Lamotlie en le tirant à l'écart, ne vous exposez pas témérairement et sans nulle nécessité, le jeune monarque s'emporte facilement , le cardinal de Lorraine, qui ne
le quitte pas plus que son ombre, voit avec un secrot plaisir ces élans d'un caractère bouillant et irrascible, il les excite même pour se donner ensuite le mérite de les calmer, son éminence éteint d'une main le feu que de l'autre il a allumé.
— Je reconnais vos bonnes intentions et vous en remercie, dit Groslot en lui serrant la main, mais le devoir avant tout, laissez-moi l'accomplir, souvenez«vousen, mon jeune ami, le devoir avant tout!
— Oui, certes, je m'en souviendrai, j'en ai déjà donné une preuve en restant fidèle à la croyance de mes pères.
— Et si le ciel dans ses immuables décrets a déjà marqué mon heure dernière, devenez l'appui, le protecteur des miens..
— Qui? moi ! s'écria Lamoihe.
— Oui , loi , mon fils ! répéta le bailli en le frappant sur l'épaule.
— Eh ! quoi, c'est à Lamolhe le catholique, que vous, disciple de Calvin, léguez ce que vous avez de plus cher au monde., votre épouse !.. votre enfant !..
— Je vois l'homme, et non sa croyance., vous aimez Anna !
— Eh ! quoi, vous sauriez...
— Depuis long-temps... Vous ne Taimeriez pas que je croirais néanmoins ne pouvoir la confier à de plus dignes mains...
Cette conversation l'ut interrompue par le cri qui soudain s'éleva de toutes parts : Le roi! le roi! Groslot fût se replacer à la tête des échevins.
Le roi, ainsi que la reine, descendirent
de cheval aux pieds de la tribune. Lorsqu'ils eurent pris place, le bailli monta les degrés, et posant un genoux en terre, il éleva sur un coussin de velours noir les clés àe la ville.
— Est-ce qu'aujourd'hui tout est noir ? dit le roi en se tournant du côté du cardinal de Lorraine.
Le baiih, après un moment d'attente, prenant la parole d'une voix ferme et assurée :
— Sire ! votre bonne ville d'Orléans que j'ai riicnneur de représenter
— Vous êtes le bailli Groslot? interrompit le roi en se levant avec impétuosité de son siège, et vous avez l'audace de paraître devant moi !
— Oui , sire , je suis le bailH Groslot , qui , ainsi qu'il lui appartient , vous présente les clés de votre fidèle ville d'Orléans.
— Sortez de ma présence ! Où est le prévôt Lamotlie ?
— Me voici, sire, répondit celui-ci en s'avançant.
— Ce n'est que de mains pures que je puis recevoir les clefs de cette ville.
Groslot salua profondément, remit le coussin au prévôt, et s'éloigna.
Le roi rendit aussitôt les clefs à Lamothe.
— C'est avec satisfaction et conGance que je vous les remets. — Ces paroles étaient accompagnées d'un sourire gracieux.— Demeurez toujours fidèle à notre sainte Église et à votre roi.
Alors défilèrent les compagnies de la ville d'Orléans. Groslot, qui ne s'était pas laissé intimider par la brusque incartade du roi, marchait en tète ; les arbalétriers fermaient la marche. Le roi fît ensuite son