EN
A quatre-vingts ans de distance, voici de nouveau une alliance entre la Russie et la France. Cette fois est-elle plus solide et peut-on y confier quelque espoir? Personne ne le sait, quelques-uns le croient et tout le monde l'affirme. Il y a, dit-on, entre cette alliance-ci et l'autre, l'ancienne, cette différence, toute à l'avantage, paraît-il, de la contemporaine, que, dans celle-ci, il n'y a rien d'écrit, ou si peu que rien, tandis que dans l'autre tout avait été prévu, discuté, mis en articles et couché noir sur blanc. Jadis, ajoute-t-on, c'étaient deux souverains qui, tête-à-tête, avaient traité des destinées de leurs empires et réglé l'avenir de l'Europe et du monde : autocrates tous deux, tous deux parvenus au trône par des coups d'Etat, ayant tous deux des origines presque pareilles et un pouvoir qui paraissait égal, ils avaient conclu leur traité
m L'ALLIANCE FRANCO-RUSSE
sans trop s'inquiéter s'il était conforme aux vœux, aux intérêts, aux désirs de leurs peuples. A présent, ajoute-t-on, les peuples ont tout fait, les gouvernements, assurément divers d'origine et de principes, n'ont fait que suivre — et c'est là la force. Ce n'est qu'à l'usage qu'on le saura.
En attendant, n'est-il pas utile de prouver que, en 1807, la sincérité de la France tout entière, depuis l'Empereur jusqu'au dernier des sujets, sa foi en l'alliance russe, a été complète; car si, en 1892, coilirci a été accueillie en France avec enthousiasme, l'enthousiasme de 1801 n'a pas été médiocre, s'il est resté plus mâle, moins démonstratif et plus digne, En ce temps, si la Nation se sentait heureuse de contracter une alliance, au moins avait-elle conscience de ce qu'elle apportait en échange, cl, convaincue de sa force, de sa gloire et du génie de son chef, savait-elle s'estimer au prix qu'elle vaut.
Pourtant, qu'est l'isolement subi en Europe, par la France de la troisième République, de 1878 à 1890, près de l'isolement bien autrement tragique arté par elle de 1790 à 1807 ? Alors, la coalil'est point passive, mais active. Nul secours, aide, nulle information même à attendre de uger ; l'Europe tout entière en armes ; à ne frontière, un ruissellement continuel d'ens; la mer même barrée, plus fermée que la , par les croisières anglaises; toutes les na- , depuis les extrémités du monde, se mettant larche pour venir prendre leur pari de cette
France qui tue les rois, qui lue les nobles, qui tue les prêtres — c'est là le prétexte aux coalitions — mais qui surtout — et c'est là la cause — demeure le pays d'enchantement, le plus beau royaume après celui descieux, l'État, depuis trois siècles, en but à la jalousie de toute l'Europe parce que, à qui sait le gouverner et le régir, le mot impossible est inconnu.
C'est ici que cette France doit le prouver, car, depuis Malplaquet, nul péril aussi imminent, et au temps de Louis XIV, elle n'était pas divisée contre elle-même. Mais, par instinct, elle se grandit aux circonstances. A l'intérieur, elle terrorise les traîtres, leurs adhérents et leurs imitateurs. Aux frontières, à toutes en même temps, elle fait tête et, pour sauver son indépendance, elle met en barricade, devant l'invasion, tout son passé, tout son présent, tout son avenir, elle fond des balles avec le plomb des cercueils, elle bat monnaie avec lfes reliquaires des saints, elle gratte les mur§, elle démolit les maisons des ancêtres pour trouver du salpêtre, elle enrégimente les vieillards et les enfants, elle ordonne à ses généraux de vaincre sous peine de mourir, et, comme un navire perdu dans la tempête, seul au milieu de l'Océan, enfièvre de bruit son équipage, elle jette aux vents, à la nuit, à l'immensité, les volées plaintives de ses tocsins, les salves lugubres de ses canons d'alarme.
Qu'est cela, disent les Rois. C'est la France qui meurt? Non! C'est la France qui vit. Et si bien
elle vit que, franchissant ses frontières, à son tour, elle déborde sur l'Europe, elle contraint les rois coalisés à capituler, et, triomphante, elle impose la paix. Mais, à cette paix, tous se gardent d'accéder ; ils se relayent pour épuiser son effort et lasser son courage : un roi vaincu, un autre se lève, aidé de l'argent, des soldats, des officiers de tous les autres. Il faut courir au Nord, puis au Midi, puis à l'Est, puis à l'Ouest, s'épuiser en victoires, traverser d'un bond l'Europe pour faire front à un ennemi nouveau dès qu'un a capitulé. Espagne, Hollande, Angleterre, Allemagne, Russie, Autriche, toute l'Italie avec ses princes et ses républiques, ce n'est pas assez.
Les Turcs sont appelés à la rescousse et aussi
les Russes. Trois fois avec ceux-ci la rencontre est
rude, plus rude qu'avec aucun des assaillants :
d'abord l'Italie reprise par eux, Novi, et la France
presque entamée ; puis, sur les glaciers, au-dessus
des précipices, dans les forêts de sapins, au milieu
des âpres paysages où souflle en tempête le vent
de neige, cette campagne de l'an VII, la plus
ige et la moins connue peut-être des guerres
Jes, campagne à ce point surprenante que les
mes qui l'ont conduite et ceux qui l'ont faite
dent, non de chair, mais de quelque métal
i sur qui ne mord rien de ce qui entame le
nun de l'humanité. Russes et Français, après
première rencontre, s'arrêtent de combattre,
ne concluent point la paix. Cinq ans plus
tard, ils se retrouvent à Austerlitz : derrière l'Autriche abattue, une armée russe apparaît, et pour en avoir raison, il faut les combinaisons les plus heureuses du génie de l'Empereur, toute l'habileté tactique de ses lieutenants, toute la furie française de la Grande armée, ruée à l'ennemi, Garde en tête. Et ce n'est pas la paix encore : l'Empereur russe, par ce qu'on appelle poliment un subterfuge, échappe à l'obligation de rendre son épée et de se constituer prisonnier. Nul traité : aux deux bouts de l'Europe, la France et la Russie restent en armes et ennemies. Moins d'un an plus tard, l'armée prussienne, écrasée à Auerstadt et k Iéna, fuyant éperdue devant la cavalcade furieuse de nos hussards, sans qu'aucune place lui soit un refuge et aucune forteresse une sauvegarde, cette armée de Frédéric dispersée, anéantie, évanouie, l'armée russe en bataille surgit. Ici l'on se prend corps a corps et c'est Eylau, la journée où nos aigles, sans reculer pourtant, — car II eut le champ de bataille, — un temps, sous l'ouragan de neige et de fer, s'arrêtèrent frémissantes. Après Eylau, il faut que l'Empereur recrée une armée avant de se jeter de rechef à Fassaut de la Russie. Alors, avec les survivants de ses vieilles bandes, avec tous les soldats nouveaux qu'il a levés par toute l'Europe, il se lance en la campagne de Friedland; mais, sans l'effort de son cerveau, sans la puissance de ses combinaisons, la bataille resterait indécise : ce n'est point le soldat ici qui l'emporte sur le soldat,,
c'est le général, et lui seul, qui a trouvé ses inférieurs, et Friedland est sa victoire à lui.
Cette fois la Russie consent à traiter, non en vaincue, mais en égale. Si elle cède quelques territoires, c'est pour en acquérir de plus étendus, si elle consent à prêter son concours à certains projets, c'est à charge de revanche. La paix, ainsi, — du moins pour Napoléon qui, lui, est sincère, — doit amener une alliance réelle etfructueuse. Toutes les conditions se trouvent réunies pour que, au lieu d'une trêve éphémère, on arrête, en cette rencontre, les bases d'une collaboration continue : parité des ressources, communauté des desseins, similitude des intérêts et, dans la délibération, respect des opinions et liberté de la contradiction. L'empereur des Français, en offrant son amitié à l'empereur de toutes les Russies, ne lui impose ni une protection blessante, ni des sacrifices hors de mesure, mais il lui garantit un échange de bons procédés, qui serviront autant, sinon plus, la Russie que la France.
Pour la France, le point capital, c'est que le ban prononcé contre elle, depuis dix-sept ans, se trouve levé, que l'isolement cesse, qu'elle n'est plus la pestiférée ennemie de toutes les nations, que, avec le plus redoutable et le plus constant des ennemis qu'elle ait rencontrés, un accord est intervenu qui permet l'établissement de la paix : la paix définitive. Puisque seules, France et Russie, se sont trouvées dans le monde de taille à se mesurer,
que seules elles ont tenu la fortune indécise, que ne pourront-elles, elles deux, quand elles seront unies?
C'est là le sentiment qui se fait jour en France au lendemain de Tilsitt : confiance dans les destinées désormais assurées de la Nation, loyauté entière de sa part comme de la part de l'Empereur, joie profonde et sincère du repos bien gagné, et en même temps orgueil légitime de la gloire acquise, des victoires gagnées et de l'Empire agrandi.
Pour trouver les témoignages de ces impressions diverses, il ne faut point s'attacher à l'officiel, qui peut être suspect. Napoléon, pour prouver son amitié au Czar, lui envoie, dès son retour à Paris, la collection des médailles de son règne frappées en or, enfermées dans un médailler à quatre tiroirs garnis de velours blanc, du prix de 1.800 francs; pour obtenir tout de suite cette suite complète des cinquante-cinq médailles, il dépouille Joséphine des pièces qu'il ne trouve pas à la Monnaie.
Mais cela n'est qu'une attention : par le maréchal des logis Lapoire, dont le voyage coûte 14.765 fr. 43 centimes, FEmpereur envoie à l'Empereur, son frère et bon ami, le plus beau service qui ait, sous son règne, été fabriqué à Sèvres, le service connu sous le nom de Service olympique ; par le piqueur Laravine, dont le voyage coûte 17.100 francs, il lui fait porter cet autre service appelé le Se?*vice égyptien; il lui adresse un exemplaire du Musée
français, dont la seule reliure, par Bachman, Bapst et Devoix, marchands joailliers, quai des Orfèvres, n° 42, a coûté 11.000 francs ; il se fait plaisir de lui offrir un dessin de Girodet : L'Empereur Alexandre mangeant à la gamelle dans le camp français de Friedland. Tout cela est jeu de prince, comme les tabatières à chacun des seigneurs qui furent à Tilsitt, tabatières dont on jugera la richesse par celle envoyée au prince Kourakin et que la Gazette de Leyde estime cent mille florins. C'est encore de l'officiel lorsqu'il ordonne que l'on moule immédiatement, à Sèvres, le buste de l'Empereur Alexandre couronné de lauriers, comme est le sien propre, de taille pareille et disposé pour faire pendant; encore, lorsqu'il commande à Denon de faire graver, sans aucun délai, les dessins principaux, pris sur nature, qui représentent l'entrevue de Tilsitt, lorsqu!il veut avoir, de ces scènes, des tableaux, grands comme nature, par Roëhn, par Debret, par Tardieu, par Bergeret, par Serangeli, tableaux qui, à Versailles, attestent combien il a attaché d'importance aux moindres événements. Tout cela est de l'officiel et l'on peut n'y point attacher d'importance, mais, au moins convient-il de le citer, car on en peut, vraisemblablement, tirer cette conclusion que l'empereur des Français a été de bonne foi et qu'il n'eût point ainsi prodigué les témoignages durables de l'amitié qu'il avait jurée, s'il avait eu l'intention d'y manquer.
Qu'on omette, si Ton veut, ces couronnes d'or
que la ville de Paris attache aux aigles victorieuses des régiments, au retour de la campagne, même les réceptions enthousiastes faites dans chaque ville, chaque bourg, chaque village aux revenants de la guerre, cela prouve Forgueil que la Nation a pris de son armée et de son chef, non sa joie de l'alliance contractée.
Mais, où se révèle vraiment le sentiment du peuple, c'est dans ces mille objets qu'on a vendus par les rues, qu'on a vendus quelques sous et qu'on a vendus en quantité telle qu'il en subsiste aujourd'hui des spécimens nombreux. Nulle preuve meilleure pour attester un courant d'opinion prononcée. Les camelots ne fabriquent que ce qu'on achète et que ce que tout le monde achète. Seulement, comme l'objet ainsi fabriqué n'a aucune valeur artistique ou vénale, qu'il est seulement une actualité, lorsque l'événement qu'il rappelle ou qu'il glorifie a perdu sa saveur, on le jette ou on le livre aux enfants, qui ont bientôt fait de le briser. Donc, lorsque, après un siècle écoulé, on retrouve quelques-uns de ces objets, combien faut-il qu'à l'époque on en ait fabriqué et vendu? C'est là qu'est l'intérêt philosophique et historique de ce qu'on nomme l'objet populaire : seul il atteste les courants nationaux; seul il révèle comment le peuple a envisagé tel ou tel événement, la passion qu'il a prise pour certains hommes et pour certaines idées; et la forme graphique sous laquelle il se les est représentées importe encore pour comprendre
comment elles ont fait leur chemin dans son cerveau.
Ici, un fait a toujours frappé l'imagination et est devenu comme le symbole de l'alliance conclue : c/est la rencontre des deux empereurs sur un radeau, au milieu d'un fleuve et l'embrassade qu'il se sont donnée. Que le baiser soit d'étiquette entre souverains, on ne s'en soucie, on le tient pour loyal et franc, c'est le gage de la paix. Voici, sur des tabatières de carton, de poudre d'écaillé, de bois frappé, le fameux baiser; le voici sur un plat qui, intact, valait bien une dizaine de sous, et encore sur le boîtier émaillé d'une montre à monture de cuivre qui dut, au temps qu'elle marchait, coûter un napoléon. Des montres, on en trouve à l'infini, mais alors ce n'est pas sur le boîtier, mais sur le cadran que, minuscules, couronne en tête et sceptre en main, sont figurés les bustes des deux empereurs. Souvent, pour la symétrie, on en ajoute un troisième qui se [trouve être l'empereur d'Autriche, et de l'une ou l'autre de ces séries de cadrans, on ne connaît pas moins de trente types différents. Combien en existe-t-il? Nul ne le sait, ni vraisemblablement ne le saura jamais. La manie de collectionner l'objet populaire est toute récente et, si elle trouve des adeptes convaincus, elle rencontre des adversaires dont l'hostilité est pour décourager tous les efforts. Pour recueillir tous les souvenirs d'un événement, il faut en être le contemporain et y consacrer beau-
coup de temps et beaucoup d'argent. Après un siècle, une telle collection est sans prix. Or, pour que celui qui Ta formée soit assuré qu'elle sera conservée, nul autre moyen que de la donner à un grand dépôt public — et Ton sait des dépôts où de tels présents ont été dédaigneusement refusés, comme n'offrant aucun intérêt. Après une année écoulée, c'est à peine si l'on rencontre ça et là quelque vestige de ces enthousiasmes populaires, même de ceux qui ont paru les plus entraînants, de ceux qui n'ont point duré un jour, mais des mois et des années. On en a un exemple qui remonte à peine à dix ans en arrière : que l'on aille chercher à présent les souvenirs du général Boulanger !
Si, pour des événements aussi récents, qui ont fait inventer des millions et des millions d'objets populaires, on serait embarrassé à présent de trouver une dizaine de ces bibelots que tout le monde a vu vendre, que tout le monde a achetés et que tout le monde a perdus, combien faut-il qu'il y ait eu, sur l'Entrevue de Tilsitt, de cadrans de montre émaillés et peints, pour qu'un modeste collectionneur retrouve en quelques années, un à un, trente types différents du même sujet ?
La médaille est plus durable, moins fragile, plus rangeable que l'objet populaire d'usage. Elle subsiste donc davantage ; mais, pour la médaille, il faut distinguer. Celle d'or, d'argent ou de bronze, frappée à la Monnaie par ordre du souverain, sur des coins payés par l'Etat et gravés par des artistes.
ne prouve rien. Le balancier officiel bat pour les pires tyrans et consacre les événements les plus odieux aux nations. Ce qu'il faut chercher, c'est la médaille fruste, coulée en plomb, en étain, en cette espèce de fonte qu'on nomme métal de Berlin, où les physionomies prêtent à rire, où l'orthographe est outragée et qui, par leur nombre seul, attestent que le peuple en a voulu, qu'il les a recherchées, qu'il a pris plaisir non seulement à les posséder, mais à les accrocher à son vêtement. En voici une en étain qui, à l'avers, montre un Napoléon lauré en grand costume impérial à peu près décent, et au revers le pavillon et l'embrassade qu'entourent cette légende : TRAITÉ DE PAIX SIGNÉ A TYLSIT LE 7 JUILL ET 1807. Et, toujours, cette médaille, on la trouve munie d'une bélière et d'une petite chaîne. Une autre plus grossière, aussi en étain : à l'avers, un tout petit Napoléon entouré de beaucoup de lauriers avec cette légende : NAPOLÉON I e REGVLATEVR DE LA PAY, et au revers, le pavillon du Niémen, sur lequel deux militaires, coiffés de grands chapeaux, s'embrassent, tandis qu'un troisième (le roi de Prusse), le chapeau à la main, les regarde faire. Autour, cette légende : IL CE SON T ENBRACE.
Toujours aussi cette médaille a sa bélière. D'autres, et d'autres, et d'autres encore, avec légende latine, française, allemande, italienne, et toujours des fautes d'orthographe, et toujours des bélières, et ''mjours le pavillon au milieu du Niémen et les
deux empereurs s'embrassant. Ce fut donc une joie véritable de se parer d'un tel insigne et, pour qui connaît les habitudes populaires, c'est l'indice le meilleur d'une popularité extrême.
Veut-on des chansons? Il n'en manque point, des moins poétiques et des plus chantantes, de celles qui sont bien peuple et qui, imprimées sur du papier à chandelle, se vendent un sol les quatre, de celles que les chanteurs ambulants psalmodient dans les rues étroites et encombrées et qui bientôt volent de bouche en bouche, d'autant mieux retenues qu'elles sont plus bêtes.
Sur l'air : Je ne saurais danser, voici le Radeau impérial :
Sur le Niémen Deux empereurs tutélaires
Sur le Niémen Pour le bien du genre humain
Sont donner la main (sic) S'embrassant comme deux frères
Là sur un radeau Ont traité la paix sur l'eau.
Ce petit radeau Guidé par deux pilotes
Ce petit radeau Qui n'est rien moins qu'un bateau
Des Anglais sur l'eau Saura culbuter les flottes,
L'Empereur français Veut les soumettre à la paix.
Cette romance est d'Aubert, le chansonnier habi-
tuel des rues et carrefours. Mais il en est (Tua autre ton : L'Entrevue des deux Empereurs, sur un Air nouveau :
Chantons, célébrons jusques Amen
L'entrevue sur le Niémen
De ces deux nouveaux Alexandre
Qu'auraient pu tout réduire en cendre,
S'ils n'avaient d'abord écouté
Le sentiment d'humanité.
Ils sont d'accord et d'une union si belle
Va rejaillir la paix, la paix universelle,
Va rejaillir la paix universelle.
Malgré les fautes de prosodie et les cocasseries de langue, on sent ici que l'auteur anonyme a quelque prétention à pindariser et, dans son refrain, il met comme un avant-goût de Béranger. La chanson poissarde ne saurait manquer. Point de bonne victoire sans quelques rimes à la Vadé ; mais le Vadé est ici bien indigne du maître : c'est un nommé Pierre Fégueur qui, sur l'air Sti'a qu'a pincé Berg ob Zoom, plaque en vers (en vers?...) le Dialogue entre Chignon et la mère Gorju sur l'arrivée de Napoléon et des autres princes a Paris :
L'Empereur des Russes, dit-on (bis)
Aussi doux qu'un p'tit mouton (bis)
Vint trouver l'Empereur de France
Pour tenir un'conférence
Moi j'aurais bien voulu z'êt'là {bis) Pour voir tout c'quié disions comm'ça (bis) En s'embrassant d'un cœur sincère Se donnant la paix en bon frère.
Et ce n'est pas tout, des chansons, encore des chansons ! Il y en a de Leveau, dit Beauchant, qui fut un homme à succès et le syndic des chanteurs de Paris, il y en a de Collinger, d'Aubert, de quantité d'autres, et combien rares sont-ils ces bouts de papier jaune sur lesquels, avec des tètes de clous, ces chansons patriotiques sont imprimées à la diable chez Alexandre Daniel, rue Saint- André-des- Arts, ou chez M me Labarre, rue de la Calandre, pêle-mêle avec des grivoiseries de haut goût, toutes pareilles, sauf le style, à celles d'à présent.
Mais, les chansons, ce n'est rien près des images. Bien plus que les chansons qui, par nature, sont destinées à être salies et fripées, qui ne coûtent qu'un sol, se mettent dans la poche, n'ont plus d'attrait dès qu'elles sont apprises et chantées, les images subsistent. Elles se retrouvent pliées en des livres, on les encadre, on les accroche, on les met en cartons ; il en est toujours des collectionneurs. L'artiste qui les exécute, si grossièrement que ce soit, l'éditeur qui les vend, l'État qui en surveille le débit, tout le monde en conserve des spécimens et, ici, l'affluence des documents est telle qu'il faut, bon gré mal gré, établir une classification. En dehors des estampes officielles ou qu'on peut supposer telles, comme celles dessinées par Horace Vernet et par Lejeune, celle-ci infiniment précieuse comme document, celle-là de tout premier ordre comme arrangement; en dehors des œuvres d'art, telles que l'admirable portrait
d'Alexandre, par Debucourt, qui sert de type pour des milliers de contrefaçons en noir et en couleur, en dehors des gravures allemandes d'une qualité surprenante, comme celles d'après Dàhling, médiocres comme celles d'après Wolf, qui ont pourtant leur intérêt, à Paris c'est par centaines qu'on voit paraître les images, grossièrement enluminées, qui représentent l'entrevue, le pavillon sur le Niémen, dont, à coup sûr, on n'a pas demandé le plan aux marins de la Garde qui l'ont construit, et toujours, toujours l'embrassade. Tous les marchands de gravures, Boulard, Basset, Martinet, tant d'autres, en fabriquent et en vendent et la preuve sans réplique de la faveur qui s'y attache, c'est que toutes ou presque toutes les épreuves qu'on rencontre aujourd'hui, hors des bibliothèques publiques, ont été encadrées, et cette jaunissure, qui en rend la reproduction impossible, ces salissures de mouches, cet effritement du papier trop longtemps soumis à l'air extérieur, attestent, mieux que toutes les phrases, que le peuple a voulu constamment sous les yeux ce symbole, auquel il attachait ses espérances.
Tels sont, hors des manifestations officielles, les témoignages qu'on retrouve de la joie sincère qu'a éprouvée la Nation. Lasse déjà des victoires, elle se jetait à la paix et à l'alliance qui devait l'assurer, avec une générosité, une confiance, un empressement de cœur sans exemple, et ces illusions, son chef les partageait si complètement que, dix années
plus tard, à Sainte-Hélène, c'était encore de son ami, l'Empereur Alexandre, qu'il attendait, sinon sa délivrance, du moins quelque adoucissement à sa captivité.