‹ Jadis et aujourd'huiChapitre 26 sur 26 · LE COURONNEMENT DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LE COURONNEMENT DE NAPOLÉON

troisième édition de Y Extrait du Cérémonial relatif au sacre et au couronnement imprimé à l'Imprimerie Impériale. Les prières que le Pape a pro* noncées pendant que l'Empereur prend la couronne se trouvent relatées Aàn^ X Ordre suivant lequel les prières seront chantées et récitées pendant la cérémonie du sacre de Leurs Majestés Impériales (Imprimerie Impériale, frimaire an XIII), réimprimé nombre de fois, notamment sous le i\ire Formule de cérémonies et de prières, et le fait qu'elles furent prononcées est attesté par le procès-verbal rédigé par le grand maître des cérémonies et par la Relation du sacre, rédigée par Taide des cérénlonies Aignan. Leur texte même prouve clairement l'accord entre le Pape et TEmpereur.

Ainsi, Napoléon n'a point eu à prendre <c saî^s brusquerie », moins encore « brusquement )>, la couronne « des mains du Pape », puisqu'il l'a prise, sur l'autel. Pie VII ne fut ni « déconcerté », ni (c interdit », puisqu'il récita les prières et qu'il les répéta même durant que l'Empereur couronnait Joséphine. Tout cela est invention et littéj-ature. Les imprimés en donnaient la certitude avant même que le R. P. Renieri eût retrouvé aux archives du Vatican les pièces mêmes attestant les demandes de l'Empereur et les acquiescements du

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Pape. Mais peu importe; la légende est si bien établie qu'elle enterrera le Përe Renieri, moi et quelques autres, et Ton s'en tiendra à « la prestidigation », comme dit M. Debidour, Il faut bien s'amuser.

Bonaparte, revenant d'Egypte, tombe au milieu des préparatifs déjà fort avancés d'une revision de la Constitution de Tan III. Revision illégale, à coup sûr ; mais, pour suivre les formes, la Constitution n'exigeait-elle pas, avant toute revision, trois propositions émises par le Conseil des Anciens à trois époques, éloignées Tune de Tautre de trois années au moins, et ratifiées à chaque fois par le Conseil des Cinq-Cents ? En neuf ans, dans ces langes serrés si court, la France M la République étaient en péril d'étouffer.

La revision pourtant s'imposait, caria Constitution , depuis le jour où elle avait été votée, n'avait jamais réellement fonctionné. Les Conventionnels qui l'avait rédigée, prenant le contre-pied des Constituants, lesquels s'étaient déclarés eux-mêmes inéligibles à TAssemblée législative, avaient eu soin de décréter, les 5 et 13 fructidor an III, que les deux tiers des Conseils qu'ils instituaient seraient choisis, par les Assemblées électorales, soit parmi la députation actuelle de leur département, soit

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parmi les autres membres de la Convention légalement éligibles. Ce n'était pas seulement la candidature officielle, c'était l'élection obligatoire. Par là, la Convention perpétuait son œuvre, et les Conventionnels s'assuraient, pour quelques années au moins, les Iroi^ mille myriagrammes de froment qui formaient l'indemnité parlementaire.

Les électeurs de Paris goûtèrent médiocrement la carte forcée. Ils acceptaient la Constitution, rejetaient les lois des S et 13 fructidors A coups de de canon, on leur apprit que le tout était indivisible et qu'ils ne connaissaient point leur bonheur. Qui leur apprit? Un petit Corse, général d'hier, que Barras appela, — un nommé Buona-Parte.

Telle que la Convention l'avait décrétée, la Constitution fut donc agréée par le peuple. On annonça que 4 057 390 citoyens avaient émis un vote affîrmatif, 49 977 un vote négatif. Les Conventionnels se partagèrent entre les deux Conseils et changèrent de locaux. Les choses allèrent à peu près ainsi. Sans doute, le tiers que les électeurs avaient reçu le droit de nommer, arriva avec des idées d'ordre, d'apaisement, de réaction même qui n'étaient pas très plaisantes, mais ce tiers était la minorité ; d'ailleurs, presque tout y était sain et patriote, venait de la Constituante, de là Législative, des administrations girondines de département.

Par l'élection du deuxième tiers, en l'an V, la réaction comprimée s'accentua. Là, il y avait réellement des ennemis de la Révolution, des fac-

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tieux, des conspirateurs royalistes. Là, il y avait des détracteurs de la gloire nationale, des contempteurs de Tarmée. Il était plus que temps pour les Conventionnels de se défendre. L'élection, prochaine du troisième tiers allait vraisemblablement achever la contre-Révolution. Faisant appel aux armées, les Conventionnels se mirent en mesure. Hoche leur fournit des soldats ; Bonaparte, devenu le conquérant d'Italie, leur prêta d'abord Tappui des adresses enflammées de ses demi-brigades victorieuses et le retentissement de ses discours menaçants ; puis il leur détacha un général du Faubourg de Gloire, avec qui il se maintint en correspondance étroite. Au 18 fructidor an V, deux membres du Directoire, cinquante-trois députés furent proscrits, et sans jugement, déportés dans la France équinoxiale — la Guyane, les élections de quaranteneuf départements furent annulés. Autant et plus qu'en Vendémiaire, Bonaparte a marché pour la Révolution»

Ensuite, a la vérité, on trouve moyen de se passer de lui et de s'épargner les coups de force qui retentissent et font douter de la solidité de la Constitution. Nulle élection qui déplaît à la majorité ne trouva grâce devant elle. Une assemblée électorale est-elle convoquée et le succès du réactioiniaire paraît-il assuré? La minorité proclame la scission, s'en va tenir séance dans un autre local, et, durant que la majorité scrutine sur les juges, les membres du directoire, départemental, les présidents de can-

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ton OU les députés, la minorité en fait autant. Le Directoire et les Conseils choisissent entre deux listes. Tout naturellement, ils préfèrent leurs amis. Bonaparte n'a rien à y voir : aussi bien il est en Egypte; mais ses deux frères, Joseph et Lucien, dont Télection aux Cinq-Cents fut, au moins pour Lucien, fe comble de l'illégalité, apportent au système leur concours le plus actif, jusqu'au nioment où, pour des raisons qui leur sont personnelles et qui touchent leurs intérêts électoraux, ils entrent en lutte avec le Directoire. Sont-ils les seuls à marcher? Non pas certes. Ils entraînent quiconque a des griefs pareils aux leurs ; ils mettent en avant des prétextes pe^triotiques ; ils ont d'irrésistibles arguments : corruption, négHgence, méconnaissance des devoirs envers l'armée, la patrie, la Répubhque. Tout cela est vrai ; mais qui s'en fût soucié si l'on n'avait senti s'échapper la manne électorale, si l'on n'avait appris que le Directoire s'enhardissait à réprimer les illégalités, même les crimes des administrations départementales, qu'il avait l'audace de demander la rentrée des impôts et même de l'exiger? Cela se pouvait-il supporter? Avec Merlin, Treilhard, Larevellière-Lépeaux, tombèrent les ministres qu'ils avaient soutenus et qui pratiquaient, sur la distribution des faveurs judiciaires, administratives, financières et militaires, des idées que ne partageaient point les meneurs des Conseils. Le Directoire fut épuré. En effet. Barras continua à en faire l'ornement.

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De Tan III à Tan VIII, la Constitution a donc subi bien des assauts, et, par toutes ces brèches qu'on y a pratiquées, la substance de légalité qu'elle pouvait renfermer a coulé et s'est évanouie. Elle ne subsiste plus^ que comme un fantôme prêt à disparaître, comme un nom qui va s'abolir et dont les caractères s'effacent. Qui subsiste, ce sont les hommes qui l'ont faite, et, mal que bien, maintenue. Qui subsiste, c'est la Révolution, qui, s'il ne surgit point un homme et ne se trouve point un système de gouvernement, va périr, entraînée par la réaction dont la vague montante, trois fois arrêtée, se retire pour reprendre de la force et va revenir en tempête, balayant les digues désormais imp\iissantes qu'on tentera de dresser contre elle.

Bonaparte paraît, revenant d'Egypte : voilà ce qu'il trouve. De ces hommes qui ont fait la Révolution, de la Révolution même, comment serait-il l'adversaire ou l'ennemi ? Il en est. Il est, il reste l'homme du 13 vendémiaire et du 18 fructidor, le capitaine jacobin que Barras et Saliceti ont avancé à Toulon ; le général de brigade qui cherchait à lier sa fortune à celle de Robespierre le jeune, et par là à approcher l'Incorruptible; le mitrailleur des sections, l'inspirateur du coup d'État de Fructidor. Il doit tout à la Révolution ; il n'est rien sans la Révolution ; quant aux hommes, sans en connaître personnellement beaucoup qui soient en fonctions, il est de leur monde. Il fut alternativement leur protégé et leur protecteur.

Sans doute, dans son for intérieur, s'est-il détaché de l'exclusivisme d'une secte qui n'admet de salut que pour ses (idèles; sans doute, a-t»il adopté un idéal plus élevé et plus large, et même, par certains de ses actes, a-t-il témoigné que vis-à-vis des émigrés, nobles ou prêtres, il réprouvait les mesures de proscription, pourvu qu'ils ne fussent point des ennemis actifs de la France et de la Révolution ; mais, dans celte réconciliation qu'il rêve et qu'il va préparer entre Français, la première condition qu'il pose, c'est la soumission aux lois qui sont l'essentiel de la Révolution, de cette Révolution nécessaire, d'où la nation est sortie renouvelée, rajeunie, adaptée à ses destinées nouvelles. Jamais, même aux jours où il paraîtra le plus entraîné vers certaines formes extérieures de l'ancien régime, il n'admettra qu'on les conteste.

Au début d'ailleurs de sa magistrature consulaire, il ne saurait encore penser qu'à réconcilier les uns avec les autres les hommes de la Révolution, qu'à former d'eux tous un groupe assez compact pour lutter victorieusement contre l'esprit de réaction, qu'à distinguer dans ce groupe les individus qui peuvent le mieux s'associer à sa politique.

Le nombre de ceux qui ont marqué des talents, de l'intelligence et quelque droiture est restreint : il faut compter que, sur les 1 080 députés ou suppléants élus à la Convention — mis de côté, les cinquante-deux qui démissionnèrent avant ou pendant la session — cent quatre ont péri (dix-neuf

naturellement, neuf en mission, soixante-seize exécutés, assassinés ou suicidés), que, par cette décimation, l'élite des hommes du mouvement a disparu.

Bonaparte, pour organiser son gouvernement, fournir de membres les quatre assemblées qui se trouvent instituées, rétablir une administra-, tration départementale, financière, judiciaire, militaire, avec tous les détails qu'elle comporte, est donc obligé d'épuiser presque le personnel qui a donné des gagçs à la Révolutipn, qui l'a faite, tout au moins qui s*y est associé. Outre qu'il serait fort embarrassé de trouver un autre personnel, n'est-il point lié à celui-ci par des convictions et dés campagnes communes ? N'est-il pas obligé, moralement, et matériellement, d'employer ceux dont il a partagé les opinions, approuvé les actes, soutenu la fortune et qui lui ont à lui-même ouvert ses voies ? Il ne vient point préparer la contre-Révolution; il vient consolider la Révolution : pourquoi dès lors aurait-il rejeté ceux qui l'ont faite et qui avec lui, peuvent et doivent la servir ?

L'on a beaucoup dit, et dans le deuxième volume du très beau livre qu'il a consacré à VAvèneynent de Bonaparte — livre par tant de côtés recomniaudable, d'une documentation si neuve, d'une présentation si littéraire, d'un style si agréablement soutenu — M.- Albert Vandal apporte l'autorité émineiite de son talent à cette opinion, que Siéyès, dans le partage d'attributions opéré entre Bonaparte et

lui, avait obtenu de diriger le vote des premiers sénateurs chargés d'élire le Tribunat et le Corpslégislatif. » « C'est ainsi, ajoute M. Albert Vandal, qu'il y avait introduit en niasse les membres des anciens Conseils ou des Assemblées antérieures, et qu'il en avait fait le refuge, le retranchement, le réduit de l'oligarchie révolutionnaire. »

Faut-il admettre sans discussion une telle doctrine ? Faut-il considérer que Siéyès avait, de propos délibéré, constitué des éléments de résistance aux projets contre-réVolutionnaires qu'il aurait prêtés à Bonaparte? Et, en y regardant de plus près, Bonaparte aurait-il pu composer d'autres hommes ou d'hommes professant des opinions différentes les Assemblées consulaires I De fait, n'était-ce pas le droit des Anciens et des Cinq-Cent^ adhérents au 18 brumaire d'être employés par le Consulat qui sortait tout vif des délibérations de leur Commission intermédiaire, et, étant donné qu'il n'y avait qu'un seul personnel, ayant, avec des nuances, la même opinion, l'unique problème qui se posât n'était-il pas la répartition, dans les divers corps de l'Etat, selon leurs aptitudes ou leurs spécialités, des hommes faisant partie de ce personnel?

En vérité, peut-on trouver une différence profonde entre les hommes qu'élisent, pour siéger au Sénat, U»s deux membres de la Commission consuhiire, Siéyrs et Roger-Ducos, et les deux consuls entrant en fondions, Cambacérës et Lebrun, les hommes que les sénateurs ainsi nommés choisissent

pour être tribuns ou députés, et les hommes que Bonaparte désigne pour être ministres, conseillers d'État, préfets, fonctionnaires, dans toutes les branches d'administration ? C'est la même origine, ce sont les mêmes services, c'est la participation aux mêmes actes ; ce sont, dans un cas comme dans l'autre, des hommes de la Révolution, nommés par des hommes de la Révolution pour consolider la Révolution.

Faut-il le dire? Il semble que dans l'élection sur qui Siéyès influa plus directement — celle des sénateurs — la part faite aux parlementaires réputés sur leurs votes, comme les plus décidés dans la Révolution fut bien moins large que celle qui leur fut attribuée ailleurs par Bonaparte même. On s'accorde en général à penser que le vote majeur fut celui sur la culpabilité de Louis XVI. Siéyës et Ducos avaient prononcé la mort ; Cambacérës, leur collègue à la Convention, passait pour avoir opiné comme eux. Or, dans le nouveau Sénat, un seul régicide fut appelé : Dyzez, des Landes. Sur les cinquante-neuf sénateurs nommés les 3 et 4 nivôse an VIII, trente-six, il est vrai, avaient fait partie des Assemblées de la Révolution ; mais quinze avaient siégé aux États généraux et k la Constituante, neuf n'avaient été que de l'Assemblée législative, cinq de la Convention seulement, sept des Conseils. Trois anciens ministres, quatre personnages ayant occupé de hautes fonctions politiques complétaient l'élément purement politique. Sur les

seize autres sièges, huit avaient été attribués à des chefs de Farmée et de la marine, six à des membres de rinstitut, — surtout de la classe des sciences mathématiques et physiques, — une à la banque, une au haut commerce. Il ne tint point aux électeurs qu'il n'y eût un poète : Ducis; mais il y eut au moins un peintre : Vien.

Tous ces hommes, certes, faisaient profession d'être dévoués à la Révolution; mais ils ne formaient point une oligarchie, ils constituaient une élite. Après l'immense consommation qui avait été faite des valeurs intellectuelles de la nation, ils étaient ce qui en subsistait. Des cinquante-neuf sénateurs, dix-neuf appartenaient à l'Institut, et c'étaient d'abord Berthollet, Darcet, Daubenton, Laplace, Lagrange, Vien, qui n'avaient nul autre titre pour être choisis; puis Cabanis, Creuzé- Latouche, d'Arçon, Destutt de Tracy, Lacépède, Garran de Goulon, Garât, Monge, Volney, François de Neufchàteau, Bougainville, Siéyès, auxquels il faut joindre les trois consuls : Bonaparte, Cambacérès et Lebrun.

Quelle Chambre haute, nommée par quelque procédé que ce soit, a présenté des garanties plus sérieuses d'intelligence et de capacité? Si quelques nullités parlementaires s'y étaient glissées, étaientelles de force à imposer leurs directions et à faire prévaloir leurs opinions ? Faut-il croire que, dans les choix auxquels ce Sénat procéda pour remplir les places du Tribunat et du Corps législatif, il eût

à ce point subi l'influence exclusive de Siéyës, qu'il se fût proposé seulement d'y introduire en masse les anciens membres des Conseils. Sans doute/ pour composer des assemblées délibérantes, la première pensée qui vînt à Fesprit, était de prendre les anciens députés. Ceus;-ci n'avaient point démérité, et Ton se demande pourquoi ils auraient été exclus. Il fallait bien, dans le Tribunat, ressort constitutionnel d'opposition oratoire, des orateurs, au moins des bommes sachant parler et ayant quelque habitude de la parole. Sur cent tribuns, cinquante-deux vinrent donc des Cinq-Cents, dixhuit des Anciens, un de la Constituante, deux de la Législative ; restaient vingt-sept sièges, qui furent attribués à des personnages qui n'avaient figuré dans aucune Assemblée, qui ne durent, la plupart, leur élection qu'à la faveur de Bonaparte et de son entourage familial, et qui, dès la première heure, tandis que leurs collègues, anciens parle- Ojentaîres, prêtaient au Premier Consul un concours intelligent, s'érigèrent, à propos de tout et de rien, en détracteurs de toutes les mesures de gouvernement, d'organisation, de législation que Bonaparte proposait. Était-ce des Assemblées, que venaient Duveyrier, Benjamin Constant, Garat-Mailla, Ginguené, Alexandre? Assoiffés de popularité, et trouvant pour la première fois l'occasion de débiter à la tribune leur éloquence rentrée, ils trouvaient, comme de juste, bien plus facile de censurer que de louer et s'assuraient ainsi, à bas prix et sans

risque, les compliments de quelques belles dames qui se plaisaient à les inspirer.

Au Corps législatif, la proportion des parlementaires était plus forte, puisque, sur trois cents sièges, vingt-deux seulement avaieni été attribués à des administrateurs de départements, des diplomates, des banquiers, des négociants, des médecins, des magistrats ou des militaires ; que les deux cent soixante-dix-huit autres avaient été remplis par deux cent quarante membres des Conseils, sept anciens Constituants, quatorze députés à la Législative, dix-sept Conventionnels. Ayant, d'une part, à former des Chambres, d'autre part à placer des députés, on avait mis les députés dans les Chambres, et Ton s'imaginait avoir ainsi résolu les deux problèmes. N'était-ce point de la logique ?

Eût-on pu agir autrement? Eût-on pu trouver quatre cents individus dévoués à la Révolution et qui n'eussent siégé dans aucune Assemblée de la Révolution ? Eût-il donc fallu qu'on les recrutât dans les débris de l'armée de Condé, dans les cidevant compagnies de Jéhu, dans les bandes de l'Ouest qui se disaient catholiques et royales ?Dès qu'on ne courait point à la réaction contre-révolutionnaire, dès qu'on n'appelait point les Bourbons pour mettre à leurs pieds, en même temps que la couronne royale, les têtes des régicides, dès qu'on entendait maintenir et consolider la Révolution, c'était le personnel de la Révolution qu'il fallait

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appeler à partager le pouvoir et à exercer Tadministration.

Siéyès, dit-on, y a puisé pour remplir le Sénat, le Tribunal, le Corps législatif ; mais Bonaparte n'y puise-t-il pas pour organiser son ministère ? Abrial, nommé à la Justice, n'a-t-il pas été, par la Révolution, commissaire au Tribunal de cassation, puis délégué à la Parthénopéenne ? Forfait, de la Marine, n'a-t-il pas siégé à la Législative. Talleyrand à la Constituante, Fouché à la Convention ? Berthier et Gaudin n'ont-ils pas été constamment employés depuis 92, et Lucien Bonaparte ne se souvient-il plus du Brutus qui régénéra Marathon et qui épouvantait Ajaccio de ses déclamations sur la mort du dernier tyran des Français ?

Tout à rheure, Carnot remplaçant Bertbier à la Guerre, le ministère comptera deux régicides : un de moins que le Sénat.

Au Conseil d'État, où le Premier Consul a placé ses auxiliaires du premier degré, ceux qu'il compte associer de plus près à la discussion et à l'élaboration de ses projets, il a voulu d'abord des hommes à spécialité qui eussent fait leurs preuves dans la partie des finances, dans l'administration de l'intérieur, de la guerre, de la marine et des colonies ; il a pourtant assigné dix-huit places sur trente à des anciens membres des Assemblées. Un, Defermon, les a traversées toutes : Constituante, Convention, Cinq-Cents ; sept de ses nouveaux collègues siégeaient avec lui à la Constituante, et de ces

sept, trois Tavaient suivi aux Conseils ; deux venaient de la Législative, quatre de la Convention, neuf des dernières Assemblées. Parmi les spécialistes, deux étaient incolores ; c'étaient pourtant des libéraux de 89, même agissant comme électeurs, et ils avaient servi la République. La plupart des autres lui devaient leur état et leur fortune ; certains avaient marqué comme Jacobins.

Pour les préfets, le Consul faisant son choix entre les candidats proposés par le ministre de l'Intérieur, par Cambacérès, Lebrun, ïalleyrand, Clarke et d'autres encore, car il ne négligeait aucun avis, prit vingt-cinq Constituants, huit députés à la Législative, seize Conventionnels, six membres des Conseils. Pour les autres places, il exigea des candidats ce qu'on eût jadis appelé des certificats de civisme, la preuve qu'ils avaient adhéré à la Révolution, en remplissant des fonctions administratives, en servant aux armées, en achetant des biens nationaux:. Une se laissa arrêter ni par l'opposition qu'on avait pu lui faire, ni par les opinions violentes qu'on avait professées. Pourvu qu'on fût déterminé à servir l'État, tout était bien.

Il en est une preuve significative : des Conseils, le soir du 19 brumaire, soixante-deux membres avaient été exclus. Dans le courant de l'année, la moitié pour le moins de ces « victimes » reçurent de Bonaparte des emplois, et non des moindres. Beaucoup entrèrent dans la magistrature, furent juges d'appel à Ajaccio, à Colmar, à Trêves, à

Bruxelles, à Rennes ; certains devinrent directeurs des contributions, directeurs des droits réunis,, commissaires des guerres, inspecteurs aux revues; d'autres, moins fortunés, juges de paix, juges de première instance, substituts, procureurs de la République ; un, chef de brigade alors, sera général de division et comte de TEmpire ; un obtiendra, avec les pl^us magnifiques traitements, le bâton de maréchal d'Empire. Il avait fait « les guerres de la Liberté». C'était assez.

Grâce à la réorganisation administrative, judi* ciaire, financière, forestière, diplomatique, militaire, le personnel presque entier des Assemblées de la Révolution reçut de Bonaparte une utilisation. On a prétendu que, sous le Consulat, quatre-vingtdix à cent membres de la Législative ou de la Convention battaient « le pavé de Paris sans place et quelques-uns manquant du nécessaire ». Cette allégation exigerait qu'on précisât ; du moins peut^ on affirmer que Bonaparte l'ignorait. S'il l'avait appris, il eût traité ces députés aussi bien que Buchot,. l'ancien commissaire aux Relations extérieures, tombé à être commis au port au vin et à solliciter une place de garçon de bureau dans le ministère qu'il avait dirigé : Napoléon, spontanément, lui octroya une pension de 6 000 francs, et cette espèce fit règle pour les ex-ministres. En feuilletant ses comptes, combien de cas analogues ne relèverait-on pas, et faut-il rappeler encore comme il agit à l'égard de Carnot?

28e JADIS ET AUJOURD'HUI

Il sut payer la dette de la nation : car si, dans les dix années écoulées depuis le 5 mai 1789 jusqu'au 18 brumaire an VIII, il avait été dit bien des sottises, noirci sans objet bien du papier, commis bien des iniquités, perpétré bien des crimes ; si les fautes avaient été en tel nombre qu'elles obscurcissent, aux yeux même de philosophes qu'on aurait crus plus pénétrants, la générosité des desseins et rimmensité des résultats, ceux qui, de 1792 à 1795, tinrent la barre durant cette crise où la nationalité se coagula pour résister à la fois à l'étranger avide de conquêtes territoriales et aux Bourbons implacables alors dans leurs vengeances escomptées, ceux-là avaient assez mérité de la France pour être associés à son gouvernement.

Et sauf une minorité qui, au Tribunat et au Corps législatif, s'opposa à certaines mesures opportunes sans doute et politiques, mais contredites par les principes, sauf cette minorité, composée en grande partie, comme on a vu, de néophytes et de favoris, qui fut éliminée par le Sénat et dont la plupart des membres utiles furent presque aussitôt employés, tous ou presque tous les membres des Assemblées, versés dans les administrations, firent de remarquables organisateurs, d'intègres magistrats, des dépositaires zélés, intelligents et avisés du pouvoir exécutif. Ils eurent, comme disait Napoléon, l'esprit de la chose. Ils ne se ménagèrent point pour faire marcher la machine. Ils imprimèrent à leurs subordonnés le goût et la passion dû métier, ils

furent assidus, probes et patriotes. Ils établirent les règles et instituèrent les traditions par qui, durant près d'un siècle, Tadministration française mérita d'une renommée universelle.

On a prétendu qu'en acceptant du Premier Consul des emplois, en les sollicitant même, en les conservant et les retenant TEmpire proclamé, les hommes de la Révolution avaient failli à leur passé, qu'ils avaient contredit leurs doctrines, qu'ils avaient forfait à l'honneur... politique. On a dit qu'ils s'étaient rués à la curée des places et qu'ils s'étaient plies à tout pour les conserver. Que quatorze ans plus tard, beaucoup fussent dans cet état d'esprit, il faut bien l'avouer : ils avaient vieilli ; ils avaient pris, pour eux-mêmes et pour leur famille, des habitudes d'aisance qu'ils trouvaient dur de rompre ; ils s'étaient établis dans une sécurité du lendemain qu'ils eussent regretté de perdre. Mais, en 1800, si le Consul estimait leur collaboration utile et même nécessaire, eux n'avaient pour leur part aucun motif de la lui refuser. Si scrupuleuse fût-elle, leur conscience ne leur reprochait rien. Dans la France telle que la Révolution l'avait faite, ils étaient dans leur maison. L'ordre de choses qu'ils avaient créé par des lois, ils l'affermissaient et le stabilisaient par leurs actes» Ils ne sacrifiaient aucune de leurs idées, puisque toutes les essentielles avaient triomphé ; ils les servaient encore, puisqu'ils étaient appelés à les appliquer et à les introduire dans la pratique. En

quoi lesliommes de la Révolution eussent-ils démérité lorsque, sous la direction d'un de leurs pareils, ils coopéraient à instituer la Révolution ?

Qu'était-ce pour eux, qu'était-ce pour Bonaparte ^uela Révolution ? « La Révolution, a écrit Napoléon, a -été un mouvement général de la nation conti'e les privilégiés ; elle eut pour but principal de détruire tous les privilèges, d'abolir les justices seigneuriales, de supprimer les droits féodaux comme un reste de l'ancien esclavage des peuples, de proclamer Tégalité de Timpôt et des droits... » Or, en 1800, « il n« restait plus aucun souvenir ni de« anciens privilèges des provinces, ni de leurs anciens souverains, ni des anciens' parlements et bailliages, ni des anciens diocèses ; pour remonter -a Torigine de tout ce qui existait, il suftisait d'aller rechercher la loi nouvelle qui l'avait établi. La moitié du territoire avait changé de propriétaires ; les paysans et les bourgeois s'en étaient enrichis. Les progrès de l'agriculture, des manufactures et de l'industrie sui*passèrent toutes nos espérances. La France présenta le spectacle de plus de 30 millions d'habitants, circonscrits dans les limites naturelles, ne composant qu'une seule classe d'habitants, gouvernés par une même loi, un seul règlement, un seul ordre ».

Ce sont ces conquêtes qu'il faut affermir, qu'il faut défendre de la contre- Révolution toujours menaçante, ici provoquant les coalitions à se reformer et appelant les armées étrangères dans les

provinces de l'Ouest, de TEst et du Sud-Est; là, aiguisant les poignards contre le Premier Consul et rechercliant des lors, contre lui et contre son système, Talliance des anarchistes; ailleurs, se faisant doucereuse, proposant à Bonaparte un brusque retour en arrièj^e, et, aprèïj avoir vainement espéré trouver en lui le restaurateur des Bourbons, « voulant lui fîiire, comme au Roi en 1789, rétablir les assemblées primaires et toutes les idées de ce temps-là » ; enfin, déçue en ses premiers desseins, prononçant son opposition dans les Assemblées où peut-être les plus har<lis en paroles républicaines dissimulent ainsi le royalisme dont ils se pareront tout à riieure.

Repousser fei'mement Tattaque, déjouer habilement Fintrigue, organiser la France nouvelle, pacifier la France ancienne, réconcilier celle-ci avec celle-là, en sorte que Tune conserve ses conquêtes et que l'autre abdique ses prétentions, que toutes deux, unies et régénérées par la Révolution, fassent front à l'étranger envieux de cette grandeur qu'il voit surgir et qui l'ofiusque, c'est la tache que se propose Bonaparte et que les hommes de la Révolution l'aideront à accomplir.

Des moyens qu'il a employés, des difficultés de tous les genres qu'il a surmontées, M. Albert Vandalarendu un compte singulièrement précis et par bien des côtés définitif. Outre certaines tendances, un moty gêne : le titre : IJAcènemeiUde Bonaparte : N'est-ce pas plutôt V Avènement de la Rf^colution?

Par le troisième volume de son Histoire de V Emir/ration, M. Ernest Daudet a révélé une suite de faits, a mis en plein jour une série de personnages, a formulé le texte d'un corps de doctrines qui intéresseront passionnément tout Français ayant souci du passé de son pays et comprenant l'étroite corrélation de ce passé avec le présent et Tavenir.

M. Daudet a pu aborder la source qu'on doit croire, sur cette partie, la plus abondante et la plus sûre, celle qui fournit assurément le plus d'éléments de connaissance sur le caractère de Louis XVIII, sur ses relations de famille et d'amitié, sur ses négociations avec les souverains et sur certaines des tentatives de ses agents à l'intérieur de la France. Il a eu entre les mains les archives personnelles de Louis XVIII et celles des deux hommes qui furent ses favoris durant l'émigration : M. d'Avaray et M. de Blacas.

Pourquoi, et dans quelles conditions le Roi avaitil distrait de ces papiers ceux qu'il avait fait déposer au ministère des Affaires étrangères et qui y

constituent, au moins en partie, le Fonds Bourbon? C'était là, semble-t-il, une de ces malices dont il était coutumier. Il avait voulu sans doute assurer ses vengeanees posthumes et consacrer ses secrets conjugaux à Tédification de la postérité; mais il avait voulu aussi que, relativement à l'émigration, ses successeurs, ses serviteurs, et même la postérité, pussent être instruits et connaître le détail de ses actes. Or, il s'est trouvé que, si les descendants des confldents les plus affidés du roi n'ont éprouvé aucun scrupule à livrer à l'histoire les documents qui d'ailleurs avaient été préparés pour elle, l'État a été infiniment moins généreux et moins libéral. Lorsque fut instituée la Commission des Archives diplomatiques, M. Camille Roussel fut chargé d'examiner si le Fonds Bourbon pouvait être communiqué aux profanes, et, considérant qu'un ou deux volumes, sur cinquante-sept, contenaient quelques lettres offensantes pour la mémoire de Marîe-Josèphe-Louise de Savoie, il fit décréter que les volumes î>88 à 647 de la série Finance et divers États seraient réservés ei ne seraient point livrés au public. Aucune analyse ne fut donnée ni dans V Inventaire sommaire publié en i883, ni dans le Sitpplérnent publié en 1896. On se contenta, en regard de la cote 588 à 647, d'inscrire : Documents relatifs à l'émigration. De ces cinquante-sept volumes, les quarante premiers seulement viennent de Louis XYIII ; les dix-sept autres ont été constitués avec les papiers du comte

d'Anlraigues achetés sous la monarchie de Juillet. On peut se demander si l'État continuera h garder dans Tombre des documents précieux dont beaucoup sans doute pourraient faire double emploi avec ceux des archives de M. de Blacas, mais dont, à ce qu'il résulte des notes qu'ont pu prendre quelques travailleurs avant que la pudeur de M. Rousset fût effarouchée, un très grand nombre de pièces apportent des lumières essentielles sur l'organisation des agences royalistes à l'intérieur. C'est là le point faible du livre que publie M. Daudet : soit qu'il ait jugé inopportun ou inutile d'entrer dans le détail de cette perpétuelle conspiration, soit que cette partie ne dépendît point de l'espèce de ministère qu'exercèrent MM. d'Avaray et de Blacas, dont il eut les archives, il s'est peu attaché à renseigner ses lecteurs sur la marche des comités de Paris. Il a, par contre, apporté des lumières singulièrement désirables sur un complot organisé par l'agence de Souabe, — cette agence directement inspirée par Louis XVIII, composée de Précy, Vezet, Imbert-Golomès, d'André et l'abbé Delamarre, et effectivement conduite par l'Anglais Wickham. On avait bien quelques notions sur cet Insiitut, qui, en 1800, étendait son action sur le Midi presque entier, aussi bien par les papiers de Wickham, dont une partie fut récemment publiée, que par les Papiers saisis à Bayreuth et à Mende publiés par le gouvernement consulaire; mais les ramifications de cet Institut^ les noms de

LOUIS XVlll AVANT LA RESTAURATION 287

ses chefs, les forces réelles dont il disposait, échappaient ajix chercheurs. L'on pouvait mettre en doute la véridicité de ce marquis de Puivert, dont le Livre déraison a été récemment imprimé. Étaitil possible qu'au moment oîi Masséna défendait Gênes en désespéré, où Moreau allait franchir le Rhin, où Berthier et Bonaparte assemblaient l'Armée de réserve pour tenter de délivrer Gênes, une armée royaliste eût été secrètement formée, équipée, soldée, répandue sur presque tout le territoire, occupant plusieurs départements du Midi et poussant jusqu'à Paris ses avant-postes? A présent, grâce à M. Ernest Daudet, il n'est plus permis de douter que cette organisation royaliste existât. Sans doute devait-elle être moins complète et surtout moins agissante dans la réalité que sur le papier; elle avait des cadres, qui peut-être .étaient vides ; elle recevait une solde considérable, mais k en juger par M. de Précy, les officiers payeurs ne s'oubliaient pas; toutefois elle était. L'on sait par M. Daudet- les étranges voyages du général Willot à la recherche d'alliés libérateurs, ses entretiens avec les Autrichiens, les accords qu'il tenta de conclure avec eux et avec les Piémontais, les rassemblements d'émigrés dont il devait prendre le commandement, dès qu'on lui aurait fourni un nombre suffisant d'auxiliaires, les points d'appui qu'il eût trouvés dans le Midi, et l'on entrevoit quel danger eût couru Tindépendance nationale si, à Marengo, la victoire eût échappé à Bonaparte.

288 JADIS ET AUJOUllD'UUI

Curieux personnage, ce Willot, et, à dég"ajjer sa ligure, comme on s'amuserait ! C'est un noble, point tout jeune à la Révolution, car il est né en 1755 ; il n'est alors que capitaine de 1787, quoiqu'il ait commencé de servir en 1771. Il n'émigre point, sert aux Pyrénées, et, en trois ans, est général de division (17 juillet 1795). Il faut qu'il ait témoigné fortement son adhésion au nouveau régime, puisqu'il n'a été ni inquiété ni suspendu, mais ainsi avancé. Des Pyrénées, après la paix de Bàle, il est envoyé à l'Armée de l'Ouest, sous Hoche, et, à propos des mesures à prendre contre les Vendéens, il entre en lutte violente avec lui. Est-il déjà en relations avec les royalistes ? On le pourrait croire, lorsqu'on le voit, commandant dans des départements du Midi, s'aflîcher comme un partisan de la réaction. Il poursuit à outrance quiconque a renom de jacobin, et Ton dit qu'alors il ne ménage point la famille Bonaparte. 11 se présente aux élections dans les Bouches-du-Rhône où il est employé, est élu, et, aux Cinq-Cents, se classe tout de suite parmi les exaltés de ce parti clicliyen qui effraye par sa pétulance royaliste les modérés des deux Conseils, il est nommé un des inspecteurs de la salle — ce qui équivaut à la fonction actuelle de questeur — et, à la veille de Fructidor, il est plein de projets pour prévenir, par une action immédiate, le coup d'État du Directoire. Il est arrêté avec son ami Pichegru, et comme lui déporté à la Guyane, en même temps que Barthélémy, Barbé-Marbois, Laf-

fon-Ladebat et les autres. Il s'évade, passe dans la colonie hollandaise, de là en Angleterre. Le Premier Consul eut s^ans doute de bonnes raisons pour Texclure, ainsi que Piclieru, de Tamnistié accordée aux victimes de Fructidor. C'est d'ailleurs tout de suite qu'on le trouve organisant l'insurrection dans le Midi et voyageant par l'Europe, accrédité par le roi pour lui procurer chez les Autrichiens des protecteurs et des aUiés.

Fàutril penser que les voyages de Willot ne se rattachaient en rien a ces conspirations, ces ententes, ces conversations — le mot importe peu — qu'on surprend à Paris et un peu . partout à la veille de Marengo ? N'est-on pas amené à supposer que des lors, certains hommes en place — et des pliis compromis par leur jacobinisme d'hier — avaient échangé des idées, sinon des promesses réciproques, avec certains des chefs royalistes qui, sous les ordres du prince de la TrémoïUe, agent général pour Paris, y préparaient la contre-Révolution? Ne doit-on pas croire qu'instruits, comme les Jacobins et d'aussi bonne source qu'ils pouvaient l'être euxmêmes, des divers complots formés pour assassiner le Premier Consul, à Dijon, à Genève ou durant la campagne, les royalistes se tenaient prêts pour profiter de cette éventualité aussi bien que de celle d'une défaite? L'alliance des partis extrêmes en vue de tuer Bonaparte, ou tout le moins de prendre leurs avantages s'il vient à disparaître, est conclue presque dès les premiers jours du Consulat. On en

par les étrangers, de la conquête du territoire national par les étrangers, de la contrainte exercée sur le peuple entier par les étrangers.

Et, ce faisant, ils étaient logiques; ils étaient dans la tradition monarcliique : Louis XIV et Louis XY armant leurs troupes pour rétablir sur leur trône les rois anglais malgré le peuple anglais avaient fixé le principe. Toute nation qui tente de se soustraire à Tautoritéde celui dont les ancêtres ont été institués par Dieu pour la gouverner est en révolte contre Dieu lui-même. Tout moyen est bon pour la contraindre dans les voies de Dieu. Il ne s'agit donc pas que tels ou tels vengeurs de la bonne cause soient étrangers, mais qu'ils combattent pour elle et la fassent triompher.

Ainsi pensaient unanimement les princes Bourbons durant toute Témigration ; ainsi pensaient-ils en i81o et même un peu plus tard, et si Louis XVIII brusquement se mit à penser différemment de son frère, n'est-ce pas parce qu'il avait alors pour favori un homme qui, ayant servi TEmpire, lui apportait d'autres idées, de fâcheuses idées de libéralisme, de nationalisme, les idées de la Révolution ? Louis XVIII est un roi en cinq personnes : M"® de Balbi, d'Avaray, IJlacas, Decazes, M™** du Cayla. Cela lui fait, selon les jours, une figure si différente, qu'on est fort empêché pour le reconnaître ; tandis que Charles X, depui's qu'il joue un rôle, est l'homme d'une seule faction qui est la faction Polignac. Lui, au moins, ne change pas ; il est tous

LOUIS XVllI AVANT LA RESTAURATION 293

les jours pareil à soi-même ; il ne laisse point de surprise et lorsqu'il agit, Ton sait d'avance comment il agira.

Louis XVIII, au contraire, tient constamment en alerte. Il est amusant, curieux, intelligent; son attention est éveillée sur tout et sa plume est prôte à toutes les écritures. Nul homme de lettres, attelé pour le pain quotidien à la besogne absorbante d'une gazette, n'a écrit autant que ce roi inpai'tibns. Et comme il écrit! Cela est cherché, apprêté, poncé, musqué, bourré de citations latines, fourré d'allusions, égayé d'épigrammes, relevé de termes de vénerie, de fauconnerie, d'équitation. Ça et là, dans la prose française des mots anglais, comme en insèrent, pour paraître, les gens qui ne savent point une langue. Il excelle aux transitions, qu'il a si fort désirées et qu'il amène de si loin qu'il leur donne presque un air de nature. Il manie la métaphore compliquée avec une jotiissance qui paraît sans mélange : aussi bien reconnaît-il pour son maître Tabbé Delille et sollicite- t-il que l'auteur de la Pitié immortalise par un quatrain le chien fidèle delà duchesse d'Angoulême. Au moindre incident de famille, au moindre événement de politique, il se précipite à son écritoire, et c'est dix, quinze, vingt lettres aux souverains, aux princes, à ses ambassadeurs, à sa gouvernante. Et tout cela, de sa main. Il minute, il corrige, — et d'Avaray corrige aussi, — il remet au net, il copie au registre, et c'est là Tessentiel de sa vie — toutefois avec le

bon appétit qui le soutient en ses traverses. Voyaget-il? Il conte les incidents de la route à la façon de Chapelle et de Bachaumont, et presque, à des moments, avec des réminiscences de Sterne. Estil fixé quelque part ? Il trouve, pour narrer ses occupations et ses pensées, toutes sortes de tours agréablement surannés où il y a de Tabbé galant et aussi du pédant de collège. Une seule chose lui manque : l'émotion, mais il faut bien croire qu'il n'y a pas besoin d'êti'e roi, ni même prince, pour rapporter tout à soi.

Ah î comme on se plairait à développer le caractère tel que le montrent les. incidents à Tinfirii dont M. Daudet se fait Thistorien fidèle, au milieu desquels il se glisse sans jamais s'égarer, quelque divers qu'ils soient, quelque immense que soit le théâtre, quelque nombreux que soient les acteurs, quelque multipliés que soient les épisodes! Il faudrait donner l'idée de la formation annuelle de ce budget royal, pour qui Ton attend l'argent de Russie, d'Autriche, d'Espagne, d'Angleterre; et l'argent ne vientpas; et il faut le solliciter, l'implorer, l'extirper, et l'on s'indigne qu'il se fasse attendre ; et Ton accuse réception, les lèvres pincées, non comme d'un service, fi ! mais comme d'un droit.

Il faudrait dire les épisodes : les querelles avec hi reine et les lettres d'alors, terribles, — aussi terribles presque que celles des Afl*aires étrangères, — et puis les lettres sur la mort de cette môme reine et les attendrissements, tout littéraires; il

faudrait les lettres sur la mort de M"® de Polastron, la maîtresse du comte d'Artois. Et Ton ne résiste point à cette phrase : « Le croiriez-vous, mon ami? Je me suis presque réjoui que la nouvelle de l'assassinat de M. le duc d'Enghien ait suivi de si prës votre malheur. Çest en essuyant leç pleurs des autres qu'un cœur comme le vôtre parvient le plus aisément à suspendre les siens. »

Mais ce n'est point assez d'indiquer par combien de menus traits la physionomie de Louis XVIII se trouve ainsi complétée, il faut reconnaître que toute une partie d'histoire est renouvelée par la publication de M. Daudet. En particulier, il est impossible sans elle d'aborder la conduite dès princes d'Orléans durant l'émigration, .les relations établies entre Bernadôtte et Louis XVIII, la politique de Paul I"^"^ vis-à-vis des Bourbons. M. Daudet a ouvert la mine la plus riche qu'on ait encore découverte ; il y a intrépidement pénétré ; il en a rapporté un butin si abondant que chacun de ceux qui étudieront ce temps et ses hommes, en fera son profit, et, ne serait-ce que pour un tel service, il a bien mérité de ceux qui aiment l'histoire et recherchent la vérité.

Quarante années avaient passé depuis les Jours où la poprulace parisienne, envahissant comme une marée humaine, durant l'opportun sommeil de M. de La Fayette, les salons de Versailles, en avait ramené en triomphe le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron ; quarante années durant lesquelles Timmense palais, vidé de ses meubles, portant à ses portes les blessures des journées d'octobre, délabré davantage chaque hiver par l'intempérie des saisons, chaque été par la barbarie des visiteurs, s'était assoupi dans sa décadence,, pire que la ruine. De tous côtés on l'avait envahi. Une population étrange et falote s'y était taillé des logements. Incrustés aux murs, des domestiques de la Cour s'étaient perpétués où ils avaient vécu et y avaient appelé leurs pçirents et leurs amis. Le Directoire du département, pour attirer les étrangers dont la ville avait l'habitude de s'enrichir, avait ouvert au premier étage un musée spécial de l'École française, qui; du moins, nourrissait ses conservateurs.

et, au rez-de-chaussée, un cabinet d'histoire naturelle, qui nourrissait des mites.

Plus tard, « voulant donner à l'habitation des Rois une destination républicaine en la consacrant à la demeure des soldats qui avaient versé leur sang pour les détruire », les Consuls avaient mis à la disposition du ministre de la Guerre « le château et les bâtiments latéraux qui en dépendent », pour y loger deux mille militaires invalides. L'Empereur qui avait eu le projet d'habiter le palais, d'y établir sa cour, avait conçu un plan de restauration qui, par Percier et Fontaine, ses architectes, avait été étudié jusque dans les moindres détails de décoration. Mais, venu sur place et ayant examiné toutes les* dépenses auxquelles il serait entraîné, il avait remis le projet à plus tard et s'était contenté d'ordonner les travaux de consolidation et de réparation qui étaient urgents.

Il avait rétabli les deux Trianons, les eaux, les statues, les jardins, tenté le rachat du Grand Parc, mais il s'était arrêté devant les appropriations du Château. Même avait-il livré aux diverses administrations du département et de la ville tous les bâtiments hors de l'enceinte qui n'auraient pu, dans le plan restreint auquel il s'était rallié, recevoir une utilisation, tels le Grand Commun, le Grand Veneur, le Grand Maître, les hôtels de la rue de la Surintendance et des Réservoirs, les Menus-Plaisirs, les Ecuries des Princes, les Magasins et quantité d'autres dépendances.

A la première Restauration, Louis XVIII avait très sérieusement pensé à établir sa résidence à Versailles et, dans ce but, avait ordonné des travaux immédiats pour élever, d'après le plan de Gabriel, un pavillon semblable à celui qu'avait bâti Louis XV. Six millions avaient été employés à remettre à neuf les appai'tements de la grande galerie et tous les intérieurs, les écuries et les communs; mais Napoléon survint qui troubla la fête, et le projet de réinstaller la royauté à Versailles, conçu par les partisans de la Restauration intégrale, tomba devant les influences nouvelles, devenues toutes-puissantes dans le cabinet du Roi. Alors on avait vu s'acbeminer vers le Palais, de nouveau abandonné, la migration des protégés, des intrigants, des minés ou prétendus tels.

Us avaient envabi peu à peu les appartements, ceux-ci présentant un bon du gouverneur, ceux-là un bon de-3Ionsieur, de Madame, duchesse d'Atigoulême, ou du duc deBern', ceux-là ne présentant rien du tout et s'inslallant quand même. C'avait été comme une succursale de Sainte-Périne, mais gratuite. On y avait vu des personnages étranges tel l'Honune-Femme, >P'® Savalette de Lange dont la mystérieuse identité n'est point encore révélée. Nulle époque aussi propice aux usurpations de nom et d'élat, nulle où l'on fût plus facile; nulle

OÙ les aventuriers trouvassent pareille pâture, durant que les honnêtes gens, ignorant l'art de se faire valoir, émigrés rentrés ou demisoldiers, mouraient de misère en quelque trou de province et que leurs placets s'accumulaient dans les cartons.

En juillet 1830, la royauté à Versailles neut point été plus sauvée qu'à Saint-Cloud ou à Rambouillet. Lorsqu'on médite un coup d'État, c'e&t sur le champ de bataille qu'il faut coucher.,

Louis-Philippe d'Orléans, investi de lalieutenance générale par le Roi son cousin, puis proclamé roi par des députés, avait le goût de Tordre, le sens de la méthode, la passion des collections bien cataloguées. Il avait rétabli, restauré, décoré les résidences princiëres. Il avait aimé y bâtir, il s'était plu à y présenter les suites chronologiques de ses ancêtres paternels et maternels. Outre qu'il était instruit sur beaucoup de matières, il était savant en histoire et surtout en histoire nobiliaire. Il avait un sentiment très fort de la grandeur de son pays et il n'excluait aucun des hommes qui avaient bien servi la France de son reconnaissant souvenir.

Bien plus soldat qu'on ne se plaît à le présenter, il se souvenait avec orgueil des campagnes de la Révolution, où il, avait montré la même ardeur enthousiaste que les plus décidés de ses compagnons d'armes. Il n'était ni de ceux qui dédaignent ni de ceux qui ignorent les grands événements auxquels il n'ont pas pris part. Que ce fùtpohtique,

SaO JADIS ET AUJOURD'HUI

raiëonnenient ou sentiment, il professait pour TÉpopée napoléonienne une admiration attestée par les tableaux qu'il avait pendus aux murs du Palais- Royal.

Devenu roi des Français, il demeura le duc d'Orléans et, aux palais de laCouronne, il appliqua les méthodes qu'il avait prises pour règles dans ses résidences princiëres : « Achever les choses commencées, donner suite à celles suspendues ou abandonnés, améliorer, utiliser et pacifier tout. » Il le fit solidement, car « il administrait en bon père de famille », sagement, car son esprit n'était point aventureux et à cinquante-sept ans qu'il avait en 1830, on est guéri de bien des illusions ; mais il le fit avec une volonté tenace, raisonnée et suivie. Aux Tuileries, à Saint-Cloud, à Compiègne, à Fontainebleau, il fit comme il avait fait au Palais- Royal, à Neuilly, à Bizy, au Raincy, à Monceaux, à Amboise ; mais restait Versailles, ce gros morceau devant lequel l'Empereur avait reculé, malgré les ressources infinies du Domaine extraordinaire, malgré une liste civile au moins triple de la liste civile de Louis-Philippe.

Pourtant, quarante et un ans après les journées d'octobre, le roi prétendit éveiller la Belle au Bois dormant, chasser du Palais ces hôtes qui s'y étaient introduits comme une vermine, rétablir en leur beauté les salles royales ; mais qu'en ferait-il

ensuite ? Il ne comptait ni y vivre ni y régner et pourtant il devait employer à quelque œuvre nationale la maison royale sur laquelle durant un siècle et demi s'étaient modelées toutes lès Cours d'Europe.

« Visitant un jour les salles des Invalides, raconte son architecte Fontaine, il fut choqué d'y trouver exposés, sans ordre et dans des pièces séparées, les portraits en pied de plusieurs maréchaux de France, sortis durangde ceux qui, pendant leur vie, décorent la grande salle du milieu dans le palais dés Tuileries. Il eut aussitôt le désir de donner à ces guerriers illustres une place plus digne. Versailles lui parut être le lieu convenable pour les recevoir, et, des Tinstant même, transporter à Versailles les maréchaux si mal placés aux Invalides, ajouter à ces premiers portraits ceux des autres maréchaux que Ton pourrait trouver ailleurs, de manière à former une collection complète, exposer à la suite les connétables, les amiraux et les tableaux représentant les hauts faits de leur gloire, fut l'objet et la base première du projet dont l'exécution a été arrêtée. »

Ce plan reçut des développements considérables : les familles s'empressaient, offrant les effigies de ceux de leurs membres qui avaient obtenu de hautes dignités militaires ou civiles; des dépôts de la Couronne, des divers ministères, des préfectures, de greniers inconnus sortaient par milliers les tableaux représentant des faits glorieux ou

intéressants de l'histoire nationale. Le musée s'étendit dans le palais tout entier, et il conviendra quelque jour de dire dans quel ordre, selon quelle méthode, Louis-Philippe entreprit de disposer cette immense leçon de choses.

Le mot est moderne ; Tidée, comme on voit, date de loin, et elle appartient à Louis-Philippe, car si des souverains, tels Louis XIV et Napoléon, avaient fait représenter en peinture leurs exploits, leurs actes militaires et civils, ils n'avaient ni pensé à réunir tous ces tableaux dans une même galerie, ni surtout à offrir aux yeux, dans une proportion presque égale, tous les événements qui avaient marqué les règnes de leurs prédécesseurs. Une promenade au musée de Versailles, tel que Louis-Philippe l'avait institué, valait le plus éloquent des cours d'histoire ; les noms, les faits, les dates se gravaient dans la mémoire sous une forme graphique qui devenait ineffaçable, et, du même coup, des notions d'art entraient dans l'esprit et contribuaient à y former le goût.

Sur cet art aussi, qui n'était point tant méprisable, il sera bon de s'expliquer — ne fût-ce que par voie de comparaison.

La base essentielle du musée, c'étaient les salles dites des Maréchaux. C'étaient les salles du rez-dechaussée du corps principal du Palais, dans Tçiile

qui fait face au midi et dans celle qui fait face au nord. Les trois cent quatre-vingt-onze portraits qui y étaient exposés ne constituaient point une suite complète ; on avait, pour les premiers élus, peint seulement leurs blasons et leurs noms ; partout où les portraits n'avaient pu être retrouvés, « on avait substitué des cartels avec les noms des person^ nages », mais, même pour les époques les plus .anciennes, on avait recherché avec soin, dans des collections qui aujourd'hui sont depuis longtemps dispersées ou disparues, des originaux qu'avaient copiés .ou interprétés des artistes en réputation.

Les familles avaient tenu à honneur — et l'honneur était grand en effet — de communiquer les portraits qu'elles possédaient ; les musées avaient été mis à contribution; certaines toiles pouvaient être médiocres; dans bien des cas, la ressemblance n'était point garantie; mais n'était-ce point assez .qu'un nom entrât à l'aide de cette efligie, fausse ou vraie, mais vraisemblable, dans la mémoire du passant, du citadin ou du paysan, du soldat ou du collégien qui promenaient là leurs loisirs du dimanche ; que devant ces ligures s'éveillât dans leurs esprits quelque peu de respect pour ceux qui avaient donné leur sang et leur vie au Roi et à la patrie; que cette monnaie de la gloire fût payée, comme une solde arriérée, dont la France est .toujours comptable, aux héros et à leurs descendants, et qu'au défaut des généreuses pensées que ne put réaliser Napoléon, du moins les familles

qui sortaient de ces hommes pussent croire que les nations ne sont pas toujours ingrates ?

A présent, qu'on aille à Versailles : maréchaux, amiraux, connétables ont disparu. A grand'peine, dans des salles basses oii leurs portraits en pied paraissent démesurés, on en rencontre quelquesuns, du temps de TEmpire ou de la Restauration, qui, sortis des boiseries où ils étaient encastrés, sans cadre, à peine rehaussés d'une mince bordure, semblent égarés à la devanture d'un brocanteur.

Certes, les maréchaux sont remplacés par d'agréables personnes élégamment peintes, disposées avec goût, une par panneau, sur des fonds dont la richesse est médiocre, le ton quelquefois discutable, mais l'intention excellente. On ne pouvait certes moins attendre de l'écrivain distingué, du critique avisé, du poète qu'est M. Pierre de Nolhac. L'on se plaît à rendre justice à l'effort auquel il se livre constamment pour mettre en belle vue les trésors d'art que possède le musée dont il est le conservateur. Les amis de Versailles peuvent le trouver imprudent, car le Louvre a la main longue et l'appétit insatiable.

Exposer trop bien les tableaux qui sont à Versailles, les faire trop apprécier, c'est courir le risque de les voir confisqués — pour être d^ailleurs,

comme le Sao^e de Napoléon, présentés infiniment moins bien qu'à Versailles. Certes M. de Nolhac fait au public artiste ou curieux une galanterie qui peut sembler inappréciable, enlriant pour lui et en lui offrant la fleur des œuvres du xvni® siècle que gardait son musée. Mais était-ce un musée d'art que les Galeries historiques de Versailles?

Qu'est devenue la leçon que le fondateur voulait enseigner au peuple? En vérité, pour éveiller la curiosité ^des humbles et leur souffler un peu de patriotisme, mieux ne vaut-il pas leur montrer un Rantzau ou un Schomberg apocryphe, un Turenne copié, un Sully discutable, un Fabert imaginaire, qu'une Pompadour authentiquée et un Marigny certain ? Ces salles des Maréchaux, c'était comme le livret d'appel de la gloire. On s'imaginait volontiers que, durant les nuits longues, ces soldats sortaient de leurs cadres, qu'ils allaient tout là-bas se réunir autour de l'homme de bronze, au petit chapeau et à la longue redingote, qu'ils formaient sa cour et qu'ils parlaient entre eux de leurs batailles anciennes, des destinées de la nation et de ses i^vanches futures. « Allons, comme disait Napoléon, on a eu peur de voir tant de soldats ensemble î » Aux uns, on a fendu l'oreille en les mettant au grenier; on a expédié les autres dans les pires garnisons et on n'a même pas payé le transport de leurs meubles.

La République peut dormir tranquille ; le dernier complot militariste est éventé.

Charles X, c'est le roi chasseur. A son nom, de tous les coins de Thorizon, il semble que des fanfares répondent en échos sonnant la Royale, comme à d'autres noms c'est la charge, un bruit confuô, entraînant et glorieux, de tambours et de clairons. Il est des souverains que l'imagination populaire ne se figure que sur un champ de bataille : elle ne voit le dernier des rois de France qu'à la chasse ou dans son oratoire. Mais la chasse l'emporte encore : c'est que cinquante années durant, tous les matins, les journaux de l'opposition — les seuls qu'on lût alors — inséraient obligatoirement cette phrase ; Attjourdhm ou hier ou avant-hier Sa Majesté a chassé dans les bois de Verrières. Après-demain^ ou de?nain Sa Majesté chassera dans les bois de Meudon. Pour deux chasses le mot de chasse avait passé six fois sous les yeux du public et de cette répétition quotidienne restait dans l'esprit de tous la conviction que le Roi, nouvel Hippolyte, ne savait et ne pouvait que chasser.

Tout y concourt, la chanson comme le journal : dans une pièce de MM. Etienne Arago et Duvert qui eut grand succès au théâtre du Vaudeville le 17 août 1830, un Anglais, l'Anglais classique des jpetits théâtres, mais celui-ci généreux et libertaire, chante ce couplet demeuré célèbre :

Air : Du baiser au Porteur.

Dans les bois tout le temps qu'il passe

Est perdu pour notre bonheur

Ce prince, il aime trop la chasse,

Je n'aime pas un roi chasseur,

Cet exercice endurcit trop le cœur ;

Verser le sang avec indifférence

Vous verrez où cela conduit.

C'est par le gibier qu'on com menée ;

C'est par le peuple qu'on finit.

Et la caricature aussi : On se souvient de cette lithographie de Decamps, où le vieux roi, du haut d'un fauteuil de malade arrangé en trône, tire sur pn lapin mécanique que promène au bout d'une ficelle un très vieux chambellan : Il y a au-dessous de cette légende : L'an de grâce 1840, ou règne glorieux de Charles X le seizième, aujourd'hui après la messe, S. M. a chassé au tir dans ses appartements.

. Les légitimistes sportmen — comme ceux de ./a Mode disent aussi leur mot : témoin les Chasses de Charles X de M. Eugène. Chapus où, dans une excellente intention sans doute, Charles X estrepré-

sente comme le veneur le plus étonnant de son royaume. "

Même la peinture y contribue. Dans ce règne de six ans, nul fait de guerre ou d'histoire qui tente les pinceaux des artistes. L'Espagne, Navarin, l'expédition de Morée, c'est peu régalant. L'expédition d'Alger s'apprête, mais c'est Horace Vernet qui, la révolution faite,' peindra TAlgérie, l'Algérie des princes d'Orléans, non l'Algérie de M. de Bourmont.

Que reste-t-il? Des fêtes comme le Sacre, comme la distribution des récompenses aux artistes ; comme ce Quadrille de Marie Stuart^ surtout des chasses. Là seulement les peintres trouvaient, avec des chevaux, du mouvement, une sorte d'imprévu, du paysage, des scènes qui prêtaient à une composition ingénieuse ; témoin cette chasse de Carie Vernet, un des joyaux de l'école française, accrochée à présent en un coin obscur d'une salle du Louvre où l'on peut à peine Tentrevoir, témoin ces lithographies si particulièrement recherchées aujourd'hui et qui montrent si agréablement, sous des aspects divers, l'équipage de Charles X, la façon dont on chassait, les modes qu'on suivait, tout le train de la grande vie il y a quelque soixante-dix ans.

De tous ces éléments, s'est bâtie la légende. On a grossi toutes choses et, la chasse étant pour le pubhc Tunique occupation de Charles X, il en conclut volontiers que la Vénerie, en personnel, en chevaux, en chiens, en dépenses de toutes sortes, a été un des services les plus importants de la liste

civile : un peu plus, il s'imaginerait qu'elle a été rétablie telle qu'avant 1789, et que la Restauration a, comme l'ancien régime, consacré à.la chasse une part notable des ressources de l'État.

On en est loin : on est loin de cette multiplicité de fonctions, déguisées sous les rubriques les plus diverses, rattachées aux services qui semblent avoir le moins de rapport avec la chasse, et où, par tradition, se trouvent installé une armée d'officiers et de commensaux peu payés à dire vrai, mais regagnant en privilèges, en honneurs et en droits les gages qu'ils ne reçoivent point. Pour prendn? une idée de ce qui fut employé à la chasse sous l'ancien régime, il ne faut pas s'arrêter à la Véîierie proprement dite avec le grand veneur, le lieutenant ordinaire, les quatre lieutenants par quartier et en charge, les quatre autres lieutenants, non en charge, mais qui font effectivement le service, les quatre sous-lieutenants par quartiers, les gentilshommes de la vénerie, au nombre de quarante-quatre avant l'Édit de décembre 1737, l'écuyer, le sousécuyer, les deux pages "Ue vénerie, le piqueur, les huit valets de limiers, les dix-neuf valets de chiens, le boulanger des chiens, les quatre piqueurs cavalcadours, le délivreur, le sellier, le maréchal, les soixante-six palfreniers. C'est là le débris à peine reconnaissable d'une organisation bien autrement somptueuse, celle qu'avait établie Louis XIV, où la meute des chiens chassant le chevreuil, la meute des chiens d'Ecosse chassant le lièvre, la meute

310 JADIS ET AUJOUnD*UUI

de chiens courants au nombre de 70 indépendante du grand veneur, la meute de chiens pour le daim^ la meute de chiens pour le lièvre appelés les Rôtisseurs, créée par Louis XIII, la meute de lévriers de Champagne, avaient chacune leur capitaine, leurs pages, leur boulanger, leur piqueur et leurs valets. A côté du grand veneur, subsistait le capitaine général des toiles de chasse, tentes et pavillons du roi et équipage du sangUer. Celui-ci avait un service indépendant de la Vénerie, avec deux lieutenants, deux lieutenants ordinaires, deux souslieutenants, deux sous-lieutenants ordinaires, huit gentilshommes, quatre piqueurs ordinaires, six valets de limiers, trois gardes-levriers, deux valets de chiens, quatre valets de chiens ordinaires, deux gardes de grands lévriers, deux officiers pour la garde des grands lévriers, un commissaire des toiles, un commissaire rhabilleur des toiles^ un fourrier, un capitaine des charrois, un boulanger, un maréchal ferrant, vingt archers des toiles, unchàtreur de chiens, quinze petits officiers servant ordinairement et quatorze gardes des toiles de chasse. Et, si bien rente que fût M. le marquis d'Ecquevilly, capitaine général des toiles de chasse, qu'était-il près du grand louvetier^ lequel avait sous ses ordres un lieutenant général, un lieutenant, un sous-lieutenant — sans parler des lieutenants de louvefcerie presque en chaque prévôté — dix piqueurs, un boulanger, un capitaine du charroi, dix valets de limiers, huit valets de chiens courants, un garçon

pour dresser les limiers, un autre pour dresser les lévriers, un pourvoyeur de Técurie, un maréchal, un sellier, huit gardes des grands lévriers, quatre sergents louvetiers, sans compter que par surcroît, sous Louis XIV, Monseigneur le Dauphin avait de plus divers autres officiers de louveterie « car il se plaisait à la chasse du loup ». Est-ce tout? Non pas. A la Chambre du Roi on trouvera l'équipage des levrettes et des lévriers delachambre du Roi dont les Vassan sont héréditairement capitaines, ayant sous leurs ordres quatre valets et gardes des levrettes, (juatre valets des grands lévriers, deux aides qui servent à les panser, et trois valets de limiers ; on trouvera encore les petits chiens de la chambre du Roi qui sont les chiens qu'on donne au Roi pour chasser soit comme chiens couchants et chiens à tirer en volant. Le porte-arquebuse, qui de përe en fils est un Antoine, n'a gages que sur les menus plaisirs, mais le Paticier du Roi lui délivre par jour sept biscuits pour les petits chiens de S. M. Louis XV, on le sait, en avait d'une façon permanente dans son appartement et ce n'est point une des moindres curiosités d'un des seuls coins demeurés intacts au palais de Versailles, que, dans l'appartement privé et intime du Roi, dans un des salons où il mangeait, une grande armoire-placard avec ces niches bizarrement agencées où le Roi Très Glirétien mettait ses petits chiens en pénitence.

Voilà certes des meutes, et Ton pourrait croire que c'est assez pour la chasse. Mais que fait-on du

vol et de la grande fauconnerie ? Il y a deux vols pour milan, chacun avec un chef, un lieutenant-chef, un maître fauconnier, cinq piqueurs, un porte-duc: et le chef du vol a ce privilège que chaque année, pour le premier milan noir qu'il prend en présence du Roi, il a droit au cheval dé S. M., à sa robe de chambre et à ses mules. 11^ y a un vol pour héron dont le chef est aussi capitaine des gardes des aires de Bourgogne et de Bresse et a le soin de l'entretien et commandement de toutes les héronières de France. Sous lui, un lieutenant-aide, deux maîtres fauconniers, huit piqueurs; il y a deux vols pour corneille, l'un avec un chef, un lieutenant, un maître fauconnier et vingt piqueurs, l'autre avec un chef, un lieutenant, sept piqueurs et un porteduc. Il y a un vol pour les champs, il y a un vol pour rivière, il y a un vol pour pie, il y a un vol pour lièvre, et tous ces vols obéissent au grand fauconnier qui a pour état-major, un secrétaire, un maréchal des logis, deux fourriers, un chirurgien, un apothicaire, vingt-cinq gentilshommes de la fauconnerie sans coriipter quatre pages du Roi. Cela est de la grande fauconnerie, mais en dehors de la grande fauconnerie il y a deux autres équipages complets : l'un, qui est dit équipage de la chambre du jRoi comprend un vol pour les champs, un vol pour pie, et un équipage, créé en 1676, sous le nom de fauconnerie ordinaire par toute sorte d'oiseaux et pour voler toute l'année, même à l'armée. Chacun des vols a son chef, ses valets, ses piqueurs, ses épagheuls.

L'autre équipage est celui du cabinet du Roi. Son chef, qui de père en fils est un Forget, a le titre de capitaine-général des fauconneries du cabinet du Roi. Il comprend un vol pour corneille, un vol pour pie, un vol pour les champs, un vol pour émerillon et un vol pour lièvre. Cette fauconnerie du cabinet suit S. M. dans tous ses voyages, même à Tarmée^ Tous les jours, son chef vole à lu portière du carrosse du Roi et, en campagne, à la tête de la colonne où le Roi marche. Il reçoit des passeports du général deTarmée ennemie pour pouvoir librement exercer les oiseaux du Roi aune desgrand'gardes de Tarmée.-

La garde-robe aussi avait eu ses oiseaux qui étaient pour le héron, mais ils ont fini sous M. le marquis de Rambouillet, maître de la garde-robe sous feu le roi Louis XIII vers Tan 1625.

Ce n'est pas encore assez et vraisemblablement il y avait encore d'autres petites meutes sous des désignations particulières, telles que les six chiens dont parle Dufort de Cheverny qui formaient le petit équipage. D'ailleurs, le chiffre officiel des bêtes prises ou tuées à cette époque où, sauf des cas très rares, on n'avait point de gibier artificiellement élevé, mais où le régime des capitaineries faisfait de toute rile-de-Franee le terrain de chasse du Roi seul, suffit pour témoigner de l'effort de chasse qu'il fallait faire : De 1774 à 1787, Louis XVI a tué 189251 pièces et pris 1274 cerfs. En une seule année. Tannée 1780, il a tué 20534 pièces et pris 128 cerfs,

En comparaison de la dépense que devait entraîner ce personnel à Tinfini, auquel il conviendrait d'ajouter encore le personnel de toutes les capitaineries royales, qu'est-ce que la dépense de la Vénerie sous la Restauration ? A son retour en France, Louis XVIII a trouvé les services de la 'Maison du souverain organisés à la fois avec une grande économie, un ordre infini et un luxe véritable : la Vénerie en particulier. Napoléon disait à Sainte-Hélène que « sa chasse/ à quelques particularités près inutiles ou ridicules, comme celle du faucon et autres, était aussi splendide, aussi nombreuse, aussi bruyante que celle de Louis XVI et qu'elle ne lui coûtait annuellement, assurait-il que 400 000 francs, tandis qu'elle revenait au Roi à sept millians ». Lés deux chiffres indiqués d'une façon si précise par l'Empereur sont exacts. La vénerie a coûté en effet sous l'Empire de 370 à 420000 francs. En 1811, il y eut une augmentation de 20 000 francs applicable à un petit équipage de vol organisé en Hollande pour lé roi Louis et qui, à la réunion à l'Empire, fut appelé en France avec la pilus grande partie de la maison hollandaise. Cet équipage dont faisaient partie des fauconniers célèbres : Daems, Dankers, Beekers père et fils et Rejriders vola seulement deux ou trois fois en présence de l'Empereur qui ne trouva point ce genre de. chasse de son goût et qui, lorsqu'on l'essaya à Rambouillet, ne put s'empêcher de s'écrier : « Mon Dieu ! que c'est bête ! » Par décret

du l®*" août 1813 il licencia Téquipage et admit à la pension les principaux employés de la fauconnerie, laquelle fut et demeura supprimée. Sur les 420 000 francs qui formaient le budget annuel ordinaire, toutes les dépenses de tous les genres se trouvaient exactement et intégralement comprises, au contraire de ce qui se passait avant 1789, ce qui rend absolument fictifs les chiffres qu'on peut essayer d'établir pour tel ou tel service de la Maison du Roi, puisque Ton peut seulement additionner les traitements et les gages, mais que Thabillement, les achats de matériel, la nourriture des hommes, des chevaux et des chiens, tout ce qui est rimportant dans un budjét, échappe, confondu sous les rubriques les plus inattendues. De plus, .dans la maison de l'Empereur, nul privilège pour ceux que jadis on appelait les commensaux^ nul droit particulier, nulle gratification extraordinaire. C'était réglé une fois pour toutes et tout un personnel d'une probité inattaquable était chargé de pointer, vérifier, contrôler, en.telle façon que le vol semblait impossible, aussi bien que le gaspillage. Pour donner un seul exemple de la façon dont tout était réglementé, un article spécial visait le cas où Leurs Majestés dîneraient ou déjeuneraient dans les parties de chasse et ordonnait le menu du. repas qui serait à cette occasion distribué aux gardes des piquets d'escorte, menu composé d'un morceau de viande froide ou de fromage, d'une livre de pain et d'une bouteille de vin.

Au lieu de cette armée de veneurs qui entouraient Louis XV et Louis XVI, Napoléon n'avait en tout que sept officiers des chasses : le grand veneur Berthier, prince vice-connétable, prince de Neuchâtel et de Wagram qui, comme grand veneur, recevait 40 000 francs ; le capitaine commandant la Vénerie M. Ban don d'Hanneucourt, qui avait un traitement de ISOdO francs, deux lieutenants de la vénerie à 6 000 francs : MM. de Bongârs et de Cacqueray^ un capitaine des chasses à tir, le comte Alexandre de Girardinet un lieutenant des chasses porte-arquebuse M. Antoine de Beauterne. Ce personnel encore ne s^était créé que petit à petit. Berthier, bien qu'il tînt par un côté aux chasses du Roi, puisque son père avait dirigé le levé et Texécution de la Carte des chasses, n'avait guère la tradition de la vénerie et eût été incapable d'organiser seul ce grand service qui dans l'esprit de Napoléon était indispensable à l'éclat de la couronne. On ne s'improvise point veneur, en achetant quelques chevaux et quelques chiens, en engageant des domestiques qui sonnent de la trompe, et en courant à travers des forêts. Il faut au veneur une science qui ne s'acquiert point uniquement dans des livres et qui ne se communique même point en quelques leçons. Il faut une pratique longue et patiente, il faut un ensemble de traditions pieusementrecueillies que, lentement et avec méthode, transmettent à leurs fils des pères, qui eux-mêmes les ont reçus d'ancêtres chasseurs. Pour massacrer du gibier, il peut

LA VÉiNERIE DE NAPOLÉON A CïlARLKS X ai7

suffire, comme on le voit à présent, d'en encombrer une plaine et des bois, de payer des gardes et des rabatteurs, d'avoir des fusils et de brûler des cartouches; mais à un veneur il faut de la race. Or ceux qui menaient les chasses de Napoléon avaient d'enfance reçu l'éducation qui convient. Dans la famille de Bongars ou trouve un commandant de la vénerie de Louis XV, un employé de l'équipage de Don Philippe de Parme, deux écuyers de la Vénerie, un capitaine des chasses du prince de Dombes, un écuyer commandant de la Vénerie sous Louis XVL Joseph-Barthélemy-Clair de Bongars, lieutenant de la vénerie impériale avait 4ébuté page de la Vénerie sous Louis XVI, et de même M. de Cacqueray de Pleine-Sevette dont la famille avait des alliances avec celle de Bongars et alternait avec elle dans les charges de la Vénerie. Antoine deBeauterne, le porte-arquebuse, avait eu son bisaïeul porte-arquebuse de Louis XV, son aïeul porte-arquebuse de Louis XVI; les Antoine ou Anthoine, de la domesticité intime du Roi, garçons ordinaires de la Chambre en même temps qu'employés à la Vénerie sont au service des Bourbons de père en fils, au moins depuis le règne de Louis XIII, et plusieurs d'entre eux ont laissé la relation de la mort des Rois qu'ils ont servis. Chez tous ces hommes qui forment la vénerie impériale l'instinct et la science de la chasse sont dans le sang. Vainementsont-ilsroyalistes d'opinion, si royalistes que quarante Cacqueray étaient en 1792 à l'armée

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des Princes et que douze ont péri en combattant pour le Roi ; vainement sont-ils liés à la Maison du Roi, à sa personne même, par les attaches familières qui, depuis des siècles, les font graviter uniquement dans l'orbite des plaisirs royaux, d'abord et avant tout, il faut qu'ils chassent et dès qu'ils entendent un appel de cor, ils accourent. C'est semble-t-il, Randon d'Hanneucourt qui les enrégimente. Lui, dès le début, a eu la confiance de Bonaparte pour ses chasses et a organisé la première meute qu'ait eue le Premier Consul. Il portait à ce moment le titre de « capitaine-général des chasses du Premier Consul, spécialement chargé de la police et surveillance dans les forêts réservées pour le gouvernement ». D'origine tient-il à la vénerie, cela doit être, mais peut-être pas à la Vénerie royale. On sait seulement qu'il a été officier au régiment de Chartres-Dragons du 5 avril 1780 au 1" mai 4788. Plus tard, il est entré dans l'administration des forêts où bientôt il a cumulé le titfe d'inspecteur avec celui de capitaine des chasses. Quant à Girardin, qui ne le connaît? C'est lé brillant aide de camp du prince de Neuchâtel, le frère de Stanislas Girardin, de Louis de Girardin, qu'on appelait de Brégy, de M™* de Bohm et de M""^ de Vassy ; c'est le fils de ce René-Louis de Girardin, marquis de Brégy, vicomte d'Ermenonville qui fut le dernier protecteur de Jean-Jacques et dans la vie duquel la passion de la chasse tenait autant de place que l'amour de la nature. Ermenonville est là pour

LA VÉNERIE DE ÎÎAPOLÉON A CHARLES X ai9

Tattester. Mais, plus que ses ancêtres, son fils a rendu célèbre Alexandre de Girardin : cet Emile, dont la vie fut la plus étrange lutte contre la loi sociale et contre la fortune contraire, au profit d'une ambition qui ne fut jamais satisfaite, à travers un retentissement de scandales dont le bruit qu'il put prendre pour de la gloire est dès à présent bien éteint.

Au-dessous de ces sept personnages, un secrétaire général, M. Froidure, centralisait les services : équipage de la Vénerie et équipage du Tiré. L'équipage de la Vénerie coûtait en totalité 236 342 francs : en y comprenant les gages et l'habillement de la livrée, en y comprenant l'achat, la nourriture, le ferrage, les médicaments, les couvertures, licols et ustensiles de cent chevaux, en y comprenant la sellerie et l'éperonnerie, l'achat et la nourriture des chiens, l'entretien des armes, la fourniture des munitions, l'achat et l'entretien des voitures et des harnais, l'entretien des toiles et des panneaux, les frais de prise, Tachât et l'entretien du linge, les indemnités de logement et de chauffage, les loyers de maisons et d'écurie; l'équipage du Tiré revenait à 38 838 francs, en y comprenant les gages et rhabillement de la livrée, les achats et l'entretien de douze chevaux, la sellerie et l'éperonnerie, le chenil, les armes, les munitions, les voilures, les loyers, le linge et le chauffage. Enfin les dépenses générales comptaient pour 61000 francs et représentaient l'habillement des officiers, les achats

3iû ; JADIS ET AUJOURD'HUI

iranimaux de menu gibier, les frais de batteurs, les frais de contrôle pour la destruction des animaux nuisibles, les gratifications aux gardes -chasse les gratifications données par Sa Majesté dans ses voyages, les dépenses imprévues et extraordinaires. Il convient d'ajouter au chiffre de iOOÔOO francs une somme de 2400 francs attribuée h Roustam, aide porte-arquebuse porté sur le service du grand écuyer parce qu'il avait Tentretien des armes de guerre. Hors cette exception nulle autre. Or, l'équipage de la Vénerie se composait, pour le rhenil, d'un premier piqueur, Dubois à 3000 francs, d'un premier piqueur piquant, Mousquetaire^ à 2000 francs, de quatre piqueurs de vénerie à l 800 francs, de cinq valets de limiers, quatre valets de chiens à cheval, neuf valets de chiei\s à pied et de deux surnuméraires. A l'écurie, un premier piqueur, un piqueur, cinq brigadiers, vingt-deux palfreniers, deux surnuméraires, un sellier, trois postillons, un délivreur, deux conducteurs de voitures, un garçon maréchal, quatre portiers. Pour les toiles, ï^ outre, un garçon ouvrier et unelingère. L'équipage du Tiré comprenait un aide porte-arquebuse, 'U)\xx armuriers, trois ramasseurs de gibier, trois postillons, deux palfreniers et un portier-ôoncierge. Tel était l'état dernier de la Vénerie impériale L'ii 1813 et s'il a fallu entrer dans tout ce détail c'est que telle elle était à la chute de Napoléon, telle elle est, sauf d'insignifiantes modifications, àla E^hute de Charles X. Des hommes plusieurs étaient

morts OU retraités, mais ils avaient été remplacés tête pour tête; un seul, M. de Bongars semble avoir été écarté en 1815 pour ses opinions politiques ou s'est de lui-même retiré. Tous les autres ont suivi les chiens, qu'ils chassassent pour l'Empereur ou pour le Roi. Berthier, trois fois prince du fait de Napoléon, est demeuré grand veneur de Louis XVlII pendant la première restauration. Au retour de Gand, on ne lui donna point immédiatement un successeur : le duc de Richelieu, qui n'exerça jamais ses fonctions, ne fut nommé qu'en 1819; il mourut, comme on sait, en 1822, et le marquis de Lauriston ne lui succéda qu'en 1824. De 1828, date de la mort du maréchal de Lauriston, à 1830 la cliarge resta sans titulaire. )

C'était le comte Alexandre de Girardin qui, avec le titre de premier veneur, menait et dirigeait tout. L'Empereur l'avait fait colonel, général de brigade, général de division, baron puis comte de l'Empire, il lui avait accordé une dotation de 12000 francs mais la nature l'avait fait veneur, et, de fait, bien qu'il ait eu de beaux états de services, qu'il se soit distingué à Austerlitz, à Mohilow et à Ostrownc^ c'est surtout comme organisateur de la Vénerie qu'il mérite d'fHre cité. Dèsl'origine, le l^'juin 1804 il y était entré comme secrétaire général ; en 1807 il était passé lieutenant de la Vénerie, avait reçu ensuite le titre de capitaine des chasses à tir, avait été maintenu à la Restauration et le 17 août 1819 avait été qualifié Premier veneur de France, Le

iraitQiïient était dé 25 000 francs qu'il cumulait avec <]uelques autres. Mais ce n'était point l'argent qu'il chassait. Il portait à\accroître les domaines réservés, à établir les tirés, à installer les faisanderies, une passion toute particulière; un /)ro;tf^ rfe Lér/islalion sur les chasses qu'il présenta au Roi en 1817 et qui fut imprimé à Timprimerie royale en 1824, l'St pour témoigner de son état d'esprit : non seulement, M. de Girardin y proposait contre les vendeurs et détenteurs de gibier une série de pénalités empruntées à des règlements dont plusieurs, remontaient à 1556, non seulement il édictait contre les possesseurs d'engins de chasse prohibés, les propriétaires de chiens errants, les vendeurs d'œufs fie perdrix, une série de mesures nouvelles, mais il prétendait établira Tétat de loi écrite la coutume du droit de suite, qui, sous l'ancien régime, était seulement toléré et qui, M. de Girardin le reconnaissait lui-môme, à cessé absolument d'exister depuis 1789. Kufm, les mesures qu'il proposait sur le port larmes réservé aux plus fort imposés se trouvaient i omplétées par un certain projet de loi sur les plaisirs du Roi qui expropriait simplement du droit de cliasse les propriétaires dont les biens étaient situés aux environs de Gompiègne, de Versailles, ^le Rambouillet, de Saint-Germain et de Fontainelileau. C'était un retour tout net au régime féodal ri l'abolition d'une des libertés, dont les Français se >(Hit montrés le plus jaloux, mais, avec les chassfurs, il n'y faut point regarder de près et peut-être.

pour tout ce qui ne touchait pas à la chasse, M. de Girardin était-il aussi libéral que Tétait son frère Stanislas et que le fut son fils Emile.

En tous cas, nul service mieux organisé que le sien : secondé par ses collaborateurs du temps de l'Empire qui tous (sauf Bohgars) avaient été maintenus en fonctions-, il n*avait point eu à augmenter d'un homnie lés éiquipages soùs ses ordres. Le personnel même avait plutôt diminué. Mais; sur l'ensemble du budget, on devait néanmoins constater une ^ augmentation considérable puisque de 420000 francs (déduction faite de* l'équipage de vol qui, supprimé en 1 8 1 3, n'avait été rétabli) il était passé en 1830 a 690000 francs. (En 1825 il était à&93 038fr. 80). Les augmentations autorisées par Charles X montent donc à près de 300000 francs. Cette augmentation tenait en grande partie à urie dépense annuelle de 120 000 francs pour élevage de faisans, à un autre article de 24 000 pour nourriture dufauve, au prix plus élevé des chevaux (2 700 francs en moyenne), à l'augmentation des frais de bureau et enfin surtout à renchérissement des denrées. Le compte définitif de Tannée présentait normalement une dépense supérieure d'environ 100000 francs à celle prévue par le budget primitif, dépense applicable, soit à des gratifications, soit à des indemnités pour dégâts causés par le fauve. Ces augmentations ne sont point pourtant en. proportion avec le nombre des prises et 4e chiffre du gibier tué. Girardin dans une notice qu'il

rédigea pour le roi dé Naples le 10 juin 1830, établit en effet que réqui]page composé de cinq officiers, soixante-treize employés ou gagistes, quatre-vingt-dix chevaux et cent cinquante chiens chassant toute Tannée, prenait ordinairement de quatre-vingts à cent cerfs. Pourtant le nombre dé chasses à courre a été seulement de 53 en 1825, 51 en 1826, 53 «n 1827, 52 en 1828 et 64 en 1829.

On chassait en Janvier, février et mars dans la conservation de Saint-Germain, en avril dans celle de Versailles, en mai, juin et juillet dans celle de Rambouillet^ en août et septembre dans celle de Compiëgne, en octobre dans celle de Paris — ce qu*on appelait les petits environs, — en novembre et décembre dans celle de Fontainebleau.

Les chasses de hourraillements, c'est-à-dire celles oii le Roi tirait des grands animaux de toute espèce, soit dans des toiles, soit dans des parquets, soit en battue, avaient lieu douze fois par an : on en faisait huit à Marly (quelquefois plus : on en fait onze en 1830), deux à Compiègne et deux à Fontainebleau. Dans ces hourraillements, on tuait en général 140 biches, 90 daims ou dines, 300 chevreuils, 150 sangliers : de 6 à 700 pièces. En général, pas plus de quatre fusils : le Roi, le Dauphin (le ducd'Angoulême), le capitaine des gardes de service et le premier veneur. A Marly, dans les onze chasses de hourraillements dei 1830 on tue, à quatre fusils, 5 lièvres, 21apins,85 biches, 35 faons

(le biches, 15 daims, ,1 chevreuil, 68 sangliers, 52 marcassins, 3 pièces diverses : au total 266 pièces. Dans les chasses à tir, on tuait par année de vingt-cinq à trente mille pièces, dans soixante-dix tirés, divisés en tirés de primeurs au nombre de trente-six, et en tirés de battues au nombre de trente-quatre. Les tirés de battues étaient tous autour de Paris, dans les conservations de Paris, Versailles et Saint-Germain, sauf quatre à Compiègne; les tirés de primeurs étaient partagés presque également entre toutes les conservations. Suivant les lieux ou la quantité de gibier, trois, cinq ou sept layons étaient pratiqués dans le tiré : le layon du Roi était au milieu. A Saint-Germain par exemple, les deux tirés de plaine, la Garenne, et Fromainville étaient à trois layons, les deux tirés de bois : le tir de Conflans qui s'arrêtait à rÉtoile du Faisan et le tir de la chapelle qui s'arrêtait au mur du parc de Maisons, étaient à sept layons. La chasse à tir, où pour la première fois on introduisait largement le gibier artificiel et où l'on ne semblait rien ménager pour atteindre des tableaux analogues à ceux que Louis XVI faisait avant la Révolution, était surtout une chasse de plume, car les conservateurs des forêts veillaient attentivement à la destruction du lapin. Dans la seule saison de 1817-1818, il est détruit, dans les conservations de Paris, Versailles, Saint Germain, Rambouillet, Fontainebleau, 28 608 lapins ; on n'en a plus à détruire que 15 096 en 1818-1819 et l'on

tombe ensuite à des chiffres tout à fait normaux. Dans les tirés de battue, où l'on ne chassait qu'une fois Tan, quatre-vingts rabatteurs pendant une première journée amenaient le gibier, eJ, le second jour, qui était le jour de chasse, cinquante rabatteurs seulement entraient dans le tiré. Les tirés établis autour des faisanderies étaient aménagés avec un soin extrême : On en faisait et refaisait le tracé, on proposait des modification sans nombre. La cartographie avait en effet, pour les chasses, un rôle important et le nombre de plans établis chaque année pour chacun des tirés réalisés ou projetés est vraiment singulier. Il ne semble pas qu'on pût encore en 1830, chasser sur les tirés d'eau dont on avait déterminé les emplacements sur les étangs de Saclé, de Saint-Quentin, et de Saint-Hubert, mais déjà tout était disposé. Quant aux tirés du Parc de Saint-Cloud, du Parc de Boulogne, du Parc de Vincennes, de Saint-Germain, de Versailles, de Marly, pour ne citer que ceux autour de Paris, ils pouvaient servir de modèles aussi bien comme aménagement que comme installation.

La dépense pour la construction des bâtiments nécessaires à la Vénerie n'était pas imputée sur la Vénerie et ces bâtiments étaient multipliés d'une façon toute royale. Non seulement dans chaque conservation on avait construit une faisanderie modèle, mais on avait multiplié les rendez-vous de chasse, les débottés du Roi, les débottés des veneurs, les corps de garde, si bien que, des plans

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projetés et exécutés, on pourrait faire un cours d'architecture vénatoire, II est difficile d'entendre mieux les faisanderies : chacune contenait un lo* gement pour le faisandier avec ses dépendances, des couveries, des bâtiments d'élèves, des maga«sins pour les grains et ustensiles, cent vingt-cinq parquets destinés à la ponte, le tout sur une étendue de douze hectares environ, affectés seulement à l'enceinte destinée à l'éducation du gibier. Ces faisanderies étaient calquées sur celle établie à Compiègne et les instructions surl'élëve du faisan, rédigées sous la direction du Premier veneur, pourraient et devraient servir encore de modèle.

De même que les constructions, les frais nécessités par la garde et l'entretien des forêts échappaient au budget de la Vénerie : mais il en avait été de même sous l'Empire et sous tous les régimes qui se sont succédé. Le système adopté par Napoléon au point de vue de la conservation était sans doute plus économique, mais, en faisant prévaloir ses idées de chasseur, M. de Girardin n'omit point les intérêts du domaine, car il contribua plus que tout autre à déterminer l'établissement de l'École forestière.

Un règlement du 10 décembre 1820, en ordonnant de l'habillement des grands-officiers de la Couronneet des officiers de la maison du Roi, avait maintenu à la vénerie la couleur distincte qu'elle portait sous l'Empire: le vert. La petite tenue se composait d'un habit de drap doublé, en soie ou en drap, à retroussis, et€Oupé comme l'uniforme des officiers

généraux de Farmée; broderies aux collets, parements, poches et bords de Thabit : la broderie des poches orrnée de trois fleurs de lis pour les grandsofficiers de la Couronne et de la Maison, d'une seule pour les simples officiers.

Pourtant, l'uniforme officiel des chasses et la livrée n'étaient point verts sous la Restauration. Un témoin indique ainsi l'habit de la chasse à tir : chapeau rond noir, habit bleu à col et parements de velours de même couleur, gilet blanc, culotte longue et guêtres de peau à boutons montant sur les genoux. Pour la chasse à courre, la livrée portait riiabit de drap bleu galonné, à la bourgogne, de galons or et argent, avec col, revers et poches en velours de soie cramoisi, la veste en drap écarlate, la culotte en velours bleu. Le bouton de cuivre argenté était timbré d'un cerf pour l'équipage de la Vénerie. L'équipage de Tir avait le bouton à cul de panier en cuivre argenté. Le chapeau de la Vénerie était bordé d'un galon d'argent à cheval avec ganse en argent et bouton au cerf.

Le 26 juillet 1830, le roi de France faisait sa dernière chasse à Rambouillet. Les ordonnances venaient de paraître et, sans penser qu'il venait d'allumer un baril de poudre, comme Louis XVI le 5 octobre, le Roi chassait.

Quatre jours plus tard les chevaux de la Vénerie servaient à monter une partie de ceux qui allaient accompagner Charles X dans son dernier voyage de Rambouillet à Cherbourg : M . le duc de

Raguse et le général Foissac-1 a-Tour, le comte de Trogoff et le capitaine de Berteux, le marquis de Courtemanche et le baron de Gressot. Trente-deux chevaux partaient ; au surplus c'était encore la meilleure fin. Tout ce qui restait de la Vénerie, en chevaux et chiens, fut vendu aux encliëres les 6, 7, 8 et 16 septembre 1830 aux écuries du faubourg du Roule et produisit une somme totale de 83 847 francs 52 centimes. Cent soixante-seize chiens, limiers, chiens, courants, chiens d'arrêt, épagneuls, pour 2024 francs ! Le matériel, y compris les huit cent quarante-sept tètes de cerf qui se trouvait à la Vénerie à Versailles, fut vendu en octobre et produisit 52 864 francs 20 centimes; quant aux employés et gagistes de tout grade dont plusieurs servaient depuis 1804, on les mit sur le pavé. Quelques-uns obtinrent une indemnité dérisoire. La plupart rien. Le roi nouveau ne chassait point. Il ne trouvait point cela assez bourgeois et sans doute craignait-il qu^on ne Taccusat lui aussi d'aimer le sang. Il n'en tomba pas moins. El, par lui, s'était trouvée interrompue, perdue peut-être cette tradition de vénerie royale, transmise à travers une révolution bien autrement sanglante, mais qui, pour la clore, avait rencontré l'homme qu'il fallait, un homme qui n'avaitnul des préjugés, des petitesses et des haines de la bourgeoisie et dont ce n'est pas une des moindres gloires d'avoir protégé, quinze années durant, la Noblesse et le Peuple contre la tyrannie du Tiers-État.

A deux reprises, à deux années d'intervalle.

Napoléon entraîné par ses victoires mômes à une distance immense de la France et de sa base normale d'opérations, établi en conquérant dans la capitale d'un royaume ennemi, a, non du fait de la supériorité du génie de ses adversaires, mais du fait d'une incertitude de sa fortune et d'une hostilité de la nature, subi des échecs où la plus grande partie de son armée d'invasion s'est trouvée anéantie. C'est Eylau en 1807; c'est Essling en 1869. Chaque fois, se cramponnant de ses serres à la proie conquise, décidé, semble-t-il, à se faire exterminer plutôt qu'à l'abandonner, il a, à cinq cents lieues de la France,, recréé une armée, appelant ses réserves, faisant rejoindre ses blessés et ses malades, tirant à lui les retardataires, et, après avoir comme repris souffle, de nouveau il s'est trouvé prêt à subir l'attaque, à la prévenir et à l'écraser. C'est Friedland et c'est

Wagram.

Après Eylau encore, il se trouvait en pays ami ; il avait à ses ordres^ dans la nation qu'il venait, non de conquérir, mais de délivrer, une noblesse enthousiaste et prête à s'engager sous ses aigles, un peuple habitué de tout temps à la servitude et disposé à subir toutes les exigences. Sur ses derrières, la Prusse trop récemment écrasée pour qu'on eût à craindre ses révoltes ; T Allemagne trop récemment organisée pour qu'on eût à redouter sa défection. De Varsovie à Paris, ses courriers passaient librement et sans escorte : il suffisait de leur brassard et de leur cocarde pour que tout fût à leur disposition et que les magistrats de tous ordres s'empressassent aies servir. Sauf la distance, nul obstacle ; sauf les mauvais chemins, nulle difficulté ; sauf la misère, nul retard.

Après Essling, quelle différence ! , D'abord, l'échec a eu dans TEurope entière un retentissement immense. « Pour la première fois, dit la London Gazette^ Napoléon a subi une défaite en Allemagne. De ce moment, il est réduit au rang des généraux hardis et heureux qui, comme lui, après une longue série d'actes destructeurs, expé-? rimentent les vicissitudes de la Fortune. Le charme de son invincibilité est détruit. Ce n'est plus l'enfant gâté de la fortune ; c^est le jeu de l'aveugle déesse. De nouvelles espérances doivent animer les nations opprimées. Pour l'armée autrichienne, le 21 mai marque une grande et glorieuse époque qui doit lui inspirer avec la conscience de sa force

et la confiance dans son énergie. » En Espagne, en Portugal, partout où pénètrent les nouvelles anglaises, nos ennemis en prennent plus d'assurance. L'Allemagne, agitée parle Tugendbund, e&t prêle à toutes les hostilités secrètes en attendant les tentatives ouvertes de révolte. Le territoire de FEmpire est menacé par des descentes anglaises ; Walcheren est envahi, la place capitule, Anvers est près de tomber aux mains britanniques. En Italie, le Pape s'agite et lance l'excommunication contre l'Empereur et ses adhérents. Les côtes napolitaines sont en péril. L'Autriche s'agite. Vienne épargnée, malgré l'assassinat d'un parlementaire, malgré une résistance qui eût pu valoir le sac à une ville ouverte, est dangereuse pour les troupes et il faut y prendre des mesures : « La ville de Vienne est mal gouvernée, écrit Napoléon.

L'insolence du peuple vient de la négligence à réprimer les excès auxquels il s'est livré depuis un mois. Ces excès sont d'une nature telle qu'il n'en est aucun qui n'aurait dû être puni par la mort de plusieurs hommes. Si des exemples avaient été faits, la populace serait rentrée chaque jour de plus en plus dans le devoir. La coupable négligence dont on a usé a eu pour effet de rendre ce peuple insolent; c'est la première fois que je vois mes armes méprisées. On m'a laissé ignorer ces faits, on n'a donné suite à aucun. Tout est encore à organiser dans Vienne et tout est dans la main des bourgeois et de nos ennemis, les Français y sont

vexés et jugés par les vaincus. Il faut que cet ordre de choses change promptement. »

Tout est à craindre : l'insurrection et l'assassinat. Sans doute, de plus qu'en 1807, TEmpereur a des alliés. Il a les Polonais du grand-duché et il a les Russes. Mais les Polonais sont bien faibles. C'est à peine si Poniatowski dispose de 14000 hommes et, quant aux Russes, il est difficile de savoir si, dans une guerre si contraire à leurs traditions, où ils se trouvent de fait combattre pour la même cause que leurs anciens sujets, où Tenjeu de la partie semble être le rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, ils sont fort ardents à chercher Tennemi commun. En certains cas, il semble qu'il y ait une entente entre eux et les Autrichiens contre les Polonais et c'est ce que met en lumière cette note inédite du général Fabvier dont on appréciera toute la valeur, surtout si l'on veut les comparer au récit que M. Albert Vandal a donné de tels incidents dans son livre Napoléon et Alexandre /". « En 1809, dit Fabvier, je revins de Perse en traversant la Russie. Je trouvai, près de la frontière de Pologne, plusieurs corps russes et à Brese, le général Essen. La passion contre Napoléon s'exprimait vivement et ce général chercha à me retenir en me peignant les désastres que l'armée française avait éprouvés en Bavière, Napoléon luimême blessé et sous peu anéanti, etc. Je ne fis qu'en rire et arrivai à Varsovie. M. de Serrai y était alors ministre de France. Lui et le général Kaminiesky,

g:oaverneur de cette ville, me firent comprendre (|ue, sur la route que je devais suivre pour me rendre à l'armée, j'éprouverais de grands obstacles, la Prusse, la Saxe, la Thuringe étant alors dans une fermentation dont on ne pouvait calculer la marche. N'ayant à cette époque aucun devoir que celui de toute ma vie : servir la Patrie, n'étant d'aucune importance à l'armée de l'Empereur, l'insurrection des Polonais m'ayant de plus touché Jujjitiu'au fond de l'âme, je résolus d'aller joindre OQS dignes auxihaires. MM. de Serra et Kaminiesky me donnèrent des lettres pour leprincePoniatowski. Je partis en poste et arrivai au delà de Kow^ski le lendemain au soir. J'aperçus des feux sur une hauteur qui m'indiquaient un engagement : je m'y rendis et restai avec un bataillon de volontaires galiciens de la division Dombrowsky — jusqu'après ce combat qui eut lieu en avant de Cracovie. Une convention fut faite entre le prince Poniatovv;ski et l'archiduc Ferdinand par laquelle les Autrichiens (hiv aient évacuer cette ville et les Polonais en ]>reïidre possession le lendemain à sept heures du matin.

« Notre division prit position à une lieue de la Ville sur la route môme de Varsovie et le quartier général du prince à une demi-lieue à droite, dans un petit château. Le soir, j'allai chez le prince pour lui remettre les lettres auxquelles je n'avais pas at lâché grand intérêt. Je fus très bien reçu, galam- NJï^nt, à la polonaise. Comme je ne voulais rien

recevoir, chevaux, logements, etc. et que je n'avais aucun bagage, le prince me conseilla de les devancer et d'aller dans quelque auberge faire ma toilette. On resta à causer, fumer, etc. jusqu'à une heure du matin. Tout était dans la joie. Je retournai k mon bataillon et, de là, je m'acheminai seul, à pied, sur Cracovie. La route, en approchant de cette ville, est large, belle et élevée au-dessus de marais cultivés en jardins. On voit quelques maisons à droite bordant un chemin qui fait le tour de la ville, mais la grande route tourne brusquement à gauche parallèlement à la place, arrive au pont et à la porte après quelques centaines de toises. Dans le renèrant de cet ar\gle droit est une très grande auberge qui se trouvait assez en désordre, les portes ouvertes ou cassées, la paille répandue dans les cours et sur la route.

« J'arrivai à cette auberge au petit point du jour et fus fort surpris en voyant plusieurs lances de cosaques appuyées contre le mur, quelques-uns de leurs chevaux et enfin cinq à six d'entre eux couchés sur la paille. Pendant que j'examinais et réfléchissais à cette apparition si extraordinaire, un bruit de chevaux au trot me fit tourner la tête et je vis paraître, au-dessous de la route, un peloton de hussards du régiment de Rudiger, russe. Un jeune officier qui le commandait le porta à cinquante pas en avant, d'où il envoya un petit poste et des vedettes. Il me parut clair que Cracovie allait faire le second volume de Cattaro (livrée aux Russes le

5 mars 1806 parles Autrichiens qui s'étaient engagés par le traité de Presbourg à la remettre à la France).

« Pour m'en assurer, je m'approchai du jeune officier et je lui demandai ^en allemand ce que c'était ; lui, dans sa joie, n'hésita pas à me dire que les Autrichiens avaient évacué après avoir prévenu le général SôuwarofT (fils) commandant Tavantgarde russe qui était à Viliska, qu'aussitôt on avait envoyé un régiment en toute hâte; que six mille hommes d'infanterie partis de Viliska seraient dans deux heures en ville et que les Polonais seraient bien attrapés. Pendant ce temps, arrivait un escadron qui se formait sur la route; l'officier retourna près de son chef; et moi, descendant dans les jardins, je regagnai à la hâte nos avant-postes, d'où je courus annoncer au prince ce qui se préparait. Les Polonais, enflammés de colère, courent aux armes. La division Dombrowsky se forme en masse, tambours, musique en arrière, et on arrive à la course sur les hussards. Sans écouter leurs protestations, on les culbute, et certes, sans la modération des chefs polonais il n'en serait pas resté un vivant.

« Cependant la population de Cracovie, du haut des remparts, voyait arriver l'armée polonaise ; un torrent de femmes d'enfants, de vieillards, de prêtres, de citoyens, sort de la ville, renverse les hussards, se confond avec l'armée et rentre avec elle dans la ville avec des transports que rien ne peut rendre... »

Tel est le récit d'un témoin oculaire, d'uti acteur dont le rôle eût mérité de n'être point omis par les historiens polonais et français, car son nom est devenu assez célèbre pour que Ton compte avec lui. Gomme il le dit, « cet événement prouvait que malgré tout, traités, alliances, serments il existait entre les vieilles monarchies, sinon une coalition formelle, au moins une entente virtuelle permanente contre la France. »

Quelle confiance en ces conditions Napoléon pouvait-il avoir en ses alliés — ceux du moins qui n'étaient point directement sous ses ordres et dans sa main, qui n'étaient point encadrés dans la grande armée et ne subissaient point son influence immédiate ?

Pour reformer son armée qui, au début des opérations, n'était que de 140 000 hommes contre 175000 Autrichiens, l'Empereur devait donc compter presque exclusivement sur l'Armée d'Italie qui, avec les renforts reçus de France, allait à 60 000 hommes et sur le corps deDalmatie de 12000 : mais les Autrichiens allaient vraisemblablement se trouver renforcés, eux aussi, de l'armée de Farohiduc Jean, opposée en Italie à Eugène, et l'avantage serait certainement à celui des adversaires qui le premier aurait opéré sa jonction et pourrait, avec ses forces rassemblées, combattre les forces divisées de l'autre.

Mais, pour Napoléon dont le Danube qu'il voyait en quelque sorte de ses fenêtres formait en ce

moment la limite de son empire, une difficulté immense se présentait : celle d'opérer le passage du fleuve — et quel fleuve ! — sous le feu d'une armée attentive, prévenue, retranchée, armée de pièces de gros calibre et que Tespèce de victoire qu'elle avait remportée avec la complicité du fleuve rendait pleine d'orgueil et de confiance. Le fleuve avec ses crues subites, ses colères inattendues, ses tempêtes pareilles à celles de FOcéan, les brûlots, les bateaux de pierre qu'entraînait son cours impétueux, c'avait été l'ennemi véritable de l'Empereur, le véritable défenseur de la sacrée monarchie apostolique. Il fallait le dompter d'une façon raisonnée et savante et c'est ce dont fut chargé le général Bertrand sous les ordres directs de Napoléon. D'abord, une estacade en pilotis pour rompre le courant et arrêter les brûlots incendiaires — cette estacade a exigé, pour être battue, des efforts immenses, car, vers le bord de l'île Lobau, au lieu d'un pilot, il fallut en battre trois accolés pour opposer une force suffisante au flot qui renversait tout; et encore, les trois colonnes se heurtaientelles si violemment et avec un mouvement si rapide, que quelquefois leurs têtes prenaient feu avant qu'on eût pu les réunir par une forte brette de fer. Derrière l'estacade, série de ponts de plus de huit cents mètres de longueur, garnis de gardefous et de réverbères « comme à Paris » et précédés d'un pont auxiliaire destiné aux blessés. En aval, encore un pont de bateaux; des barques armées et

des péniches surveillant les îles et les bras du Danube et défendant les abords des ponts contre toute attaque de l'ennemi. Par surcroît de précaution, en avantdel'estacade, est tendue la fameuse « chaîne des Turcs » conservée à l'arsenal de Vienne depuis la délivrance de cette ville par Sobieski en 1684.

Tout cela est bon pour accéder à l'île Lobau, mais il faut encore franchir le petit bras du Danube qui sépare les Français des Autrichiens embusqués derrière leurs retranchements où ils se tiennent inabordables. Bertrand, avec les ingénieurs-constructeurs de la Marine et leurs ouvriers, a fait construire dans une petite crique, hors de la vue de l'ennemi, un pont « d'une pièce». C'est un bateau de quatre-vingts mètres de long, retenu à la rive française par une de ses extrémités, et qui, au moment opportun, sera abandonné au courant, opérera un mouvement de conversion, et viendra ainsi, par son extrémité libre, se souder à la rive ennemie.

Tout est prêt désormais : tout ce qui doit rejoindre l'armée française a rejoint et l'armée de l'archiduc Jean n'est point encore arrivée. Dans la nuit du 4 au S juillet, les troupes passent dans l'île Lobau dont les forêts ont été percées de routés nombreuses, munies d'écriteaux indicatifs et de réverbères. Il fait un orage affreux et le grondement du tonnerre se mêle aux détonations de la formidable artillerie de gros calibre qui bat sans relâche la rive

autrichienne. Le pont d'une pièce est lancé et, en moins de cinq minutes, établit la communication sur le petit bras. Aussitôt que quelques troupes ont pris pied, neuf autres ponts sont jetés à côté du pont d'une pièce et, pendant que le gros de l'armée y marche en ordre, Oudinot qui a passé le Danube du côté de Fischamant, se jette sur le flanc gauche de l'ennemi et s'empare d'Enzersdorff . Le plan de Tarchiduc Charles est déjoué, ses redoutes sont prises par la gorge, les canons dont elles sont armées tombent entre nos mains, la plaine couverte de moissons est tout en feu et les Autrichiens reculent terrifiés devant cet incendie qui nous sert d'auxiliaire.

On n'a point ici l'audace de tenter le récit, en quelques lignes, de cette bataille que le plus considéré des écrivains militaires a appelée « le chefd'œuvre des batailles tactiques ». On ne dira même point cet étonnant épisode de la charge des che-? vau légers polonais qui, avec les chasseurs de la Garde, enlevèrent quarante-cinq canons, détruisirent quatre régiments de cavalerie et firent prisonnier un prince d' Auersperg, ni cette héroïque voiture aux chevaux blancs où Masséna, tout contusionné d'une chute de cheval, court au plus vif de la iiiùlée, ni l'artillerie de la Garde, les soixante pièces que commandent Drouot et d'Aboville, cette batterie formidable qui fut une véritable charge d'artillerie et qui décida du sort de la journée. IMutôt que de donner d'après les livres une idée

inexacte de cette admirable journée, ne vaut-il p;m mieux emprunter à un témoin oculaire, un v*^r\X inédit écrit au lendemain même de la bataille et qui en a toute Témotion. Ce qui le rend encore plus intéressant, c'est qu'il émane d'un des aides ilo camp de Bernadotte dont, comme on le sait, le rAlr pendant la bataille fut fort contesté : « J'étais, mou cher ami, écrit le commandant Sevret, préstnit et acteur à la grande bataille des S et 6 juillet, Notre corps d'armée est même un de ceux qui ont le plus souffert et, cependant, je ne puis cnntenter votre curiosité par un récit exact sur tout ce qui s'est passé; il n'est pas donné à un individu de pouvoir embrasser l'ensemble des opérations, ne pouvant voir que là où on le fait agir. Je dois diit* que tous les moyens possibles, tant pour la déft'iisp de l'île de Lobau (île Napoléon) que pour rattiu]Ui* du passage ont été employés avec une habile h» telle que ce passage que l'on redoutait tanl ;i coûte très peu de monde. 11 n'est même pas, jp crois, entré dans la politique de l'ennemi de nouir* opposer infiniment de résistance, étant passés sui^ un pont qui a rendu nuls tous les retranchenienls en les tournant.

<x Sur la rive gauche du Danube, se trouve uu** plaine immense. C'est là où les Autrichiens, ;m nombre de plus de 160000 hommes, ont fait de valus efforts pour nous repousser. On s'est battu avr^beaucoup d'acharnement pendant deux jours c()\i sécutifs, mais la journée du 6 a été la plus mrui-

342 JADIS ET AUJOUllD'HUI

trière. On ne peut pas se faire l'idée du nombre de bouches à feu qui tiraient de part et d'autre. Nous avions au moins plus de deux cents pièces de canon et notre artillerie n'était rien en comparaison de celle de l'ennemi. Notre ligne de bataille occupait plus de deux lieues. Notre corps d'armée s'est dirigé le 5 au soir sur Deutsch-Wagram (village qui a donné le nom à la bataille). Nous parvînmes même, dès le 5, à le brûler, mais nous ne pûmes nous y maintenir pendant la nuit, attaqués par des forces supérieures. Le 6, dès trois heures du matin, l'ennemi fit une fausse attaque sur notre droite pour détourner notre attention, tandis qu'il faisait filer sur Deutsch-Wagram la majorité de ses forces, A cinq heures, une ligne d'artillerie immense commença la véritable attaqué sur notre front. Le corps du maréchal Masséna était à notre gauche, et comme il s'étendait jusque sur la rive gauche du Danube, notre ligne ne pouvait être assez resserrée. Le maréchal Masséna avait fort peu de cavalerie ; les Autrichiens envoyèrent, sur les sept heures du matin, un parti de 3000 chevaux sur les derrières du duc de Rivoli, ce qui causa un peu de crainte. Ce parti nous inquiéta aussi sur nos derrières. Un chevau-léger s'approcha même tellement du prince [de Ponle-Corvo, Bernadotte] qu'il le suivait par derrière pour le sabrer; son piqueur le tua d'un coup de sabre. La cavalerie autrichienne fut bientôt obligée de se retirer. Nous soutînmes jusqu'à midi tout l'effort de l'armée ennemie sans

bouger, mais, comme nos.rangss'éclaircissaientde plus en plus, nous commencions à nous ébranler pour un mouvement rétrograde, déjà commencé à effectuer sur notre gauche, lorsque l'Empereur vint avec toute sa garde pour nous soutenir. Nous exécutâmes le passage des lignes en retraite jusqu'à ce que nos faibles restes de troupes fussent un peu en arrière de la Garde impériale. Ce fut alors que toute Tartillerie de la Garde commença à tirer de toutes parts. Son feu ne put faire taire celui de Tennemi et cette gardé éprouva en peu de temps ' une perte considérable. Tandis que tout cela se passait, FEmpereur faisait manœuvrer sur sa droite le vice-roi d'Italie, les grenadiers réunis et le corps du maréchal Davout. On fît beaucoup de prisonniers à Tennemi, on le poursuivit, ce qui décida toute l'armée autrichienne à la retraite. On continua à se battre jusqu'à la nuit, on poursuivit les Autrichiens qui, protégés par leur nombreuse cavalerie, Texécutèrent en assez bon ordre. Notre corps d'armée, marchant à la hauteur de celui du maréchal Masséna, avança sur Léopoldau. Ce fut dans ce village que le général Lasalle fut tué en chargeant sur des houlans.

« Notre perte, sur un corps de 17000 hommes à peu près, est de six à sept mille hors de combat. Nous avons beaucoup souffert. Le prince à eu sept à huit de ses officiers d'ordonnance tués ou blessés, mais aucun de ses aides de camp n'a été atteint. Notre corps d'armée réduit à près de dix mille

ut JADIS ET AUJOURD'HUI

lioi unies, vient d'être supprimé. Nous ne savons pas vv ([lie nous deviendrons. L'armée saxonne ne torrrir plus qu'une division et cette division est rnainU'nant commandée par le général Reynier (HUlfi^lbis ministre de la Guerre à Naples). Le prhirt^ est auprès de TEmpereur où il a reçu Tordre d(* SI* rendre et nous a envoyés ici [à Vienne] pour TsilfiMidre. Plût au cieJ qu'on lui accorde ce qu'il déî^ïri^ et je ne tarderai pas à vous rejoindre... I à Vi'Wi'VQ sympathique] Cette bataille a été .meurtrière. Klli^ [inus coûte au moins autant que celle des 21 el :22. i)n compte près de vingt généraux hors de ctHiilmt. Dans notre, corps d'armée, sur six générai \ .le brigade nous en avons eu quatre de blessés. Jîimais, je crois, les Autrichiens n'ont montré plus lie persévérance dans le combat. Ils se battaient en deses[iérés et le désespoir donne souvent plus de ^n^Lii'ii^e qu'on ne croit. Cette bataille gagnée ne leur (Ue pas tout espoir et il est malheureux pour TKMis {ju'elle n'ait pas été aussi décisive comme on l'ip^iH-rait. Ils ont encore assez de force pour tenter i Vu ( iiLure. Il est malheureux que de telles victoires iinii^ f'uûtent aussi clier... »

h hiriipereur s'étonnait que de mauvais bruits ' nnnissent à Paris. Il en faisait remonter la "^nurre a Bernadotte. Avait-il si grand tort?

ÏABLI<:

Au Lecteur i

Les orphelines de la Légion d'Honneur 1

Conspirations 1i*

H.-B. Maret, duc de Bassano l'O

Au plus offrant. — Lo j^ônéral Joinini rîl)

Son Épée. • ., » : '«8

Il y a cent ans, 26 septembre 1806 :iO

Il y a cent ans, i4 octobre 1806 07

La liberté comme sous lEmpire 76

Voleurh dos morts 84

Après la défaite '.M

Culte la'ique . . • !(i2

Le cabinet noir 1 1(>

Le gouvernement de demain liM

Le Ginij Mai ". \:\2

La milice Î3'J

Un salut 1 iS

Une et indivisible \:u

Un pas de plus vers l'anarchie 1(17

Les libriculteurs et la mévente l'.K)

Septembre . l'o;;

L'indulgente anarchie iM i

Instituteurs d'iiier et d'aujouni'lmi l'i*:;

Le tsar Alexandre I»' j;;:i

Lo jour des Morts, en 171)4 Jii;

Le Couronnement de Napoléon -JU]

a*6 TABLE

L'Avèneraenl de Bonaparte 265

Louis XVIII avant la restauration 284

Encore une conspiration militariste 296

La vénerie de Napoléon à Charles X 306

Autour de Wagram 330

EVREUX, IMPRIMERIE Cil. HÈRISSEY RT FILS

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