II
sonnes auxquelles il lui a fallu s'adresser, ou qui se sont parliculièrement occupées d'elle?
— Elle a aussi parlé au cardinal de Lorraine.
— C'en est assez... Maintenant, je devine ! Mais ma fille a dû s'adresser aux daines de la reine ; aucune d'elles...
— Isabelle de Limeuil, interrompit son épouse, lui a témoigné beaucoup d'intérêt.
— Bien ! Isabelle de Limeuil est des nôtre; tu es malade, je suis prisonnier, Lamolhe est dans la Tour; il n'y a donc ici que vous, père Sévin, qui puissiez entreprendre ce pèlerinage. Vous allez vous
rendre chez Isabelle de Limeuil ; vous lui ferez part de la disparition d'Anna, vous ne lui cacherez pas mes soupçons sur le cardinal, et vous la prierez d'intercéder en notre faveur près de la reine-mère.
Sévin allait répondre, lorsqu'un serviteur apporta une lettre qn'un inconnu venait de lui remettre ; Jacqueline l'ouvrit d'une main tremblante; elle ne contenait que ce peu de lignes ;
« Respectable dame! que vos larmes < cessent de couler , votre fille est en « bonnes mains, vos amis la protègent.
« Elle ne peut encore reparaître; mais a prenez confiance en Dieu , il ne nous « abandonnera pas. »
Groslot secoua la têle après avoir lu celte lettre. — Il faut vous hâter, mon père, dit-il; ce message est peut-être un piège; ou veut nous empêcher de faire des recherches. Un noble cœur ne craint pas la lumière, et pourquoi Anna se cacherait-elle ?
Sévin partit. Arrivé aux portes de la maison de son gendre, il s'adressa à la garde, demandant à parler à mademoiselle de Limeuil; on lui rit au nez en lui disant: Ce ne sont pas aux barbons de votre espèce que les gentilles dames de la reine veulent avoir affaire. Vous n'entrerez pas... retirez-vous! — L'amiral Goligny passait en cet instant; Sévin, qui le connaissait , lui adressa la parole: — C'est vous, Sévin , lui dit l'amiral; et que venezvous chercher ici? — Je voulais parler ù
mademoiselle de Limeuil; mais si vous daignez m'écouter, je pourrais bien m'en dispenser. — L'amiral, d'un geste, fit éloigner les curieux , et Swin lui ouvrit son cœur sans réserve. Après avoir expliqué la disparition d'Anna , il lui parla de l'arrestation de Lamotlie, et finit par le supplier de s'intéresser à tous les deux.
— Je vais remonter chez la reine, répondit l'amiral, et lui parler du prévôt. Quant à la fille de Groslot, vous pouvez vous tranquilliser. Dites, de ma part, à sa mère, qu'elle est plus en sûreté là où elle se trouve, que chez elle. C'est moi qui en réponds. Que l'on se garde de faire aucune démarche; tout s'expliquera lorsqu'il en sera temps... Au revoir !
Sévin s'éloignait. — Un mot encore, lui
cria Coligny en revenant sur ses pas: je viens de faire une réflexion. Votre Lamothe est une têle chaude. Fiancé d'Anna, il pourrait, sourd. à nos représentations, commettre quelque imprudence; il vaut mieux qu'il reste encore en prison , où je vous ferai donner la permission de l'aller voir... adieu! — 11 serra la main au vieillard, qui retourna tout joyeux porter aux siens ces paroles consolantes.
Des semaines entières s'étaient écoulées; les médecins avaient épuisé toutes les ressources de leur art, et n'espéraient plus que dans les vains elToris d'une nature impuissante. François faisait vœu
d'exterminer jusqu'au dernier rejeton des huguenots , si Dieu lui faisait la grâce de lui rendre !a santé. La jeune reine ne le quittait plus; elle ne l'avait jamais aimé , et remplissait avec résignation un devoir pénible. Si Marie d'Ecosse était toujours restée ce que fut alors Marie de France , sa belle tête ne serait pas tombée sous la hache du bourreau. Un bien triste avenir s'ouvrit devant elle. L'affection que lui portait la nation était trop vive, trop hautement exprimée , pour que sa rivale, Catherine de Médicis, la souffrît à ses côtés. Il lui fallait retourner dans ses montagnes, cette idée la faisait frissonner, et de sinistres pressentimens commençaient déjà son supplice de tous les jours.
Nous avons laissé Anna dans cette chambre où elle avait été mystérieuse-
ment conduite; Jacqueline, qu'elle ne cessait de questionner, s'obstinait ù no pas satisfaire son inquiète curiosité; la lecture occupait ses longs loisirs.
Un soir , Jacqueline ouvrit la porte à une dame qui venait prier Anna de la suivre. Elles traversèrent une longue suite de chambres richement décorées et soigneusement éclairées, jusqu'à un cabinet où Anna fut priée d'attendre. Tout ce qui s'offrait à ses regards annonçait la richesse et la magnificence du propriétaire; mais pas un serviteur ne s'était encore montré Cette somptueuse habitation semblait entièrement déserte. Effrayée de ce profond silence , la pauvre enfant commençait à avoir de sérieuses inquiétudes, de noirs soupçons s'élevaient dans son âme, lorsqu'une autre dame sortit d'une pièce attc-
nanle, et vint à elle ie sourire sur les lèvres et en lui tendant la main. Elle était en habits de deuil, ses traits, flétris paries aunées, attestaient cependant qu'elle avait dû autrefois être d'une beauté remarquable. Anna, frappée de son air de grandeur et de dignité, était interdite et tremblante; mais les paroles pleines de douceur que la dame lui adressa, en la faisant asseoira son côté , la tranquillisèrent insensiblement. Leur conversation devint de plus en plus intime, mais ce ne fut que lorsque la dame inconnue l'engagea à écrire ellemême à sa mère, en lui promettant que sa lettre lui parviendrait dès le lendemain, qu'Anna, rassurée, lui ouvrit entièrement son cœur.
Plusieurs jours s'écoulèrent. Le 5 décembre , vers l'heure de midi , Anna s'a-
perçut d'un mouvement extraordinaire dans toute la maison ; mais comme ce bruit inaccoutumé cessa l'instant d'après, et que rien ne fut changé dans ses habitudes, elle ne s'en occupa plus. Le soir on vînt , comme de coutume , la prendre pour la conduiie dans le cabinet de sa protectrice qu'elle trouva achevant une lecture pieuse commencée la veille.
— Aujourd'hui, ma chère enfant, lui dit la dame, nous ne nous occuperons pas des choses de ce monde; nos âmes , en ce moment solennel, doivent s'élever vers Dieu pour implorer sa miséricorde!
Le tintement lent et prolongé des cloches venait de se faire entendre. La dame tomba à genoux, Anna suivit son exemple. Elle priait pour son père, pour Lamothe;
tont-à-coup, la porte s'ouvrit avec fracas, et un étranger, sans se faire annoncer, se précipite dans le cabinet en s'écriant : // n'est plus !
— Que Dieu lui fasse grâce , qu'il ait pitié de lui ! dit la dame se relevant ; à lui qui n'eut jamais pitié de personne !... Anna Groslot, le roi est mort... Vous voyez devant vous la malheureuse princesse de Gondé , dont Dieu a enfin exaucé les ferventes prières. Cette mort rend la vie à votre père, à mon époux... Remerciez-en notre Souverain-Juge , et que son saint nom soit béni !
Anna se prosterna devant la princesse, et des larmes de joie tombèrent sur la main qu'elle pressait sur ses lèvres.
— Relevez-vous, Anna! Je savais tout ce que votre père souffrait pour être resté fidèle à mon époux et à notre croyance ; il était de mon devoir de prendre sa lille sous ma protection. C'est à moi, mais surtout à l'amiral de Coliguy, que vous devez votre délivrance des mains du cardinal de Lorraine.
— Eh quoi! c'était son éminence.
— Plus tard vous saurez tout... Je ne veux pas relarder l'instant qui vous remettra dans les bras des auteurs de vos jours. Allez, mon enfant, ma voiture vous attend. — Vous êtes à Orléans , et il n'y a pas loin de la rue des Carmes à celle du Bourrier. Que le ciel vous protège !
Comme le cœur de la pauvre Anna battait, en approchant de la maison de son aïeul! En vovant toute sa famille en
prières, elle voulut aussi s'agenouiller; mais la nature l'emporta. Un cri, échappé de sa poitrine, trafiit sa présence. On n'eut que le temps de la faire asseoir ; elle allait perdre connaissance.
— Vous revoilà donc enfin tous réunis autour de moi! dit Grosloi; et ses yeux, baignés de larmes , s'élevaient vers le ciel. J'ai cessé de trembler pour vos jours, pour ceux de nos frères. Le règne des Guises est passé ; la reine-mère elle-même, dans cette lettre qui m'annonce ma mise en liberté, m'en donne l'assurance... Oui, nous voilà tous réunis pour ne pins nous séparer...
— Tous î répéta Anna en jetant autour d'elle un regard inquiet.
— Oui, tous! s'écrie Lamotlîc en près-
sant Anna dans ses bras. — Personne ne l'avait vu entrer.
Anna voulut lui faire le récit de sa promenade avenlureuse.
— Je sais tout, interrompit le prévôt, plus même que vous ne pouvez savoir. — C'est Pultrot lui-même qui m'a tout appris.
— Pollrot! ce Iraîtie! dit Anna !
— Jamais il n'a donné une plus grande preuve de fidélité... 11 entrait dans le plan de l'amiral Goligny d'avoir près des Guises une personne qui lui fût dévouée. Il choisit Pollroi dont il connaissait la rare sagaciié, le sang- froid et le courage à toute épreuve. Le cardinal avait formé le projet de faireenlever Anna, radroitPohrot sut
s'en faire donner la commission. L'amiral, instruit par lui, prit ses mesures en conséquence. Ce fut par son ordre que le chevalier d'Aubricourt vous conduisitchez madame la princesse de Gondé qui vous attendait. — Poltrot reste pour le moment au service des Guises, notre intérêt l'exige. Quant à moi, j'ai juré haine aux vautours de Lorraine, aussi long-temps que mon cœur battra pour Anna, c'est-àdire pour la vie. — Puis après un moment de silence , il ajouta : Gependant je resterai fidèle à la croyance de mes pères. Je connais vos nobles sentimens ; — il s'adressait h Groslot — vous ne voudriez pas refuser la main de votre fille à l'homme de son choix , à l'homme qui combattra jusqu'à son dernier soupir pour les Bourbons; mais auquel sa conscience prescrit d'aller à la messe.
Groslot, pour toute réponse, mit la
main de sa fille dans celle du prévôt, et
leur donna sa bénédiction paternelle, sans
avoir égard aux signes de méconlente-
ment de raïeul.
A peu de jours de là , l'heureux couple
fut uni, Isabelle de Limeuil attacha la couronne virginale sur le front d'Anna et la conduisit au pied de l'autel; et le chevalier d'Aubricourt ne manqua pas de venir requérir de la jeune mariée le gage de souvenance qu'elle lui avait promis à la Porte Saint- Jean.