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L'ARGENT

Peu de livres forcent autant à réfléchir que l'Empire 1 , de M. Henri Bouchot. C'est, peut-on penser, dans l'esprit de Fauteur, comme une suite donnée à cette Histoire de la société française pendant la Révolution et le Directoire qui demeure un des livres les plus prisés d'Edmond et Jules de Goncourt. Par bien des points M. Bouchot procède des Goncourt, comme eux professant que rien ne permet mieux que le document graphique de pénétrer dans une époque passée, d'en retrouver les formes, les façons, les habitudes et les mœurs, prenant pour objectif non de classer et d'étiqueter des ôtres morts et froids, mais de montrer ces êtres dans le mouvement de leur vie et la plénitude de leur action. Pour y parvenir, pour faire rouler

1 Le Luxe français; l'Empire, par M. Henri Bouchot. 1 vol. in-4°. Paris. Librairie illustrée.

ce monde d'Empire dans les salons où il a l'habitude de fréquenter, dans les châteaux où il prend ses plaisirs d'été, dans les villes d'eaux où c'est sa mode de se soigner, pour montrer comme il est vêtu, comme il se meuble, comme il s'amuse, comme il comprend l'art et le sport et toutes les commodités de sa vie, il faut que la plume coure vive, alerte, empressée, sautillante, et qu'elle ne s'attarde point aux définitions. Pourtant, en quelques pages, M. Bouchot a prétendu résumer la philosophie de la société sous l'Empire et ce chapitre, qu'il a intitulé : les Idées de l'Empereur, où il établit quelle fut la genèse de ce nouveau monde, donne matière à des réflexions qui souvent s'éloignent de sa théorie, au point de la contredire. Son amitié nous pardonnera si, sur divers points, nous différons totalement d'opinion avec lui.

Lorsque, en môme temps qu'il refaisait une administration, une justice, une armée, une marine, toute une France, Bonaparte, premier consul, prétendit refaire une société, il dut procéder en ceci comme en toute chose : examiner quels éléments sociaux étaient demeurés de l'Ancien régime, quels la Révolution avait apportés, choisir, des uns et des autres, ce qui pouvait servir à ses desseins, jeter en son creuset ces morceaux disparates de métaux hétérogènes, les fondre, les agglomérer, et, le creuset brisé, les couler au moule que ses doigts avaient pétri.

Du régime ancien, on pouvait prendre des habitudes, des façons, des agréments, des noms, mais toute société civilisée vit par le luxe ; le luxe, c'est l'argent qui le procure; et, aux classes qui, dix ans auparavant, constituaient la société, peu d'argent restait. C'était en grande partie pour les dépouiller que la Révolution avait été faite et, h l'exception de quelques malins qui, terrés, étaient parvenus à conserver leurs domaines, ou qui, ayant réalisé leurs capitaux et les ayant emportés à l'étranger, les avaient fait valoir et en avaient tiré bon profit, à l'exception de quelques femmes qui, par un divorce simulé, s'étaient soustraites aux lois de terreur et avaient gardé leurs héritages, pour tous c'était la misère. Et tous, ce n'étaient pas seulement les grands seigneurs de la Cour, mais les gens des parlements, les intéressés aux fermes générales, tous ceux qui, de loin ou de près, à Paris et en province, formaient jadis la société.

L'argent avait été et était resté presque uniquement aux spéculateurs, aux marchands de la bande noire, aux agents de change, aux banquiers, surtout aux fournisseurs des armées. Les nobles n'existant plus, les officiers ayant mieux à faire qu'à Paris, l'argent seul régnait. Il régnait par le luxe et, donnant le luxe, il avait les femmes. Par les femmes, il avait ce semblant de société qu'on rencontre sous le Directoire. Il entrait en maître dans les salons officiels, conviait à ses fêtes ce qui se trouvait à Par' de nobles besogneux, d'officiers altérés de plais

de femmes bien nées, qui, des prisons où elles étaient hier, où elles avaient senti le baiser de la mort sur leur bouche, en étaient sorties avec la passion de vivre, de rire, de s'étourdir; qui, dans cette Terreur traversée, avaient vu de trop près le néant de la vie, pour avoir gardé le respect de ce néant des conventions sociales. Il était tout, il donnait accès à tout. Il était Tunique échelle par où Ton pouvait monter. La naissance, rien; l'honnêteté, rien; la vie droite, pure, intègre, rien. Il n'y avait rien que l'argent.

Aux nations auxquelles manque un chef ou une hiérarchie, aux nations qui ont aboli ce qu'on nomme le préjugé de naissance, qui ont perdu le culte de l'honneur, qui ont prostitué les fonctions publiques à être les pots-de-vin des marchés électoraux ou les récompenses d'inavouables services, qui ne rencontrent ou ne recherchent même plus l'honnêteté dans les professions, parce que les professions n'ont plus ni tradition, ni stabilité, ni transmissibilité, à ces nations, un maître s'impose et le pire des maîtres, une hiérarchie et la pire des hiérarchies : l'argent seul. Qu'on l'ait et cela suffit : vols, assassinats, escroqueries petites ou grandes, les spéculations infâmes, les armées sans pain, sans chevaux, sans habits, sans fusils, sans souliers, les secrets d'État vendus, la patrie livrée, il n'importe. L'argent brille, roule et sonne. Il "fit là sous les yeux de tous, et tous, hypnotisés, rdent, ne voient que lui et, prosternés

devant lui, fanatisés, adorent le dieu unique en trois métaux : or, argent et cuivre.

Bonaparte seul reste debout. Comme il a mis les Cinq-Cents hors de l'Orangerie de Saint-Cloud, il met les financiers hors des palais du Gouvernement. Nul ne franchira la porte, si riche soit-il. Mais leurs femmes, à ces manieurs d'argent, sont les seules élégantes, les seules aimables, les seules aimées? Porte close. Mais on n'aura alors, dans le palais des Tuileries, point une femme qui sache se mettre? On n'en aura point, soit. Mieux vaut rien que cela. Mieux vaut, à qui veut refaire l'honneur d'une nation, un palais vide qu'un palais empli de femmes déshonorées.

La porte close, elles gémissent, les belles du Directoire ; elles crient si fort qu'on les entend encore. Point de financières ! Voilà pour vous, madame Récamier. Vous sentez la banqueroute que votre mari va faire, cette banqueroute qu'il faudrait, s'il vous eût écoutée, que l'Empereur rachetât deux millions en pleine campagne d'Austerlitz. Point de ces femmes d'esprit, à mœurs libres, qui laissent en un coin leur mari mourir de faim. Voilà pour vous, madame de Staël. Point de divorcées, ayant étourdi le monde de leurs bonnes fortunes et Paris des vagissements de leurs enfants à pères inconnus. Voilà pour vous, madame ïallien. Et M me Récamier aura beau faire raconter par ses nièces domestiques qu'on a voulu faire d'elle une dame du Palais, il faudra, pour l'en croire, une

belle naïveté que nul ne s'y laissera prendre.

Ces trois femmes, M me Récamier, M mo de Staël, M mc Tallien, représentent au mieux les éléments que Bonaparte écarte de la société consulaire. Qu'on mette à M me Récamier un peu plus de scandales, qu'on ôte un peu d'esprit à M me de Staël, qu'on retranche quelques enfants à M me Tallien, et Ton aura toutes les éplorées qui fréquentaient hier au Luxembourg dé Barras et dont ne veulent point les Tuileries de Bonaparte.

Des hommes donc, rien que des hommes ! Aux dîners du Consulat, à peine quelques ministresses fort empêchées, quelques épouses de sénateurs ou de conseillers d'Etat, vieilles pour l'ordinaire et mal habillées; des femmes dont on ne sait point le nom, dont on ne reconnaîtrait pas la figure quelconque et qui glissent, vertueuses, ignorées et laides, entre les uniformes brillants, dans le silence timide de leur pauvreté d'origine.

C'est là le début. Sans l'argent point de luxe, sans luxe point de cour, point môme de société. Pour donner le ton, il ne faut pas des pauvres. Leur simplicité peut être fort comme il faut, mais elle ne fait point aller les manufactures et gagner les marchands. Si Bonaparte ne veut point de l'argent mal gagné, de l'argent des banquiers et des fournisseurs, il faut pourtant qu'il trouve, s'il prétend constituer une cour, des gens qui aient, qui gagnent, qui dépensent de l'argent. Il lui faut des hommes riches, des

imes qui ne demeurent pointeélibataires, car un

célibataire ne sait point faire rouler l'argent : la femme seule s'y entend. Un garçon peut avoir un train, des chevaux, un hôtel, une chasse; mais, s'il n'y a pas une femme dans cet hôtel, l'hôtel sera lugubre comme celui de Cambacérès. Nulle fantaisie d'art, nul renouvellement de mobilier, nul de ces goûts élégants, fugitifs, qui sont le vrai luxe, qui, tous les jours, à toute heure, font sortir l'argent de la poche, et, par la femme qui achète sans compter, par l'homme qui paye sans regarder, d'un bout à l'autre de Tannée, font besogner les ouvriers, jettent dans toute la nation un peu de bien-être, de vie facile, l'argent.

Il n'y a point d'hommes riches, moins encore de femmes riches : Napoléon en fera.

D'abord ce seront les femmes de ces jeunes généraux qui entourent le jeune consul. Lui a trente ans, les autres vingt-cinq à trente-deux. La plupart, à regarder, de près, sont de petite noblesse ou de bonne bourgeoisie, quelques-uns du peuple, beaucoup moins qu'on n'a dit : si le père de Murât tient une auberge, c'est comme maître de la poste et le fils a fait toutes ses classes. Ney, de même, dont le père vend en gros des tonneaux. Davout, Marmont, Savary, Moncey, Berthier, sont nobles, quelquesuns de vieille date. Ceux qui n'ont point de naissance, ont pris des manières au régiment, la meilleure école de politesse qui soit pour un homme. On y apprend les distances qu'il faut garder, ce qu'on doit aux autres, ce qu'on se doit à soi-mêm^

De ces jeunes gens, beaucoup sont célibataires ou démariés; la pension où la belle-fille du Consul a été élevée leur fournit des femmes. C'est là que Davout trouve M lle Leclerc ; Savary, M lle de Faudoas ; Ney, M Ue Auguié ; Mortier, Bessières, Victor, Lannes, Duroc, Junot se marient au même moment; tous, sauf Duroc, épousent des jeunes filles qui leur plaisent et qui n'ont nulle dot. Mais cela ne les inquiète pas. Sur le Rhin, en Italie, en Egypte, déjà, parles contributions, par la guerre, ils ont eu de l'argent. Ils comptent sur la victoire pour en avoir: ils ne thésaurisent point, ne savent guère ce que c'est que mettre de côté. Ils ont, de cet argent, un mépris de gentilshommes, et c'est une jolie façon qu'ils ont de le témoigner où il y a du grand seigneur et du soldat. Après Marengo, dans une excursion qu'il fait aux îles Borromées, avec Joseph Bonaparte et Victor, Lannes, impatienté des discours de l'hôtesse vantant sans cesse la générosité des généraux autrichiens qui ont logé chez elle, sort, revient avec son chapeau de général plein de souverains d'or. Et il le renverse sur la table en disant : « Vous en ont-ils donné autant, vos Autrichiens? Nous vous condamnons à ramasser ces souverains et à les donner aux pauvres. » Ils ne comptent pas : ils trouvent toujours quelque part de quoi emplir d'or leur chapeau, et c'est pour le vider à toute main qui se tend, et si c'est des petites mains de femmes, c'est pour eux comme la joie suprême d'aller en guerre et de risquer leur peau pour rapporter à ces

menottes qu'ils aiment des poignées de diamants.

Aussi, toutes ces petites femmes sans le sou, vite se mettent au ton, et bientôt, elles s'entendent aussi bien et mieux que les financières au grand et véritable luxe, à l'élégance raffinée, à l'existence large et somptueuse. Ce que la conquête leur a fourni, nul n'en peut faire le compte. En Espagne, c'est prodigieux. Une seule église fournit à un seul maréchal un trésor de 4.646.949 francs. Il est vrai que le maréchal est Lannes; mais Junot trouve aussi bien en Portugal, Davout en Allemagne, Soult partout. Napoléon n'aime pas beaucoup que ses généraux se payent de leurs mains; il fait quelques exemples de temps en temps, oblige à restituer des contributions levées en pays ami; mais le plus souvent, et quand il s'agit de gros seigneurs, de ceux dont il a besoin, il ferme les veux, se contente de ne pas leur donner ce qu'il. donne aux autres. Et ce qu'il donne est prodigieux. De la main à la main, par un bon sur Estève, le trésorier de sa maison, des 100.000 francs au moment du consulat, puis grossissant les chiffres, à chaque entrée en campagne, à chaque maréchal, 600.000 francs, 800.000 francs, un million. Il donne pour un hôtel, il donne pour un château, il donne toujours, jusqu'au dernier moment. A Fontainebleau, après l'abdication, Ney emporte ce qui reste à l'Empereur, 40.000 francs, et c'est pour ne pas revenir.

Ce n'est rien encore, cela : c'est l'argent de poche. Les traitements qui, pour certains, pass

200.000 francs — Junot a 60.000 francs comme gouverneur de Paris ; 10.000 francs de frais de logement; 15.000 d'indemnité de fourrages; 144.000 de frais de bureau; 22.000 comme colonel général des hussards; 12. 000 comme général commandantlapremière division militaire. Au total : 263.000 francs, sans compter la Légion d'honneur, sans compter la pension de 30.000 francs sur la cassette — ; ces traitements qui, lorsque les généraux commandent à l'étranger, arrivent, avec les frais de table, à plus d'un million — Junot a, à Lisbonne, 600.000 francs par an et 1.200 cruzades par mois pour sa table — ne sont encore qu'une misère. Napoléon veut à ceux qui l'entourent des fortunes assises, et le Domaine extraordinaire est là pour cela. Or si, dans l'état des donataires, on relève les chiffres des dotations, et qu'on ajoute ces chiffres qui représentent le revenu net aux chiffres des traitements et aux chiffres des gratilications données de la main à la main, on arrive à des totaux formidables. Ne prenons que les ducs d'Empire, et seulement les dotations : Arrighi, duc de Padoue, a 288.000 francs de revenu, plus le fameux hôtel de la rue du Mont-Blanc ; Augereau, duc de Castiglione, 196.764 francs (Napoléon sait qu'il a su se payer lui-même) ; Berthier, 1.254.945 francs, plus Chambord, plus la principauté souveraine de Neuchâtel; Bessières, 263.122 francs, — à la mort du duc d'Istrie, l'Empereur aura à régler 1.400.000 francs de dettes; — Cambacérès, 450.000 francs ;

Caulaincourt, 200.882, plus 100.000 francs attachés à la charge de grand éeuyer. sans compter le traitement de celte charge, celui de srénéral de division, celui d'ambassadeur de Russie, le grand aigle et le reste; Clarke a 145.882 francs; le duc Dalberg, 200.000; Davout, 910.848 francs; Lannes, 327.820 francs ; Duroc, 270.882francs, plus 100.000 francs attachés à la charge de grand maréchal. Les pauvres ont 5 à 600.000 francs à dépenser par an; les riches des millions : car Berthier, par exemple, avec son bâton de maréchal, la charge de grand veneur, le Sénat, la dignité de vice-connétable, la charge de colonel général des Suisses, les indemnités de tous genres, doit, par année, et du fait seul du Trésor, toucher près de trois millions.

Alors, on comprend qu'il y ait un luxe réel, qu'il y ait une société pour laquelle l'argent ne compte pas, une société qui, pour la dernière fois, donne en France le grandiose spectacle de la vie pleine, débordante, seigneuriale, d'une vie qui ne recule point pour satisfaire ses fantaisies et qui remplit à souhait de son bruit, de ses commensaux et de sa valetaille ces châteaux où les hôtes modernes sont dépaysés, dont on n'habite plus que quelques chambres, qui, bien entretenus, font l'effet de musées et le plus ordinairement tombent en ruines.

Avec tout cet argent donné ou pris, les hommes d'Empire font figure ; mais le dessein de Napoléon n'eût point été rempli si, à cet élément venu de lui et de la Révolution, il n'ajoutait un autre élé-

ment, celui de l'ancien régime : les gens ayant des façons, des manières, des habitudes de grands seigneurs, les êtres façonnés depuis des générations à servir des princes, les êtres qui, de naissance, savent comme on entre dans un palais, comme on s'y tient, comme on y respire et on y cause, y portent à la fois la familiarité obéissante, le respectueux empressement, la notion des distances, l'air de satisfaction dans l'obligatoire ennui, l'aisance dans la perpétuelle contrainte, les êtres qui savent être debout des heures, des journées, des soirs entiers sans l'apparence de la fatigue, et qui, en figurants bien appris, remplissent le fond du théâtre de leurs gestes convenus, du jeu muet de leurs physionomies serviles, qui savent les répliques à toutes les fantaisies des premiers rôles, de ces répliques qu'on n'écoute pas, mais qui font filer la pièce sans accroc et, dans la représentation toujours semblable que donne une cour, apportent le murmure doux, obséquieux et confus qui empêche les maîtres de se sentir seuls, horriblement seuls, dans la solitude de leur pensée, dans l'isolement de leur grandeur.

Mais, pour les avoir, il ne suffit point de les rappeler, de leur donner des charges, il faut de l'argent pour qu'ils fassent figure, eux aussi. Sans doute, on peut bien leur rendre ce qui n'a point été vendu de leurs propriétés, mais cela suffira-t-il? Au départ pour l'émigration, ces fortunes d'ancien régime étaient pour la plupart fort compromises,

et non pas par la politique, mais par la boule de neige des dettes anciennes, des rentes constituées, des pensions obligatoires. La grande noblesse, la noblesse de cour, tout en possédant encore des étendues considérables de territoire, mal payée par les fermiers, contrainte par rang et situation à ne pas diminuer son train, côtoyait sans cesse la banqueroute des Guéméné et, espérant toujours de la Cour quelque gros don qui la remît à flot, ne trouvait en réalité à remonter le courant que par des mariages avantageux. On sauvait la mésalliance comme on pouvait; on tâchait de trouver en province quelque famille parlementaire, ayant le plus souvent des origines de finance, où il y eût de l'argent assez pour payer le plus pressé. Lorsqu'on ne trouvait pas de parlementaire, on allait franchement à l'argent, que ce fût l'argent des Fermes ou du bois d'ébène, qu'il vînt de France ou des colonies. Bien peu de familles étaient pures de ces alliances, surtout dans les familles vivant à la Cour. Les chapitres, comme celui de Strasbourg, où Ton exigeait rigoureusement les quartiers maternels comme les paternels, ne pouvaient se recruter qu'en Allemagne: les places françaises restaient vacantes, une fois les Rohan et les la Trémoïlle entrés.

Ces mariages ne sauvaient pas, parce que, sauf des exceptions rares, l'argent apporté par les femmes, si grosses que fussent les fortunes, était, h part les deniers comptants, représenté par des terres

où les châteaux à entretenir, les charges de toutes sortes, absorbaient bientôt une part considérable du revenu. Gérer soi-même ses biens eût été bourgeois : on avait son intendant qui d'ordinaire commençait par se payer lui-même, finissait par se faire le banquier du seigneur, lui prêtant l'argent qu'il lui avait volé. La Révolution confisqua les terres, mais elle paya les dettes, et beaucoup, au retour, obtenant de rentrer dans ces biens confisqués, firent en fait une bonne affaire. Les châteaux étaient démolis; plus d'entretien, plus de train coûteux, plus d'obligations de tous genres. Les substitutions étaient abolies ; la propriété désormais était mobilisable et Ton n'en devait plus compte et aux substitués, et au Roi lui-même, qui le plus souvent sur toute une catégorie de biens — les forêts en particulier — s'était réservé un droit d'inspection sévèrement exercé. Enfin, les dettes étaient payées, les hypothèques levées, les contrats de rente remboursés ou éteints. Il semble qu'on plaisante en disant que plusieurs des émigrés qui obtinrent qu'on leur remît, pendant la période du Consulat et de l'Empire, même à la Restauration, la partie de leurs biens qui n'avait point été aliénée, se trouvèrent plus riches qu'avant l'émigration, ne leur en eût-on rendu que la moitié ou le tiers ; c'est pourtant absolument exact et l'on ne manquerait pas d'exemples démonstratifs, à commencer par les princes de la Maison royale. A vrai dire, les anciens émigrés n'en jugeaient

pas ainsi. Ils se souvenaient des terres qu'ils avaient possédées, mais ils avaient oublié les charges qui les grevaient. Leurs dettes, en admettant qu'ils eussent su jamais qu'ils en avaient, étaient complètement sorties de leur mémoire et la confiscation républicaine répondait des banqueroutes qu'ils auraient faites sans elle.

Ce n'est pas à dire que beaucoup et des plus dépensiers parmi les seigneurs de l'ancienne cour n'eussent pas considérablement perdu. Quand on examine les listes des électeurs nobles appelés, en 1789, à élire les députés aux États généraux dans les colonies, on rencontre, surtout à Saint-Domingue, les noms de la plupart de ceux qui faisaient les beaux soirs du salon de la Reine. Des habitations venaient alors les immenses revenus, les revenus de ces denrées coloniales, que, par monopole, les colonies fournissaient et dont le blocus continental devait apprendre à chercher et à trouver les équivalents.

Mais, avant le blocus continental, la révolte de Saint-Domingue et la guerre maritime avaient sonné le glas pour les créoles. En dirigeant sur Saint-Domingue les expéditions qui, par un singulier concours de circonstances y vinrent échouer, Bonaparte ne céda point seulement aux instances de Joséphine et des créoles de son entourage. Il fut mû par toute une série d'idées, entre lesquelles il n'est point hasardé de placer celle de rétablir pour les Français, soit pour les anciens propriétaires,

soit pour de nouveaux substitués aux anciens, cette source prodigieuse de richesse.

Saint-Domingue perdu, les colonies perdues, il fallait trouver autre chose. Rendre les biens degrevés de dettes et d'hypothèques était bon, mais la plupart des émigrés auxquels on rendait leurs biens s'y voulaient cantonner et, sous des prétextes d'économie, continuaient à bouder. 11 fallut que l'entrée à la Cour devînt une condition tacite de la restitution des propriétés et, sans que le Consul ou l'Empereur eût rien promis, on vint se présenter à lui, sûr que, au bout de quelques années de services, quelques mois, quelques jours, les demandes seraient accueillies : ainsi en fut-il pour M me de Montmorency et M me de Mortemart, pour la plupart des grands noms qu'on trouve aux Tuileries et à Saint-Cloud.

Il faut bien penser aussi que tout le monde, à la Révolution, n'avait point émigré, que tout le monde n'avait pas été ruiné, que tout le monde n'avait point eu ses biens confisqués. La Révolution, même avec ses assignats et ses mandats, que les créanciers étaient contraints d'accepter pour leur valeur nominale, n'avait point été mauvaise à tous les seigneurs d'ancien régime. M. le duc de Luynes en savait quelque chose, lui qui, avec des assignats, remboursa les dettes de ses pères, arrondit ses domaines et racheta les droits qui pesaient sur eux, le citoyen Luynes, sénateur du Consulat, beau-père de M me de Chevreuse qu'une complai-

santé légende présente comme une persécutée.

M. Walsh de Serrant avait fort bien conservé tous ses biens d'Anjou, et quant à M. Legendre de Luçay, lequel n'avait point à se défendre d'être noble, mais qui était de la ferme générale, on ne lui avait rien pris de sa terre de Valençay et de Luçay-le-M asle dont il avait bien le droit de porter le nom, puisque son père, Legendre de Villemorien, gendre du fameux Bouret, l'avait payée 620.000 livres en 1755. Or Valençay s'étendait alors sur 20.000 hectares, dont 7.500 en bois, et ce n'était qu'un petit morceau de sa fortune.

C'est l'exception, il faut le reconnaître; mais de ces exceptions on en citerait une vingtaine à l'a cour de Napoléon. Il n'importait pas que le nom fût très grand, mais qu'il sonnât : cela permettait qu'on s'y trompât. Mieux valait pourtant un autre recrutement. Payer des grands seigneurs pour leurs noms comme on payait des généraux pour leurs victoires, il n'y avait point à y songer; mais si, de ces grands seigneurs, il s'en trouvait chez qui s'échauffât le sang des soldats qu'avaient été leurs pères, dont le cœur battît à ces bruits de victoires et qui, aux jours de péril, vinssent dans le rang, revêtus de leur vieil harnois de guerre, voir comment savaient mourir les gens de roture et faire comme eux, ah ! quel accueil et comme Napoléon leur tenait compte de leur campagne! Et pour les jeunes, portant des noms illustres qui dans ces corps privilégiés : hussards Bonaparte ou

23i L'ARGENT A LA COUR DE NAPOLÉON

Gendarmes d'ordonnance — il en est un sous un nom différent presque à chaque campagne depuis 4800 — s'engageaient pour la durée de la guerre, comme ils étaient assurés d'être aussi vite hors de pair que sous l'ancien régime! Qu'on ne s'y trompe pas : dans ces noms qu'on cite, ces noms qui ont sonné dans les salons de Versailles et qui sonnent à présent aux Tuileries, plusieurs, et non des moins grands, ont gagné, sous Bonaparte et par l'épée, un éclat qui suffirait pour les égaler aux mieux portés de la nouvelle cour. Ainsi Colhert, qui est bien en vérité un Colbert de Saint- Pouange, mais qui, sans que niil n'y redise, charge son écu d'or à la couleuvre d'azur du franc quartier des comtes militaires, ce franc quartier qu'il rougira de tout son sang; ainsi Ségur, tous les Ségur, depuis le vieux père, le grand maître des Cérémonies qui prétend partir en guerre en 1805, et Philippe le général-historien, qui n'a jamais cessé de faire partie de la Maison depuis 1803, jusqu'à Octave qui se lasse d'être sous-préfet, disparaît, s'engage, est lieutenant, puis chef d'escadrons sur le champ de bataille; ainsi Turenne, qui pour n'être point de la maison de La Tour, n'est pas moins d'une maison des plus anciennes et des mieux qualifiées du royaume, qui, à la Révolution, a mis dans sa poche sa croix de Malte et son brevet de lieutenant au régiment du Roi pour s'engager à l'armée des Pyrénées orientales ; qui, cha&sé "me noble, revient à la charge en 1806, du

L'ARGENT A LA COL'R l)K NAPOLËOX 2î3

coup est oflicicr d'ordonnance tle l'Empereur et fait avec lui toutes les campagnes. Au reste, sauf quelques seigneurs, dont quelques-uns ne sont rien moins que des seigneurs, comme Rémusat, qui ont des terreurs de pleutres à l'idée de prendre l'épée, étant uniquement d'anticliambre, les chambellans de Napoléon font, presque tous, en temps de guerre, le service d'officiers d'ordonnance ; et non pas les chambellans qui par métier sont soldats, mais les civils comme d'Arberg, comme Taillepied de Bondy, comme Germain qui s'illustre à Kuiïstein, comme Grammont-Caderousse, comme Moreton-Chahrillan; comme de Thiard, que les soldats, voyant la clef de cbambellau pendue à son habit, appelaient le portier de l'Empereur ; comme Tournon, mort en quelque façon au service; comme Viry, blessé à Essling, mort à Vienne. Ce service par accident n'est pas pour valoir des dotations à ceux qui l'ont rempli en braves gens, mais non en gens du métier. L'aigle d'argent les paie plus qu'à leur prix, et la plupart, ne restant point dans le militaire, obtiennent une préfecture. Ceux qui persistent n'ont pointa se plaindre et, après chaque campagne, il y a pi grosse graliiication.

Tout le monde ne pouvait faire la ne .convenait ni aux vieux, ni aux fen noms pourtant feraient bien à la Coi de gratifier sur le Trésor exlraordin de circonstances d'exception, des co

la seule valeur tenait aux noms qu'ils portaient, quelques-uns de loin et en petits parents, d'autres avec de médiocres droits et en usurpateurs. Ce qui avait été gagné par les soldats devait aller aux soldats. Heureusement Napoléon avait sous la main toute la série des caisses secrètes : la Cassette d'abord, puis, la Caisse des théâtres, la Caisse de la police, la Caisse des journaux; puis, pour les gens d'une classe supérieure, les gros traitements des ambassades et la caisse des Relations extérieures : c'est ainsi qu'il s'en tire avec M. de La Rochefoucauld, le mari de la dame d'honneur, tandis que, aux Rémusat, il fait sur la Caisse des théâtres un traitement de 60.000 francs en 1807 et 1808 36.000 francs en 1809, 24.000 francs en 1810 qui, joint, aux 30.000 francs de premier chambellan, aux 12.000 qu'a la femme comme dame du palais, aux divers suppléments comme surintendant des théâtres, font à ce Marseillais un revenu qui passe 100.000 francs. Fontanes de même, Lavallette de même, et tant d'autres. M. de Montesquiou, grand chambellan, a mieux; 100.000 francs de dotation attachés à sa charge, 90.000 francs sur la caisse des théâtres, 40.000 francs de traitement, 53.171 francs de dotation personnelle, plus 100.000 francs de traitement et de dotation à sa femme quand elle est gouvernante des Enfants de France. Beaucoup ont reçu ainsi de ces faveurs, et encore n'a-t-on pas les comptes de toutes les caisses où l'Empereur puisait. Survenait-il, dans un de ces ménages qui

l'entouraient, un embarras, une catastrophe, il était là pour y faire face, témoin la fameuse aventure de Murairc en 1813, les 100.000 francs proies à M" 18 de Serrant et qui ne furent jamais rendus, les 100.000 francs prèles à M"" de T... dont elle trouva la reconnaissance dans une corbeille de baptême quand Marie-Louise fut marraine de son fils.

Et, à chaque occasion, de l'argent. Au moment du couronnement, chaque dame du palais reçoit 10.000 francs, plus de beaux diamants; au moment du mariage de même ; si elles sont d'un voyage 10, 20, 30.000 francs. Quant aux présents, porcelaines rares, pendules, tapisseries, M. Bouchot a donné un aperçu de ce qu'ils étaient. Pas une dame du palais n'était oubliée ni au Jour de l'an, ni aux grands jours, tels que furent le mariage de Marie- Louise et le baptême du roi de Rome. Encore fautil passer les présents que la place rapportait, soit des Impératrices — et Joséphine surtout avait la main large — soit des souverains qui venaient à Paris ; les présents que toute la maison reçut à Braunau et à Dresde, les présents à toute rencontre, car il fallait bien que les rois vassaux payassent leur bienvenue ; les présents que faisaient les princesses sœurs de l'Empereur; ces présents qui à la vente après le décès deM mc la duchesse de Montebello. une collectionneuse, sautent aux yeux au milieu 2.644 numéros des onze catalogues (un seul nui représente 344 objets, un seul 1 600 mètres d'él et coupons de soie, un seul 80 écrans).

Aux bals costumés, les costumes sont payés par celle des princesses qui mène le quadrille, par l'Impératrice ou l'Empereur ; de môme, aux grandes chasses, les amazones uniformes. Chaque fois que Joséphine revise ses atours, des quantités de robes en pièces vont aux dames les plus familières. Qu'on ne s'étonne pas qu'elles les reçoivent. Madame, mère de l'Empereur, la reine Catherine, la grandeduchesse Stéphanie ont leur part qu'elles acceptent fort bien. Les dames prennent de même leur traitement, 12.000 francs pour les premières, 6.000 pour les autres, et l'on n'a point à remarquer que M me de Chevreuse ait jamais refusé d'émarger.

Il faut en finir de cette légende des chambellans forcés et des dames du palais contraintes. Comme le disait Rapp fort justement: « Le jour où Ton ouvrira les cartons du grand chambellan et du grand maréchal, on verra beau jeu. » Les cartons sont trouvés, et rien ne sera plus aisé que d'en faire sortir la vérité. De même, du luxe auquel l'Empereur contraignait les dames de sa cour. À en croire M me de Rémusat, un habit de cour coûtait au moins cinquante louis et on en changeait fort souvent. « Le plus souvent, ajoute-t-elle, cet habit était brodé en or ou en argent et garni de nacre. » Or, le cérémonial officiel porte cette prescription : « Toutes les dames admises à la Cour portent un vêtement de même forme que celui de l'Impératrice, sans broderie, ni frange, ou avec une broderie ou frange en bas seulement. Le dessin de la broderie

L'ARGENT A LA COUR DE NAPOLEON S3H est libre, mais ne peut excéder un décimètre de largeur. » L'habit de cour, comme on sait, se composait d'une robe ronde, en étoffe des manufactures françaises, avec ou sans collerette en dentelle cl relevée, d'un manteau à longue queue attachée a la taille, d'une ceinture tombant par devant. Cinquante louis, c'est un beau prix. M mc de ïtémusat en avait bien rabattu au retour de ce roi pour lequel elle avait distribué la première des cocardes blanches, puisque la toilette qu'elle se fit faire par Leroy, le 16 avril 1814, pour se présenter à la Cour, sa robe en gros de Naples blanc, garnie de tulle et satin, blonde au corsage, les manches longues, lui coûta 24o francs, et qu'avec la loque de satin blanc ornée de quatre plumes, blanches, et sa chemisette de tulle maille frisé avec ruche de blonde, elle en eut au total pour 445 francs...

Voyons les autres : d'avril 1813 à janvier 1814, M™' de Bouille a chez Leroy une note de 617 fr. 06 ; M™ de Brignole, qui dépense 2.134 fr. en six mois, a des robesde 385, 510, 213, 111,130 180 francs. La belle M"" Duchâtel, qui se met des mieux, qui fait chez Leroy des mémoires de 3.792 francs en 1812, 3.067 "francs en 1813, j un grand habit de crêpe rose et robe de des en crêpe et salin rose, qui coule 297 francs. porte un habit de cour en tulle et satin avec de dessous en lulle garni, qui coule 521 Ira D'ordinaire elle fournit ses étoffes, et Leroy p 18 francs pour la façon d'un grand habil de

Il est vrai qu'il fournit la chérusque, ce col relevé, un peu à la Médicis, qui donne leur grâce aux robes de cour sous l'Empire, mais une chérusque coûte deux louis, 48 francs. M me de Lauriston, elle aussi, a de gros mémoires, et le plus élégant de ses habits de cour, en gaze blanche garnie de rubans en guirlandes, avec robe pareille, est de S76 francs. Enfin M me Maret est, au dire de M me de Rémusat, la reine d'élégance ; on lui trouve bien un grand habit de 1.500 francs : il est en satin rose lamé d'argent, avec robe de même ; mais, des grands habits qu'elle porte à l'ordinaire, le plus cher est de 698 francs. Voici un habit de cour de velours blanc frisé, garni de tulle et satin, avec chérusque de blonde et robe dedessousen satin, que porte M me de Montmorency- Matignon. Que coûte-t-il? 510 francs. Un habit de cour en tulle blanc, avec chérusque eii tulle d'Alençon, et robe de dessous en satin pour la duchesse de Rovigo : combien ? 600 francs. Si M. le duc de Rovigo fait exécuter chez Leroy un grand habit de velours pourpre, bordure or très riche, doublure satin, avec robe de tulle lamé or fin, chérusque de blonde et toque en velours pourpfe brodé en or avec sept plumes blanches, un habit qui n'est guère masculin, quoi que dise M. Bouchot, et qui coûte 4.622 francs, c'est M. le duc de Rovigo, ministre de la Police générale, qui paye, et cet habit n'est pas pour être porté, même par une duchesse, ni vraisemblablement pour paraître aux Tuileries. On pourrait multiplier sans fin les exemples et la

conclusion qui s'impose, c'est qu'un habit de cour coûtait d'ordinaire non pas 50 louis, comme dit M™" de Rémusat, qui ne semble point en avoir jamais eu de ce prix, mais de 5 a 700 francs.

De même faut-il en rabattre des mauvaises humeurs de Napoléan quand il voit une femme mal habillée, portant une robe qui n'est point à son goût, qui lui semble fripée ou vieille. C'est toujours sur la fameuse histoire de M"" Lavallette, racontée par Constant, ou plutôt par M"" de Vaudey qu'on s'appuie. Il paraît, à croire cette dame, qui fut au Palais àpeine quelques mois et reçut son congé pour diverses actions malpropres, que, le soir de la distribution des croix, l'Empereur, en passant dans le cercle des dames du palais, s'approcha de M me Lavallette, et donnant un coup de pied dans le bas de sa robe : « Fi ! lui dit-il, Madame, quelle robe! quelle garniture! cela est du plus mauvais goût! » Si Napoléon a le droit de faire quelque observation aune femme, c'est bien à celle petite fille qu'il a élevée, mariée, dotée, qui est sa nièce, dont le mari a été son aide de camp le plus affidé. Mais la raison? Ce n'est pas que M ms Lavallette a bravé l'Empereur, c'est, au dire de la même M u,c de Yaudey, que M'" Lavallette, ■" d'atours, chargée, en conséquence de sa ch d'indiquer les coslumes qu'on doit porter, a d que, la cérémonie des Invalides ayant lieu le ir les dames ne doiventy porter que des robes d'i ou du erêpeet des fleurs, mais ni broderies tV

d'argent ni diamants. Son avis n'a pas été suivi et elle seule a paru avec une robe fort simple. Alors, la mauvaise humeur de Napoléon s'explique, car cette cérémonie est la première où toute la Cour ait assisté, et elle doit donner le ton pour tout le règne. Si donc l'anecdote racontée par M me de Vaudey est authentique — et Dieu sait' ce qu'est M mc de Vaudey ! — on ne saurait en tirer des conséquences générales.

Est-ce à dire que Napoléon ne tenait pas à l'élégance de sa cour, et ne s'inquiétait point des toilettes des femmes qu'il y admettait ? Ce serait le bien mal connaître que de le penser. Ces robes qu'il voulait françaises, et uniquement des manufactures de France ; ces robes, qu'il voulait de soie parce que Lyon vit de la soie, qu'il aimait de linon ou de gaze parce que Valenciennes ou Cambrai en vivent; ces robes, qu'il voulait fraîches parce que, renouvelées, c'était de l'argent dans la poche des ouvriers, ces robes où il voulait des broderies parce que les brodeuses s'en trouvaient bien; c'est comme les habits habillés qu'il veut aux hommes, non seulement à sa cour, mais partout où Ton tient cour en son nom, à Turin, à Milan, à Amsterdam, à Florence. Et lorsque, à Saint-Cloud, le jour de la fête donnée pour le baptême du roi de Rome, la pluie, une pluie d'orage, inondant d'eau le parc et les invités, négligemment, il se met en travers de la seule porte qui mène aux Appartements, c'est pour dire au maire de Lyon avec lequel il cause :

<c Voilà un million pour vos manufactures. »

Ce n'est pas tant l'éclat et la somptuosité qu'il cherche autour de lui, l'homme à la redingote grise, à l'habit de soldat, c'est la France heureuse et riche, et chacun, dans cette France, gagnant sa vie. Ces riches qu'il fait, il ne les fait point riches pour qu'ils thésaurisent, mais pour que, par ces ruisseaux, l'or coule de son trésor jusqu'au peuple. Ils ne sont riches que pour faire aller le commerce, pour que, à défaut de l'exportation qui leur manque, les produits manufacturés en France se consomment en France. Lorsqu'il donne 60.000 francs de traitement extraordinaire à M. de Rémusat, ce n'est pas pour les beaux yeux de Madame, c'est pour que les 60.000 francs retournent en pluie à la France et que la tenue de maison les absorbe, Point de maison, plus de 60.000 francs. M me de Rémusat ne l'a pas pardonné. Quand Arrighi promu (c'est bien promotion qu'il faut dire) duc de Padoue, vient remercier l'Empereur à Saint-Cloud, Napoléon lui fait grise mine : c'est qu'il est venu dans une vieille voiture attelée de deux rosses. Et, quatre jours après, quand Arrighi, qui a compris, revient dans une merveilleuse calèche à quatre chevaux, piqueur en avant, laquais en grande livrée, harnais étincelants, il est accueilli par un : « A la bonne heure, monsieur le duc ! »

Dans son livre, M. Bouchot termine le chapitre qu'il intitule : les Idées de F Empereur par cette question : « De tout cet étalage magnifique et pro-

m L'ARGENT A LA COUR DE NAPOLEON

digue, que restera-t-il ? » Il reste la France refaite, la société réorganisée, les manufactures rétablies, l'industrie nationale libérée de l'étranger; il reste Lyon prospère, Paris merveilleux, toute la nation transformée ; il reste le sucre de betterave et la vaccine, la garance et la mousseline, tout ce que nous touchons, tout ce que nous voyons, l'administration qui nous gouverne, les lois civiles et criminelles qui nous régissent, l'assiette de l'impôt que nous payons, toute la France moderne : il reste cela seulement, sicen'cstricnd'avoirdonné à cette nation le splendide éblouissement de sa propre gloire, le sentiment de sa grandeur, une légende vraie, où, sans cesse, k toutes ses heures, même aux plus douloureuses, elle peut se reporter et se reprendre, puiser des consolations, des enseignements et des espérances.

C'est peu sans doute. Mais alors que reste-t-il des autres?

Nulle époque plus semblable à la nôtre que celle delafin du Directoire : c'est le triomphe, l'apothéose des agioteurs et des traitants. Par leurs femmes et leurs maîtresses, par le luxe de leurs fêtes, par l'audace de leur corruption, ils tenaient toutes les avenues d'un gouvernement vénal et d'une société décomposée. « Les fournisseurs et les faiseurs d'affaires, a dit Napoléon, étaient le fléau, la lèpre de la nation. La France entière n'aurait pas suffi à ceux de Paris. Ils composaient une véritable puissance et ils étaient des plus dangereux pour l'État dont ils obstruaient et corrompaient les ressorts par leurs intrigues, celles de leurs agents et de leur nombreuse clientèle. Ils composaient alors la tête de la société et ils y tenaient le premier rang. Je fis rentrer tout ce faux lustre dans la foule. Jamais je n'en voulus élever aucun aux honneurs : de toutes les aristocraties, celle-là me semblait la pire. »

L'Empereur établissait pourtant une distinction entre les banquiers et les faiseurs d'affaires : « Je consens, disait-il à Joséphine dans les premiers jours du Consulat, à ce que vous dîniez chez les banquiers : ce sont des marchands d'argent, mais je neveux pas que vous alliezchez des fournisseurs : ce sont des voleurs d'argent. » Et s'il ne se rencontre pas un fournisseur qu'il ait, comme il dit, élevé aux honneurs, il se trouve par contre quelques banquiers.

Qu'appelle-t-il les honneurs? C'est le Sénat sans doute, mais c'est avant tout la Légion d'honneur, puis c'est la noblesse impériale, ce sont les places à la Cour, et enfin ce sera peut-être l'ordre de la Réunion.

Au Sénat, à la Cour, dans la noblesse, il ne saurait être question des étrangers, mais comment les banquiers étrangers étaient-ils traités pourlaLégion d'honneur? Les étrangers, comme on sait, étaient admis dans la Légion, mais point reçus : ils pouvaient être décodés Au* Grand Aigle qui est la grand'croix, de l'Aigle d'Or qui est la croix d'officier ou de l'Aigle d'Argent qui est la croix de chevalier; mais ils ne pouvaient recevoir le titre ni de grand officier, ni de commandant, ni d'officier.

Pour le Grand Aigle, il n'y a pas à en parler : il était réservé aux princes souverains, à quelques rares généraux, à un petit nombre de ministres dirigeants; on ne le trouve nécessairement pas à un financier. L 'Aigle d'Or 9 c'est-à-dire l'insigne

.d'officier, a été accordé à une vingtaine de personnages italiens, à une quinzaine de polonais, quelques autrichiens et un très petit nombre de ministres ou de chambellans des souverains alliés à la France. Alexis Lazaroff, grenadier de la garde impériale russe, a reçu à Tilsitt l'Aigle d'Or — la croix même que portait Napoléon, — parce qu'il était désigné par ses camarades comme le plus brave d'entre eux, mais pas un nom de banquier ne figure près de ceux du cardinal Caprara et du grenadier Lazaroff. De Y Aigle d'Argent, Napoléon est moins prodigue encore que de l'Aigle d'Or. Il le réserve d'ordinaire à des officiers étrangers, qui ont combattu dans les rangs français : à peine quelques civils, mais des dignitaires de Tordre administratif ou de l'ordre ecclésiastique.

Ainsi, pas un banquier décoré au titre étranger.

Au Sénat, comme banquier, on ne trouve que Perregaux; Lecouteulx-Canteleu a bien une maison de banque, mais quelles fonctions n'a-t-il pas remplies, depuis 1789 où il a été élu député du Tiers Etat de Rouen aux États généraux. Dupont est maire deParis, et c'est comme tel qu'il est sénateur. D'autres ont pu, avant d'entrer dans les assemblées toucher a l'argent, mais s'il y en eut de nommés au Sénat, ce fut malgré leur argent. Perregaux seul fait exception, et son cas est d'autant plus sin-

gulier que sa nationalité est au moins suspecte. Perregaux est né à Neuchâtel, le 4 septembre 1744, de François-Frédéric Perregaux, lieutenant-colonel des milices du département de Vallangin et de Barbe-Suzanne de Brun. C'est à Neuchâtel qu'il a fondé sa maison de banque ; il était donc à ce moment sujet du roi de Prusse. C'est à Neuchâtel qu'il s'est réfugié pendant la Terreur et qu'il a attendu le 9 thermidor. Il était donc encore Neuchâtelois en 1794. Que s'est-il passé et à quelle date a-t-il obtenu des lettres de naturalisation ? On ne sait. Mais Perregaux est une puissance : de tous les banquiers de l'époque, c'est, semble-t-il, un des seuls qui, pendant laRévolution, aient conservé avec l'Europe un courant de correspondance régulière, le seul dont la maison délivre des lettres de crédit sur les différentes places et dont la signature inspire encore quelque confiance. Perregaux a été le banquier de Joséphine; c'est à lui que Bonaparte a dû recourir au lendemain de Brumaire — sinon la veille — pour trouver l'argent dont il avait le plus absolu besoin, puisque les caisses de l'État étaient vides, et ce recours était d'autant plus naturel que, dès avant l'expédition d'Egypte, Bonaparte était en rapport avec Perregaux; c'est le 12 avril 1798 que M lle Perregaux a épousé Marmont l'aide de camp favori du général Bonaparte. C'est môme Bonaparte qui a doté Marmont. Néanmoins la responsabilité entière de la nomination de Perregaux au Sénat n'appartient pas au Premier Consul. Les

premières élections sont, d'après la constitution de Tan VIII (art. 24), du fait de Siéyès et Roger Ducos, consuls sortants, de Cambacérès et Lebrun, consuls en fonctions. Si Lebrun, homme sévère par excellence en ce qui touche les financiers, a consenti à nommer Perregaux, c'est un bon certificat. Au reste, par la suite, Napoléon montra qu'il avait tout au moins approuvé l'élection : il chargea Perregaux de l'organisation de la Banque de France, et il le nomma commandant de la Légion le 14 juin 1804. Il fit son fils auditeur au Conseil d'État, et, le sénateur étant mort en 1808, ce fut son fils qui, le 21 décembre 1808, fut élevé h la dignité de comte de l'Empire, qui, en 1809, fut nommé chambellan. Or, ce Perregaux, comte et chambellan, avait repris, après la mort de son père, la commandite de la maison de banque Perregaux, dont Laffitte, le fameux Jacques Laffitte, était le direcleur.

Après Perregaux, c'est le Conseil de la Banque de France qui doitnécessairement fournir les financiers les plus accrédités de l'Empire et les plus distingués par Napoléon. Dans le Conseil de régence, en dehors de Perregaux, un seul régent a reçu la décoration à la fondation de Tordre : c'est M. Louis Victor Moreau, négociant, rue Saint-Antoine, 210. Il est maire du V e arrondissement de Paris, et c'est en cette qualité qu'il a été admis à la grande nomination du 14 juin 1804. Des trois Censeurs un seul est de la Légion et a le grade de commandant : c'est

Journu Aubert, ancien négociant à Bordeaux, mais député à la Législative et membre du Sénat dès l'origine. (Ce fut ce Journu-Aubert, déguisé sous le titre de comte de Tustal qui fut le fondateur du musée de Bordeaux.)

De 1804 à 1808, la situation reste la même : le 11 janvier 1808, un des régents est décoré : ce n'est pas un banquier, c'est un négociant : M. Vital- Roux qui, depuis 1802, fait partie de la Commission chargée d'élaborer le Code de commerce, et sa nomination est la récompense de sa collaboration active à cette grande œuvre. Une croix est encore accordée le 4 janvier 1810 à M. Jame, mais est-ce à ce titre de régent ou à titre de receveur général de l'administration des Droits réunis? Une encore, le 7 janvier 1812, à M. Benjamin Delessert, mais c'est à la suite de la visite que l'Empereur a faite à la manufacture de sucre de betteraves fondée à Passy, par M. Delessert. C'est tout. Des deux sousgouverneurs aucun n'est décoré ; des quinze régents il s'en trouve en 1813 quatre qui, comme On voit, font partie de la Légion: aucun des censeurs, après le départ de Journu-Aubert, aucun des membres du Conseil d'Escompte.

Napoléon n'a guère été plus large pour l'ordre de la Réunion : il ne l'a donné qu'au premier sousgouverneur, M. Thibonet à un des régents, M. Mallet. Mais, où son système l'a porté à être prodigue, c'est en ce qui touche les titres. Il a fait à la banque sept barons, MM. Davillier, Delessert, Hottinguer,

Mallet, Rodier, Robillard et Thibon. Mais sera-ce comme banquiers qu'ils figureront dans cette noblesse impériale où le franc quartier de l'écu doit, à travers les temps, marquer la profession ou la dignité du chef de la famille titré par l'Empereur ? Non. 11 n'y a pas place pour les banquiers dans la nouvelle hiérarchie ; il n'y a place que pour les propriétaires et, à la condition qu'ils fondent un majorât, lequel les attachera, eux et leur descendance, au système impérial, les fera participera ses avantages, mais leur imposera aussi des charges d'autant plus lourdes qu'ils seront plus rapprochés du souverain. C'est donc comme baron propriétaire avec le franc quartier de gueule à l'épi en pal d'argent, que M. Hottinguer portera : Parti au premier : de gueules à la croix pattée accompagnée en chef d'un fer de hallebarde et en pointe d'un coupet de trois pièces moucant de Vécu; au deuxième : bandé d'or et d'azur de six pièces, et M. Rodier : Parti au premier d'azur à la fasce d'or, accompagnée de trois tours surmontées chacune d'une étoile d'argent au deuxième d'argent, au chevron de sable accompagné de trois têtes de Maure du même. M. Davillier fut plus simple, et eut le bon esprit de vouloir, en ses armoiries, marquer d'où il a tiré sa noblesse : il a posé en orle, sur un écu d'azur, huit besants d'or qui sont, comme on sait, des pièces de monnaie. Il est vrai qu'en blason un besant signifie d'ordinaire qu'on a été aux croisades, mais ici cela dit seulement qu'on arrive de la banque.

Après les banquiers, les plus importants des hommes d'argent, ce sont les agents de change. Il en était jusqu'à deux qui fussent décorés : M. Le Cordier, adjoint au maire, puis maire du I er arrondissement avait été légionnaire en décembre 1809; il fut officier en juin 1814 , au baptême du Roi de Rome ; M. Péan de Saint-Gilles, maire du V e arrondissement, reçut la croix le 4 décembre 1809. En aucun cas, l'argent n'avait compté. Il fallait des services, de ceux qui profitent à l'État et à la nation, qu'un gouvernement peut avouer sans crainte et récompenser sans honte, parce que la distinction qu'il leur accorde ouvertement, solennellement même, est justifiée aux yeux de tous; mais, pour les services d'un certain ordre l'argent suffit. Napoléon l'a dit : « C'est par l'argent qu'ilfaut tenir les gens d'argent. »

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